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L’avenir sera-t-il transhumain ou très humain ?

L’évolution des nouvelles technologies, poussant l’homme à intégrer l’existence et l’assistance des robots, des machines à son quotidien, pour améliorer sa qualité de vie pose non seulement une question éthique, mais encore met en opposition l’humanisme et le transhumanisme. Cette coexistence a-t-elle ou doit-elle avoir ses limites ? Notre avenir doit-il faut de nous des « très humains » ou des transhumains ? Alain Damasio, auteur de science-fiction et Michel Lévy-Provençal, ingénieur, tentent de les définir, au travers d’un échange.

(…)

Alain Damasio : J’ai le sentiment que ce futur technophile qu’on nous fait fantasmer, que GAFA et les transhumanistes nous vendent et avec lequel on formate doucement nos imaginaires, il est trop intimement noyauté par des logiques capitalistes pour être crédible.

Les Transhumanistes sont d’assez bons rhéteurs, qui tentent de masquer les sauts anthropotechniques qu’ils préparent dans un discours de la simple continuité. Vous portez des lunettes? Vous êtes déjà un transhumain! Rien de neuf! Nous ne faisons que porter l’évolution naturelle de l’homme vers une hybridation techno de plus en plus fine!

La vérité est qu’il y a des ruptures qualitatives très nettes. Elles touchent à l’eugénisme, au choix si toxique du sexe de son enfant (pensons aux impacts en Chine et en Inde où vivent 40% des terriens), au corps-à-corps avec le monde, au refus rationaliste du hasard précieux, à la liberté du vivant, à ce qui fait de nous des hommes : la fragilité, clé de la sensibilité et de l’empathie à autrui, la vulnérabilité, le vieillissement vécu qui nous change, qui nous mûrit, qui nous grandit. Le fait de ne pas tout contrôler, qui nous rend vif et nous met en mouvement, en authentique et intime mouvement.

La question que je me pose est: la technologie actuelle continue à nous hominiser, certes, elle l’a toujours fait, c’est notre grandeur même, mais contribue t-elle à nous humaniser ? Les surpouvoirs qu’on recherche, et que le transhumanisme veut pousser à l’extrême, ne se paient-ils pas d’une dégradation de notre puissance de vivre et d’agir directement, sans délégation aucune, par nous-mêmes ? Est-ce que ce qui est en jeu dans cette lutte qui s’annonce entre le très-humain et le transhumain, ce ne serait pas notre capacité d’autonomie et d’émancipation ? L’augmentation de pouvoir (le « faire faire ») n’est qu’un gimmick (« mon frigo me signale que le lait est périmé »), si notre puissance intérieure (le « faire ») décline en proportion inverse.

Il n’y a qu’une société sécuritaire et computative comme la nôtre qui peut considérer comme un absolu que la durée de vie vaut davantage que sa qualité!

Le transhumanisme est une solution hâtive et inégalitaire pour des problèmes que notre émancipation propre doit affronter. C’est vouloir le pouvoir, trivialement, quand il faut rechercher la puissance. Cette puissance que des technologies douces comme l’éducation, la formation, la culture peuvent nous faire atteindre beaucoup plus profondément et avec un bonheur infiniment plus ample.

Michel Lévy-Provençal : (…) Je ne connais personne capable de cette distance face à la peur de la mort. Qui, face à sa maladie ou celle de ses proches, acceptera une vie « finie » mais « intense et riche ». Je ne suis pas sûr que Rimbaud ou Van Gogh aurait accepté de mourir s’ils avaient eu le choix ? Le but de toute vie n’est-il pas de croitre et de se perpétuer ? Nous acceptons, comme le dit de façon provocatrice Laurent Alexandre, de devenir des Cyborgs, quand nous sommes prêts à implanter des cœurs artificiels Carmat, pour éviter de mourir.

