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La tentation de l’homme-Dieu – Bertrand Vergely, Essai

L’auteur : Bertrand Vergely est philosophe. Il enseigne en classes préparatoires à Orléans, ainsi qu’à l’Institut Saint-Serge à Paris.

Il est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages de philosophie générale et d’essais, parmi lesquels La Souffrance (1997), Petite Philosophie du bonheur (2002), Le Silence de Dieu (2006), Retour à l’émerveillement (2010) ou Deviens qui tu es (2014). Il a également coécrit avec Marie de Hennezel Une vie pour se mettre au monde (2010).

L’ouvrage

Considérer l’homme, ce n’est pas forcément faire de lui un dieu ; respecter la démocratie, ce n’est pas nécessairement céder aux passions démocratiques liées à l’égalité ou à la sécurité. Dans cet essai vif et engagé, Bertrand Vergely pointe les effets dramatiques d’un fantasme qui prend aujourd’hui de plus en plus de place : le désir d’être sans limite. Le transhumanisme promet d’en finir avec la mort : l’homme sera-t-il plus libre en devenant un corps perpétuel ? Sera-t-il plus vivant lorsque la naissance naturelle et la différence sexuée auront été abolies ? Sera t-il plus heureux parce que le monde de demain sera celui de la réussite pour tous et du risque zéro ? En un mot, va-t-on vraiment servir le genre humain en faisant advenir l’homme-Dieu inscrit dans les rêves inavoués de l’humanisme occidental ? Et si nous cessions de promouvoir ce colosse aux pieds d’argile qu’est l’homme-Dieu ? Nous pouvons nous libérer de son désespoir et de son orgueil nihilistes. Sa tyrannie n’est pas une fatalité. Il suffit de le vouloir.

Extrait de « La tentation de l’homme-Dieu », de Bertrand Vergely, publié chez Le Passeur Editeur :

Si l’homme-Dieu est en train de faire disparaître la vie tant il a le désir de pouvoir tout dominer par son intelligence, il a également entrepris de faire disparaître la mort, tant il a le désir de vivre éternellement. Et il entend parvenir à ses fins en utilisant deux méthodes. La première consiste à dire « la mort m’appartient », en reprenant le slogan féministe « mon corps m’appartient », afin de revendiquer la légalisation de l’euthanasie ainsi que du suicide assisté. La seconde consiste à mettre réellement fin à la mort en procédant à « la mort de la mort », comme le dit Laurent Alexandre.

Il y a quelques années, personne ne parlait de supprimer celle-ci. Et quand l’idée était évoquée, personne ne la prenait au sérieux. Depuis quelque temps, il en va autrement. Le sujet, qui est à la mode, est pris très au sérieux, comme le montrent un certain nombre d’annonces auxquelles nous avons droit. D’abord, celle concernant le projet transhumaniste de créer un homme éternel en scannant le cerveau d’un être humain afin d’implanter ce double sur un corps en inox indestructible. Ensuite, celle concernant la décision de la société informatique mondiale Google de fabriquer à grande échelle des montres mesurant rythme cardiaque, taux de graisses, taux de sucres, etc., afin de lancer des alertes et, ainsi, de se soigner pour éviter la mort. Enfin, dernière annonce, celle, déjà évoquée, concernant le neurochirurgien italien dont le projet est d’ouvrir la voie à la création d’un homme éternel en procédant à la greffe de la tête d’un homme sur le corps d’un autre. On connaissait la transmigration de l’âme. Il y a désormais la transmigration de la tête.

Les choses avaient déjà commencé à bouger avec la création aux États-Unis de centres de cryogénisation des corps de défunts, le but étant de les faire revenir à la vie dans le futur grâce aux progrès de la science. De même, il avait été question de cloner les êtres humains afin de se servir de leur double comme d’une réserve d’organes pour réparer le corps d’origine. Toutefois, s’il était question de mettre fin à la mort, ces projets restaient à l’état d’hypothèses. Les choses ont changé, la fin de la mort n’étant plus une hypothèse, mais une réalité qui devrait avoir lieu autour de 2035, selon la Singularity University, cette université financée par Google dans le banlieue de San Francisco aux U.S.A. Tant mieux, dira-t‑on. Rien n’est moins sûr.

