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Entretien avec Philippe Borrel, réalisateur d’Un monde sans humains

Entretien mené par Alexandra de Séguin et Elias Jabre (Télécharger le PDF)

Comment situes-tu « Un monde sans humains ?» dans ton parcours de réalisateur ?

Cette fois-ci, j’ai travaillé avec Noël Mamère qui souhaitait lui aussi explorer les conséquences pour l’homme et la société, de la course au progrès technologique. Dans la continuité de mon film « Un monde sans fous (1) », je m’interroge sur les techno-sciences qui gouvernent de plus en plus nos vies dans une société qui cherche à éliminer l’irrationnel en nous, gommer les irrégularités, éradiquer les comportements « hors norme ». Quand on ne parle plus de fou, ni de folie, mais d’usager et de santé mentale, on peut se demander si les psychiatres ne deviendront pas finalement des gestionnaires de l’intériorité de chacun au service de la logique de performance d’une neuro-économie ultra rationalisée. On commence par vouloir éliminer la folie, et on se retrouve à éliminer l’humain dans ce qu’il a de plus singulier. Ce processus de normalisation dépasse largement le champ de la psychiatrie, puisqu’il affecte aussi bien celui de la justice, de l’éducation, de la santé, des médias et d’une manière globale le monde de l’entreprise, comme l’analyse l’Appel des appels lancé en France par Roland Gori. Ce phénomène est également à mettre en lien avec la mise en place d’un mode d’auto-responsabilisation en adéquation de plus en plus étroite avec le néolibéralisme.

Pourquoi t’intéresses-tu particulièrement à la technologie dans ce nouveau film ?

Les technologies numériques ont envahi notre quotidien. Nous ne réalisons pas à quel point elles nous rendent dépendants d’elles, façonnant jusqu’à nos comportements, notre pensée. Depuis une dizaine d’années à peine, des outils high-tech comme les smartphones par exemple, entretiennent un rapport de plus en plus proche de nos corps – presque intime – et aujourd’hui, on constate qu’ils finissent par innerver jusqu’à nos manières d’être. Ces outils étaient censés nous faire gagner du temps, nous rendre plus efficaces et nous libérer en facilitant la communication dans une société en flux permanents. Mais depuis une décennie, un malaise parcourt nos sociétés. Il se manifeste par un sentiment généralisé de perte de valeurs et de repères, par une épidémie de dépressions et même – paroxysme inédit – par une multiplication des suicides au travail. Aujourd’hui des sociologues, des philosophes et quelques scientifiques lancent l’alerte, au moment même où la politique peine à offrir une vision clairvoyante de l’avenir sur une planète en crise économique et morale chronique. Ils établissent un lien direct entre la course au progrès technologique, une logique de performance généralisée et la déshumanisation progressive de la société. Par exemple, le sociologue allemand Hartmut Rosa (2) revient sur l’accélération du temps que Paul Virilio avait déjà décrite (3) comme la conséquence d’une fuite en avant du progrès technologique. Cette nouvelle perception d’un temps qui nous échappe de plus en plus sans que l’on comprenne pourquoi, serait directement liée à l’emprise de ces technologies. Leur consommation et leur l’usage modifieraient progressivement notre subjectivité. Or, nous utilisons chaque jour un peu plus ces objets multiples dont le dénominateur commun est le numérique, c’est à dire la logique informatique. Elle induit en nous une illusion permanente d’immédiateté et de transparence. La perception sensible est remplacée par le calcul et la vérité devient chiffrée, donc totalement mesurable. Ce qui ne l’est pas tend à ne plus exister.

Et comment cette nouvelle logique numérique s’est-elle imposée ?

Cette emprise du numérique n’est pas un épiphénomène, parce qu’elle est nouée à une réelle volonté politique. Au début du XXIème siècle un impératif d’innovation a vu jour et on s’aperçoit que cette logique est désormais à l’oeuvre globalement. Plusieurs programmes ambitieux ont été lancés au niveau mondial et tournent tous autour de la même idée de faire converger plusieurs technologies, en décloisonnant des disciplines scientifiques. Ils définissent une nouvelle frontière à dépasser pour contribuer – à tout prix – à un rebond de la croissance économique, avec à la clé – nous promet-on – les futurs emplois du monde post-industriel, qui donneraient ainsi naissance à une nouvelle société du savoir. Aux États-Unis c’est le programme NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatics, Cognitive sciences), la Commission Européenne a elle préféré l’acronyme CTEKS (Converging Technologies for the European Knowledge Society), et du côté des activistes anti-technologies, qu’ils soient Européens, Nord-Américains ou issus de pays émergents, on réfléchit aux conséquences des GRAIN (Genetics, Robotics, Artificial Intelligence, Nanotechnology). Ces technologies bénéficient de l’extrême miniaturisation de l’électronique et de l’explosion consécutive de la puissance de calcul des ordinateurs. L’emblème de cette accélération informatique appliquée à la science est le séquençage du génome humain. D’abord initié par la recherche fondamentale, encouragé par le politique, il a ensuite été récupéré par la sphère entrepreneuriale privée qui en a fait une course de vitesse, doublée d’un enjeu économique.

