Manifeste Transhumaniste Universel

Manifeste Transhumaniste Universel pour les années 2020 et au-delà

Au-delà de la peur et du chaos de la vie contemporaine, il y a de bonnes nouvelles à partager.

Une nouvelle ère s’annonce : l’ère de la surabondance durable. Dans cette ère, le potentiel positif de l’humanité peut se développer de manière vraiment profonde.

La clé de cette nouvelle ère consiste à tirer parti des capacités remarquables de la science et de la technologie du XXIe siècle : robotique, biotechnologie, neurotechnologie, technologies vertes, technologies collaboratives, intelligence artificielle, etc.

Ces technologies peuvent nous fournir à tous, les moyens de vivre mieux – être en meilleure santé et en meilleure forme qu’auparavant; nourri émotionnellement et spirituellement aussi bien que physiquement; et vivre en paix avec nous-mêmes, l’environnement et nos voisins, proches et lointains.

Ce n’est pas une vision de la société actuelle au sens large – une simple abondance de biens, de services, d’activités, de relations et de récompenses. C’est la vision d’une surabondance, avec de nouvelles qualités plutôt que de nouvelles quantités.

Ce n’est pas une vision pour revenir à une période historique antérieure imaginée – un âge d’or supposé révolu. C’est une vision de l’avancement dans une nouvelle société, caractérisée par des niveaux de développement humain jamais atteints auparavant.

Ce n’est pas une vision limitée à quelques-uns – celui de l’élite de l’humanité actuelle. C’est une vision universelle pour tous, d’une fraternité large et diversifiée à laquelle tous peuvent participer librement et où tous peuvent profiter d’avantages sans précédent.

Ce n’est pas une vision d’un avenir lointain – quelque chose de pertinent, peut-être, pour nos arrière-petits-enfants. C’est une vision d’un changement qui pourrait s’accélérer de façon spectaculaire tout au long des années 2020 – une vision intensément appropriée à l’approche de l’année 2020.

Ce n’est pas une vision d’une utopie fixe et rigide. C’est une vision de la création collaborative d’un cadre social durable, ouvert et en évolution. Dans ce nouveau cadre, chacun de nous sera habilité à faire et à suivre ses propres choix, sans crainte ni favoritisme.

Dans cette vision, le ciel ne sera plus la limite. Dans cette vision, le cosmos est invoqué avec ses vastes ressources et ses possibilités infinies. Dans cette vision, notre destin réside dans l’exploration et le développement continus de l’espace intérieur et extérieur, alors que nous continuons à progresser ensemble vers des niveaux de conscience plus élevés et vers des expériences avec une signification toujours plus grande.

Choix critiques

Mais d’abord, nous sommes confrontés à des choix difficiles et critiques, des choix qui détermineront notre avenir. Si nous choisissons mal, la technologie fera beaucoup plus de mal que de bien. Si nous choisissons mal, nous nous attendons à un avenir sombre : déclin environnemental misérable, divisions sociales amères et descente rapide dans un nouvel âge sombre et lugubre. Au lieu de l’épanouissement des bons anges de notre nature humaine, ce seront nos démons intérieurs que la technologie magnifiera.

Nous devons nous tenir fermement à l’écart de ces mesures qui pourraient provoquer un tel résultat. Nous devons résister aux idées simplistes ou aux coalitions séduisantes qui nous induiraient en erreur et nous entraîneraient sur une pente glissante d’accélération de la dégradation de la situation humanitaire. Au lieu de cela, nous devons sélectionner et défendre l’ensemble des priorités qui faciliteront l’émergence rapide d’une surabondance durable.

Ce sont des tâches primordiales. Ces tâches exigeront le meilleur de l’analyse et de la compréhension humaine, de la force humaine et de la coopération humaine.

Si nous choisissons bien, les contraintes qui ont longtemps occulté l’existence humaine peuvent bientôt être levées. Au lieu de la dégradation physique et des infirmités grandissantes liées au vieillissement, nous nous attendons à une abondance de la santé et de la longévité.

Au lieu de la somnolence collective et des échecs aveugles du raisonnement, une abondance d’intelligence et de sagesse est à notre portée. Au lieu de la dépression morbide et de l’aliénation émotionnelle – au lieu de l’envie, de la jalousie et de l’égotisme (narcissisme) – nous pouvons atteindre une abondance de bien-être mental et spirituel.

Au lieu d’une société chargée de tromperies, d’abus de pouvoir et de factions divisives, nous pouvons embrasser une abondance de démocratie – une floraison de la transparence, de l’accès, le soutien mutuel, la vision collective et la possibilité pour tous, sans que personne ne soit laissé de côté.

Si nous choisissons bien, le résultat sera une liberté sans précédent. Le résultat sera que les gens du monde entier seront à la hauteur de leurs attentes et de leurs possibilités, et plus encore. Le résultat sera une humanité transformée et améliorée, faisant des progrès remarquables dans l’évolution, à mesure que la technologie élève et augmente de plus en plus la biologie. Le résultat sera d’aller au-delà de la simple humanité pour atteindre la transhumanité.

Temps pour l’action

À l’approche des années 2020, avec leur rythme de changement accéléré, avec des technologies toujours plus puissantes et largement diffusées, et avec une variété déroutante d’interconnexions enchevêtrées menaçant de conséquences imprévisibles, il est très important pour nous de le garder collectivement à l’esprit.

La pensée qui mérite une attention soutenue, au milieu de toutes les autres considérations, est la vision centrale d’un groupe de personnes connu sous le nom de transhumanistes. Cette idée concerne l’ampleur de la transformation prochaine de l’humanité vers la transhumanité.

Ce n’est pas simplement que cette transformation est possible. Ce n’est pas simplement que cette transformation pourrait être relativement imminente. C’est que cette transformation, gérée avec sagesse, pourrait avoir un énorme avantage positif. C’est que cette transformation, traitée à bon escient, est profondément souhaitable.

Cette idée n’est comprise, aujourd’hui, que par une infime fraction de la population mondiale – par une maigre dispersion de pionniers transhumanistes. Cependant, il est temps que ces pionniers transhumanistes prennent la parole. Les quelques peuvent devenir nombreux.

À l’approche des années 2020, il est temps que les transhumanistes remettent en question et réorientent le récit public. Il est temps d’élever le niveau de la conversation collective sur l’avenir.

