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Des robots et des hommes

Pour qu’un agent artificiel endosse un véritable rôle social et établisse une relation sensée avec un être humain, il devrait être doté d’un profil à la fois psychologique, culturel, social et émotionnel. Les méthodes actuelles d’apprentissage des machines ne permettent pas un tel développement. Les robots de demain seront nos humbles assistants, sans plus.

Nous vivons à une époque où des robots font le ménage, transportent des personnes, désamorcent des bombes, construisent des prothèses, secondent des chirurgiens, fabriquent des produits, nous divertissent, nous enseignent et nous surprennent. De même que la connectivité actuelle des smartphones et des médias sociaux dépasse notre imagination d’antan, on s’attend à ce que les futurs robots soient dotés de capacités physiques, et l’intelligence artificielle d’aptitudes cognitives, totalement impensables aujourd’hui, leur permettant de résoudre de graves problèmes comme le vieillissement de la société, les menaces écologiques et les conflits mondiaux.

À quoi ressembleront nos journées dans un avenir prochain ?

Nous vivrons sans doute plus longtemps, puisque des organes synthétiques viendront remplacer les parties défaillantes de notre corps, que les interventions médicales nanométriques cibleront les maladies et les gènes et que les véhicules autonomes limiteront les accidents de la circulation.

Nos emplois auront radicalement changé : certains auront disparu et d’autres seront créés, comme par exemple dans le domaine du développement d’applications destinées aux plateformes robotiques pour nos foyers. L’éducation, elle aussi, devra changer radicalement. Nos sens et nos cerveaux pourraient être artificiellement augmentés, et notre capacité de réfléchir aux perspectives offertes sera probablement améliorée par l’analyse automatisée de grandes quantités de données : tout cela exigera un autre traitement de l’information dans les écoles.

Mais qu’en sera-t-il de nos rapports humains ? Comment évoluera la façon dont nous nous rencontrons, vivons ensemble, élevons nos enfants ? Et dans quelle mesure la fusion entre robots et hommes aura-t-elle lieu ?

Nous sommes nombreux à nous demander si l’intelligence artificielle pourra un jour devenir brillante et experte en communication humaine, au point que plus rien ne permettrait de distinguer l’être humain de son jumeau artificiel.

S’il devenait possible de communiquer naturellement avec un agent artificiel, de se sentir épaulé au point de s’en remettre à lui et de nouer une relation sensée et durable, subsisterait-il une distinction entre nos relations interhumaines et nos relations avec la technologie ? Et quand nos corps et nos esprits auront été augmentés par l’intelligence artificielle et la robotique, quel sera le sens de l’humain ?

Astuces

Du point de vue de l’ingénierie, on est encore bien loin de telles avancées. Il nous faudra d’abord surmonter plusieurs obstacles sérieux. Le premier est lié au fait que la plupart des robots et ordinateurs sont reliés à des sources d’énergie : cela complique l’intégration d’éléments robotiques dans les tissus organiques humains. Un second écueil est la complexité de la communication humaine. S’il est envisageable qu’un robot puisse converser en langage naturel ponctuellement et dans une situation spécifique, c’est autre chose que de l’imaginer engager une communication à la fois verbale et non verbale au fil des conversations et des contextes.

Si, par exemple, vous appeliez un agent artificiel responsable des objets trouvés dans un aéroport, un échange satisfaisant serait possible : l’objet de l’appel est circonscrit, l’interaction structurée et les objectifs de l’appelant limités. Par contre, pour instaurer une relation plus poussée avec un robot animal de compagnie, le modèle à produire est bien plus complexe. Le robot doit avoir des objectifs internes, de grandes capacités de mémoire pouvant relier chaque expérience aux divers contextes, personnes, objets et animaux rencontrés, et il doit pouvoir développer de telles capacités dans le temps.

Un certain nombre d’« astuces » permettent à un robot de paraître plus intelligent et capable qu’il ne l’est réellement : par exemple en y introduisant des comportements aléatoires, qui rendent le robot animal de compagnie intéressant plus longtemps. À cela s’ajoute que nous autres humains avons une tendance à interpréter le comportement d’un robot comme celui d’un humain, tout comme nous le faisons avec les animaux, du reste.

Or, pour nouer avec lui une relation sensée, capable de s’intensifier et d’évoluer avec le temps dans le contexte varié de la vie quotidienne, comme le font entre eux les humains, il faut doter le robot d’une vie intérieure riche.

Science des données, Machine Learning et Deep Learning

Comment les machines apprennent-elles ?

La difficulté, pour créer cette vie intérieure artificielle, tient au mode d’apprentissage des machines.

L’apprentissage machine est basé sur l’exemple. On nourrit l’ordinateur d’exemples du phénomène qu’on souhaite qu’il comprenne, comme, par exemple, le bien-être chez l’être humain. Pour enseigner à la machine à reconnaître cet état de bien-être, on lui fournit des données personnelles connexes : images, vidéos, enregistrements de paroles, pulsations cardiaques, messages postés sur les médias sociaux, et autres types d’échantillons.

Lorsqu’on entre l’une de ces séquences vidéos dans un ordinateur, celle-ci se voit attribuer une mention indiquant si la personne filmée est ou non à son aise – cet étiquetage peut être réalisé par des experts en psychologie ou en culture locale.

