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Liberté, Égalité, Singularité

Dernière mise à jour le 22/10/2020

À l’heure de la globalisation, les frontières ne disparaissent pas qu’entre les pays. Longtemps confinée aux domaines de la science, de l’industrie et du divertissement, la technologie envahit désormais des territoires considérés jusque-là comme essentiellement humains : les relations intimes, la psychologie, l’art, l’éducation et même… la politique. La conquête se fait sur plusieurs fronts simultanément : la sécurité, l’économie, le droit, l’environnement, la santé, mais aussi sur le plan électoral lui-même, et tout cela à grand renfort de big data. Cette évolution, qui soulève pourtant de nombreuses questions éthiques, ne semble pas inquiéter les citoyens et les citoyennes de nos chères démocraties, probablement usées par des décennies de scandales et de crises à répétition. En effet, dans un sondage réalisé le 21 mars 2019 par l’Université IE de Madrid, on apprend que « 25% des Européens seraient prêts à laisser des algorithmes gouverner plutôt que des hommes politiques pour prendre les bonnes décisions (…) Un chiffre qui monte à 30% en Allemagne, en Italie, en Irlande, au Royaume-Uni et même à 43% aux Pays-Bas »… Saint George (Orwell), priez pour nous.

Big data, big brother, big control

Les temps changent et, avec eux, les pratiques politiques. Enfin, les outils évoluent, mais les objectifs des puissants restent, eux, désespérément identiques au fil des siècles. Parmi ces objectifs, la clé de voûte du pouvoir : le contrôle. Et c’est ce que le big data permet aujourd’hui, dans des proportions inédites. Nous sommes scrutés sous toutes les coutures, nos actions sont observées, mesurées et enregistrées sans que nous en ayons conscience : caméras de surveillance dans les rues, reconnaissance faciale, géolocalisation, analyse de nos habitudes de consommation via nos cartes de paiement, de nos préférences culturelles et de nos orientations politiques sur les réseaux sociaux… Nous savons même désormais avec certitude que nous sommes écoutés par nos téléphones portables, nos tablettes et nos ordinateurs. Bien sûr, pour le moment cette collecte de données se fait officiellement à titre anonyme et pour des motivations commerciales. Mais il est clair que leur exploitation ne se limite pas à un usage mercantile et que ces pratiques ont d’ores et déjà des visées politiques, comme l’a démontré récemment le scandale Cambridge Analytica. Ajoutons à ce tableau le développement de nouvelles techniques comme le facial coding, qui consiste à décrypter les émotions sur le visage d’une personne, ou encore le déploiement du nudge, discipline qui vise à influer sur le comportement du consommateur (ou de l’électeur) par des moyens subtils et donc à guider sournoisement ses choix, et nous voyons se dessiner les contours d’une société où les notions de vie privée et de liberté ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir. Or, cette liberté est l’un des fondements de la démocratie et si les avancées technologiques la mettent en péril, alors il ne s’agit plus de progrès, mais d’une terrible régression. Le journaliste et essayiste Philippe Vion-Dury, auteur de La nouvelle servitude volontaire, le confirme : « Les entreprises de la Silicon Valley sont porteuses d’un véritable projet politique. Leurs algorithmes mettent sous leur coupe ceux qui s’y soumettent, volontairement. Aveuglant les consommateurs et les États par l’éclat de leur spectaculaire réussite économique, ces entreprises sont en train d’accumuler des sommes incalculables de données, grâce auxquelles elles ambitionnent de tout mesurer, tout contrôler, tout prévoir. Ou quand les mathématiques deviennent totalitaires. »