Il est temps d’affirmer que l’avenir peut être considérablement meilleur que le présent. Il est temps de clarifier à quel point la nature humaine n’est qu’un point de départ pour un voyage vers des capacités posthumaines extraordinaires. Il est temps de souligner que, alors que l’évolution de la vie a été aveugle pendant des milliards d’années, elle passe maintenant dans notre contrôle conscient et réfléchi. Il est temps de souligner que, alors que l’évolution de la société est dominée depuis des siècles par les questions économiques et les luttes pour des ressources rares, le centre de la scène peut bientôt être marqué par l’épanouissement de l’abondance. Et il est temps de proclamer que de puissants catalyseurs de ces changements exceptionnels arrivent déjà, ici et maintenant.

En bref, il est temps que les transhumanistes du monde entier prennent la responsabilité d’avant-garde de la transformation à venir. Il est temps que les transhumanistes inspirent et soutiennent les peuples du monde entier à s’unir dans le projet historique visant à créer une ère de surabondance durable. Il est temps d’appliquer la sagesse transhumaniste pour identifier et défendre les meilleurs choix en prévision du tumulte des perturbations à venir. Il est temps de veiller à ce que la technologie apporte des avantages universels, au lieu d’être quelque chose que nous regretterons amèrement.

À l’heure actuelle, nous ne pouvons entrevoir que les grandes lignes de l’ère de la surabondance durable à venir. Les transhumanistes ont la responsabilité fondamentale de discerner les contours à venir avec plus de clarté, et d’aider l’ensemble de l’humanité à envisager et à naviguer dans les sentiers à venir.

C’est au service de cette cause capitale que ce Manifeste Transhumaniste Universel est dédié. Ce Manifeste constitue un point d’entrée dans un réseau croissant de documents vivants, dans le but de faire participer des chercheurs, des créatifs, des entrepreneurs, des activistes, des ingénieurs, des humanitaires, et plus encore.

Ensemble, appliquons nos compétences, notre temps et nos ressources pour brosser un tableau plus complet de la surabondance durable. Dépassons nos préoccupations actuelles, nos divisions inutiles, nos programmes individuels et nos limitations humaines héritées. Saisissons le pouvoir de transformation radicale des nouvelles technologies pour améliorer profondément notre vision, notre sagesse, nos structures sociales et notre efficacité.

Ensemble, imaginons des solutions constructives aux obstacles et distractions qui entravent le progrès – solutions combinant le meilleur de la technologie et le meilleur de l’humanité. Construisons des alliances productives qui affaiblissent les forces qui résistent au changement positif. Préparons-nous à tirer parti de l’élan croissant d’un mouvement technoprogressiste mondial inspirant. Nous allons prévoir comment nous délogerons la prise sur le pouvoir détenu par des intérêts rétrogrades d’aujourd’hui.

Et grâce à l’émergence d’une compréhension commune des avantages essentiels que les politiques transhumanistes peuvent apporter à chacun, transformons progressivement une opposition craintive en partenaires volontaires. Les quelques peuvent devenir nombreux.

De cette manière, nous pouvons accélérer la transition vers une surabondance durable. Le plus tôt sera le mieux.

Table des matières complète

Super-abondance à venir
Au-delà de la technologie
Principes et priorités
Vers une énergie abondante
Vers une nourriture abondante
Vers des matériaux abondants
Vers une santé abondante
Vers l’intelligence abondante
Vers une créativité abondante
Vers une démocratie abondante
Options à engager

source : Transpolitica

Remarque: le texte de ce manifeste est provisoire et fait actuellement l’objet d’une révision régulière.

Télécharger le Manifeste Transhumaniste Universel

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Généalogies et nature du transhumanisme

État actuel du débat

ISBN: 978-2-89578-644-3

Une histoire du mouvement transhumaniste proposant l’état le plus actuel du débat sur la question.

Depuis maintenant quelques années, le transhumanisme s’est imposé, tant dans l’espace médiatique que dans le monde universitaire, politique et économique, des deux côtés de l’Atlantique. Si son nom s’accompagne naturellement de l’image futuriste d’un homme « augmenté », « amélioré », grâce aux avancées remarquables des sciences et des techniques, le mouvement transhumaniste embrasse une pluralité de voix, d’acteurs et de réalités depuis sa naissance dans la seconde moitié du vingtième siècle.

S’agit-il d’une nouvelle utopie ou d’une dystopie, d’un nouvel idéal civilisationnel ou d’un argument marketing, d’une philosophie ou d’une religiosité séculière, d’un nouveau paradigme anthropologique, d’un mouvement politique ou d’un projet de société, de tout cela à la fois ? Au fond, qu’est-ce que le transhumanisme ?

Existe-t-il des critères généraux de rassemblement de tous les transhumanismes ? Par ailleurs, doit-on voir, dans la diversité des propositions transhumanistes, des productions de futurs possibles sur le mode de la science-fiction, probablement privés de toute mise en œuvre pratique, ou faut-il y voir au contraire les anticipations et les reflets particuliers, dans la culture, d’une mutation anthropologique fondamentale en cours de réalisation ?

Le questionnement apparaît d’emblée double, typologique et ontologique: il s’agit non seulement de se demander s’il existe un idéal-type ou une vision du monde sur lesquels tous les transhumanistes s’accorderaient, mais aussi si les théories transhumanistes sont sous-tendues par des logiques sociales ou anthropologiques.

Le présent ouvrage entend répondre à ces questions. Faisant le pari de l’intelligibilité et du dialogue, il donne la parole à des transhumanistes, à des sympathisants du mouvement, à des adversaires déclarés et à des analystes. Il retrace ainsi l’histoire du mouvement, en confronte les lectures, réfléchit à ses promesses et à leur faisabilité, proposant de la sorte l’état le plus actuel du débat transhumaniste.

Collectif dirigé par Franck Damour, Stanislas Deprez et David Doat, à paraître le 13 novembre.

Franck Damour est chercheur associé à la chaire Éthique et Transhumanisme de l’université catholique de Lille. Auteur de plusieurs essais, dont La Tentation transhumaniste (2015) et Heureux les mortels (2016), il est aussi conseiller de la revue Études et co-dirige la revue Nunc.

