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Révélations : comment la tech US a armé la surveillance chinoise

Les enquêtes de l’Associated Press (1,2) révèlent que des entreprises technologiques américaines, telles qu’IBM, Dell, Cisco, Intel, NVIDIA, Oracle, Microsoft, HP, et Thermo Fisher Scientific, ont contribué à la construction de l’appareil de surveillance numérique de la Chine, qualifié comme le plus vaste au monde. Cet appareil a été particulièrement utilisé dans la région du Xinjiang pour orchestrer une campagne de détention massive visant à surveiller, suivre et assimiler de force la population ouïghoure, une minorité musulmane, dans le cadre d’une politique de répression ethnique. Les technologies américaines, notamment celles de « policiers prédictifs » et de reconnaissance faciale, ont permis au gouvernement chinois de mettre en place une « cage numérique ». Ces révélations s’appuient sur des documents internes, des courriels divulgués, des appels d’offres publics, et des témoignages, comme celui de Nureli Abliz, un ancien ingénieur du gouvernement du Xinjiang vivant en exil en Allemagne.

Résumé 

1. Comment les entreprises technologiques américaines ont contribué à bâtir l’État de surveillance chinois

  • Étendue de la contribution américaine
    Sur plus de 25 ans, des géants comme IBM, Dell, Cisco, Intel, Microsoft, Oracle, Nvidia, Thermo Fisher, ainsi que d’autres, ont vendu des logiciels, serveurs, puces et outils permettant la création de systèmes de surveillance à grande échelle — notamment en Xinjiang et au Tibet .
  • Infrastructure permettant la répression
    Ces technologies ont servi à construire le réseau de surveillance complet de la Chine : systèmes de police prédictive, collecte biométrique (face, empreintes, ADN), logiciels de reconnaissance, bases de données géospatiales, etc. .
  • Fonctionnement des systèmes
    Les modèles de « police prédictive » combinent des données variées — textes, appels, paiements, vidéos, déplacements, consommation d’eau/électricité — pour classifier des individus en « suspects » et anticiper des comportements. Ceux identifiés comme « à risque élevé » étaient souvent détenus, parfois contre toute présomption de culpabilité .
  • Campagne de surveillance en Xinjiang
    Des millions de Ouïghours et autres minorités ethniques ont été fichés, surveillés et emprisonnés massivement grâce à ces technologies, souvent basées sur des critères flous ou douteux (taille de barbe, contacts à l’étranger, pratique religieuse…) .
  • Cas emblématiques :
    • Landasoft, ex-partenaire d’IBM, a conçu un logiciel quasi identique à i2 pour détecter et détenir des « extrémistes », en assignant à des populations entières des notes de risque.
    • Le couple Yang, fermiers opposés à une saisie de terres, est devenu un exemple frappant : constamment surveillés à domicile, interdits de déplacement, harcelés physiquement, leur situation s’est enlisée malgré leurs appels au gouvernement central .
  • Témoignages internes
    Un ingénieur du Xinjiang, Nureli Abliz, en exil en Allemagne, a détaillé l’alerte déclenchée par le système dès qu’un individu faisait un geste jugé « suspect » — comme sortir la nuit ou trop consulter Internet — même sans infraction réelle.
  • Résistance des entreprises
    Plusieurs entreprises ont affirmé avoir respecté les lois américaines d’exportation, certaines précisant avoir cessé les ventes vers Xinjiang ou Tibet à partir de 2019–2022. Toutefois, des contrats de maintenance ou logiciels demeurent, et certains spécialistes soulignent que les régulations actuelles comportent des failles importantes .
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2. Détails plus précis sur la portée et les implications de la surveillance