Aux Etats-Unis, depuis un rapport en 2003 de la National Science Foundation co-écrit par William S. Bainbridge et Mihaël Rocco (respectivement sociologue et sommité des nanotechnologies) et intitulé Converging Technologies for Improving Human Performance, voilà qu’il est question d’améliorer l’humain et ses performances. En enquêtant, on découvre rapidement que l’un des deux auteurs, William Bainbridge ne cache pas sa proximité avec un mouvement qui se qualifie lui-même « transhumaniste ». Ce rapport publié par l’équivalent américain du CNRS se trouve donc à la croisée d’un volontarisme politique et d’une nouvelle utopie qui voit là sa première forme de reconnaissance officielle.

Né dans la mouvance post-libertaire, cette philosophie a prospéré en Europe du nord et dans le monde anglo-saxon. Le « transhumanisme » fait ressurgir les ambitions d’un scientisme hygiéniste apparu au XIXe siècle, que l’on pensait pourtant disparues depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et les tabous éthiques qui se sont alors imposés en réaction à l’eugénisme industriel mis en place par le régime nazi. Ce n’est que trente ans plus tard, que les premiers « transhumanistes » se manifestent pour la première fois. Dans les années 80, ils se recrutent d’abord dans des milieux artistiques libertaires ou du côté du monde balbutiant de la micro-informatique individuelle. Ces visionnaires, un peu allumés mais inoffensifs, se prennent alors à rêver d’immortalité, d’un homme débarrassé de la souffrance, des maladies et de la mort, d’un homme amélioré, aux capacités augmentées grâce aux machines qu’il incorporerait progressivement dans son cerveau, dans son corps. Quarante ans plus tard, leurs idées ont fini par infiltrer certaines sphères de la société en Amérique du nord d’abord, mais aussi désormais en Europe. Elles ne seraient plus une utopie, mais une fin devenue techniquement réalisable et humainement désirable. Mais le « transhumanisme » fait encore peur et peu nombreux sont les scientifiques qui s’en réclament ouvertement.

L’un des prophètes les plus connus de cette nouvelle foi scientiste, est l’Américain Ray Kurzweil (4), un self-made-man inventeur tout terrain, qui dès les années 80 aurait prédit la révolution mondiale d’Internet. Depuis il a largement contribué à populariser la notion de « Singularité », introduite aux Etats-Unis dès les années 50 par le physicien John Von Neumann. Cette notion s’appuie sur la loi de Moore qui énonce que la vitesse de calcul des ordinateurs croît de manière exponentielle tous les 18 mois, alors que leur taille et leur coût diminuent en proportion inverse. Selon Kurzweil, la Singularité est un point hypothétique situé dans le futur, aux alentours de 2029. Il s’agirait du moment où les machines bénéficieront d’une telle puissance qu’une autre forme d’intelligence, artificielle et autonome, pourra émerger, dépassant l’intelligence humaine. Nous n’aurions alors, selon Kurzweil, aucun autre choix que de fusionner avec les machines pour devenir des « posthumains », faisant ainsi naître une nouvelle civilisation, dans laquelle l’homme serait devenu définitivement obsolète.

Pour diffuser plus largement ses idées tout en leur offrant une vitrine politiquement correcte à la croisée du monde des sciences et de l’entreprise, Kurzweil a fondé la Singularity University, avec Peter Diamandis. Cet autre self-made-man proche du mouvement libertarien, prêche depuis la Californie pour une dérégularisation totale de la société qui aurait tout à gagner selon lui d’être débarrassée de l’intervention de l’État. Leur université existe depuis trois ans maintenant, elle s’est installée dans une ancienne base de la NASA à Mountain View, au coeur de la Silicon Valley. Là chaque été, une centaine d’étudiants venus du monde entier payent 25 000 $ pour suivre durant deux mois et demi les cours de sommités mondiales en biotechnologies, robotique, neurosciences, nanotechnologies et informatique de pointe. Lors de travaux pratiques, on leur donne pour objectif de relever certains des défis qui attendent l’humanité au XXIe siècle, comme par exemple assurer, grâce aux nouvelles technologies, l’alimentation en eau potable dans des bidonvilles aux populations pauvres dont la démographie est galopante à travers le monde.