Stanislas Deprez est maître de conférence de l’université catholique de Lille, chercheur à la chaire Éthique et Transhumanisme. Spécialiste d’anthropologie, auteurs de plusieurs ouvrages, il a codirigé L’Homme, une chose comme les autres ? Exploration interdisciplinaire de la frontière homme-chose (2012).

David Doat est maître de conférences en philosophie, et actuellement titulaire de la chaire Éthique et Transhumanisme de l’université catholique de Lille.

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Introduction 7

Première partie Généalogie d’une idée

Nicolas Le Dévédec
Humanisme, transhumanisme : deux conceptions antithétiques de la perfectibilité humaine 19

Jean-Yves Goffi
L’héritage de la génération Huxley-Teilhard de Chardin 35

Franck Damour
Le transhumanisme au vingt et unième siècle 55

Deuxième partie Significations du transhumanisme

Gilbert Hottois
Pour un transhumanisme philosophique critique 75

Marc Roux
Technoprogressisme et frontières de l’humain : au-delà de l’horizon 91

Francesco Paolo Adorno
L’illusion de la liberté 107

Paul Jorion
Les préconisations du transhumanisme sous le regard de l’anthropologue et de l’éthologue 121

Thierry Magnin et Sylvie Allouche
Le transhumain et l’anthropologie chrétienne 131

Troisième partie Imaginaire et réalité

Salomé Bour
Mythologies transhumanistes 149

Stéphane Zygart
Les désirs d’amélioration du transhumanisme à l’épreuve de l’histoire des rééducations 165

Benjamin Bourcier
La politique transhumaniste : pari utilitariste et politique du futur ? 181

Contributeurs 195[/su_spoiler][/su_accordion]

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/politique-transhumanisme-james-hughes/

De la rareté des ressources aux paris sur l’avenir

Guillaume Pitron livre avec La guerre des métaux rares1 la synthèse d’une enquête de plusieurs années sur les nouveaux équilibres géopolitiques et les problèmes environnementaux auxquels nous confronte la convergence des technologies vertes avec les technologies numériques. Ces dernières étant non seulement supposées optimiser les premières, mais également œuvrer à la dématérialisation des flux, on pourrait s’attendre à l’avènement d’une croissance mondiale décarbonée, présentée comme « propre » et durable par ses promoteurs. Mais c’est sans compter avec la matérialité bien tangible des métaux rares nécessaires à l’ensemble de ces technologies, dont nous feignons d’ignorer l’impact sur la terre et les gens comme si, par exemple, le cloud était une sorte de saint-esprit sans support physique. Or nous ne sommes qu’au début du paradoxe de la transition énergétique, dont la consommation ne cesse de croître : la dernière étude de Greenpeace estime que le secteur numérique représente déjà 7% de la consommation mondiale d’électricité… tout en encourageant ce secteur à se tourner vers les énergies renouvelables2. Le travail de Guillaume Pitron inviterait justement à douter de l’évidence de cette recommandation (qui n’est d’ailleurs pas contredite par les géants du numérique, pressés de se mettre au diapason vert des marchés du moment). Contre toute attente, il existe même quelques convergences entre certains courants écologistes et transhumanistes3. Les solutions transhumanistes au problème écologique vont de la modification de l’environnement (géo-ingénierie par exemple) à la modification de l’empathie et de la morale humaine (moral enhancement). Elles ne remettent pas en question la capacité de la technologie à surmonter la finitude terrestre en explorant l’univers.

Voyons plutôt où mène l’examen de l’industrie des métaux rares. Tout le monde se souvient de l’usine de Rhône-Poulenc de la Rochelle qui, au début des années 90, était le premier traiteur et fournisseur mondial de terres rares4 (à côté des activités textiles, agrochimiques et pharmaceutiques du groupe, nationalisé en 1982 et privatisé en 1993, et auquel succéda Aventis en 1998). Les Français s’inquiétaient à l’époque du traitement des déchets radioactifs générés par l’usine. Le problème du traitement des déchets n’a pas été résolu, mais les temps ont changé. En 2010, c’est la Chine qui détenait 95% du marché mondial des métaux rares5. Sous la pression des citoyens, des riverains, et des écologistes, tout comme sous la pression des marchés financiers mondialisés, les activités d’extraction minière et de raffinage – confrontées à une demande mondiale exponentielle – furent délocalisées et alimentèrent l’illusion occidentale des technologies propres. Guillaume Pitron, qui est allé voir sur place, donne une toute autre version de ce « cauchemar environnemental où se côtoient – pour ne citer qu’eux – rejets de métaux lourds, pluies acides et eaux contaminées. (…) En ce sens, la transition énergétique et numérique est une transition pour les classes les plus aisées : elle dépollue les centre-villes, plus huppés, pour mieux lester de ses impacts réels les zones plus miséreuses et éloignées des regards6. » En conséquence de quoi l’auteur propose de réouvrir les mines sur le sol français, à l’encontre des militants écologistes, afin que les citoyens et gouvernements aient à nouveau « sous leurs fenêtres », dit-il, les conséquences intenables du mode de production et de consommation actuel et prennent les responsabilités qui vont de pair. Une proposition de bon sens pour réintégrer les externalités dans le bilan final. Les standards européens sont, de fait, plus exigeants que les standards chinois et la confrontation directe avec les problèmes environnementaux pousseraient peut-être les consommateurs à exiger la fin de l’obsolescence programmée. C’est du moins là-dessus que l’on peut spéculer.