Power of equality

Les algorithmes sont-ils égalitaires, par nature ? Dans un rapport de la Human Technology Fondation intitulé « Intelligence artificielle, solidarité et assurances en Europe et au Canada » et daté du 20 janvier 2020, des acteurs majeurs du monde de l’assurance dressent un constat clair : « La montée en puissance des technologies et de l’IA nous force à réfléchir à ces pratiques et à leur futur. Ainsi, le recours, par les assureurs, aux objets connectés qui fournissent des informations précieuses sur le comportement de l’assuré, peut entrer en conflit avec le droit fondamental des personnes de mener leur existence selon leur propre conception de la vie bonne. En outre, l’hypersegmentation, qui aboutirait, à son point limite à la personnalisation complète des tarifs, pourrait remettre en question le principe de mutualisation entre les assurés. » En d’autres termes, l’IA et le big data pourraient accroître les inégalités en faisant payer davantage les citoyens dont on jugera le mode de vie « non conforme ». Les algorithmes pourraient devenir, si l’on n’y prend garde, des outils au service d’une discrimination sans précédent. Et ce qui est valable dans le monde de l’assurance, l’est tout autant dans les domaines de la culture, de l’éducation, de l’orientation religieuse, politique ou même sexuelle… Qui établira ce qui est conforme et ce qui ne l’est pas ? Quels seront les intérêts défendus par les instances en charge de telles décisions ? C’est là que l’État, en tant que représentant de l’intérêt général, a plus que jamais son rôle à jouer. Oui, mais voilà… Pour certains militants radicaux de la big tech, l’État, c’est justement la bête à abattre. Curtis Yarvin, ingénieur quadragénaire de la Silicon Valley et membre du mouvement néo-réactionnaire NRx, déclare : « Les États doivent devenir des entreprises lourdement armées et ultra rentables, qui aboliront le pouvoir de la presse, écraseront les universités, vendront les écoles publiques et transféreront les « populations décivilisées » dans des enclaves sécurisées pour les rééduquer ». Pour David Golumbia, professeur à la Virginia Commonwealth University, ce mépris pour la démocratie ferait partie de l’ADN même des fondateurs de la Valley : « Des gens comme Peter Thiel ou Elon Musk, pour ne citer qu’eux, dont le mépris est encore plus flagrant, sont célébrés comme des héros par les néo-réactionnaires ». Derrière les outils technologiques, il est donc bien question d’idéologie politique.

Make America tech again

Comme tout courant de pensée, l’idéologie techno-futuriste a ses penseurs. D’aucuns diraient ses gourous. Malgré une posture anti-politique de façade, certains ne cachent pas leurs ambitions dans ce domaine, à l’instar de Peter Thiel. Le cofondateur de Paypal et de Palantir Technologies, une société spécialisée dans le big data, a soutenu la candidature de Donald Trump à la présidentielle américaine de 2016 et est resté, depuis, l’un de ses proches conseillers. Pour le très libertarien Thiel, « le sort de notre monde dépend d’un seul individu, d’une personne, qui sera capable de bâtir et diffuser des outils technologiques favorisant la liberté et permettant un monde plus sûr pour l’épanouissement du capitalisme »… Cette personne serait-elle Elon Musk ? Avec son entreprise Neuralink, le patron de Tesla entend augmenter l’être humain grâce à des interfaces homme-machine implantées directement dans le cerveau et ce, afin d’augmenter la mémoire, de piloter des logiciels par la pensée ou encore de bénéficier d’un moteur de recherche cérébral… De quoi donner des sueurs froides à la CNIL, dans une France encore très attachée à la protection des données et aux libertés individuelles. Catherine Vidal, neurobiologiste et membre du comité d’éthique de l’Inserm, estime qu’« une vigilance éthique accrue s’impose face au développement spectaculaire des technologies de manipulations cérébrales qui dépassent désormais le cadre de la médecine, avec des applications commerciales destinées à la population en bonne santé (…) Les stimulations (électriques ou magnétiques) peuvent altérer le fonctionnement normal du cerveau, ses capacités de plasticité, et porter atteinte à l’autonomie du patient en interférant avec ses pensées, ses émotions, son libre arbitre ». Mais si la plupart des chercheurs français se montrent prudents quant à l’impact des neurotechnologies sur la société, les américains sont plus décomplexés, voire carrément débridés. Parmi eux, le pape transhumaniste Ray Kurzweil qui considère que « l’existence humaine ne dépend pas d’un corps biologique » et que « la biologie elle-même n’est qu’un ensemble de nanomachines ». Pour le directeur de l’ingénierie de Google, « les machines dépasseront nos capacités » très bientôt et nous n’aurions d’autres choix, pauvres humains limités que nous sommes, que de fusionner avec une super intelligence artificielle pour survivre. Une vision que partage le leader du parti transhumaniste Zoltan Istvan, candidat aux élections présidentielles de 2020, qui fait campagne « pour mettre fin à l’idée de la mort ». Dans son programme, quelques grands classiques ultralibéraux et technophiles : fin de l’impôt sur le revenu et de l’IRS (l’administration fiscale américaine), réduction du nombre de fonctionnaires grâce aux robots et aux nouvelles technologies, lutte contre le réchauffement climatique avec la géo-ingénierie, développement des utérus artificiels… Mais aussi, en toute logique, des mesures orientées plus radicalement vers le transhumanisme. « Le gouvernement ne devrait pas être en mesure de limiter ce que nous pouvons faire à notre corps, quelles que soient les normes culturelles, les préjugés religieux ou l’orientation politique », déclare le candidat sur son site de campagne. Si Istvan souhaite accéder à la fonction suprême, c’est pour « interdire les lois qui entravent la recherche de la santé et de la longévité pour les citoyens, notamment les interdictions sur l’édition génétique, le clonage et d’autres sciences radicales (…), déréglementer autant que possible l’innovation scientifique et technologique (…), explorer des options telles que donner aux criminels le choix du reconditionnement cérébral plutôt que de l’exécution (…), jeter les bases de droits civils pour de futurs êtres avancés comme les robots conscients, les cyborgs et les êtres vivants génétiquement créés »… Le Docteur Frankenstein est sorti de son laboratoire pour convertir le monde à la religion scientiste. Le président américain ne prêtera-t-il bientôt plus serment sur la Bible lors de son investiture, mais sur l’ouvrage du médecin philosophe Julien Offray de La Mettrie, L’Homme Machine ? Amérique, pays de tous les extrêmes.

