Skip to content

Recension : Le manifeste des chimpanzés du futur

Le Manifeste des chimpanzés du futur1 est écrit par le groupe grenoblois Pièces et main d’œuvre, groupe qui s’est illustré les dernières années dans l’activisme et la critique radicale des nouvelles technologies, en particulier des nanotechnologies. Le titre se réfère à une phrase du cybernéticien Kevin Warwick, auteur du livre Moi, le Cyborg et premier homme à s’être fait implanter dans le bras des électrodes reliées à son système nerveux. Citons ce dernier in extenso : « Au train où vont les choses, c’est bientôt lui [l’ordinateur] qui prendra les décisions, pas nous. Si nous voulons conserver notre avantage, nous devons progresser au même rythme que lui. La technologie risque de se retourner contre nous. Sauf si nous fusionnons avec elle. Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur2. » Que ces affirmations soient délirantes ou visionnaires, le Manifeste des chimpanzés du futur leur adresse une réponse en compilant une somme de faits accablants sur la progression du transhumanisme dans la recherche et sa banalisation dans la vie sociale. Mais si ces faits doivent être absolument portés à la connaissance, la stratégie du Manifeste dessert à maints endroits la cause qu’elle prétend défendre. Le ton acrimonieux et les amalgames sans nuance de ce texte transforment l’opposition au transhumanisme en une sorte de harangue agitatrice qui donne aux transhumanistes une occasion trop facile de pouvoir l’ignorer d’un revers de main.

1) Le rejet en bloc des artistes futuristes, des utopies sociales, du post-structuralisme, et jusqu’à Lacan (présenté comme un marchepied du transhumanisme à la faveur d’une petite citation sur la machine et l’inconscient) est pour le moins léger et irresponsable, s’il n’est pas simplement un témoignage d’inculture. De même, la condamnation unilatérale du Manifeste cyborg par Donna Haraway, même s’il faut convenir que les transhumanistes ne ratent pas une occasion de s’y référer. Cette dernière a dit et répété qu’elle proposait un usage ironique du cyborg et elle a d’ailleurs fini par abandonner la référence au cyborg devant l’abondance des malentendus suscités par son manifeste. Il est vrai que Donna Haraway manie systématiquement l’ambiguïté, mais il s’agit pour elle d’une stratégie réfléchie qu’on peut, certes, trouver discutable, mais non simplifier. Elle rend compte d’une incertitude irréductible sur la définition de la nature humaine, nonobstant l’emphase moderne des Droits de l’homme. La même remarque vaut pour la présentation du post-structuralisme par les Chimpanzés du futur. Personne n’est forcé de suivre et d’encenser le post-structuralisme, mais il est indubitablement un témoin précieux, un thermomètre si l’on veut, des évolutions du monde ; prétendre s’y attaquer exige de se mettre sur son terrain et d’entrer dans son discours au lieu de le surplomber et de prétendre l’assommer en trois coups de cuiller à pot. Les Chimpanzés du futur cultivent ainsi à leur corps défendant un relent de posture plus postmoderne que les auteurs postmodernes, dans la mesure où sont jetées en vrac des citations sorties de toutes les époques et de tous les courants sans considération pour leur construction historique, leur contexte et les multiples strates de réception des textes incriminés. Peut-être n’est-ce pas le rôle d’un manifeste. Mais cette présentation décrédibilise le propos.

2) C’est avec raison que sont dévoilées au fil des pages les projets des tenants du transhumanisme et de tous ceux politiques et scientifiques, qui, de manière avouée ou non, les suivent dans cette entreprise. Mais ces faits ne justifient pas de cultiver un anathème paranoïaque. D’ailleurs, les transhumanistes sont multiples et on gagne à distinguer leurs courants ; différentes rhétoriques appuient sur différents nerfs, qui ne sont (encore) que bien trop humains… Ce ne sont pas seulement « eux », les technocrates, qui s’apprêtent à détruire l’humain. Ce ne sont pas seulement « eux » qui fomentent leurs projets hégémoniques à l’écart de toute publicité. En réalité, les transhumanistes ne cachent ni leurs projets, ni leurs avancées, ni même leurs doutes. Ils sont fascinés par l’apocalypse et ils semblent bien toucher par là en nous une fibre religieuse fondamentale, inaccessible à la rationalité. Les avertissements d’Elon Musk ressemblent plutôt à des rengaines sur la fin du monde, dont tout le monde a les oreilles rebattues depuis des siècles, qu’à un complot contre l’humanité fourbi en secret. Le transhumanisme joue au vu et au su de tous à la roulette russe. Nick Bostrom, fondateur de la World Transhumanist Association, fut même invité à l’ONU en 2015 pour faire part de son expertise sur les risques de catastrophes à venir liées aux nouvelles technologies. C’est nous-mêmes, citoyens et humains ordinaires, qui n’en voulons rien savoir. Il est évident que les nouvelles technologies ont conquis la quasi totalité de l’humanité et que les moyens exorbitants dont disposent les grands noms de la recherche transhumaniste sont ceux que nous-mêmes, utilisateurs et consommateurs, leur avons donné et continuons de leur donner tous les jours. Personne n’est obligé d’ouvrir un compte Facebook, de commander sur Amazon ou de surfer sur Google. Il y a tout de même d’autres possibilités ! Le manifeste ne fait que mentionner ce fait essentiel, qui relève à lui seul de l’anthropologie fondamentale. Le succès des nouvelles technologies ne peut pas être expliqué uniquement par la mauvaise influence des méchants transhumanistes ; elle se conjugue à une démission des citoyens. Il y a peut-être plus de raisons d’être préoccupé de l’apathie générale que des discours d’illuminés, qui ne doivent leur monopole qu’à notre consentement collectif, désormais d’envergure mondiale. La question des formes encore possibles de participation sociale reste cruciale.