Or il se pourrait que cette idée – défendue par Emmanuel Macron – soit prise au sérieux, non pas tant par souci de l’environnement que pour retrouver dans le domaine des métaux rares une souveraineté perdue, essentielle en termes de stratégie économique et militaire. Ce livre conte l’ascension fulgurante de la Chine dans le monopole mondial des métaux rares, qui explique sa position actuelle de première puissance informatique au monde – exploit conjugué à son bilan écologique catastrophique. Ayant compris qu’elle n’avait aucun intérêt à rester le fournisseur de matières premières à bas prix qu’elle avait été jusqu’alors et ayant pris la mesure de la fin annoncée des énergies fossiles, la Chine a provoqué des embargos sur ses exportations de terres rares, attiré les industriels étrangers sur son territoire en les alléchant par un accès aux matières premières et passé avec eux des partenariats de « co-innovation » qui lui permirent de s’approprier les technologies de pointe, de garder la main sur la valeur ajoutée et d’investir ensuite dans ses propres laboratoires de recherche. L’Union Européenne, le Japon et les États-Unis furent pris de vitesse et l’attaquèrent d’ailleurs devant l’OMC pour ses quotas d’exportation7. La Chine remplaça alors ses quotas par un système de licences. Mais le chantage chinois « technologies contre ressources8 » inspira d’autres pays émergents…

Comme le rappelle Guillaume Pitron, devant la raréfaction de ces ressources difficiles à extraire de la croûte terrestre, certains lorgnent déjà les gisements marins et la captation d’astéroïdes. La question que personne ne pose volontiers est la suivante : « Combien faut-il d’énergie pour produire de l’énergie ?9 » Car les procédés d’extraction capables d’atteindre l’espace ou le fond des océans ne sauraient être eux-mêmes gratuits et écologiquement inoffensifs, ils ne font que décupler le challenge énergétique. Ainsi la question des limites de la croissance ne fait que reculer indéfiniment son échéance jusqu’à l’acculement ultime. Comme le résumait Philippe Bihouix : « Nous faisons face à [ces] deux problèmes au même moment, et ils se renforcent mutuellement : plus d’énergie nécessaire pour extraire et raffiner les métaux, plus de métaux pour produire une énergie moins accessible10. » Ce n’est pas tout : l’impact écologique des voitures électriques, panneaux solaires ou éoliennes est, selon certains calculs, peu concluant considéré sur l’ensemble d’un cycle de vie, même si l’empreinte carbone est moindre. Si l’on ajoute à ce bilan pas si glorieux l’effet rebond (selon lequel un équipement technologique plus efficace et plus rentable s’accompagne en fait d’une hausse de consommation et non de la diminution attendue) – duquel l’auteur de la Guerre des métaux rares ne fait pas mention – alors le battage médiatique et les formidables investissements que mobilisent les énergies renouvelables semblent une cruelle escroquerie effectuée sur le dos des populations des pays émergents, qui, certes, voient leur niveau de vie s’élever au rythme de la croissance mondiale, mais en ignorant la facture ultime de cette amélioration relative.

Il ne resterait, pour non pas empêcher mais ralentir cette échéance, que le recyclage. Or lui-même a un coût si prohibitif que l’on investit peu dans cette filière. Les alliages et matériaux composites, les multicouches à l’origine de propriétés extraordinaires des objets modernes sont difficiles à séparer et nécessitent de repenser les modes de fabrication, afin de prendre en compte dès la conception la perspective du recyclage en fin de vie. Le recyclage de matériel électronique exige des opérations chimiques polluantes destinées à séparer les composants. Des méthodes plus propres et prometteuses sont toutefois en cours de recherche. Le caractère apparemment écologique et charitable de la volonté de rendement (rendre accessible à plus de monde des produits informatiques ou de l’énergie bon marché avec moins de risques sanitaires et écologiques) ne saurait masquer l’enjeu capitaliste : produire, vendre et consommer toujours plus. Dans ces conditions, même le recyclage intégral ne compenserait pas l’augmentation constante de la consommation globale et l’apparition régulière de nouveaux gadgets, tels la cigarette électronique. Les annonces d’Apple sur le recyclage des iPhones représentent en effet une goutte d’eau dans les chiffres de la consommation électronique. La directive européenne DEEE de 2002, qui transfère la responsabilité du recyclage aux fabricants reste suivie d’effets très insuffisants et les fabricants ont plus intérêt à fabriquer de nouveaux appareils à l’aide de matériaux partiellement recyclés qu’à récupérer les pièces et réparer les vieux. Il y a fort à parier que des techniques propres et efficaces de recyclage ne seront étudiées et mises en œuvre à grande échelle que lorsque les ressources disponibles seront épuisées (c’est à dire lorsque le coût d’extraction des ressources disponibles sera devenu supérieur à celui de l’exploitation des montagnes de déchets accumulées entre temps), ce qui laisse augurer d’une situation planétaire infernale, chaque parcelle de terre ayant été exploitée au maximum, avec une humanité dépendante de machines qui seront devenues omniprésentes et hypersophistiquées, mais peut-être privées de l’énergie nécessaire à leur entretien… Nous devrions alors nous contenter d’un stock de ressources limité à gérer parcimonieusement et à se disputer âprement entre terriens, loin des rêves de conquêtes spatiales. Enfin, aucun recyclage n’est intégral, son écobilan n’est jamais nul et les matériaux recyclés peuvent être de qualité inférieure. Georgescu-Roegen l’exprimait de cette manière imagée : « Nous pouvons ramasser toutes les perles tombées par terre et reconstituer un collier cassé, mais aucun processus ne peut effectivement réassembler toutes les molécules d’une pièce de monnaie usée11. » Il précisait qu’il ne s’agit pas d’exclure en principe la reconstitution d’une structure matérielle, mais que « si en pratique de telles opérations sont impossibles, c’est seulement parce qu’elles réclameraient un temps pratiquement infini12. » On ne reconstitue pas miraculeusement des stocks naturels qui ont mis des millions d’années à se constituer.

Georgescu-Roegen démontra implacablement pourquoi la dégradation de l’environnement était liée à un principe d’entropie irréversible (« la seule loi naturelle dont la prédiction n’est pas quantitative13 ») mais accéléré par les activités humaines et constamment ignoré par les économistes orthodoxes, qui ne s’intéressent ni à l’input des ressources ni à l’output des déchets. Selon lui, les limites du progrès technologique seront données par le coefficient de rendement énergétique qui ne saurait être exponentiel sans rendre la production incorporelle, ce que prétend sans le savoir « le sophisme de la substitution perpétuelle14» qui ne tient pas compte du coût énergétique croissant de l’accès à de nouvelles énergies. Ce modèle suppose, en somme, une croyance surnaturelle exactement là où il se prétend le plus scientifique. La promotion de l’extropie – antonyme de l’entropie – développée dans le journal et l’institut du même nom, et formalisée par Max More en 1998 dans Les principes extropiens15 se fonde, quant à elle, exclusivement sur un article de foi dans le progrès technologique illimité. Elle ne constitue en rien une réponse scientifique aux travaux de Georgescu-Roegen et aux objections de nombreux physiciens.