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Opération Crossroads 2020

« Il est évident que la guerre, peut-être même les civilisations, sont arrivées à un point critique grâce à cette arme révolutionnaire ». Telles sont les paroles du vice-amiral William Blandy, chef de l’opération Crossroads (« À la croisée des chemins »), une série d’essais nucléaires qui eurent lieu dans l’atoll de Bikini, au cours de l’été 1946, et dont le but était de valider la puissance destructrice des bombes A sur des navires et des sous-marins situés aux alentours. À la croisée des chemins, c’est probablement là que nous nous situons actuellement, avec le développement spectaculaire des neurotechnologies, de l’intelligence artificielle et du transhumanisme. Les enjeux de ces progrès sont, tout comme ceux liés à l’invention de la bombe atomique, planétaires et historiques. Nous parlons bel et bien ici, sans exagération, de l’avenir de l’humanité. À nos pieds, s’étendent deux voies, deux visions politiques, deux futurs possibles. L’une de ces routes nous mènerait vers un monde imprégné de scientisme, dans lequel la technologie serait mise au service d’une minorité recherchant toujours plus de richesses et de pouvoir, au détriment d’une population de plus en plus déclassée et soumise. Laurie Pycroft, chercheur en neurochirurgie à l’Université d’Oxford, analyse parfaitement ce risque : « Des neurotechnologies de pointe dont l’usage serait large pourraient offrir des modes de manipulation politique inimaginables jusqu’ici (…) Ce qui nous inquiète, c’est que si les mesures de sécurité appropriées ne sont pas mises en place, les patients pourraient être victimes de sévères effets secondaires, et leurs pensées pourraient être ciblées par des cyberattaques (…)L’attraction que pourrait générer la manipulation des souvenirs chez certains dirigeants politiques me semble évidente ! Modifier la mémoire ou changer notre point de vue sur un sujet est l’un des principaux objectifs de n’importe quel propagandiste. » Si le corps a déjà commencé à être envahi par la société de consommation, à travers la chirurgie esthétique et le transhumanisme, la conscience était restée jusque-là un territoire imprenable. Mais aujourd’hui, ce dernier bastion de la liberté humaine est menacé et pourrait bien être colonisé avec une efficacité redoutable, si nous n’y prenons pas garde. Les capitaines de la big tech eux-mêmes multiplient les déclarations chocs, comme pour se préserver de leur propre hubris. Brad Smith, le président de Microsoft, déclarait en 2018 au Web Summit de Lisbonne : « Pour la première fois, le monde est au seuil de technologies qui donneraient à un gouvernement la possibilité de suivre n’importe qui, n’importe où (…) Il pourrait savoir exactement où vous allez, où vous êtes allé et où vous étiez hier. Et cela a de profondes ramifications potentielles, même pour les libertés civiles fondamentales sur lesquelles reposent les sociétés démocratiques. Avant de nous réveiller et de constater que l’année 2024 ressemble à l’ouvrage « 1984 », déterminons le genre de monde que nous voulons créer, quels sont les garde-fous et les limites des entreprises et des gouvernements dans l’utilisation de ces technologies. » Nous devons, en effet, déterminer le monde dans lequel nous voulons vivre. La crise du Covid-19 nous le rappelle de manière brutale : le marché et ses lois ne nous guident pas vers un monde meilleur, et aujourd’hui sa main invisible doit être désinfectée chaque jour avec du gel hydroalcoolique, sous peine de mort. Pourtant, certaines autorités tentent actuellement de renforcer leur pouvoir – et celui de l’économie néolibérale – en proposant des mesures radicales de surveillance numérique, au prétexte de vouloir protéger les populations… Mais gardons espoir, car il existe une deuxième voie. Nous pouvons bâtir un autre avenir, un monde dans lequel la technologie ne tiendra pas un rôle oppressif, mais libérateur. Une société low tech où le numérique régulera la surconsommation, au lieu de l’aggraver ; où la technologie apportera un soutien à chaque citoyen, quel que soit son niveau social ; où la priorité ne sera pas la rentabilité d’un médicament, mais son efficacité ; où l’épanouissement des salariés prévaudra sur le niveau des dividendes ; où les tâches pénibles et dangereuses seront assurées par des robots, au bénéfice de l’homme ; où les solutions énergétiques durables ne seront pas enterrées parce qu’elles menacent les intérêts de certaines industries polluantes ; où chaque être humain mangera à sa faim, où qu’il soit sur Terre ; où le besoin de sécurité ne sera pas assuré par des politiques de surveillance liberticides, mais par la disparition des inégalités… Un nouvel Éden, où le progrès technique sera au service de l’humanité tout entière. Cette société est possible, ce n’est pas une utopie. Mais pour la faire advenir, nous avons des choix à faire. Des choix politiques, au sens le plus philosophique du terme.

