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Place du sujet dans le transhumanisme ? Vers une théorie du sujet « augmenté » ?

Lionel Simonneau, Chargé de Recherche (CR1) INSERM, Université Montpellier 2, LIRDEF (EA 3749)

Extrait : « Éléments pour une théorie biologique du sujet  », Éducation et socialisation, 36 | 2014, mis en ligne le 01 septembre 2014

Résumé

Plusieurs approches sont proposées pour appréhender le sujet humain dans sa nature intrinsèquement biologique. Nature qu’il partage, par nombre d’aspects, avec de nombreux autres organismes vivants, mais que l’on analysera ici dans sa singularité: son humaine condition. La première approche porte sur la nature ontologique du sujet en tant qu’être biologique. Matériellement impermanent, lent avatar de lui-même mais pensant et disant toujours « je », le sujet au cours du temps se réalise par l’individuation. Si contraintes biologiques et contingence opèrent dans l’évolution du vivant, suivant la théorie de l’évolution des espèces, un parallèle est proposé dans la deuxième partie avec le sujet en tant qu’individu, où les contraintes structurant l’identité du sujet et les hasards de la vie façonnent son existence et sa personnalité. La question du libre-arbitre est alors discutée dans la mesure où pensées et actions du sujet, même dans un processus dynamique rationnel et réflexif, peuvent émaner aussi d’interactions inconscientes avec le monde. Ainsi la troisième approche évoque ce que le sujet peut saisir du monde, sans qu’il le sache, par ses organes sensoriels et ses émotions et qui pourrait influencer ses comportements, ses choix. Enfin, nous terminerons par une interrogation : que deviennent toutes théories du sujet, telles celles proposées dans cette revue, lorsqu’elles s’adressent, non à l’homme actuel, mais à des hommes dits « augmentés », dans une société transhumaniste, où les caractéristiques biologiques, physiques, cognitives, émotionnelles, sont considérablement modifiées par la biologie synthétique et les nanotechnologies ?

[…]

Place du sujet dans le transhumanisme ? Vers une théorie du sujet « augmenté » ?

Etudier en laboratoire l’émergence vitale et l’évolution des processus auto-organisateurs en annulant la temporalité de l’évolution naturelle, modifier les capacités biologiques (motrices, cognitives, émotionnelles…) de si profondes manières que cela produit des êtres vivants artéfactuels, c’est le projet de la convergence NBIC ou de la biologie de synthèse.

L’homme normal n’est qu’un handicapé devant le cyborg, l’homme augmenté (H+), issu du « forçage technologique » transhumaniste (Ferone et Vincent, 2011, p. 173-244).

Ces technologies vont interférer directement sur les processus de l’individuation, dont nous avons vu l’importance dans la construction de l’identité du sujet. Elles génèrent des potentialités inouïes de changer les normes vitales (Canguillhem, 1966). Dans un sujet transhumain, elles seront d’une toute autre nature. Comment appréhender aujourd’hui ce que pourrait être un tel sujet dont les capacités mnésiques, sensorielles, cognitives sont amplifiées voir modifiées, un sujet mis directement, intrinsèquement (dans sa chair) en réseau avec les autres cyborgs, en réseau avec des machines ? Quelle société émanerait de ces sujets « augmentés » ? Quelles en seraient les valeurs ?

La nature humaine n’est pas naturelle (« anature par nature », dit Prochiantz), dans la mesure où l’homme est parvenu à se libérer de contraintes de la nature, ce que ne font pas les animaux. La nature d’ailleurs n’est pas bonne ou mauvaise, en soi. Il n’y pas de loi morale naturelle. La technique, parce qu’elle n’est pas extérieure à la vie humaine, a considérablement modifié, et en peu de temps, les normes sociales. Le sujet, en tant qu’entité biologique modifiable, se trouve déjà au cœur d’âpres débats socio-éthiques. Dès lors, devant une accélération aveugle de la modification de ces normes, se justifie une analyse critique des conséquences de toute fuite en avant incontrôlée, une réflexion citoyenne sur la question : qu’est qu’un sujet dans une société transhumaniste ? Que deviennent les notions de personne humaine, d’individualité, d’identité ? Les valeurs morales seront-elles modifiées et de quelle façon ? Les auteurs des différentes théories du sujet, élaborées dans cette revue, devront-ils réexaminer leurs travaux à l’aune du sujet augmenté ?

Si, comme nous l’avons vu, le sujet, dans ses pensées et ses actions, est le fruit d’une combinaison complexe d’émotions et d’idées, d’intuitions et de rationalités, il nous faut garder à l’esprit, avec Dominique Lecourt, que « notre tâche éthique n’est-elle pas d’organiser ces émotions et ces idées de telles façon que nos capacités de penser et d’agir, de ressentir donc aussi et de nous émouvoir, s’accroissent autant pour nous-mêmes que pour les autres ?». Et considérant « qu’une part de nous-mêmes appartient aux autres, cela pourrait constituer une promesse d’une plus grande liberté pour tous. » (Lecourt, 2011, p. 128).

Il est légitime de se demander si ces valeurs de solidarité, de liberté, d’empathie, sont bien encore présentes dans le projet transhumaniste.

voir aussi : Le projet abolitionniste
L’abolitionnisme ou l’impératif hédoniste

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