Guillaume Pitron ne prône pas la décroissance, ne s’exprime pas sur les principes de la thermodynamique et ne tire aucune conclusion prospective. C’est au lecteur de le faire. La situation qu’il décrit ne nous confronte pas seulement au délire d’une croissance qui ne s’arrête jamais et se croit capable d’inventer sans cesse à mesure de ses nouveaux déficits. Elle nous ramène aussi au pari transhumaniste, celui qui propose de risquer le va-tout pour atteindre peut-être « la maturité technologique » capable de résoudre un jour des problèmes aujourd’hui insolubles. Au-delà du risque brandi par certains de l’avènement d’une intelligence artificielle maligne, c’est le problème platement physique des ressources qui se pose déjà. Un problème trop terre-à-terre ? La focalisation sur le développement de l’intelligence occulte la question d’une barrière énergétique infranchissable dans les conditions physiques connues. Le technoprogressisme ne donne aucun scénario vraisemblable de réponse à l’accroissement exponentiel de la demande d’énergie que suppose sa vision. Au mieux, il affirme son engagement écologique sur le mode religieux du déni green tech exposé plus haut et choisit de croire qu’il existe quelque part dans le futur un degré de développement technologique capable d’inverser une équation tenue par les physiciens pour impossible, à savoir l’accès à une source d’énergie à la fois propre, gratuite et illimitée.

Le paradoxe formulé par le prix Nobel de physique Enrico Fermi en 1950 – s’étonnant de l’absence de signes extraterrestres, compte tenu de la très haute probabilité de civilisations extraterrestres plus anciennes que la nôtre – a suscité un nombre considérable d’hypothèses. Une solution fut celle formulée par l’astrophysicien Haqq-Misra et le géographe Baum16, qui considéraient les paramètres de croissance durable ou non durable comme une explication plausible soit de l’échec (en raison d’un effondrement de leurs écosystèmes), soit de la lenteur (en raison d’une croissance ralentie ou bloquée) de civilisations extraterrestres à coloniser l’espace jusqu’à nous. Le physicien Gabriel Chardin a émis récemment une hypothèse similaire : « Sous l’hypothèse apparemment raisonnable d’un taux de croissance de la consommation et de l’utilisation des ressources de 2 % par an, la durée d’épuisement des ressources de la Terre est de quelques centaines d’années, avec une large marge d’incertitude. Pour l’Univers observable tout entier, curieusement, l’estimation est plus précise : entre 5 000 et 6 000 ans, à très peu de chose près… (…) Autrement dit, une croissance de 2 % par an poursuivie pendant quelques millénaires grille presque nécessairement le système planétaire qui en subit l’expérience17. »

Ces hypothèses ne sont pas apocalyptiques, au sens où elles ne postulent pas l’extinction inéluctable de l’espèce humaine (du moins une extinction d’origine anthropique). En revanche elles suggèrent qu’une croissance rapide est à coup sûr incompatible avec la colonisation de l’espace ou même avec l’accomplissement d’un progrès technologique qui sera pris de court par sa propre accélération. Seul un rythme d’innovation ralenti, déconnecté d’intérêts marchands et financé par des fonds publics, éloigné d’applications de masse et faisant l’objet de délibération éthique et politique aurait peut-être une chance de favoriser le progrès technologique à long terme. La course en avant chargée de nous donner la solution toujours repoussée à des problèmes toujours plus gros semble par contre aller droit dans le mur. Mais notons que ce n’est pas sûr : personne ne connaît la structure ultime de l’univers. Georgescu-Roegen concluait ses travaux sur cette alternative : « Peut-être le destin de l’homme est-il d’avoir une vie brève mais fiévreuse, excitante et extravagante, plutôt qu’une existence longue, végétative et monotone. Dans ce cas, que d’autres espèces dépourvues d’ambition spirituelle – les amibes par exemple – héritent d’une Terre qui baignera longtemps encore dans une plénitude de lumière solaire !18 » Cet avertissement pose d’une manière plus aiguë que jamais l’enjeu de choix politiques fondés sur des paramètres inconnus et peut-être inconnaissables ou impossibles à mesurer.

Sandrine Aumercier

1Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares – La face cachée de la transition énergétique et numérique, Éditions Les Liens qui Libèrent, Paris, 2018.

2« Impact environnemental du numérique : il est temps de renouveler Internet », 10 janvier 2017

3Marc Roux, « Transhumanisme et écologie », 11 avril 2016

4Dominique Challiol, « Déchets : une solution en vue pour l’usine Rhône-Poulenc de la Rochelle », Les Echos, 24 mai 1991.

5Bertrand d’Armagnac, « Grandes manœuvres autour des métaux rares », Le Monde, 03 février 2010.

6Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, pp. 80-81.

7Dominique Albertini, « Les terres rares, un facteur majeur de la puissance chinoise », Libération, 14 mars 2012.

8Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, p. 151.

9Ibid. p. 220.

10Philippe Bihouix, « Du mythe de la croissance verte à un monde post-croissance », in Crime climatique stop , Collectif, Seuil, Paris, 2015.

11Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, Sang de la Terre, Paris, 2011, p. 105.

12Ibid., p. 105.

13Ibid., p. 98.

14Ibid., p. 113.

15Principes transhumanistes d’Extropie

16Jacob D. Haqq-Misra et Seth D. Baum, « The Sustainability Solution to the Fermi Paradox », Journal of British Interplanetary Society, vol. 62,‎ 2009.

17Gabriel Chardin, « Le paradoxe de Fermi et les extraterrestres invisibles », Libération, 2 mai 2015.

18Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, op. cit., p. 149.

L’humain augmenté – CNRS Éditions

Augmenter l’humain, devenir plus fort, plus rapide, plus intelligent, plus connecté, vivre plus vieux et en meilleure santé, repousser les limites de la souffrance et de la mort. Le développement technologique porte la promesse d’un être meilleur. Mais cet amour de l’homme du futur ne cache-t-il pas une haine de l’homme du présent, de ses limites et de sa finitude ? Quelles conceptions du corps et de l’esprit sont sous-tendues par les discours transhumanistes ? Donner des clés pour comprendre le rapport d’attraction-répulsion qu’entretient l’être humain avec les technologies qu’il crée, cristallisé autour de la notion d’homme augmenté, constitue l’objet de ce numéro des Essentiels d’Hermès.