  • Champ technologique vaste
    Outre les systèmes de surveillance, les firmes fournissaient des outils de reconnaissance faciale et d’empreintes, drones, stockage cloud, analyse ADN, communications chiffrées, cartographie — déployés notamment contre les Ouïghours et les Tibétains .
  • Marketing controversé
    En 2019, Dell a promu un ordinateur portable « military-grade » avec “all-race recognition” sur WeChat, spécifiquement destiné aux forces de l’ordre en Chine. Thermo Fisher vantait aussi des kits ADN « conçus » pour les “minorités ethniques comme les Ouïghours et les Tibétains” .
  • Urnes en œuvre jusqu’en 2022
    Des ventes à des entités policières en Tibet et Xinjiang ont continué jusqu’à 2022, malgré la visibilité croissante des violations des droits de l’homme .
  • Défense des entreprises
    La plupart ont insisté sur leur conformité légale — exportation, sanctions, etc. D’autres entreprises (HP, Oracle, Broadcom) n’ont pas réagi ou ont refusé de commenter .
  • Réplique chinoise
    Le gouvernement de Xinjiang justifie l’usage de ces technologies comme mesures anti-terroristes neutres sur le plan ethnique, tout en accusant les États-Unis d’hypocrisie .

3. Synthèse percutante et portée globale

  • Les deux enquêtes AP, publiées le 9 septembre 2025, convergent sur une même réalité : la contribution massive de la Silicon Valley à la création de l’État de surveillance chinois, et ses conséquences dévastatrices pour les droits humains, en particulier contre les populations ouïghoures et tibétaines.
  • L’approche américaine — mélange de technologie avancée et d’opportunisme commercial — a permis de bâtir des systèmes sophistiqués de surveillance de masse, anticipation policière, et de répression encadrée par des algorithmes, sans égard aux dérives potentielles.
  • Les récits individuels (Yang, Abliz) rendent la réalité tangible : la surveillance n’est pas abstraite, elle écrase des vies, restreint les libertés, et se reproduit partout, comme un modèle exportable de gouvernance autoritaire .
  • Se pose fortement la question de la responsabilité éthique et juridique des entreprises technologiques, et de la nécessité d’une meilleure régulation internationale de la vente de technologies de surveillance.
entreprises technologiques

Plusieurs des plus grandes entreprises technologiques américaines ont, dans une large mesure, conçu et construit l’État de surveillance chinois. (Illustration AP : Marshall Ritzel)

Rôle des technologies américaines dans la surveillance chinoise

1. Policiers prédictifs et analyse de données

  • IBM : Des courriels divulgués montrent que des agents d’IBM en Chine ont vendu le logiciel d’analyse policière i2 aux forces de police du Xinjiang, au ministère de la Sécurité d’État chinois, et à d’autres unités policières dans les années 2010. Ce logiciel a été copié et adapté par Landasoft, une ancienne entreprise partenaire d’IBM, pour créer une plateforme de police prédictive qui a marqué des centaines de milliers de personnes comme « potentiels terroristes » lors de la répression au Xinjiang. IBM affirme avoir cessé ses relations avec Landasoft en 2014, interdit les ventes aux polices du Xinjiang et du Tibet depuis 2015, et n’avoir aucun registre de ventes de i2 au Bureau de la Sécurité Publique du Xinjiang.
  • Oracle, Microsoft, HP, Esri : Ces entreprises ont vendu des logiciels de cartographie et de gestion de données aux polices chinoises, permettant de détecter les mouvements des Ouïghours, Tibétains, et dissidents hors de leurs provinces ou villages. Par exemple, Oracle et Microsoft ont fourni des logiciels utilisés dans les systèmes de police du Xinjiang, selon des appels d’offres et une base de données divulguée.