AD: Précisément : la vie veut croître et se perpétuer, c’est-à-dire créer, elle ne veut pas forcément durer. Nietzsche voyait même dans cette pulsion de conservation un symptôme de décadence. Tu postules, comme L. Alexandre, un automatisme culturel visant l’allongement à tout prix de l’existence, que je veux justement questionner. Qui veut durer ? Ce sont essentiellement les hommes de pouvoir. Veut-on d’un monde où l’on supportera la névrose Sarkozy 300 ans ? Veut-on voir Poutine envahir la Pologne en 2092 parce que les médecins transhumanistes l’auront maintenu 140 ans ? Qui bénéficiera de la biogénétique ? Les dictateurs, les fous de pouvoir, les milliardaires tordus, les maniaques de l’ego : les Kim Jong Il, les Zuckerberg, les Netanyahu, etc!

MLP : (…) Progressivement les biotechnologies, les nanotechnologies, les technologies basées sur les sciences de l’information et les sciences cognitives vont « réparer » puis « augmenter » les défaillances du vivant. La pression sociale sera trop forte pour résister à l’avènement de ces pratiques, parce que la peur de la mort est indépassable, en vrai et au quotidien, pour la plupart d’entre nous. Il est donc probable que dans le siècle, nous aboutissions, … à la création d’êtres hybrides qui pourront héberger notre mémoire, notre psyché et prolongeront nos « vies » si précieuses à nos yeux.

Cette perspective est fascinante et effrayante à la fois : la possibilité d’une vie éternelle. Dans cette hypothèse, la seule façon qui nous sera donnée de mourir sera le suicide. La grande révolution du siècle pourrait être celle du choix face à notre propre mort. Le suicide serait alors l’aboutissement d’une maladie que l’on connait déjà et qui, on le voit dans nos sociétés les plus riches et les plus avancées technologiquement, se développe massivement : la dépression. Ainsi l’épidémie de la fin du XXIe ne sera plus le Cancer, mais la dépression. Une maladie de l’âme, une absence de goût pour la vie, une perte de désir, car le désir est au coeur de notre affaire… Sans mort, difficile d’imaginer le désir. Puissance, désir, voilà ce que les Transhumains attaquent, probablement sans le savoir. Ils oublient que le désir porte la mort en son sein. L’humanité avance tranquillement vers un Transhumanisme de confort par peur de la mort.

(…)

AD: (…) Je vois d’abord des corps dévitalisés qui tentent de s’orienter dans un monde de plus en plus liquide, insaisissable, molécularisé, compétitif, où ils ne sont que des particules, où la réactivité est reine, où le collectif qui nous aménageait un rôle est devenu le connectif du chacun-pour-tous et du quant-à-soi.

Ma technovigilance vient de là : de cette intuition que l’euphorie technophile, un peu forcée, qui nous accompagne et cherche parfois à nous faire rêver, masque mal une dévitalisation dangereuse. Un autre futur est possible. Qui passera par la techno certes, mais tout autant par une réinvention du vivre-ensemble, des liens directs, d’un écosystème humain et naturel bienveillant. Très-humain plutôt que transhumain, encore une fois.

La société de l’information est un miracle fabuleux. Internet nous a offert le monde, nous a ouvert aux savoirs immenses, à des cultures longtemps inabordables. La médecine nous sauve de plus en plus souvent de l’absurdité des morts subites. Oui!

Mais notre rapport aux technologies invasives est à travailler, à épurer, à déconstruire et à reconstruire pour soi, avec les autres, en communauté, à l’échelle de la nation comme du monde. Tout s’articule.

Personnellement, je crois à un nouvel épicurisme technologique. À une façon de s’approprier comme de congédier les outils technologiques qu’on nous produit, à les utiliser avec la plus belle des sobriétés. Redonner place à l’humain, chaque fois que possible. Ne pas avoir peur d’être vulnérable et fragile. C’est ainsi qu’on se découvre vivant. N’utiliser que les technos indispensables, fertiles, qui nous ouvrent le monde, nous exposent, plutôt que de nous refermer dans la sécurité paresseuse des outils. Qui accroissent notre puissance de vivre, de créer, d’écouter et de transmettre plutôt que d’augmenter notre pouvoir, trivialement, en diminuant nos facultés sensibles et cognitives.

