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L’avènement des super-intelligences

Jean-Paul Baquiast (fiche auteur en bas de l’article)
Comprendre – Nouvelles sciences, nouveaux citoyens, 2005, p. 123-124

Une priorité politique

Comprendre ce que signifie cette marche vers de super-intelligences à échéance de quelques dizaines d’années, admettre son caractère inexorable (sauf accidents toujours possibles, dus notamment à la folie humaine), devrait donc constituer un objectif de civilisation transcendant tous les autres. Il faudrait orienter dès maintenant en ce sens le fonctionnement des sociétés, dans le cadre d’une priorité scientifique et politique majeure.

La première urgence, nous semble-t-il, concerne la communauté de l’Intelligence Artificielle, qui devra se réveiller, à l’exemple des Kurzweil, Moravec et Minsky. Pour concrétiser cela, Kurzweil propose de remplacer le vieux terme d’Intelligence Artificielle par celui d’Intelligence Augmentée ou Intelligence Accélérée. Ces expressions ont l’avantage de ne plus établir de barrière entre une intelligence humaine et une intelligence artificielle, mais d’anticiper leur fusion dans la super-intelligence annoncée. Il est temps en tous cas de cesser les anciennes querelles entre écoles de l’Intelligence Artificielle et de s’unir pour des chemins de développement qui s’annoncent très prometteurs*. On avait beaucoup disserté ces dernières années sur l’opposition entre la vieille Intelligence Artificielle, réputée avoir échoué par excès d’ambition et manque de moyens de calcul, face à la nouvelle Intelligence Artificielle évolutionnaire. Si l’approche évolutionnaire conserve tous ses mérites pour générer de la complexité par appel à des règles computationnelles simples, l’ancienne Intelligence Artificielle, partant de l’analyse et de la modélisation du vivant, retrouve toutes ses perspectives avec les puissants moyens de calcul mis aujourd’hui à sa disposition. Les exemples récents de synthèse d’ADN simples (virus de la poliomyélite) montrent la voie, amplement développée par Ray Kurzweil : scanner puis numériser le vivant afin d’en recréer des équivalents artificiels susceptibles de s’interfacer avec ce même vivant. L’actualité scientifique offrira dorénavant tous les mois ou presque de nouveaux exemples analogues. Les nanotechnologies fourniront ultérieurement des substituts nombreux susceptibles d’être interfacée avec les composants biologiques.

La seconde urgence consiste à sortir des spécialités disciplinaires (l’intelligence artificielle, la robotique, l’informatique, la physique des composants et des nanocomposants, la biologie, la neurologie, les sciences sociales, etc.) pour aborder des projets intégrés. Ce sont des systèmes super-intelligents qu’il faudra réaliser. Ceci veut dire qu’il ne s’agira pas seulement de logiciels ou robots, en réseaux ou non, mais aussi de corps et d’esprits vivants s’interfaçant momentanément ou durablement avec les artefacts. On ne pourra pas progresser sans la mise en place de projets globaux réunissant des spécialistes des diverses disciplines – dont la plupart seront à former pour les ouvrir aux connaissances et méthodologies qu’ils ne connaissent pas encore.

Une troisième urgence, tout aussi excitante pour l’esprit, concerne la nécessité de commencer à étudier l’impact qu’auront les recherches précédentes sur celles intéressant la physique des hautes énergies, la mécanique quantique et la cosmologie. Nous avons évoqué les perspectives de la physique quantique appliquées à des technologies devenues industrielles comme le laser ou à des technologies encore à l’étude comme la cryptologie quantique ou l’ordinateur quantique. L’ouvrage de Hans Moravec, Robot (op.cit.) montre de façon encore plus systématique ce qui pourra être fait, dans les domaines de la recherche fondamentale, notamment la cosmologie. On sait que les travaux relatifs à ces sciences ne progressent que lentement. Tout semble laisser penser cependant que nous pourrions être à la veille de bouleversements profonds, entraînant des répercussions théoriques et pratiques sur nos conceptions du temps et de l’espace. Celles-ci pourraient être aussi importantes sinon plus que celles introduites au début du siècle dernier par Einstein en matière de cosmologie et par l’école de Copenhague en mécanique quantique. La « demande » représentée par la construction de super-intelligences sera la meilleure incitation pour la nécessaire relance des recherches dans ces domaines fondamentaux – comme sans doute la meilleure justification pour des investissements lourds comme le sont les grands accélérateurs de particules.