2. Reconnaissance faciale et intelligence artificielle

  • Dell : En 2019, Dell a promu, via son compte WeChat officiel, un ordinateur portable « de qualité militaire » avec reconnaissance faciale « toutes races » en partenariat avec la firme chinoise de surveillance Yitu. Ce produit était destiné aux forces de police chinoises. Dell affirme effectuer une diligence raisonnable rigoureuse pour respecter les contrôles d’exportation américains.
  • NVIDIA et Intel : Ces entreprises ont collaboré avec les trois plus grandes firmes de surveillance chinoises (Hikvision, Dahua, et Yitu) pour intégrer des capacités d’intelligence artificielle dans les caméras de surveillance utilisées à travers la Chine, y compris au Xinjiang et au Tibet, jusqu’à l’imposition de sanctions en 2019. NVIDIA a également indiqué en 2013 avoir collaboré avec un institut de recherche policier chinois sur des technologies de surveillance. NVIDIA a précisé que ces relations ont cessé et que ses puces H20 ne sont pas conçues pour la surveillance policière.
  • Hitachi, IBM, VMware : Ces entreprises ont également promu des technologies de reconnaissance faciale pour les forces de police chinoises.

3. Collecte et analyse d’ADN

  • Thermo Fisher Scientific : Jusqu’à ce qu’elle soit contactée par l’AP en août 2025, cette entreprise basée au Massachusetts commercialisait des kits ADN sur son site web, spécifiquement conçus pour la base de données ADN nationale chinoise, ciblant les « minorités ethniques comme les Ouïghours et les Tibétains ». Thermo Fisher a cessé ses ventes au Xinjiang en 2021 et au Tibet en 2024, mais continue de promouvoir ses kits à la police dans d’autres régions de Chine.
  • Dell, Microsoft, Hitachi, Eppendorf : Ces entreprises ont fourni des logiciels et équipements pour stocker et analyser les données génétiques dans les bases de données policières chinoises.
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controle surveillance chine caméras

Les analystes estiment que le nombre de caméras de sécurité installées en Chine est supérieur à celui de tous les autres pays du monde. (Illustration AP/Marshall Ritzel)

4. Bases de données d’empreintes digitales

  • IBM et Huadi : En 2009, IBM a collaboré avec l’entreprise de défense chinoise Huadi pour construire des systèmes de renseignement nationaux, y compris une base de données nationale d’empreintes digitales utilisée par l’armée et la police secrète chinoise. IBM nie avoir vendu des produits spécifiques aux empreintes digitales.
  • Intel et Hisign : En 2019, Intel a collaboré avec Hisign, une entreprise chinoise de reconnaissance d’empreintes digitales, pour améliorer ses lecteurs d’empreintes, testés dans un scénario policier. Intel a cessé cette collaboration en 2024.

5. Surveillance générale et « personnes clés »

  • Les systèmes de surveillance chinois, alimentés par des technologies américaines, suivent les « personnes clés » blacklistées, restreignant leurs mouvements. Au Xinjiang, les individus sont classés comme à risque élevé, moyen ou faible, selon un système de notation sur 100 points, avec des déductions pour des critères comme porter une barbe, être âgé de 15 à 55 ans, ou être Ouïghour. Ces systèmes collectent une vaste gamme de données : messages, appels, paiements, vols, vidéos, prélèvements ADN, livraisons de courrier, et même la consommation d’eau et d’électricité.
  • Cisco, Seagate : Ces entreprises ont fourni des équipements et logiciels pour la surveillance, souvent en utilisant des slogans du Parti communiste chinois comme « maintien de la stabilité » ou « gestion des rassemblements anormaux ».

Impact sur les Ouïghours et autres minorités

Les technologies américaines ont permis une campagne de détention massive au Xinjiang, ciblant presque l’ensemble de la population ouïghoure pour une assimilation forcée. Environ 1 à 1,8 million d’Ouïghours et autres minorités musulmanes auraient été détenus dans des camps de « rééducation » depuis 2017, où ils subissent torture, maltraitance, viols de masse, et stérilisations forcées, selon des rapports d’ONG et de l’ONU. Les systèmes de surveillance ont permis :

  • Suivi et profilage : Les Ouïghours sont suivis via des caméras, des applications mobiles, et des bases de données biométriques. Par exemple, une démonstration à Kashgar a montré comment un système pouvait extraire instantanément des informations personnelles (photo, adresse, numéro d’identification) à partir d’un point de contrôle.
  • Prédiction comportementale : Les systèmes de police prédictive analysent les données pour anticiper les crimes, les protestations, ou les actes de « terrorisme », souvent en ciblant des individus pour des comportements non criminels, comme la pratique religieuse ou les contacts internationaux.
  • Répression ethnique : Les technologies ont permis de classer les individus par ethnie, avec des outils comme la reconnaissance faciale « toutes races » ou des kits ADN ciblant explicitement les Ouïghours et Tibétains.

