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Pour une intelligence artificielle européenne

Depuis que l’on parle d’intelligence artificielle, l’Europe n’a jamais été aussi critiquée, ridiculisée et condamnée. De nombreux leaders d’opinion donne parfois l’impression d’être que de simples lanceurs d’alertes plutôt d’acteurs qui essaient de bousculer l’ordre établit. L’Europe est devenu une colonie numérique à force de rester attentiste, en simple observateur et dans le débat permanent, mettant en péril toutes actions permettant de faire face aux GAFA et aux BATX.

Ne nous voilons pas la face, l’Europe a perdu la première bataille de l’intelligence artificielle, nous avons un retard important sur les Etats-Unis et la Chine, mais la situation est-elle vraiment irréversible ?

Retrouver notre indépendance par l’autosuffisance

L’Europe doit gagner son indépendance numérique par l’autosuffisance au détriment d’une certaine conception de la mondialisation qui n’est partagée que par elle seule. La fusion entre Alstom et Siemens est un bon exemple, refusée par la Commission Européenne parce que jugée néfaste pour la concurrence, elle déroule le tapis rouge au géant chinois CRRC à la porte du marché Européen. Mener cette politique à l’échelle de l’intelligence artificielle reviendrait à nous condamné à l’asservissement par les GAFA et les BATX sous l’œil de Pékin.

La taxe GAFA n’est qu’une fausse solution à très faible impact au regard d’entreprises plus puissantes que certains états. La loi RGPD ne bouleverse que très peu le fonctionnement des géants numériques et ne fait qu’affaiblir notre capacité à développer des IA Européennes performantes. Arrêtons cette folie auto-castratrice qui conduit l’Europe à sa perte.

Dans sa tribune du 10 février 2019 dans le Journal Du Dimanche, André Loesekrug-Pietri, porte parole de la Joint European Disruptive Initiative (J.E.D.I.), félicite Angela Merkel d’avoir supprimé son compte Facebook, signe selon lui, d’un mouvement d’indépendance vis-à-vis des GAFA. Par la même, il incite Emmanuel Macron à prendre le pas et à boycotter ces entreprises américaines omniprésentes dans nos vies. La réflexion est louable mais la solution est à mon sens très (trop) radicale. Gandhi a, entre autre action, commencé par tisser ses propres étoffes avant de boycotter les importations britanniques pour obtenir l’indépendance de l’Inde.

Aujourd’hui, l’Europe ne compte aucune solution viable face aux GAFA : c’est une réalité. Il faut valoriser et renforcer nos acteurs, comme par exemple Qwant pour nos recherches en ligne. Disons stop à l’European Tech Bashing ! L’Europe doit réussir à créer des « Airbus du numérique » par une mutation politique et une nouvelle approche économique.

Procéder à la plus grande mutation politique de notre histoire

L’IA Européenne ne peut exister qu’à travers la mixité paritaire entre politiciens, chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs au sein même de la Commission Européenne. L’une des problématiques majeures est l’incompréhension des enjeux de la technologie de la classe politique actuellement au pouvoir.

Donald Trump a lancé le 11 février son « American AI Initiative« , un décret présidentiel exigeant au gouvernement fédéral de consacrer plus d’investissements dans l’intelligence artificielle. Cette initiative révèle à mon sens d’une situation de panique du pouvoir, en effet, très peu de détails opérationnels ont été annoncées sur la stratégie globale, le libre-échange numérique, la réglementation de la collecte des données, etc. Encore un super effet d’annonce pour essayer d’intimider la Chine dans le cadre de la guerre commerciale en cours, mais aux Etats-Unis, les véritables puissances de l’intelligence artificielle, sont des acteurs privés surpuissants rendant l’incapacité politique marginale.

Ce modèle présente toutefois des risques, donner le plein pouvoir à la poignée de ceux que l’on appelle les aristocrates de l’intelligence artificielle, provoquerait à mon sens, une régression sociale sans précédent.

Il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’implication politique dans cette guerre de l’intelligence artificielle, l’un des plus grand avantages des BATX est sa participation au projet politique du pouvoir en place. Eh oui ! Jack Ma, co-fondateur d’Alibaba a bien sa carte Membre du parti Communiste Chinois et est un proche du pouvoir.

L’implication d’une nouvelle classe politique pluridisciplinaire autour d’une stratégie « IA First » favorisera nettement le développement d’une nouvelle force technologique européenne.

Multiplier les investissements et gagner la bataille des talents

La Chine va investir 150 milliards d’ici 2030 et parmi les GAFA, Amazon investit 18 milliards par an. L’Europe doit se montrer en capacité d’apporter des investissements conséquents pour financer sa recherche et son développement. Malheureusement, rien qu’en France nos investissements liés à la recherche sont trop faible, la politique budgétaire d’une super puissance économique privée et bien différente de celle d’un pays. Nous devons trouver de nouveaux financements, en réinventant en partie l’utilisation des impôts qui représentent 95 % des recettes de l’état. Alors que nous sommes en plein Grand Débat, à aucun moment nous parlons des enjeux technologiques qui auront, dans les prochaines décennies, des conséquences économiques et sociales dévastatrices ! Plus que vouloir des suppressions massives d’impôts, réfléchissons plutôt à des dépenses publiques plus pertinentes à travers des fonds dédiés à la recherche et aux développements des technologies NBIC à la hauteur de nos concurrents. En effet, dans 10 ans ce sera trop tard et l’effet Gilets Jaunes sera multiplié par 1000.

