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Transhumanisme et décroissance

Lors des dernières réunions du “groupe moteur” de notre association (AFT-Technoprog), l’idée a plusieurs fois été avancée que nous devrions proposer davantage d’activités internes. Nous pensons que ceci permettrait de souder davantage les membres, de leur permettre de se connaître et d’échanger directement entre eux, ainsi que de rendre possible une parole libérée de toutes les précautions que les sujets transhumanistes imposent parfois lorsqu’on les tient de manière tout à fait publique.

Pour ce faire, nous vous proposons de nous réunir plusieurs fois par an sur une plateforme de conférence en ligne comme Google Hangout. Celle-ci offre en effet de nombreuses fonctionnalités qui peuvent nous être utiles (partage d’écran, tchating parallèle à la conférence, enreigistrement éventuel, etc. ) quand elles marchent.

La première de ces conférences internes est dores et déjà programmée. Ce sera le 1er mars, date de célébration internationale du Future Day. Et nous avons déjà un premier thème de discussion : “Transhumanisme et Décroissance”.

En effet, à la fin de ce mois de janvier 2015, un texte a été mis en ligne sur le site de Technoprog sur ce thème. Dans son argumentation, plusieurs idées sont avancées qui ne font pas l’unanimité parmi nous. Le texte a été discuté et amendé par le comité de lecture de Technoprog mais – contraintes de temps obligent – la discussion n’a pas été épuisée, loin de là.

Pourquoi et comment est-il possible de concevoir une évolution transhumaniste dans un contexte de Décroissance ? 

Une opposition en apparence

À la lecture des publications proposées par le courant des “objecteurs de croissance”[1], on pourrait être amenés à penser que ce mouvement n’a strictement rien à échanger avec le Transhumanisme. Leur présentation relève de la critique la plus radicale, la plus hostile même, se confondant avec celle d’une organisation comme l’association Pièce et Main d’Oeuvre. Leurs rédacteurs n’hésitent pas à reprendre pour eux le qualificatif de “néoluddites”[2], à savoir, ceux qui se disent prêts à détruire les outils de la technologie, les machines.

Pourtant, une lecture des exigences de la Décroissance [3] croisée avec une bonne connaissance des perspectives transhumanistes permet de se rendre compte que cette opposition n’est qu’apparente. En fait, elle repose essentiellement sur les fantasmes que ses opposants projettent sur le transhumanisme avant même d’en avoir étudié les détails. Mais, sur le fond, Décroissance et Transhumanisme, surtout techno-progressiste, ne sont pas du tout incompatibles, ils pourraient même se révéler nécessaires l’un à l’autre !

Nombre de techno-progressistes radicaux (pas tous) s’accorderont facilement avec l’essentiel des critiques des « décroissants » portant sur le système productiviste et consumériste dominant : La croyance en une croissance économique infinie dans un système planétaire fini est une absurdité mortifère. Il en va de même du culte de la vitesse et de l’immédiateté. D’un point de vue collectif, il est discutable (et discuté par les transhumanistes) que nous ayons besoin de nous précipiter vers les perspectives d’augmentation et d’amélioration humaine – La précipitation mène facilement au précipice ! Au contraire, compte tenu de la radicalité des modifications envisagées, c’est presque un droit à la lenteur qu’il faut revendiquer. Si ne rien faire peut également s’avérer très dangereux, face à l’innovation, il est tout aussi nécessaire de prendre le temps de mesurer l’équilibre du rapport bénéfice/risque. Idem sur la critique de l’usage productiviste-consumériste de la technique comme source d’aliénation : tout progrès technique comme tout progrès de consommation ne se traduit pas forcément par un progrès humain, loin de là.

Cette approche s’accorde aussi avec de nombreuses propositions des Objecteurs de croissance, par exemple si ceux-ci énoncent :

« La décroissance implique une sobriété de consommation et donc un terme à l’obsession de “l’innovation” technique : les produits ne doivent pas être “nouveaux” mais simples, durables, recyclables, fabriqués en quantité nécessaire et suffisante, diffusés dans un périmètre limité (pour éviter les dépenses liées au transport). Avant tout, ils doivent répondre à des besoins vitaux et non superflus »[4]

Un techno-progressiste pourrait en être entièrement d’accord, aux précisions suivantes près. D’une part, l’arrêt de l’obsession de l’innovation technique ne signifie pas un arrêt de toute innovation technique. La critique de la “volonté de puissance” ne signifie pas renoncement à toujours mieux comprendre ni à étendre nos capacités d’intervention. D’autre part, à long terme, le transhumanisme est sans doute un besoin vital – j’y reviendrai. Nous pouvons donc, et avons même intérêt à commencer à l’envisager sans attendre. Et à court terme, certaines propositions du transhumanisme apportent des solutions aux hypothèses de la Décroissance, à commencer par l’augmentation radicale de la durée de vie en bonne santé !

Autre point de rapprochement, notons également que les techno-progressistes sont favorables à l’établissement du Revenu Universel.