Présentation de l’éditeur

Si l’humain augmenté est le dernier avatar de l’utopie technique, il exacerbe la vision purement informationnelle de l’homme et de son rapport à l’autre. Lorsqu’on parle d’humain augmenté, on sous-entend en général un individu plus fort, plus intelligent, à la longévité plus longue, etc. Autrement dit, on pense à une augmentation de ses capacités. Dès lors, l’individu se trouve réduit à un ensemble de fonctions motrices, cognitives, etc.

L’altérité disparaît. Il n’y a plus de rupture entre l’homme et la machine, la pensée elle-même étant conceptualisée comme une propriété émergente des interactions au sein d’un substrat matériel biologique ou électronique. Les mouvements “transhumanistes” militent pour une utilisation des technologies d’augmentation afin de dépasser l’être humain et sa finitude : si la science nous permet de vivre mieux, pourquoi devrions-nous nous en garder ? Le présupposé communicationnel est que, si nous augmentons nos capacités d’émettre des signaux, de les recevoir et de les traiter, il serait logique que nous parvenions à mieux communiquer, donc à mieux nous comprendre et vivre ensemble…

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Issu d’une rencontre tenue en 2012 à Paris sous l’égide de l’Institut des sciences de la communication du CNRS, cet ouvrage entend présenter une synthèse didactique des problématiques actuelles touchant à la question de « l’augmentation humaine ». Face à la multiplication des travaux consacrés à cette thématique et à l’urgence d’une réflexion éthique qui s’en dégage, ses auteurs souhaitent, comme le précise Édouard Kleinpeter dans sa présentation générale, interroger les enjeux et les controverses en cours autour de la figure de l’humain augmenté, en évitant l’« exaltation sensationnaliste » ou le « pessimisme désabusé » (p. 15) qui déterminent habituellement les débats à ce propos. Le volume rassemble donc des interventions de différents spécialistes (historiens, philosophes, sociologues, psychologues, ingénieurs, spécialistes de la communication, et responsables associatifs) organisées autour de trois pôles d’interrogation principaux que sont le sens et les enjeux de la notion d’augmentation, la transformation de notre rapport identitaire au corps, ainsi que la problématique du transhumanisme et du futur qu’il dessine…

→ lire la suite : Alexandre Klein, « Édouard Kleinpeter (dir.), L’Humain Augmenté », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2013, mis en ligne le 02 décembre 2013, consulté le 23 mars 2018. URL : http://journals.openedition.org/lectures/12835

Conférence CNAM : de l’humain augmenté au transhumain. Que devient l’Homme face à ses technologies ?

Sommaire
Présentation générale
L’homme face à ses technologies : augmentation, hybridation, (trans)humanisme, Édouard Kleinpeter
De part et d’autre de l’Atlantique : enhancement, amélioration et augmentation de l’humain, Simone Bateman et Jean Gayon
Le corps artefact. Archéologie de l’hybridation et de l’augmentation, Jacques Perriault
Invariants et variations de l’augmentation humaine, l’expérience grecque, François Dingremont
Homme augmenté et augmentation de l’humain, Bernard Claverie et Benoît Le Blanc
Augmentation de l’humain : les fonctions cognitives cachées de l’homme augmenté, Célestin Sedogbo et Benoît Le Blanc
De l’humain réparé à l’humain augmenté : naissance de l’anthropotechnie, Jérôme Goffette
Perception de soi, perception par les autres : la fonction sociale de la prothèse chez les agénésiques, Benoît Walther
L’homme hybridé : mixités corporelles et troubles identitaires, Bernard Andrieu
Oscar Pistorius ou une catégorie sportive impossible à penser, Damien Issanchou et Éric de Léséleuc
L’homme étendu. Explorations terminologiques, Colin T. Schmidt
Un autre transhumanisme est possible, Marc Roux
La technique au prisme du mythe : l’exemple du Golem, Brigitte Munier
Transhumanisme : une religiosité pour humanité défaite, Jean-Michel Besnier
Entretien avec Édouard Kleinpeter
Bibliographie sélective
Glossaire
Les auteurs
Table des matières

Transhumanisme, Homme augmenté. Quelles limites, thérapeutiques, techniques, éthiques ?

Transhumanisme : penser une troisième voie

Notre Club Politique Indépendant des Vendredis de la Colline a officiellement publié, le 15 novembre dernier, son rapport “Transhumanisme : penser une troisième voie”. Dans ce document, nous proposons une réflexion sur l’impact des nouvelles technologies sur ce qui fonde notre humanité, à mi-chemin des positions bio-conservatrice et techno-progressiste. Nous énonçons notamment quelques principes forts pour que jamais l’Homme ne se mutile en espérant “s’augmenter”.

Ci-dessous l’esprit général donné à notre rapport tel que décrit en introduction de celui-ci.

Le décalage est patent. Si, d’un côté, une multitude d’articles catastrophistes annonciateurs de l’avènement d’une intelligence artificielle prédatrice alimente l’effervescence de sentiments contradictoires, de l’autre, pareils questionnements peinent à s’imposer comme enjeux incontournables auprès du grand public. La remise du rapport France IA en mars 2017 au gouvernement participe à la sensibilisation – indispensable – de nos représentants politiques aux thèmes liés à la problématique transhumaniste.

Le docteur Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimo, souligne l’incompétence technique de la classe politique sur ces sujets afin d’en expliquer leur délaissement dans nos grands débats de société. Le message qui est le sien, largement repris dans la presse, est alors le suivant : la France – et plus largement l’Europe – accuse un profond retard, certes d’un point de vue technologique, mais essentiellement dans la prise de conscience du tsunami à venir de la part de nos élites. « Dans un siècle, on a Matrix », alerte-t-il le Sénat lors d’une audition publique le 19 janvier 2017.

Déjà déplore-t-il le « bio-conservatisme » de la société française et exhorte-t-il à entrer dans la course au plus vite. Aux Etats-Unis, Elon Musk, fondateur d’OpenAI, tient un raisonnement d’un alarmisme similaire, duquel il tire des conclusions radicales : la puissance cognitive de l’intelligence artificielle va bientôt dépasser celle de l’Homme.

