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Miguel Benasayag : Les êtres vivants sont vivants parce que mortels

Extrait de « Transhumanisme : l’homme augmenté, vraiment ? » L’Express, Eric Mettout, du 31/05/2016

Miguel Benasayag, Professeur d’épistémologie et Chercheur en anthropologie, dirige un laboratoire de biologie moléculaire

Que les citoyens soient maintenus dans l’ignorance totale de la mutation en cours et qu’ils y adhèrent comme des moutons, c’est nouveau et très dangereux.

Le fossé sera immense entre notre génération, qui va mourir vers 100 ans, et celles qui, dans cinquante ou cent ans, vont bénéficier des technologies NBIC et vivront beaucoup plus longtemps… La technologie va si vite qu’il est extrêmement difficile de réorienter la vague, ou même de la voir arriver. En théorie, il pourrait être bon de la freiner. En pratique, c’est quasiment impossible. 

Il va falloir, pourtant! L’idée qu’il puisse y avoir d’un côté « augmentation » de l’être humain sans « diminution » de l’autre est curieuse d’un point de vue scientifique. Un exemple: le GPS. C’est un progrès, on se trompe moins, on ne se perd plus. Mais, chez un chauffeur de taxi qui n’utilise que son GPS, les noyaux sous-corticaux, qui gèrent le repérage spatio-temporel, s’atrophient en trois ans. C’est un constat biologique qui n’est ni éthique ni politique.

Est-ce si grave?

Quand un enfant apprend à calculer une racine carrée, son cerveau change de ce seul fait. Si, pour obtenir le même résultat, il se contente d’appuyer sur un bouton, ce changement n’a pas lieu. Bien sûr que c’est grave!

Il en est de même avec la mémoire. Elle fonctionne par intégration complexe, modification, oubli et réactualisation modifiée des souvenirs. Quand on dit qu’on va « augmenter » artificiellement la mémoire, c’est en excluant de fait tous ces paramètres qui la façonnent.

On peut considérer l’hybridation entre l’organique et la machine de deux manières: dans la première, le vivant, avec sa fragilité, colonise l’artefact; dans la seconde, l’artefact, avec son infaillibilité mécanique linéaire, colonise le vivant et la culture. Une victoire à la Pyrrhus.

Les êtres vivants sont vivants parce que mortels. Il existe en chacun d’eux le désir de dépasser les limites, mais aussi le désir inverse de s’éteindre, de dormir, d’être limité et de mourir. Ce que Spinoza appelle « expérimenter l’éternité ». Etre immortel, c’est être privé de cette éternité qui se loge entre les secondes de la montre.

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