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L’Avenir de la société industrielle – Manifeste de 1971

Les États-Unis l’appelaient « Unabomber ». De 1978 à 1996, il a défié le FBI et la CIA qui mirent sa tête à prix pour un million de dollars. Pendant dix-huit ans, Kaczynski a envoyé par la poste des colis piégés à des professeurs d’université, des vendeurs d’ordinateurs, des patrons de compagnies aériennes… Bilan : 3 morts et 23 blessés. En 1995, il obtient sous la menace la publication dans le Washington Post et dans le New York Times d’un manifeste intitulé L’Avenir de la société industrielle. En 1996, il est finalement arrêté grâce à son frère qui reconnaît dans le Manifeste de 1971 l’esquisse de ce texte. Influencé par les travaux de Jacques Ellul, Theodore Kaczynski voit dans la technologie « une force sociale plus puissante que le désir de liberté » et, diagnostiquant « l’impossibilité de réformer le complexe industrialo-technologique », appelle à sa destruction pure et simple. La folie, la radicalité de ses propos et de ses actes ne disqualifient pas pour autant l’évidence révolutionnairement incorrecte des deux textes contenus dans ce volume : Le Manifeste de 1971, inédit en français, et L’Avenir de la société industrielle. Ils sont préfacés et annotés par Jean-Marie Apostolidès, qui fut le premier en France à faire connaître les écrits de Theodore Kaczynski.

Préface – Extrait

Le manifeste L’Avenir de la société industrielle est aujourd’hui considéré comme un texte important. Cela ne signifie pas, de la part de ceux qui le discutent, l’approbation de toutes les idées qu’il contient, et moins encore des méthodes utilisées par Kaczynski pour appuyer ses thèses. Mais l’auteur s’attaque à ce qui paraît aujourd’hui le cœur de notre transformation, la technologie, entendue dans le sens que lui donnait Ellul, à savoir la rationalisation de toutes les activités humaines. « Ce grand travail de rationalisation, d’unification, de clarification se poursuit partout, écrivait de façon prophétique Jacques Ellul en 1954, aussi bien dans l’établissement des règles budgétaires et l’organisation fiscale, que dans les poids et mesures ou le tracé des routes. C’est cela, l’œuvre technique. Sous cet angle, on pourrait dire que la technique est la traduction du souci des hommes de maîtriser les choses par la raison. Rendre comptable ce qui est subconscient, quantitatif ce qui est qualitatif, souligner d’un gros trait noir les contours de la lumière projetée dans le tumulte de la nature, porter la main sur ce chaos et y mettre de l’ordre.

Extrait : La technique | Bernard Charbonneau & Jacques Ellul

Il faut également lire le texte de Kaczynski comme un symptôme des mutations en cours. Depuis un demi-siècle environ, l’invasion des techniques les plus diverses et les plus sophistiquées a entraîné une mutation complète de notre environnement et de nos connaissances. Nous sommes entrés, selon l’expression d’Ollivier Dyens, dans la « condition inhumaine ». Par ces mots, il faut entendre que nous avons quitté la longue période pendant laquelle les hommes se sont appuyés sur les évidences biologiques pour construire leur vision du monde. La réalité biologique, écrit Dyens, « trouve son origine à la fois dans notre perception biologique du monde (nos sens) et dans l’impossibilité de « voir » (par nos sens) au-delà de cette perception ». L’homme moderne regarde le monde, même s’il n’en comprend qu’une partie, celle qu’il perçoit par ses sens. C’est sur eux qu’il base sa connaissance, qu’il construit une narration, qu’il donne un sens à l’univers (moral, scientifique) qu’il croit véritable, permanent, parce que fondé sur une perception spatio-temporelle solide. La post-modernité contemporaine a changé tout cela.

L’invention d’outils techniques complexes (l’ordinateur, le microscope électronique, le télescope électronique) a non seulement permis de découvrir un univers microscopique et macroscopique qui était auparavant fermé à l’homme, mais elle a surtout totalement transformé son rapport au monde et à la connaissance. En conséquence, elle a également changé sa conception du monde, encore que de façon indirecte. Nous sommes désormais entrés dans la réalité technologique, nos outils ne pouvant plus être conçus comme une addition à la réalité biologique mais comme une partie intégrante de celle-ci. « Parce que nous regardons de nouvelles dimensions du spectre du vivant et plongeons dans différentes couches de réalité, écrit encore Dyens, nous nous apercevons que les frontières sont subjectives, abstraites, qu’elles s’effacent et réapparaissent continuellement. En fait, nous nous apercevons que les frontières n’existent pas, qu’elles sont comme la ligne droite : pure invention de l’humain. Par la réalité technologique, nous comprenons que non seulement la définition de l’humain est appelée à changer, mais qu’elle sera toujours appelée à changer, qu’elle ne restera plus jamais stable. Plus la réalité technologique nous permet de creuser les dimensions du réel, de découvrir d’autres sources d’entropie et de convergences, et plus est modifiée la nature de l’humain. Là est une des plus profondes transformations auxquelles nous faisons face. »