Enfin je signale, pour l’ironie de l’anecdote, que plusieurs personnes formellement membres de l’Association Française Transhumaniste – Technoprog soutiennent les mouvements anti-pub, certains ayant parfois procédé à des dons en sa faveur ![5]

Un transhumanisme au service de la Décroissance !

Mais ce n’est pas seulement que les objectifs de la Décroissance ne sont pas forcément contraires à ceux d’un transhumanisme techno-progressiste. Certaines idées transhumanistes peuvent aussi se révéler d’excellentes solutions pour atteindre les visées de la Décroissance.

Concernant la consommation des ressources, la critique justifiée des « décroissants » porte sur l’excès dans la consommation des ressources naturelles et sur la marche vers l’épuisement de ces ressources qu’impose le modèle économique dominant. Mais si nous sommes capables d’imaginer un véritable équilibre consommation-régénération/recyclage, nous pouvons concevoir la mise au point de techniques permettant l’augmentation/amélioration humaine sans aggravation de l’empreinte écologique, voire permettant même sa réduction. Par exemple, l’impression 3D est une technologie en plein développement et qui intéresse beaucoup ces technophiles que sont les transhumanistes. Or, parmi les arguments importants mis en avant par certains promoteurs des imprimantes 3D se trouvent l’idée que cette technologie devrait permettre une relocalisation totale d’une partie de l’activité de production de tout un chacun, chaque consommateur devenant lui-même producteur d’une partie grandissante des produits de sa propre consommation. Mieux, une bonne partie du fonctionnement de plusieurs imprimantes 3D a été basée dès leur conception sur le principe du recyclage des matériaux utilisés (plastiques, déchets alimentaires …)[6].

Cela dit, l’argument principal que le transhumanisme peut offrir à la Décroissance est  sans doute celui de l’augmentation radicale de la durée de vie en bonne santé. En effet, une telle augmentation se traduit par une baisse de la fécondité, puis, à terme, par une baisse des niveaux de population. Il s’agit là d’un type de décroissance fondamental, car de lui découle quantité d’autres formes d’économie : la décroissance démographique.

Toutes les observations montrent depuis des siècles, dans quasiment toutes les sociétés humaines (quelques exceptions liées notamment à des croyances religieuses) que les familles ont moins d’enfants lorsque les adultes se projettent dans une vie plus longue. Aujourd’hui, la « transition démographique » est amorcée dans tous les pays du monde sans exception et la baisse de la fécondité a commencé partout sauf dans certains pays « les moins avancés » (PMA = selon l’expression de l’ONU) de l’Afrique sub-saharienne. La croissance de la démographie mondiale se poursuit actuellement (et même plus vite que ce qu’il avait été un temps estimé) mais ce n’est que l’effet attendu des débuts encore récents de la « transition démographique » mondiale (chute de la mortalité, maintien de la natalité). À terme, dans le modèle dominant actuel, il serait simplement logique que le phénomène se poursuive et se généralise (déjà en cours par exemple au Bengladesh).

Une fois passée la phase de transition démographique, la situation peut en arriver à ce que nous connaissons en Allemagne ou au Japon. Une perspective transhumaniste d’allongement encore plus important des espérances de vie pourrait logiquement conduire à des taux de fécondité encore plus bas, ce qui entraînerait non pas un phénomène de surpopulation (comme il est souvent envisagé dans la presse) mais au contraire à une dépopulation progressive de la planète. Il existe d’ailleurs de nombreux risques qu’il est d’ores et déjà nécessaire d’envisager et d’anticiper dans une telle perspective, comme celui du manque de dynamisme potentiel d’une société où les enfants seraient devenus rares et le renouvellement des générations très lent.[7].

Une société dont la durée de vie en bonne santé des personnes serait considérablement accrue pourrait être une société de bien moindre niveau consommation. En effet, avec l’âge, en général les gens sont moins facilement victimes de la société de consommation. À partir d’un certain âge, les gens ont en général effectué les principales dépenses d’une vie (accès à la propriété foncière, enfants, etc.). Pour la majorité, la suite ne concerne que le maintien d’un certain niveau de consommation. Par ailleurs, d’un strict point de vue économique, plus la durée de vie en bonne santé s’allonge, plus la période « d’activité » et « d’utilité sociale » est proportionnellement importante. Tant que ne sont pas très bien maîtrisés les processus du vieillissement, ce sont les dernières années de vie qui coûtent le plus cher à la société en termes de consommation de soins et de technologies coûteuses. Dans la perspective d’une vie très longue en bonne santé, la vie s’arrête au contraire plus probablement (accident ou suicide assisté) par une baisse brutale et instantanée du niveau de consommation (Notez au passage que les techno-progressistes français ne promeuvent pas la “cryonie”, source d’immobilisation de capital et de consommations post-mortem)[8].