Une chose frappe d’abord dans le projet de mettre fin à la mort : sa naïveté. Jusqu’à présent, que l’on sache, personne n’a encore vu quiconque dans le monde vivre éternellement. Actuellement, la doyenne de l’humanité est une Japonaise, Misao Okawa, qui est âgée de 116 ans. Et le record officiel de longévité est détenu par une Française, Jeanne Calmant, qui a vécu jusqu’à 122 ans. De ce fait, comment peut-on dire que la mort va bientôt être supprimée ? Qu’en sait-on ? Qu’à cela ne tienne, même si rien ne permet de le dire, on y croit. Mieux, on l’annonce.

A ce culot s’en ajoute un autre. Admettons que l’homme immortel soit possible. Si tel est le cas, un double problème va se poser : 1. Plus personne ne mourant, la terre va être surpeuplée. Comment va-t‑on faire pour nourrir tout ce monde ? L’humanité risque fort de mourir de faim ; 2. Si, pour ne pas surpeupler la terre, on arrête de faire des enfants, l’humanité ne va plus se renouveler. Comment va-t‑on faire pour maintenir la diversité humaine ? La biodiversité de l’humanité s’épuisant, celle-ci risque fort de mourir, non plus de faim, mais ontologiquement, son être étant atteint. Autrement dit, par quelque biais qu’on la prenne, l’hypothèse de l’homme immortel montre que si celle-ci devait se réaliser, elle entraînerait la mort de l’humanité. Pourquoi ne s’en aperçoit-on pas ? Et comment se fait-il qu’on y croie ?

Venons-en au plan économique. Admettons que l’homme immortel soit viable, il va bien falloir financer les retraites. Comment va-t‑on faire ? La vie éternelle sera-t‑elle accessible à tous ? Ne sera-t‑elle pas possible uniquement pour une petite élite d’ultra-riches ? Et, dans ce cas, ne va-t‑elle pas créer une inégalité majeure au sein de l’humanité en la divisant entre les ultra-privilégiés qui pourraient accéder à la vie éternelle et les autres ? Cela est-il moral ? Quand la religion promet le paradis, elle le fait à partir de critères moraux. En le faisant sur des critères purement financiers, ne va-t‑on pas mettre en place le système le plus cynique qui soit ? On peut certes imaginer un système où l’éternité serait accessible à tous. Mais si tel est le cas, ne faudra-t‑il pas que tout le monde travaille éternellement afin de financer la vie ? Qui l’acceptera ? Bien sûr, il existe l’option de peupler la terre de robots travaillant pour payer les retraites. L’acceptera-t- on ? Qui aura envie de vivre avec des robots ? Qui va prendre le risque de leur donner de plus en plus de pouvoir ? Que sera alors la vie ? Sera-t- elle encore la vie ? Dernier problème, enfin. En admettant que la question économique et sociale soit résolue, que va faire l’humanité pendant l’éternité ? Jouer au bridge et faire du sport ?

Ces paradoxes sont révélateurs. L’homme-Dieu qui fait rêver notre postmodernité à propos de l’homme oublie une chose : la mort fait partie de la vie. Objectivement, elle conserve celle-ci. Imaginons que personne ne soit mort depuis le début de l’humanité. Il n’y aurait plus de vie sur terre, la masse des vieillards éternels empêchant toute vie. Subjectivement, il est beau de finir en allant jusqu’au bout de la vie. C’est ainsi que celle- ci devient une oeuvre et acquiert un sens. Un roman est lisible parce qu’il n’a pas des millions de pages. Il en va de même avec la vie. Celle-ci est vivante parce qu’elle est passagère. C’est ce qui la rend unique. Enfin, lorsque, comme le neurochirurgien italien, on imagine l’éternité sous la forme de la transmigration de la tête d’un être humain à travers des corps successifs, ne se trompe-t‑on pas de vie ? Ne fait-on pas de la vie un corps perpétuel ? Et quand la vie est telle, où est l’âme ? Où est le sens ? Être un corps perpétuel, est-ce cela que l’on appelle la vie ?

 

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