Autant d’appels à un accompagnement d’une hybridation rapide de l’Homme – jusqu’à envisager une greffe cérébrale de composants électroniques – pour lui permettre de développer ses facultés psychiques et motrices.

Le raisonnement, fataliste, prévoit qu’il nous sera impossible d’échapper à cette révolution ; le scénario catastrophe, selon celui-ci, serait pour la France de se retrouver déclassée si elle n’accepte pas de prendre part pleinement à cette escalade technologique, quitte à consentir à des sacrifices éthiques sur l’autel du moindre mal. Pourtant, réduire la problématique à la seule fracture entre le transhumanisme et le bio-conservatisme restreint, considérablement, le champ des possibles dans un esprit d’affrontement dogmatique et a fortiori de défaitisme.

En sus du manque parfois de connaissances scientifiques sur le sujet, une autre raison semble expliquer l’absence du transhumanisme dans l’essentiel des discours politiques : l’indifférence. La montée en puissance d’idéologies technophiles serait un non-évènement. En effet, le développement technique est constitutif de l’hominisation, et son accélération dans le cadre du « progrès » n’est en rien une nouveauté. Plus encore, elle serait même souhaitable selon les chantres des technologies NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), dont les prises de position irriguent une logique d’acceptation tacite et, de facto, de participation à la construction du monde post-humain qui se profile à l’horizon.

Toute l’efficacité de l’idéologie transhumaniste repose sur ce double phénomène de résignation et de soumission à la croyance selon laquelle l’humanité n’échappera pas à sa technicisation. Cette domination idéologique s’appuie sur des axiomes culturels et scientifiques très largement acceptés, y compris dans les milieux décisionnels. Or, comme tout système de pensée efficace, le transhumanisme réactualise les présupposés culturels qui permettent son émergence, et par là-même les rend invisibles jusqu’à ce qu’ils soient progressivement acceptés par tous comme des évidences incontestables, selon le mécanisme du biais cognitif – autrement appelé angle mort de polarisation par Emily Pronin et Matthew B. Kugler.

Il ne s’agit pas de refuser le progrès technique dans une ultime convulsion réactionnaire. Il convient, au contraire, d’imaginer une troisième voie qui fasse des technologies NBIC un moyen au service du bien-être humain, et non une fin au service d’une idéologie de dépassement de la nature humaine. Il ne s’agit pas de choisir entre les multiples utopies et dystopies promises par les techno-prophètes en guise d’avenir, mais de prendre suffisamment de recul sur nos conditionnements présents pour éviter de mutiler notre humanité en pensant « l’augmenter ».

Transhumanisme : l’homme dans la tourmente

Le Transhumanisme

Les plus illustres scientifiques croyaient en une entité supérieure, une intelligence qui dictait les phénomènes découverts. Plus ils entraient dans cet univers que seul un esprit pourvu de questionnements pouvait sonder, plus ils se confortaient dans une foi. Ils étaient fascinés par ce qu’ils observaient et il n’y avait rien de plus fort que la croyance en un Dieu créateur pour soulager la fièvre que provoquaient ces découvertes. Éclairés par cette cause première de toutes choses, ils ne cessaient de s’émerveiller de ce que la nature soit intelligible à l’homme. Nicolas Copernic, Johannes Kepler, Galilée, William Harvey, Robert Boyle, John Ray, Isaac Newton, Louis Pasteur, William Thomson Kelvin et Albert Einstein nous ont apporté la vision actuelle de notre environnement et pourtant, tous croyaient en Dieu.

Au début du XXème siècle, la sécularisation (1) apparaît sous la pression d’une forte expansion scientifique – la religion s’efface en emportant avec elle l’humilité qu’elle conférait à ceux qui découvraient. Des scientifiques comme Haldane amorcent des idées où l’homme pourra contrôler son évolution en réalisant des mutations génétiques grâce à la fécondation in vitro – nous goûtons à l’ère industrielle qui nous propulsera jusqu’à aujourd’hui. En 1932, Aldous Huxley entr’ouvre une porte au grand public sur des idées dystopiques d’une société anesthésiée par le progrès scientifique avec l’apparition de son célèbre ouvrage : Le meilleur des mondes. Fin des années 60, de nouveaux mouvements religieux (NMR) comme l’astrologie, voyance, réincarnation, télépathie, expérience de mort imminente, pratiques spirites, groupes syncrétiques d’origine orientale (néo-bouddhisme, néo-hindouisme), New Age, etc. voient le jour.

Est-ce un hasard si c’est à cette même époque que Julian Huxley (biologiste et frère d’Aldous Huxley) nous a fait découvrir le mot transhumanisme ? Cette philosophie avait son autoroute toute tracée pour venir s’implanter dans notre quotidien. Nous pouvons penser qu’avec la perte d’humilité, scellée par la religion dans le cœur des plus curieux de l’époque, l’homme s’est découvert créateur. Il est convaincu de sa singularité et se crée une foi – celle de lui-même. Les outils qu’il façonne à l’aide des sciences vont tordre l’espace-temps, bouleverser son habitat et propulser sa propre condition vers un éclatement qu’il ne contrôlera plus.

Cet emballement est à l’image du monde qu’il a fait naître – un monde des finances qui étouffe la condition humaine où l’essentiel est oublié : être libre. Cette folle envie inconsidérée de tout maîtriser nous emprisonne dans un individualisme – charriant notre égo nous abîmons notre condition humaine.

Cependant, le transhumanisme des années 70, individualiste et libertarien, a évolué pour devenir aujourd’hui sensible aux aspects sociaux, sanitaires et environnementaux (2) – technoprogressisme ou transhumanisme démocratique. Ce mouvement transhumaniste même sous une forme modérée qu’une partie du milieu médical favorise, va nous conduire sur le chemin du libre échange du corps et de l’esprit : le posthumain.

Aujourd’hui

Nous sommes familiers aux idées d’une augmentation des performances et ces derniers temps le mot transhumanisme ne nous est plus étranger. Une société qui reconnaît le premier – le meilleur – mais jamais le deuxième, une société qui nous rend angoissés par les frustrations du perdant, génère une fuite du réel vers un monde artificiel que nous pouvons maîtriser en étant le meilleur.