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In Google We Trust

Depuis son adoption par le Congrès en 1956, « In God We Trust » (« Nous avons confiance en Dieu ») est devenue la devise officielle des États-Unis. Quelle ironie de voir une nation qui a fondé ses valeurs sur la foi religieuse, devenir le fer de lance de la foi transhumaniste et promettre à qui veut l’entendre, par la bouche de ses techno-prophètes, que l’immortalité numérique est pour bientôt ! C’est justement là qu’une réflexion philosophique s’impose. Paradoxalement, l’intelligence artificielle, aboutissement ultime du matérialisme, va nous obliger à nous poser des questions d’ordre spirituel. Rappelons que la singularité annoncée par Ray Kurzweil, ce moment où l’intelligence artificielle dépassera l’intelligence humaine et où son développement échappera à tout contrôle, a son équivalent en mathématiques et en astrophysique : il s’agit de la frontière d’un trou noir, appelé « horizon des évènements », au-delà de laquelle les lois de la physique ne s’appliquent plus, une réalité littéralement métaphysique. Et c’est l’ultime raison pour laquelle le politique doit s’emparer des questions soulevées par la big tech : pour ne pas laisser ce qui relève de la pérennité de l’humanité aux seuls industriels, dont les choix sont encore trop dictés, aujourd’hui, par des objectifs uniquement financiers. L’humanité est, nous le pressentons tous, à un tournant de son histoire. Il se pourrait que, demain, de nouvelles découvertes scientifiques sur la conscience changent complètement la donne et redéfinissent les priorités de la recherche, autant que la vision que nous avons de la vie elle-même… Que deviendraient les promesses des transhumanistes et leur obsession de « guérir la mort », si nous découvrions que nous avons une âme et qu’elle existe dans une autre dimension ? Zoltan Istvan a-t-il envisagé cette possibilité ? Ray Kurzweil en a-t-il tenu compte dans son business plan ? Qu’elle soit spirituelle ou technologique, la singularité à venir ne peut, par définition, pas être anticipée. Mais une chose est sûre, elle sera le résultat des intentions que nous aurons déposées, aujourd’hui, collectivement, pour la construction de notre futur. Citoyennes, citoyens, nous sommes à la croisée des chemins.

Grégory Aimar
Auteur du roman d’anticipation I.AM

5 commentaire(s)
Grégory Aimar 23/04/2020
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Lame, votre propos se noie dans un trop plein d'arguments dont je peine à saisir la ligne directrice... Vous parlez de persécution des transhumanistes ? Sérieusement ? Dire qu'il y a plusieurs courants au sein du transhumanisme est une évidence, mais prétendre qu'il n'y a pas de leaders d'opinion, ni une pensée dominante dans cette idéologie relève largement du déni... Une fois n'est pas coutume, je vous invite à regarder les documentaires diffusés sur Arte mardi dernier qui sont très éclairants, et que vous trouverez en replay ici : https://www.arte.tv/fr/videos/081590-000-A/ihuman-l-intelligence-artificielle-et-nous/, et ici : https://www.arte.tv/fr/videos/083310-000-A/tous-surveilles-7-milliards-de-suspects/.
Percy Lucis 19/04/2020
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