Les problèmes éthiques associés à la modification des organismes par la technologie CRISPR-Cas9

Colloque de l’Académie des sciences du 21 février 2017

Depuis l’article visionnaire publié par Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna dans Science en 2012, on assiste à une véritable révolution planétaire dans les approches utilisées pour modifier les génomes animaux ou végétaux à des fins de recherche fondamentale dans tous les domaines, ainsi que pour des applications médicales ou des améliorations de plantes ou d’animaux bien souvent dans des buts commerciaux. Les nombreux travaux publiés ces dernières années montrent que la technologie CRISPR-Cas9 est d’une puissance impressionnante, d’une rapidité évidente par rapport aux autres techniques existantes bien que parfois un peu surestimée, et d’une efficacité inespérée.

Cependant, l’approche n’est pas sans risque ! Le risque de création de mutations indésirées est réel et dépend de nombreux facteurs qu’il est important de connaître, répertorier et prendre en compte. Beaucoup d’Institutions, d’Académies, de Sociétés savantes se penchent sur les problèmes posés par les modifications ciblées chez les animaux, les plantes et aussi et surtout chez l’homme. Au cours de cette séance, une analyse des questions soulevées par l’utilisation de cette technologie chez les animaux, les plantes et chez l’homme sera présentée par trois spécialistes afin de susciter une réflexion de tous les membres de l’Académie et d’anticiper une prise de position de notre Académie.

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Se souvenir de Ruth Hubbard

Posté par Marcy Darnovsky le 8 septembre 2016

Ruth Hubbard — éminente biologiste, érudite féministe, aux multiples facettes dans la défense de la justice sociale et critique de ce qu’elle appelle « le mythe du gène » — est décédée le 1er septembre à l’âge de 92 ans. Ses efforts d’intérêt scientifique et publique à suivre et à façonner la politique de la génétique humaine ont été une source d’inspiration importante pour beaucoup de travaux sur ces questions aujourd’hui, y compris ceux qui ont contribué à établir le Center for Genetics and Society.

En 1974, Ruth est devenue la première femme à recevoir une titularisation dans le département de biologie de l’Université d’Harvard. En 1983, elle a été membre fondateur du Council for Responsible Genetics. Elle a également siégé au Conseil d’administration du Conseil des peuples autochtones sur le biocolonialisme et le Massachusetts chapter of the American Civil Liberties Union.

Ses ouvrages incluent The Politics of Women’s Biology (1990), Exploding the Gene Myth: How Genetic Information is Produced and Manipulated by Scientists, Physicians, Employers, Insurance Companies, Educators, and Law Enforcers (with Elijah Wald, 1993), and Profitable Promises:  Essays on Women, Science, and Health (2002).

Ruth a pris une série de défis politiques et sociaux liés à la politique de la science, le déterminisme génétique, la race et le sexe. Parmi ces derniers était la modification de la lignée germinale humaine, dont elle s’est fortement opposée. En 1999, elle a cosigné « Human germline gene modification: a dissent » – Modification génique germinale humaine : une dissidence – avec Stuart Newman et Paul Billings dans The Lancet.

En 1993, elle a écrit Exploding the Gene Myth (Exploser le mythe du gène) : de toute évidence, les implications eugéniques de la modification de la lignée germinale humaine sont énormes. Cela nous amène dans un monde nouveau (Brave New World) dans lequel les scientifiques ou autres arbitres auto-proclamés de l’excellence humaine, seraient en mesure de décider quels sont les « mauvais » gènes et quand les remplacer par des « bons »… Nous devons prêter attention aux expériences qui seront proposées pour les manipulations génétiques de la lignée germinale et de s’opposer aux justifications, raisonnements qui seront présentés et mis en avant pour faire avancer leur mise en œuvre, n’importe où et toutes les fois qu’ils sont discutés.

La nécrologie du Boston Globe pour Ruth fournit des détails sur sa vie longue et influente et sa carrière, tout comme une nécrologie rédigée par sa famille qui peut être trouvé ici.

source

Les experts prédisent que la Chine mettra au point les premiers surhommes génétiquement améliorés

La Chine est amenée à être le chef de file mondial dans l’amélioration génétique, étant donné que de nombreux pays occidentaux jugent cette science comme contraire à l’éthique et trop dangereuse à mettre en œuvre.