Au coeur de l’un des principaux épicentres de l’industrie high-tech, cette université incarne donc la rencontre de l’esprit libertaire des années 70 et du libéralisme économique de ceux qui ont amassé des fortunes gigantesques dans la Silicon Valley. Peter Thiel, par exemple, qui a fait fortune grâce au système de paiement dématérialisé Paypal, se situe à la croisée du capital risque (il a permis par ses investissements à Facebook de décoller) et d’un « transhumanisme » élitiste, revisité par Kurzweil et Diamandis. Les deux créateurs de Google, Sergueï Brin et Larry Page, ne cachent pas non plus leur sympathie pour une philosophie dont le foyer principal, l’université de la Singularité se trouve à quelques kilomètres à peine du gigantesque siège de leur firme. La proximité est géographique, mais aussi philosophique. Google investit d’ailleurs aujourd’hui dans l’éducation de demain, mais aussi dans la génétique personnelle, c’est à dire le décryptage du génome à portée de tous. Cette technique, dont le coût diminue sans cesse sert à déterminer, par exemple, la probabilité de développer telle ou telle maladie ou encore à choisir un embryon sur mesure. C’est l’une des toutes prochaines révolutions annoncées du consumérisme technologique, qui rend désormais possible une forme d’eugénisme positif.

Une véritable culture du résultat s’est imposée à travers la nouvelle mode des techno-sciences et de leurs applications commerciales immédiates, au détriment de la recherche fondamentale étatique qui dominait encore au siècle dernier. Le changement de paradigme est radical, puisque l’esprit de compétition et la vision à court terme des intérêts privés ont pris le dessus sur l’intérêt général d’une science qui était soit disant autrefois désintéressée. Un mythe chasse l’autre et à la grande histoire d’un progrès scientifique au service de l’humanité on préfère désormais celle d’une humanité qui aurait tout à gagner de se transformer grâce aux technologies, en acceptant une emprise toujours plus poussée des machines.

Mais au service de qui ces changements s’instaurent-ils ?

Les lobbies des industries informatique, pharmaceutique, militaire et sécuritaire qui soutiennent la convergence technologique parce qu’elles en tirent leurs profits, contribuent à cette fuite en avant. La réponse aux problèmes créés par l’usage de la technologie dans nos sociétés devient systématiquement une nouvelle technologie. Jamais il n’est en effet question de chercher à réfléchir et à remettre en cause le fonctionnement du modèle économique dominant qui encourage pourtant cette course au progrès, délétère. L’épidémie de diabète de type 2 est par exemple liée à la généralisation d’un régime alimentaire industriel saturée en sel, en sucres et en gras, et à la sédentarité dans un monde entièrement dédié à l’automobile. L’une des conséquences de cette maladie, dont l’épidémie est aujourd’hui mondiale, est la multiplication des amputations des membres inférieurs, lorsqu’il y a risque de gangrène. Aux États-Unis on compte ainsi plus d’1,9 millions d’amputés, un gigantesque marché pour des prothèses bioniques qui ont d’abord développées pour les soldats blessés de retour d’Irak ou d’Afghanistan. Elles ont vu le jour dans des laboratoires universitaires financés grâce aux budgets du DARPA, une structure de recherche et développement du Département de la défense américain. Le marché et la technique ne pensent pas et le cynisme reste encore une affaire humaine.

Les « transhumanistes » se sont achetés une respectabilité et proposent un nouveau techno-prophétisme qui, selon certains philosophes des sciences comme Bernadette Bensaude Vincent, fait diversion et ne nous offre que des mirages. Pendant ce temps les chercheurs des technologies convergentes continuent à travailler. Et nous consommons déjà largement leurs inventions, qui ont entamé un processus de mutation de l’homme qu’elles contribuent à façonner, en l’adaptant sans cesse aux impératifs d’une économie en flux de plus ne plus tendu. Ceux qui désirent suivre le rythme devront augmenter leurs capacités en achetant toujours plus de prothèses électroniques ou de molécules stimulantes. Les autres, ceux qui ne sauront pas s’adapter parce qu’ils n’auront plus les moyens ou l’envie de consommer, seront laissés pour compte, éliminés socialement par une sorte de sélection naturelle néo-darwiniste.