3) Le Manifeste des Chimpanzés du futur ne cesse d’opérer un rapprochement entre le transhumanisme et le nazisme. Pourtant, il donne aussi des arguments pour les distinguer, et il serait appréciable que nuance soit faîte. Le transhumanisme est un ami qui vous veut du bien ; il s’adresse à tous et veut l’amélioration pour tous, selon la thèse utilitariste de la maximalisation du bonheur. Lorsque certains transhumanistes promettent aux récalcitrants de devenir les arriérés du futur, la rhétorique n’est pas proprement nazie, puisque la menace relève du chantage concurrentiel : ceux qui ne veulent pas marcher là-dedans seront non seulement les perdants – et ce sera bien fait pour eux – mais plus encore, ils auront le statut d’une étape arriérée dans l’évolution des espèces. Le Manifeste expose la nouveauté de ce darwinisme social impliquant une forme inédite d’animalisation et de domestication de l’humain. Il ne s’agit plus tant de traiter certains hommes, groupes d’hommes ou ethnies comme des Untermenschen ou encore des « cafards » (comme c’était par exemple le cas dans le génocide du Rwanda) mais d’imputer aux sous-hommes du futur la responsabilité de leur misère : ils l’auront bien voulu. Qu’on mesure l’intimidation de cette rhétorique : elle entraine perfidement l’entrée dans la compétition de tous ceux qui, selon l’allégation bien connu, « seraient contre, si…» mais marchent avec « pour ne pas rester sur le bas-côté» ou « pour ne pas défavoriser leurs enfants » (en effet, personne ne souhaite que ses enfants soient les sous-hommes de l’avenir !). Ainsi Laurent Alexandre, cité dans le Manifeste : « 28% des Américains sont d’accord pour sélectionner un bébé plus intelligent et les autres ne tiendront pas longtemps s’ils ne veulent pas que leurs enfants soient les domestiques des premiers3. » Cet argument, comme une piqûre sédative, court-circuite la délibération aussi bien individuelle que collective, et semble donner automatiquement raison à n’importe quelle « innovation ». Il ne s’agit que de ne jamais manquer le train, peu importe lequel : une façon comme une autre d’enrôler tous les acteurs (de l’entrepreneur au décideur politique en passant par le consommateur) en s’épargnant le détour d’une réflexion de fond. Il revient à la critique du transhumanisme de démonter cette forme d’enrôlement, ce que fait le Manifeste des chimpanzés du futur, mais en le noyant dans des sarcasmes technophobes qui correspondent à un tout autre registre de critique. Il conviendrait en outre de ne pas oublier qu’Hitler, qui n’avait pas réussi à accéder au pouvoir par les élections, a été plébiscité plusieurs fois une fois qu’il eut été nommé chancelier et une fois qu’il eut commencé à mettre en œuvre la politique qu’il avait promise de longue date – autrement dit, Hitler a davantage convaincu par ses actions que par ses idées. S’il y a un enseignement à en tirer, c’est peut-être celui-ci : que le transhumanisme comme toute autre idéologie fasciste, populiste ou terroriste, s’appuie moins sur des idées – qui sont labiles – que sur des actes dotés d’une puissance de fascination et d’enrôlement, qui, semble-t-il, renverse toutes les résistances et abolit tout discernement. Le meilleur argument de campagne de Donald Trump n’était-il pas son succès dans les affaires ? Le transhumanisme achète le consentement moins avec ses idées qu’avec ses gadgets.

Dans le contexte actuel, seule une organisation supranationale de l’envergure de Greenpeace ou de Amnesty International pourrait, semble-t-il, agir sur l’irrésistible ascension du transhumanisme. Or une telle organisation n’aurait une chance de se montrer à la hauteur politique des enjeux, que si elle renonçait à une rhétorique du genre : la poésie contre la technologie, la nature contre l’artifice, les fleurs des champs contre le smartphone, ou encore les charmes du passé contre ceux du progrès et de la science-fiction. Chacun est libre de ses préférences en la matière : une affaire de goût ne constitue pas un argument. Il est politiquement beaucoup plus pertinent d’insister sur la domination totale et irréversible que constitue le projet transhumaniste (la domination par la collecte des données, par les algorithmes « intelligents » ou par ceux qui savent les programmer), à l’encontre des idéaux de liberté et de félicité avec lesquels il se vend. Cette domination-là ne ressemble pas à une dictature du passé. Il n’y a pas d’ennemi à abattre. Votre ennemi, c’est vous-mêmes.

1 Manifeste des chimpanzés du futur – Contre le transhumanisme, Editions Service compris, 2017.
2 Christophe Boltanski, « Kevin Warwick, l’Homo Machinus », Libération, 11 Mai 2002.
3 Colloque Transvision, Paris, septembre 2014, cité par le Manifeste des Chimpanzés du futur, p. 44.

2 Comments »

  1. Bien votre article sur les excès ( volontaires ? ) de ce groupe qui vient de commettre le manifeste des chimpanzés du Futur. Cela me fait penser, l’actualité y est sans aucun doute pour quelque chose au combat d’arrière-garde des cheminots de la SNCF. Une question au ( à la ) philosophe et psychanalyste. Les réflexions de Peter Sloterdijk sur la modernité peuvent-elles contribuer à éclairer le débat sur le transhumanisme ?

  2. ça tombe sous le sens, les chimpanzés du futur sont aussi fachos que les plus fanatiques des transhumanistes, l’esprit critique au delà des aprioris doit baliser la co-évolution humain/techniques.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Shares