Reste un dernier volet, celui du politique, qui doit à la fois être abordée sous l’angle économique et sous l’angle des idées et programmes.

Robotique et croissance

Au plan économique, la mise au point de super-intelligences, comme les recherches en amont nécessaires, supposeront de l’argent et beaucoup de matière grise. L’état de pauvreté dont souffrent actuellement les sciences et les industries s’intéressant à ces questions est à cet égard préoccupant. Or nos sociétés, nous l’avons vu, dépensent des sommes considérables pour traiter des problèmes d’adaptation hérités des siècles derniers : productions agricoles et industrielles obsolètes, course à coups de centaines de milliards aux gisements de pétrole encore disponibles, investissements dits touristiques destinés à d’infimes minorités enrichies par la spéculation**. Un transfert, fut-il partiel, de ces sommes vers la mise au point de super-intelligences entraînerait des retombées économiques considérables, dont l’humanité entière pourrait bénéficier rapidement (par exemple en matière de nouvelles énergies, de technologies moins destructives, mais aussi de techniques d’éducation et de santé, sans parler d’une relance sans doute massive de l’emploi). Il faut en prendre conscience et l’inscrire dans les politiques publiques et des grandes firmes.

Au plan des idées et des programmes enfin, de telles perspectives devraient dès maintenant être présentées aux populations comme des issues majeures. Sans préparation, le citoyen risque d’être mis (ou de se mettre) à l’écart de la compréhension d’un nouveau monde qui s’esquisse. Les gouvernants ont une responsabilité essentielle dans cette perspective. Mais le fait d’un Georges Bush qui polarise les perspectives technologiques sur l’objectif de la seule lutte contre le Mal, ou celui de chefs d’État européens n’ouvrant aucune fenêtre scientifique d’importance à leurs populations, montrent que les hommes politiques occidentaux ont encore tout à apprendre. Et quelle est la place des pays du Tiers-Monde dans ce paysage ?

* Voir à ce sujet ce que cherche à faire l’Institut (américain) pour la Singularité, Singularity Institute
http://singularityu.org/
** Voir par exemple le complexe des deux Palm Islands à Dubaï.

Fiche auteur

Institut d’Études Politiques de Paris 1954, DES de Droit Public et d’Économie Politique.
École Nationale d’Administration 1960-1962

A consacré sa carrière administrative aux technologies de l’information, au Ministère de l’Économie et des Finances, à la Délégation Générale à la recherche Scientifique et Technique, ainsi qu’au niveau interministériel : Délégation à l’informatique 1967-1973, Comité Interministériel de l’informatique dans l’Administration (CIIBA), 1984-1995.

A créé en 1995 le site web Admiroutes (www.admiroutes.asso.fr), non-officiel et bénévole, pour la modernisation des services publics par Internet, ainsi que l’association de la Loi de 1901 Admiroutes, qu’il préside.

Co-rédacteur en chef et co-fondateur d' »Automates intelligents »
(www.automatesintelligents.com), site web et magazine en ligne lancé le 12 décembre 2000
Membre du bureau de l’Association Française pour l’Intelligence Artificielle

Auteur de divers ouvrages et articles dont :
– La France dans les technologies de l’intelligence, 1984, La Documentation Française
– Administrations et autoroutes de l’information . Vers la cyber-administration, 1996, Les Editions d’Organisation
– Internet et les administrations, la grande mutation, 1999, Berger-Levrault

Croix de la Valeur Militaire
Chevalier de la Légion d’Honneur
Officier de l’Ordre National du Mérite

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