Sur le plan stratégique, entre 2012 et 2017, Google a cumulé 12 acquisitions, Apple s’est offert 7 start-ups et Facebook en a racheté 5 pendant qu’IBM élargit l’offre de Watson grâce à 3 start-ups spécialisées. La guerre de l’intelligence artificielle se joue aussi sur le terrain des acquisitions : les leaders industriels Européens doivent attaquer le marché de manière plus agressive, pas seulement sur son territoire, mais aussi à l’étranger et notamment au Moyen-Orient. Israël, la Start-Up Nation, est un vivier de talents et de R&D important exploité quasi exclusivement par les Etats-Unis.

Le nombre d’annonces d’emplois liées à l’intelligence artificielle a bondi de 149 % aux Etats-Unis en 2018. La guerre de l’intelligence artificielle est aussi une guerre de talents et d’attractivité. Cédric Villani, député en charge de la mission sur l’intelligence artificielle, explique que la fuite des talents français vers l’étranger est le phénomène le plus préoccupant. Pour faire face à cette fuite des cerveaux, le rapport sur l’intelligence artificielle préconise ainsi de revaloriser les carrières des chercheurs, notamment en doublant le salaire en début de carrière.

Toutefois, la fuite des experts français en IA ne s’explique pas seulement par les salaires attractifs, mais également par les conditions de travail meilleures que celles proposées par les acteurs français en matière de démarches administratives, de recrutement, d’achat de matériel, etc.

Créer une IA des lumières pour faire face à l’obscurantisme

Bien plus qu’une problématique économique et politique, le vieux continent, par son histoire riche, a le devoir d’éclairer le monde d’une IA des lumières.

En 2016, l’intelligence artificielle de Microsoft est devenu raciste au contact des internautes. En 2018 l’intelligence artificielle de Google confond messages de haine et messages d’amour rendant l’algorithme générateur de Fake News et de sentiment haineux sur les réseaux sociaux. La reconnaissance faciale fait preuve de sexisme, de racisme et d’homophobie. Nous pouvons bien évidemment penser que ce sont de simples dysfonctionnements du système, mais il n’en est rien. C’est un usage irréfléchi d’un algorithme qui reste extrêmement influençable à son environnement et qui n’a aucune notion de la morale. Or, n’est-il pas de notre devoir, nous Européen, de construire une IA basée sur la notion de morale avant tout ?

Nous parlons énormément de l’intelligence artificielle et de l’emploi sous le prisme du remplacement mais peu sous celui du rapport Homme-Machine. Une IA d’Amazon permet de manager les salariés pour les amener à des performances extrêmes. Avec cette technologie, nous observons une nouvelle forme relationnelle avec la machine, un management proche de l’esclavage.

Il est de notoriété publique que la Chine utilise l’intelligence artificielle à des fins autoritaires et liberticides. Depuis mai 2018, un système de crédit social a pour objectif de noter la réputation des citoyens. Si les « bons citoyens » sont encouragés à partager leurs notes sur leurs réseaux sociaux pour obtenir plus facilement un emploi ou un emprunt, le système se retourne contre ceux dont l’attitude ne correspond pas aux attentes du gouvernement. Plusieurs millions d’utilisateurs des transports ferroviaires ou aériens sont interdits de voyage suite à un mauvais comportement en ligne et les restrictions menacent aussi l’accès au logement ou à la scolarisation des enfants.

La nécessité d’une IA Européenne, vous l’aurez compris, n’est pas uniquement politique ou économique, c’est avant tout une alternative pour l’avenir de notre civilisation. Il est temps de développer un écosystème favorable au développement de l’intelligence artificielle par une mutation politique et des efforts économiques importants. L’Europe a perdu un bataille mais peu encore gagner la guerre de l’intelligence artificielle.

1 Comment »

  1. La taxe GAFA permet de rentrer de l’argent dans les caisses selon une logique d’équité fiscale: pourquoi les GAFA seraient-ils exonérés de tout impôt, même minime, quand les petites gens ploient sous les gabelles de toutes sortes? Au lieu de critiquer de la taxation des GAFA, veillons à ce que l’argent soit bien employé.

    La fuite de cerveaux ne concerne toutes les branches du cognitariat depuis des décennies. Le problème est que l’on finance la formation des chercheurs sans contrepartie de service au lieu de financer les laboratoires universitaires. Finançons les universités et réservons les bourses au personnel militaire, le temps de formation n’étant pas compté dans le temps de service. Nous aurons ainsi des scientifiques à la main des pouvoirs publics, car forcés de mettre leur compétence au service du contribuable pendant quelques années sous peine de poursuite pour désertion et des laboratoires civils susceptibles d’attirer des chercheurs civils. Cela ne plaira pas aux libertariens mais c’est efficace.

    Quand au règlement RGPD, son inefficacité ne remet en cause son contenu et la manière dont il est appliqué, pas la mesure. Quand on n’arrive pas à se défendre contre une aggression, la solution est d’améliorer, pas d’autoriser l’aggression. Le RGPD est une tentative de défense: la seule alternative est une défense plus efficace.

    Un dernier point, de quoi parle-t-on quand on évoque l’IA européenne? Quels types d’intelligence arficielle? Pour faire quoi? Au profit de quelle stratégie? Derrière les retards et inactions, il y a souvent une absence de stragie susceptible de stimuler l’action. Quelle est la stratégie géopolitique de l’Union européenne? Construire un marché ouvert à tout le monde sans contrepartie et privatiser tous les services? Effectivement, cela ne stimule pas la recherche publique en matière d’IA permettant de peser sur l’échiquier mondial. Qu’importe puisque l’intérêt général européen, tel qu’il est conçu actuellement, consiste à laisser le secteur privé développer librement des IA commercialisables.

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