Cet apprentissage permet ensuite à l’ordinateur de « raisonner » à partir de ces vidéos étiquetées, et d’identifier les principaux traits associés au sentiment de bien-être : posture corporelle, timbre de voix, rougeur de la peau. Lorsque la machine a identifié les traits associés au bien-être, l’algorithme ainsi créé, capable de les détecter sur une vidéo, peut être entraîné et perfectionné lorsqu’on lui fournit d’autres séries de séquences. L’algorithme devient finalement robuste et un ordinateur équipé d’une caméra peut, avec précision, distinguer une personne en situation de bien-être d’une autre qui ne l’est pas. Bien sûr, l’ordinateur n’est pas fiable à 100 % et commettra nécessairement des erreurs d’appréciation.

Maintenant que nous savons comment apprend une machine, qu’est-ce qui s’oppose à ce qu’on crée une vie intérieure convaincante permettant à un agent artificiel de s’intégrer harmonieusement dans la société humaine ?

Vers un profil synthétique complexe

Pour qu’un agent artificiel soit capable de nouer une relation réellement durable avec une personne, il faut qu’il soit doté d’une personnalité et de comportements convaincants, qu’il comprenne la personne, la situation dans laquelle tous deux se trouvent et l’histoire de leur communication. Il doit surtout être capable de poursuivre celle-ci sur des sujets divers et dans des situations variées.

Il est possible de créer un agent convaincant comme Alexa d’Amazon ou de Siri d’Apple, à qui on peut s’adresser en langage naturel et avec qui on peut avoir une interaction sensée dans le cadre précis de son utilisation : régler l’alarme d’un réveil, dresser une liste, commander un produit, baisser le chauffage.

Néanmoins, dès qu’on sort de ce contexte, la communication tourne court. Le robot trouvera des réponses acceptables à un large éventail de questions, mais sera incapable de poursuivre une conversation d’une heure sur un sujet complexe. Deux parents, par exemple, peuvent entamer de longues discussions pour décider de l’attitude à adopter face à un enfant qui n’est pas attentif à l’école. Cette conversation sera extrêmement riche, les parents y apportant non seulement leur compréhension de leur enfant, mais aussi tout ce qui constitue leur personnalité : émotions, psychologie, histoire personnelle, contexte socioéconomique, bagage culturel, bagage génétique, habitudes de comportement et compréhension du monde.

Si nous voulons qu’un agent artificiel endosse un rôle social aussi vaste et établisse une relation sensée avec un être humain, nous devons le doter d’un profil synthétique, construit à la fois du point de vue psychologique, culturel, social et émotionnel. Nous devons aussi le rendre capable d’apprendre avec le temps à « ressentir » et à réagir aux situations à partir de cette construction synthétique interne.

Cela exige une approche fondamentalement différente de l’apprentissage machine que l’on connaît actuellement. Il s’agirait de bâtir un système artificiellement intelligent qui se développerait à peu près comme un cerveau humain, en étant capable d’intérioriser la richesse des expériences humaines et d’avoir un raisonnement sur elles. La manière dont les gens communiquent entre eux et en viennent à comprendre le monde qui les entoure est un processus extraordinairement compliqué à synthétiser. Les modèles d’IA disponibles ou envisagés s’inspirent du cerveau humain ou d’une partie de son fonctionnement, mais ne constituent pas un modèle plausible de cerveau humain.

On voit l’intelligence artificielle accomplir d’incroyables exploits, lire tout l’Internet, gagner au jeu de go, diriger une usine entièrement automatisée. Mais, tout comme le physicien britannique Stephen Hawking (1942-2018) se sentait encore à mille lieues de comprendre l’univers, nous sommes à mille lieues de comprendre l’intelligence humaine.

Ce n’est pas pour demain

Les capacités exceptionnelles des robots et des systèmes artificiellement intelligents pourront faciliter et améliorer nos prises de décision, notre compréhension des situations et nos façons d’agir. Les robots pourront alléger le travail ou automatiser les tâches. Une fois les obstacles surmontés, la robotique sera peut-être physiquement intégrée au corps humain. Nous nouerons aussi avec des agents artificiels des relations comparables à celles que nous entretenons entre nous : nous pourrons ainsi communiquer avec eux en langage naturel, observer leurs comportements, comprendre leurs intentions. Mais aucune relation sensée comparable à celle des humains, avec ses conversations et ses rituels, son approfondissement et son évolution au fil du temps dans le cadre foisonnant de la vie quotidienne, n’est possible si l’on ne dote pas l’intelligence artificielle d’une vie intérieure conséquente.

Tant que nous saurons seulement en reproduire ou surpasser certaines fonctions, et non créer cette globalité de l’intelligence humaine placée dans le riche contexte du quotidien, on a peu de chances d’assister à la pleine intégration des hommes et des machines.

Spécialisée dans le développement des solutions robotiques, Vanessa Evers (Pays-Bas) est professeur titulaire en informatique au sein du groupe Human Media Interaction de l’université de Twente et directrice scientifique du DesignLab. Elle a publié près de 200 publications revues par les pairs et est rédactrice en chef à l’International Journal of Social Robotics et rédactrice associée au Journal of Human-Robot Interaction.

Le Courrier de l’UNESCO • juillet-septembre 2018

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