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Parce qu’il s’est tenu, dès ses années de collège à Harvard (1958-1962), au courant des développements contemporains de la technologie, parce qu’il en a perçu assez tôt les conséquences négatives, d’abord sous l’influence des travaux de Jacques Ellul, puis en multipliant les lectures sur ce sujet, Theodore Kaczynski a été, plus qu’un autre, pris de peur devant le gouffre que les techniques creusaient sous nos pieds. En raison de sa sensibilité particulière, il s’en est fortement inquiété. Dans sa vision prophétique, il a immédiatement compris la place que tenait la technologie dans la métamorphose en cours, tandis que ceux de sa génération, encore marqués par le modèle marxiste de compréhension du monde, s’attardaient à des revendications économiques datant d’un autre siècle. Alors, rempli d’effroi, il a souhaité rebrousser chemin et revenir à ce qu’il percevait comme l’origine, afin que l’Histoire puisse prendre un autre cours. Kaczynski s’est voulu en effet l’ultime incarnation de l’individualisme occidental. Il a souhaité, en toute conscience, représenter l’individu «autonome et rationnel », tel que les XVIII e et XIX e siècles l’avaient défini, et faire retour à la Nature…

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Extrait

Manifeste de 1971 – l’Avenir de la société industrielle extrait

Biographie de l’auteur

Theodore Kaczynski, né en 1942 dans la banlieue de Chicago, poursuit de brillantes études à Harvard, avant d’être nommé professeur assistant à Berkeley en 1968. Il en démissionne un an plus tard, achète un terrain dans le Montana, où il vit en reclus. De 1978 à 1995, il commet seize attentats à la bombe. Activement recherché par le FBI, il est finalement arrêté en 1996. En 2009, ses effets personnels ont été mis en vente sur Internet.

Bernanos et la technique

1 Comment »

  1. Unabomber peut être considéré comme une déclinaison de Charles Menson, avec un discours écoterroriste en lieu et place des théories sur la guerre raciale. En principe, ce fou ne vaudrait pas la peine qu’on se préoccupe de lui et de ses affabulations mais les temps étant ce qu’ils sont, il vaut peut-être mieux clarifier certaines notions.

    De mon point de vue :
    – La civilisation est l’ensemble des procédés et moyens qui permettent aux individus de survivre et d’accéder au bien-être.
    – Le progrès est l’accroissement du niveau de civilisation.
    – Le développement est l’accroissement du niveau de civilisation ou la conservation du niveau de civilisation maximal possible à un moment donné.
    – Le développement durable l’accroissement du niveau de civilisation ou la conservation du niveau de civilisation maximal possible à un moment donné par des procédés civils et militaires qui n’entraîneront pas le sous-développement des générations futures.
    – La prospérité est la satisfaction de la demande de biens et service du plus grand nombre par l’offre.

    On peut adhérer ou non à ces définitions. Elles ont le mérite d’être pensée non en fonction d’une idéologie ou d’intérêts minoritaires mais du point de vue de l’objectif de la majorité des individus : rester en vie et être heureux. La technologie n’y compte pas pour rien puisque beaucoup d’entre nous seraient déjà morts sans elle. Ce n’est pas parce que la civilisation et le progrès ne se confondent pas avec l’innovation technologique, l’industrialisation, le productivisme ou la croissance du PIB que la précarité, la sobriété forcée, la vulnérabilité sont enviables ou incontournables. Or, c’est la rançon du primitivisme…

    Prenant pour base mes définitions, je suis arrivé à la conclusion que l’introduction de nouvelles technologies dans une société n’induit rien d’autre, elle-même, que des changements dans les paramètres de la situation de cette société et des sociétés qui sont en relation avec elle. Ces changements de situation imposent un effort d’adaptation de chacune des sociétés concernées à leur nouvelle situation. L’échec signifie de connaître le sort des Mayas (effondrement et diaspora) ou des Indiens d’Amérique du Nord (invasion et épuration ethnique). Le développement découle donc, entre autres, de la façon dont on met en œuvre les technologies au fur et au mesure de l’introduction ET dont on évite tout dépassement technologique fatal.

    En prolongement, le problème des sociétés technologiques actuelles, c’est que la technologie est conçue et gérée du seul point de vue des recettes qu’elle peut octroyer à court terme à un petit nombre de nantis. Et, ce, sous l’égide de dirigeants qui ne se soucient ni de résilience des populations, ni d’organiser la défense contre les périls intérieurs ou extérieurs. Nous avons besoin d’une système politique qui permette de placer la survie et le bien-être au cœur de l’activité économique, de la recherche et de la gestion technologique. Sachant que le développement durable n’est pas une option, les ressources pourraient être rationnées au profit des activités les plus vivrières et au détriment d’une profusion d’artefacts technologies. Et après? En tant que trekkie, je pense que ce n’est pas parce qu’un synthétiseur de matière ou un tricordeur simplifierait la vie qu’il faut forcément nager dans les gadgets pour être heureux. En revanche, la condition pour que les invalides pauvres reçoivent leurs prothèses dernier cri, c’est peut-être qu’il y ait moins de trois smartphones par personne en circulation..

    A lire sur internet.actu // Pourquoi le travail est-il devenu absurde ?
    (http://www.internetactu.net/2019/09/24/pourquoi-le-travail-est-il-devenu-absurde/#comment-1262504)

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