Une note d’avertissement pour les amateurs de CRISPR

Comme l’état de la science apporte des perspectives comme celles-ci plus proche de la réalité, un débat international fait rage sur l’éthique pour l’amélioration des capacités humaines avec les biotechnologies comme les pilules intelligentes, les implants cérébraux et l’édition de gènes.

Cette discussion s’est intensifiée l’an dernier avec l’avènement de l’outil d’édition de gènes CRISPR-cas9, qui soulève le spectre de bricoler avec notre ADN pour améliorer les caractéristiques comme l’intelligence, athlétisme, et même le raisonnement moral.

Alors, sommes-nous au bord d’un monde nouveau de l’humanité génétiquement amélioré ? Peut-être.

Il est raisonnable de croire que n’importe quel changement radical vers l’amélioration génétique ne sera pas centré dans les pays occidentaux comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, où beaucoup de technologies modernes sont mises au point.

Au lieu de cela, l’amélioration génétique est plus susceptible d’émerger en Chine.

CRISPR peut modifier une espèce entière

De nombreuses enquêtes auprès des populations occidentales ont trouvé une opposition importante à de nombreuses formes d’amélioration humaine.

Par exemple, une récente étude Pew de 4 726 américains a constaté que la plupart ne voudraient pas utiliser un implant cérébral pour améliorer leur mémoire, et la majorité relative voient ces interventions comme moralement inacceptables.

Un examen plus large des sondages d’opinion ont trouvé une opposition importante dans des pays comme l’Allemagne, les États-Unis et le Royaume-Uni à sélectionner les meilleurs embryons pour l’implantation basée sur des traits non-médicaux comme l’apparence ou l’intelligence.

Il y a encore moins d’appui pour la modification directe des gènes afin d’améliorer les caractéristiques dans ce que l’on appelle les bébés sur-mesure ou à la carte.

L’opposition sur la mise en valeur, notamment l’amélioration génétique, dispose de plusieurs sources.

Le sondage Pew susmentionné a constaté que la sécurité est une préoccupation importante – en ligne avec des experts qui disent que bricoler avec le génome humain comporte des risques importants.

Pourquoi la Chine pourrait être à la tête de l’amélioration génétique ?

En Chine, l’amélioration génétique peut être liée à approuver plus généralement les attitudes à l’égard des programmes eugéniques anciens tels que l’avortement sélectif des foetus atteints de troubles génétiques graves, bien que plus de recherches sont nécessaires pour expliquer la différence.

Toutefois, les pays occidentaux croient que ce type de science est contraire à l’éthique et trop dangereux de poursuivre.

Les responsables américains ont déclaré que le financement fédéral de la recherche sur l’édition génétique germinale est interdit.

Alors que le financement gouvernemental de la Chine les a amené à être les premiers à modifier les gènes des embryons humains à l’aide de l’outil CRISPR-cas9 en 2015.

Les scientifiques chinois modifient encore des embryons humains

Les démocraties occidentales sont, par leur conception, sensible à l’opinion populaire.

Les politiciens élus seront moins enclins à financer des projets controversés et plus susceptibles de les restreindre.

En revanche, les pays comme la Chine qui ne disposent pas de systèmes démocratiques directs sont ainsi moins sensibles à l’opinion et les fonctionnaires peuvent jouer un rôle démesuré dans le façonnement de l’opinion publique pour l’aligner sur les priorités du gouvernement.

DailyMail

Les enjeux éthiques de la technologie CRISPR-Cas9

Le 13 juin dernier, le comité d’éthique de l’Inserm a rassemblé plus d’une centaine de personnes lors de sa journée annuelle. L’occasion pour toutes les personnes présentes de disposer d’un éclairage éthique sur de nombreuses problématiques posées par la recherche biomédicale. Parmi les questions abordées, celle de la technologie CRISPR-Cas9. Le comité d’éthique y consacre un avis alors que les NIH viennent d’obtenir un premier feu vert pour un essai d’immunothérapie anticancéreuse chez l’homme.

Le comité d’éthique de l’Inserm peut être « saisi » ou s’auto-saisir pour réfléchir sur les questions éthiques soulevées par la recherche scientifique médicale et la recherche en santé telle qu’elle est mise en œuvre au sein de l’Institut. Au terme de sa réflexion, il rend un avis sous forme de notes qui peuvent évoluer en relation avec de nouvelles contributions. En 2015, le PDG de l’Inserm a saisi le comité d’éthique afin qu’il  examine spécifiquement les questions liées au développement de la technologie CRISPR et notamment :

1- Quelles sont les questions soulevées par la technologie en tant que telle ?