Mais plus encore, au-delà de ces intérêts propres au marché, il s’agit d’un mouvement où depuis déjà deux décennies chacun est amené à intérioriser ces nouveaux objectifs. Pierre Dardot, philosophe co-auteur avec Christian Laval de La nouvelle raison du monde : Essai sur la société néolibérale (5), parle lui de la fabrication d’une nouvelle forme de subjectivité. Chacun devrait ainsi progressivement intégrer le programme néo-libéral à son mode de fonctionnement, pour auto-gérer son capital santé, son capital physique, son capital intellectuel, devenant auto-entrepreneur de lui-même, mis en compétition avec les autres dans une société de plus en plus atomisée. Les individus ne seraient désormais plus liés, mais seulement reliés en réseaux. Ce fantasme des sciences qui se substitueraient à la politique dans sa gestion des hommes parce que celle-ci a montré qu’elle avait échoué au paroxysme de la Seconde guerre mondiale ne date pas de ce siècle. Il avait été imaginé par Norbert Wiener, l’un des inventeurs de la « cybernétique », concept qui a pris naissance dès 1942 au MIT sur la côte est américaine et fut modélisé à Palo Alto dans la Silicon Valley dans les années 50. Il définissait un nouveau système de gouvernement. Dans la cybernétique la communication généralisée entre les hommes devenait un impératif en soi, et les sciences cognitives le moyen d’influencer leur comportement. Son objectif était de mettre sous contrôle leur tendance naturelle au désordre et à l’entropie. Un monde où les technosciences dominent et ambitionnent d’ « améliorer l’homme », pendant que les choix politiques deviennent une affaire de lobbies et d’experts. Et il préfigure peut-être un monde encore plus déshumanisé – un monde sans humains – si aucune forme de résistance ne parvient à enrayer cette course systématique d’un progrès mis au service de plus en plus exclusif des intérêts des élites.

1 Un monde sans fous ? est disponible dans sa version filmée sur le site vidéo en poche du réseau de cinémas indépendants Utopia, (http://www.videoenpoche.info/index.php?post/2011/04/14/Un-monde-sans-fous) et le livre éponyme éd. Champ social, 2010.

2 Hartmut Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, de éd. La Découverte, 2010.

3 Paul Virilio, Le Grand Accélérateur, éd. Galilée, 2010.

4 Ray Kurzweil, Humanité 2.0: la bible du changement, éd. M21, 2011.

5 Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde : Essai sur la société néolibérale, éd. La Découverte, 2009.


XXIe siècle. Les machines sont devenues omniprésentes. Des applications robotiques aux nanotechnologies, elles envahissent notre espace. Mais ont-elles pour seul but d’améliorer notre existence ?

Depuis une quinzaine d’années, l’accélération du progrès technique a permis de réaliser des prouesses impensables. Refaire marcher des personnes amputées grâce à une prothèse bionique ou passer un entretien professionnel face à un robot ne relève plus de la science fiction. La technologie est partout. Elle régit nos rapports sociaux et va s’immiscer jusque dans nos corps. Mais jusqu’où laisserons-nous encore aller nos machines ? C’est cette question récurrente, à l’origine de nombreuses œuvres utopiques, que pose ici Philippe Borrel. NOS CONSCIENCES SUR DISQUE DUR.

Fondé sur une idée originale de Noël Mamère, ce documentaire met en scène les débats controversés qui opposent des philosophes et certains scientifiques aux partisans du courant « transhumaniste ». Les adeptes de ce mouvement de pensée, né aux États-Unis, voient dans les techno-sciences un moyen de créer un homme plus que parfait, bardé d’implants, dont les maladies et autres imperfections physiques seraient gommées grâce aux innovations technologiques. Les plus fervents vont même jusqu’à évoquer la possibilité de se jouer de la mort en sauvegardant nos consciences sur disque dur. Devant l’objectif de Philippe Borrel, des savants et des experts prônent l’avènement d’une société dans laquelle des hommes hybrides seraient connectés en réseau et se verraient remplacés par des cyborgs pour les tâches pénibles. Sortis des universités les plus prestigieuses, les plus exaltés affirment que cette nouvelle ère surviendra dans seulement quelques décennies, tandis qu’une partie de la communauté scientifique tire la sonnette d’alarme et met en lumière les enjeux politiques et économiques que cache ce scientisme acharné. Exosquelettes décuplant la force des soldats ou logiciels capables de déceler nos émotions et nos goûts, sont autant d’inventions contre lesquelles ils nous mettent en garde. Ce documentaire lève le voile sur un univers futuriste, plus réel et imminent qu’il n’y paraît.

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