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Marie-Jo Thiel : Le transhumanisme vise à occulter la vulnérabilité naturelle de l’homme

Entretien avec Marie-Jo Thiel, médecin, théologienne, professeur d’éthique à l’Université de Strasbourg, fondatrice et directrice du CEERE (Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique), Auteur de La Santé augmentée, réaliste ou totalitaire, Bayard – 13/10/14

La question du ”transhumanisme” est extrêmement difficile. Notamment parce que la puissance des techniques biomédicales augmente très vite et qu’il est donc hasardeux d’évaluer aujourd’hui ce que l’homme sera en mesure de réaliser demain. Si le transhumanisme est à l’origine un mouvement intellectuel visant à améliorer et/ou à rehausser les capacités tant physiques que mentales de l’homme, le ­posthumanisme en est sa traduction plus concrète et plus militante, marquée par le surgissement d’individus post-humains (après l’humain actuel !).

Le transhumanisme a pour but de dépasser la “pauvre” condition humaine en tentant d’abolir la souffrance, la maladie, le vieillissement voire la mort elle-même. Et donc de viser l’immortalité. Un objectif clairement affiché par de hauts responsables de Google, comme l’informaticien Raymond Kurzweil. In fine, le transhumanisme vise à occulter la vulnérabilité, la fragilité naturelle de l’homme. Et en faisant de l’homme un robot, il en fera un “être” dépourvu d’une partie de ce qui fait l’homme depuis la nuit des temps : l’aptitude à éprouver des sentiments, de l’émotion.

Jusqu’à aujourd’hui, les progrès tant conceptuels que pratiques de la médecine, devenue techno­scientifique, ont amené les médecins des pays riches à concevoir, mettre au point des techniques comme les greffes d’organes (à partir de donneurs), l’implantation de prothèses (comme récemment le cœur artificiel Carmat), la thérapie cellulaire (greffe de cellules souches embryonnaires, adultes ou adultes reprogrammées (iPS de Yamanaka), ou encore la thérapie génique (correction d’un gène déficient au moyen d’un gène médicament). Ces “avancées” interpellent l’éthique, car il faut y répondre collectivement.

Certaines questions sont cruciales. À partir de quand quitte-t-on le domaine de la médecine et donc celui des remboursements de l’assurance-maladie ? Les pieds et tibias en fibres de carbone de l’athlète sud-africain Oscar Pistorius sont-ils encore des prothèses destinées à réparer ou déjà des “appendices” voués à amplifier les capacités du sprinter de 100 et 400 m ? Si en théorie la distinction semble claire, dans les faits et en pratique apparaît une zone grise, presque indécidable.

Qui doit décider d’ailleurs ? Les comités d’éthique, les politiques ou les citoyens eux-mêmes ? Le coût étant très élevé, est-il acceptable socialement parlant ? Nous sommes là aux confins de la médecine régénératrice et réparatrice et des technologies de l’augmentation (enhancement, en anglais). Et la frontière est poreuse, brouillée. Cette question va pourtant se poser de plus en plus fréquemment à l’avenir. Car, avec l’avènement de la médecine régénératrice, vont se réaliser davantage de réparations et de remplacements d’organes ou de membres, à l’instar d’une automobile que l’on entretient au moyen de “pièces détachées”. L’ère des Homo mecanicus, geneticus et roboticus ne fait que commencer. 

Certes, l’implantation d’un cœur artificiel Carmat est actuellement réservée à des personnes souffrant d’insuffisance cardiaque terminale, non soignable autrement que par le remplacement de la pompe cardiaque, et souvent âgés (76 ans pour le premier). La notion de vieillissement n’en perdra-t-elle pas alors sa pertinence ?

Dans un monde en devenir permanent, on aura besoin plus que jamais de réflexion éthique et philosophique à propos de l’humanité que nous appelons de nos vœux. Cela suppose de rester ouvert aux nouveaux projets, et de les examiner sans les condamner a priori ni les admirer de façon béate. Il en va de notre liberté et, pour les chrétiens qui croient en la Résurrection et la vie éternelle, de notre foi.

Recueilli par Denis Sergent, la Croix

 

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