2- La rapidité de son développement soulève-t-elle des problèmes particuliers ?

3- Sa simplicité d’utilisation appelle-t-elle un encadrement de sa mise en œuvre en laboratoire ?

Compte tenu des avantages techniques de la méthode et de sa très rapide diffusion, la question est aujourd’hui d’évaluer où, quand et comment son usage pourrait poser un problème éthique. Il est apparu d’emblée important de distinguer trois domaines aux enjeux différents :

1/ l’application de la technologie  à l’homme qui soulève essentiellement la question des modifications de la lignée germinale ;

2/ l’application à l’animal, en particulier aux espèces « nuisibles », qui soulève la question d’un éventuel transfert latéral de gènes et l’émergence de dommages irréversibles à la biodiversité ;

3/ des risques d’atteinte à l’environnement.

Recommandations du comité d’éthique de l’Inserm

Le comité propose dans l’immédiat que l’Inserm adopte les principes suivants :

1- Encourager une recherche dont l’objectif est d’évaluer l’efficacité et l’innocuité de la technologie CRISPR et des autres technologies d’édition du génome récemment publiées, dans des modèles expérimentaux pouvant permettre au cas par cas de déterminer la balance bénéfice/risque d’une application thérapeutique y compris éventuellement sur des cellules germinales et l’embryon. Cette information est essentielle pour pouvoir définir, dans le futur, ce qui pourrait être autorisé chez l’homme en termes d’approches thérapeutiques.

2- Les effets potentiellement indésirables du guidage de gènes doivent être évalués avant toute utilisation hors d’un laboratoire respectant des règles de confinement déjà en vigueur pour d’autres modifications génétiques. Les évaluations doivent se faire sur des périodes longues compte-tenu du caractère transmissible du gène guide. Des mesures de réversibilité devraient être prévues en cas d’échappement ou d’effet indésirable. De telles analyses et l’élaboration de scénarios multiples nécessitent la constitution d’équipes pluridisciplinaires.

3- Respecter l’interdiction de toute modification du génome nucléaire germinal à visée reproductive dans l’espèce humaine, et n’appuyer aucune demande de modification des conditions légales avant que les incertitudes concernant les risques ne soient clairement évaluées, et avant qu’une concertation élargie incluant les multiples partenaires de la société civile n’ait statué sur ce scénario.

4- Participer à toute initiative nationale ou internationale qui traiterait les questions de liberté de la recherche et d’éthique médicale y compris avec les pays émergents qui seront également impactés par le développement des technologies d’édition du génome.

5- Enfin attirer l’attention sur la question plus philosophique qui met en tension la plasticité du vivant avec l’idée d’une nature humaine fondée sur le seul invariant biologique. Il convient de susciter une conscience qui fasse la part de l’utopie et des dystopies que peuvent engendrer certaines promesses thérapeutiques.

→ CRISPR-Cas9 Position officielle de l’Académie nationale de médecine sur les modifications du génome des cellules germinales et de l’embryon humains.

Communiqué – Salle de Presse Inserm Les enjeux éthiques de la technologie CRISPR-Cas9

CRISPR-Cas9 Position officielle de l’Académie nationale de médecine sur les modifications du génome des cellules germinales et de l’embryon humains

L’Académie, saisie dans sa séance du mardi 12 avril 2016, a adopté le texte de ce rapport avec 50 voix pour, 20 voix contre et 14 abstentions.

Extrait (ou télécharger le rapport PDF)

Si éviter de transmettre une pathologie génique à un enfant pourrait constituer une indication acceptable de modification du génome de l’embryon, les conditions sont actuellement loin d’être réunies pour qu’une approche de ce type soit cliniquement envisageable. De plus il existe d’autres moyens permettant aux couples intéressés de réaliser leur projet parental : adoption, don de gamète, accueil d’embryon, tous étant autorisés et couramment utilisés en France.

Si le risque d’un mésusage des technologies permettant de modifier le génome de l’embryon pour choisir les caractères physiques de l’enfant à naitre ne peut être ignoré, la réalisation d’un projet de ce type serait très aléatoire. En effet la plupart des caractéristiques recherchées seraient imprévisibles sur la base d’une simple modification de l’ADN au stade embryonnaire pour plusieurs raisons. D’une part la structure génomique d’un individu n’est pas stable tout au long de son développement. D’autre part l’expression d’un gène est le plus souvent modulée par l’expression d’autres gènes mais aussi par des facteurs épigénétiques et/ou environnementaux. Il n’y a donc pas de lien simple et direct entre la séquence nucléotidique d’un embryon au tout début de son développement et le phénotype de l’enfant qui en sera issu même s’il est indéniable que certains variants pourraient induire des modifications phénotypiques marquées.