Enfin, si la mise au point des molécules ainsi que leur commercialisation en régime marchand peuvent coûter très cher en termes économiques, la fabrication industrielle des mêmes molécules peut avoir un coût modeste en termes de consommation de matières premières une fois la fabrication mise au point. Mais le coût économique pourrait aussi être établi par un autre système que le « libre marché » … [9]

En dehors de ces exemples dont la réalisation est déjà en marche, on peut réfléchir par anticipation à ce que pourraient être les effets d’autres projets transhumanistes plus spéculatifs.

Qu’en serait-il par exemple des effets économiques découlant d’une “amélioration morale” (moral enhancement) ? L’un des espoirs est que notre connaissance et notre capacité sans cesse accrue d’intervention sur le cerveau nous permettrons un jour d’auto-réguler – chacun en toute liberté et conscience – nos niveaux de sensibilité morale : augmenter par exemple notre empathie et abaisser le besoin de sécurité matérielle qui peut pousser aux réflexes de consommation et d’accumulation. Il est en effet peut-être souhaitable d’atteindre l’objectif de frugalité mis en avant par les objecteurs de croissance mais il est à craindre que cet objectif soit contrarié par des tendances profondes de la psychologie humaine.

Mais il est évident que “l’amélioration morale” vise d’abord des effets psychologiques. Plusieurs transhumanistes [10] invitent à réfléchir à ce que l’essentiel des problèmes de l’humanité ne pourront pas être résolus tant que l’humain sera contraint par des dispositions neuronales qui sont encore essentiellement celles auxquelles ont abouti la sélection darwinienne à l’époque paléolithique. Nos émotions (peur, colère …) sont conçues pour nous permettre de survivre face au tigre aux dents de sabre. La “volonté de puissance”, ou la “dominance”[11], en grande partie à l’origine de nos tendances à l’agressivité découleraient de ces dispositions.

Plus spéculative et éloignée encore est sans doute l’idée que des modifications progressives de la biologie de l’humain pourrait nous conduire à disposer de corps énergétiquement plus efficaces, moins gourmand en eau ou en calories, etc. Aujourd’hui, l’amélioration génétique du rendement énergétique des individus est encore une hypothèse de science-fiction, mais sur le principe, elle ne sera peut-être pas à jamais impossible à réaliser. D’autre part, la convergence technologique nous a montré à plusieurs reprises que ce qui paraissait impossible quelques décennies auparavant pouvait être devenu notre quotidien quelque temps plus tard.

Enfin, pour le plus long terme encore, que le modèle suivi soit celui d’une croissance continue, de la recherche d’un équilibre ou d’une réelle décroissance, l’astronomie nous enseigne qu’il nous faudra de toute manière être capable de migrer vers d’autres horizons que celui de la surface de la Terre – sous peine d’annihilation pure et simple. Or, selon nos connaissances actuelles, il paraît peu probable que l’humain en soit capable dans la configuration corporelle que nous lui connaissons.

Ainsi, nous voyons que les positions et les critiques des objecteurs de croissance ne sont pas systématiquement contradictoires avec les objectifs fondamentaux du transhumanisme, surtout techno-progressiste :

D’une part, la Décroissance ne met pas en avant une conception immuable du corps humain. D’autre part, la contradiction apparente portant sur l’utilisation de matières premières rares par les technologies émergentes qui sous-tendent le transhumanisme n’est valable que tant que cette utilisation/consommation est excessive. Autrement dit, dans le cadre d’une utilisation soutenable (modération, voire frugalité, recyclage, etc.), je me demande quelle opposition de principe les objecteurs de croissance auraient-ils – au nom de la stricte Décroissance – à faire valoir à l’encontre du transhumanisme ?

Marc Roux

Notes :

[1] : ex. La Décroissance, n°115, déc. 2014
[2] : Le “luddisme” est ce mouvement qui, dans l’Angleterre du XIXe siècle, avait vu des ouvriers du textile s’opposer violemment à la généralisation des machines qui les mettait au chômage. Le néo-luddisme s’en veut l’hériter.
[3] : L’article Wikipédia pour commencer
[4] : Idem
[5] : L’association Casseurs de Pub est l’éditeur du journal La Décroissance. Des néoluddites sont donc à l’occasion financés par des transhumanistes !-))
[6] : http://www.lesoir.be, Laetitia Theunis, “bientôt des aliments imprimés en 3 dimensions”, 11 déc. 2014.
[7] : Un philosophe comme Christian Godin a même pu en déduire un « risque existentiel » pour l’humanité, une décroissance démographique trop forte conduisant à une chute en deçà du niveau numérique de viabilité : Christian Godin, La fin de l’Humanité, 2003.
[8] : http://fr.wikipedia.org/wiki/Cryonie. Voir aussi la position de l’AFT-Technoprog sur la cryonie (2013).
[9] : Pour plusieurs de ces hypothèses, voir Didier Coeurnelle, Et si on arrêtait de vieillir !, FYP, 2012.
[10] : Julian Savulescu, Unfit for the Future The Need for Moral Enhancement, 2012.
[11] : Henri Laborit, Éloge de la fuite, 1976. Ici, un résumé de cette thèse.

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