Réactions et évolutions

  • Réponses des entreprises : Les entreprises américaines impliquées affirment souvent ne pas être responsables de l’utilisation de leurs produits ou respecter les lois en vigueur. Certaines, comme IBM, NVIDIA, et Intel, ont mis fin à des partenariats après l’imposition de sanctions américaines en 2019 ou après des révélations sur les abus au Xinjiang. Cependant, des failles dans les contrôles d’exportation permettent à certaines technologies de continuer à être utilisées.
  • Sanctions et préoccupations : Depuis 2019, les États-Unis ont imposé des sanctions sur des entreprises chinoises comme Hikvision et ont restreint les exportations technologiques vers la Chine. Cependant, des experts en sanctions notent que les lois actuelles présentent des failles, notamment pour les technologies à usage général qui peuvent être détournées pour la surveillance. Par exemple, des inquiétudes persistent concernant la vente de puces NVIDIA H20 à la Chine, qui pourraient être utilisées par l’armée ou les services de renseignement.
  • Témoignages humains : Les enquêtes incluent des récits poignants, comme celui de Yang Guoliang, un pétitionnaire chinois surveillé depuis 16 ans à Changzhou, dont la maison est équipée de rideaux occultants pour échapper aux caméras de police. De même, Nureli Abliz, un ancien ingénieur ouïghour, a décrit comment les technologies de surveillance ont marqué des milliers de personnes pour une détention sans motif.

Contexte plus large et implications

  • Laboratoire de surveillance : Le Xinjiang est considéré comme un « laboratoire » pour les technologies de surveillance chinoises, qui pourraient être exportées vers d’autres pays autoritaires. Cependant, les obstacles techniques et financiers limitent la reproduction à grande échelle de ce modèle ailleurs.
  • Critiques internationales : Les abus au Xinjiang ont été qualifiés de « crimes contre l’humanité » par l’ONU et de « génocide » par les États-Unis et certains parlements européens. Les organisations de défense des droits ouïghours, comme la Campaign for Uyghurs et le World Uyghur Congress, ont critiqué les entreprises américaines pour leur complicité.
  • Évolution récente : Depuis 2019, la Chine a réduit la visibilité de son appareil de surveillance au Xinjiang, en partie en raison des pressions internationales, tout en intensifiant le tourisme pour normaliser l’image de la région. Cependant, la peur des autorités reste omniprésente.
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Sources et méthodologie de l’enquête

L’enquête de l’AP s’appuie sur :

  • Plus de 20 000 courriels internes et une base de données de Landasoft, obtenus via un intermédiaire anonyme.
  • Des centaines de présentations marketing et d’appels d’offres publics, souvent provenant des entreprises elles-mêmes ou de plateformes comme WeChat.
  • Plus de 4 000 appels d’offres chinois fournis par ChinaFile, un magazine numérique.
  • Des témoignages directs, comme celui de Nureli Abliz, et des observations sur le terrain, comme à Changzhou et au Xinjiang.

Conclusion

Les enquêtes de l’AP mettent en lumière l’implication profonde des entreprises technologiques américaines dans la construction de l’appareil de surveillance chinois, en particulier dans la répression des Ouïghours au Xinjiang. Bien que certaines entreprises aient cessé leurs activités en raison de sanctions ou de pressions, les technologies qu’elles ont fournies continuent d’alimenter un système de contrôle oppressif. Ces révélations soulignent la nécessité d’une réglementation plus stricte des exportations technologiques et d’une responsabilité accrue des entreprises face aux abus des droits humains.

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