Tout un art de vivre est en train d’émerger, qui fera des réseaux un vrai support de liberté plutôt qu’une toile de plus en plus gluante où chacun de nous devient un puceron producteur de données pour des araignées de plus en plus avide de nos sangs numériques. Google n’est pas l’avenir de l’homme. Ni Amazon celui de la culture. Ni Facebook celui de nos socialités.

À nous de reprendre la main sur notre anthropoïèse. Les initiatives, locales, dispersées, résistantes, existent, on les médiatise mal, on les totalise difficilement comme tout ce qui est profondément en vie.

C’est l’Open source, généreux, partageur, joyeux. Ce sont les Creative Commons, qui offrent les textes sans les privatiser. C’est l’économie collaborative, le retour du gratuit, que les réseaux peuvent bien mieux qu’avant faire fleurir, essaimer, sporuler. C’est le financement contributif, qui fait naître des projets autrefois barrés. C’est la renaissance du Commun, du do-it-yourself, de la fabrication réappropriée de nos objets quotidiens. C’est la presse libre, autofinancée, frondeuse. Ce sont les webradios qui percent nos oreilles de façon inouïe. C’est tout ce qui viendra et auquel il faudra prêter une attention prodigue, sous les tirs nourris et fumeux d’une Gouvernance Algorithmique qui voudra se présenter comme seul avenir enviable! Debout les geeks!

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3 Comments »

  1. synthèse de presse bioéthique Gènétique 07/04/2015

    Pour Alain Damsio, le transhumanisme est « trop intimement noyauté par des logiques capitalistes pour être crédible » et représente « une solution hâtive et inégalitaire pour des problèmes que notre émancipation propre doit affronter ». Il encourage à penser la technologie pour « proposer un futur qui renoue avec l’horizon du désirable » et se méfie de l’« euphorie technophile » cultivée par les transhumanistes. Leurs idéaux « touchent à l’eugénisme, au choix si toxique du sexe de son enfant, au corps-à-corps avec le monde, au refus rationaliste du hasard précieux, à la liberté du vivant, à ce qui fait de nous des hommes : la fragilité, clé de la sensibilité et de l’empathie à autrui, la vulnérabilité, le vieillissement mûrit qui nous change, qui nous mûrit, qui nous grandit ».

    Il met en garde contre une certaine utilisation de la technologie qui cultive le « faire faire » au lieu du « faire » et amène à « une dégradation de notre puissance de vivre et d’agir directement, sans délégation aucune, par nous-mêmes ». L’écrivain appelle à « ne pas avoir peur d’être vulnérable et fragile. C’est ainsi qu’on se découvre vivant ». Il propose également de n’utiliser, « avec la plus belle des sobriétés », que les technologies « indispensables, fertiles, qui nous ouvrent le monde ». Notre rapport aux technologies invasives est « à travailler, à épurer, à déconstruire et à reconstruire-pour soi, avec les autres » afin d’éviter de nous refermer dans « la sécurité paresseuse des outils », ou encore dans ce qu’il nomme les « conforteresses » technologiques.

    Michel Lévy Provençal quant à lui souligne la puissance de la peur « indépassable » de la mort, et met en avant la perspective « fascinante et effrayante à la fois » offerte par le transhumanisme : « La possibilité d’une vie éternelle ». Il souligne que celle-ci serait accompagnée d’« une maladie de l’âme, une absence de goût pour la vie, une perte de désir ». « L’épidémie de la fin du XXIe siècle ne sera plus le cancer, mais la dépression » déclare-t-il, elle accentuera le lien entre le désir et la mort. « Puissance, désir, voilà ce que les Transhumains attaquent, probablement sans le savoir. Ils oublient que le désir porte la mort en son sein ».

    « La vie veut croître et se perpétuer, c’est-à-dire créer, elle ne veut pas forcément durer. Nietzsche voyait même dans cette pulsion de conservation un symptôme de décadence » rappelle Alain Damasio qui déclare qu’« un autre futur est possible ». Il « passera par la technologie certes, mais tout autant par une réinvention du vivre-ensemble, des liens directs, d’un écosystème humain et naturel bienveillant ». Un futur « Très-humain plutôt que transhumain ».

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