L’autre risque serait que des modifications du génome de la lignée germinale soient réalisées pour « améliorer » l’être humain ou « augmenter » ses performances. Cette question, évoquée du fait des possibilités théoriques ouvertes par l’utilisation de CRISPR-Cas9 et autres techniques similaires, s’inscrit en fait dans une réflexion plus globale qui concerne l’évolution de la médecine.

Indépendamment de toute autre considération d’ordre éthique, il parait aujourd’hui inconcevable que les techniques de modification du génome soient utilisées sur l’embryon ou les cellules germinales avec comme perspective de faire naitre un enfant dans l’état actuel des technologies disponibles. Un long chemin de recherche est encore à parcourir et il n’y a pas lieu d’envisager une modification de la législation française concernant l’utilisation clinique de ces techniques.

Les questions éthiques relatives à l’utilisation clinique des technologies susceptibles de modifier le génome des cellules germinales et de l’embryon humain doivent être évoquées dès maintenant, même si cette utilisation est inenvisageable et interdite actuellement. Elles sont de trois ordres :

– Serait-il licite d’intervenir sur un embryon avant son transfert dans l’utérus ?
– L’intervention peut-elle être invasive et modifier le génome de l’embryon?
– Faut-il exclure par principe toute intervention sur l’embryon ayant des conséquences transgénérationnelles potentielles?

Si la possibilité de recourir à une thérapie génique somatique s’est imposée progressivement, Le législateur français a été précurseur quand il a interdit dès 1994 toute intervention ayant pour but de modifier le génome de la descendance humaine. Cette position a été reprise dans la convention d’Oviedo et ratifiée par de nombreux pays.

Aucune des techniques actuellement disponibles ne peut être utilisée, avec toute l’efficacité et l’innocuité requises, pour modifier le génome de cellules germinales ou d’un embryon conduisant à la naissance d’un enfant. Il n’y a donc pas lieu de changer actuellement la législation française sur ce point. Cette position pourra être éventuellement reconsidérée ultérieurement en fonction de l’évolution de l’état des connaissances.


Genome editing : Une conférence scientifique internationale sur CRISPR-Cas9


L’absence d’application clinique ne doit pas empêcher cependant les recherches fondamentales et précliniques dans ce domaine, y compris sur les cellules germinales et les embryons humains, afin notamment de mieux connaitre les mécanismes régulant la gamétogenèse et le développement précoce de l’embryon, ainsi que leurs anomalies. Elles devraient donc être autorisées et soutenues quand elles sont scientifiquement et médicalement pertinentes.

L’utilisation clinique éventuelle de ces nouvelles technologies, innovations parmi d’autres, s’inscrit dans un mouvement évolutif de la médecine dont les enjeux ne sont pas que techniques ou médicaux mais impliquent aussi des choix éthiques et sociaux. Dès à présent, il est nécessaire d’affirmer que ces nouvelles technologies ne doivent pas être mises au service d’un eugénisme programmé.

L’Académie nationale de médecine recommande :

– le maintien de la législation actuelle interdisant toute intervention sur la structure de l’ADN ayant pour conséquence de modifier le génome de la descendance ;

– le développement de la recherche utilisant les technologies permettant la modification ciblée du génome, y compris sur les cellules germinales et l’embryon humain.

– l’adaptation des textes nécessaires au développement de ces recherches en France et en Europe, concernant en particulier l’interdiction de créer des embryons transgéniques, étant entendu que les embryons ainsi modifiés ne donneront pas lieu à un transfert dans l’utérus en l’état actuel des connaissances et de la législation ;

– l’ouverture d’une réflexion pluridisciplinaire sur les questions posées par les techniques pouvant modifier de manière ciblée le génome germinal et embryonnaire, ce sujet devant être traité dans le cadre d’un débat plus large portant sur l’ensemble des technologies et interventions médicales réalisées lors de l’assistance médicale à la procréation et pouvant avoir des conséquences sur le génome des enfants à naitre et éventuellement sur celui des générations suivantes.