Cette frénésie, qui soulage la souffrance de ne pas pouvoir exister suffisamment dans le monde réel, nous ôte le lien social – nous nous enfonçons dans un artefact de la vie à coup de réseaux sociaux, jeux vidéos, écrans simulant la réalité, achats en ligne, télétravail, etc. Nos politiques nous tournant le dos, ce sont les GAFA qui se présentent à nous – devenus hétéronomes (3) à leurs technologies, nous fabriquons avec ces outils notre bonheur artificiel.

Aujourd’hui, penser co-évoluer avec ces techniques ne nous paraît pas extraordinaire et pour nous en convaincre, considérons la liste ci-dessous :

Prolongation de la vie,
Amélioration physique,
Amélioration cognitive,
Biométrie,
Amélioration émotionnelle,
Téléchargement de l’esprit,
Ingénierie génétique, biologie de synthèse,
Création de tissus,
Nanotechnologies, augmentations, implants, puces,
Intelligence artificielle,
Robotique,
Exploration de l’espace,
Réalité virtuelle, augmentée, mixte,
Informatique Quantique,
Nourriture synthétique – légumes modifiés,
Blockchain,
Clonage.

Êtes-vous catastrophés ?

Prenons de la hauteur et évaluons le temps qu’il nous a fallu pour passer de ces idées folles à leurs concrétisations sur l’échelle de l’humanité. Je vous invite pour cela à faire un focus sur une période de la vie d’un homme ; nous y sommes presque !

Continuons à zoomer et vous voilà en 2008, au moment de souffler vos 51 ans (si vous êtes né (e) en 1957) – c’est ce temps-là qu’il a fallu pour arriver à cloner des embryons humains à partir de cellules de peau (4). Cet exemple, représentatif de la rapide évolution de ces idées transhumanistes, nous semblait incontestablement faire partie d’une fiction cauchemardesque : nous sommes face au clonage reproductif où l’égoïsme est sublimé.

Maintenant, imaginez la même évolution sans les « lock-in » (5) de l’époque : bienvenue chez les GAFA (6). Car, au moment même où nous philosophons, Facebook et son PDG Mark Zuckerberg viennent d’annoncer lors de leur conférence annuelle les différents projets en développement et notamment : une interface cerveau-machine (7). Comprenez que nous sommes en plein cœur de cette course technologique qui permettra d’augmenter l’homme et de diffuser encore un peu plus les idées transhumanistes dans notre vie quotidienne – Ray Kurzweil et la Singularity University (8), Facebook et le B8 (9) en sont les plus représentatifs.

Hier, le transhumanisme comme pensée idéologique sur l’amélioration de l’homme devient aujourd’hui un courant politique, économique et financier. Et il n’est pas seulement à craindre pour l’humanité mais aussi pour notre environnement : l’ensemble commence déjà à vaciller. Car même si les plus climato-sceptiques ont l’argument lourd pour déresponsabiliser l’activité humaine sur les bouleversements environnementaux, on observe une accélération des catastrophes (tsunamis, ouragans, canicules, séismes, Ebola, etc.) (10).

Dans tous les cas, il y aura un besoin phénoménal en énergie que nous ne parviendrons pas à obtenir sans aggraver la situation.

Nous sommes dans une mauvaise dynamique ; tout du moins nos élites : « l’hyperglobalisation a donc transformé l’économie mondiale en un système géant hautement complexe qui connecte et décuple les risques propres à chacun des secteurs critiques […]».(11)

L’environnement, l’énergie et l’humain sont au bord d’un predicament (12).

Demain

Interconnecté, élaboré sur le même modèle et charriant notre anthropodicée (13), l’homme se dirige vers une bouffissure artificielle – un monde structuré par des algorythmes.

Le monde dans lequel nous vivons s’est construit depuis le début du XXème siècle (ère industrielle) sous une nouvelle forme : la mondialisation. Loin des tentatives d’unification de Charles Quint et décriée par les altermondialistes, elle a su s’imposer comme modèle économique. Ce phénomène a eu un impact multiple : culturel, politique, géographique et sociologique.

« La mondialisation est inéluctable et irréversible. Nous vivons déjà dans un monde d’interconnexion et d’interdépendance à l’échelle de la planète. Tout ce qui peut se passer quelque part affecte la vie et l’avenir des gens partout ailleurs. Lorsque les mesures à adopter ont évolué dans un endroit donné, il faut prendre en compte les réactions dans le reste du monde. Aucun territoire souverain, si vaste, si peuplé, si riche soit-il, ne peut protéger à lui seul ses conditions de vie, sa sécurité, sa prospérité à long terme, son modèle social ou l’existence de ses habitants. Notre dépendance mutuelle s’exerce à l’échelle mondiale […] » (14).

Comprenons que nous sommes de plus en plus cantonnés au périmètre délimité par de puissantes holdings. La finance vient d’actionner le levier idéologique du transhumanisme pour investir la révolution industrielle (15) qui a déjà commencé. Seulement, si la spéculation est trop forte, le sort de l’humain risque de voler en éclat.

Demain, notre pensée sera déposée dans une clé USB (16), uploadable, nous pourrons ainsi changer d’enveloppe ou encore diffuser notre pensée dans la toile interconnectée qu’on nous aura tissée.

Ne vous méprenez pas, les GAFA mettent énormément d’argent et d’énergie pour y parvenir : neurone formel, perceptron, etc. sont des sujets exploités. (17)

Cependant, il nous faudra dépasser ce qui fait de nous des humains pour accepter ce monde artificiel : la critique et le désir d’être libre.

L’homme dans la tourmente

Qu’est-ce que l’homme, au sens intergenre ? Pour répondre à cette question, il faut avoir le cœur sensible au mouvement humaniste. Nous nous définissons « homme » par notre humanité et c’est cela même qui nous fait nous interroger sur les risques de cette transhumance. Pierre angulaire des mouvements traitant d’éthique, la question de savoir si nous allons perdre notre humanité est au centre de la tourmente.

L’humanité désigne une vie qui conscientise sa condition d’être ; libre et critique – l’homme en représente toutes les caractéristiques. Ce modèle ne sépare pas le corps de l’esprit comme l’envisage le transhumanisme. « L’”Homme” n’est pas une “nature” ou une “essence”. Il est la cristallisation généalogique provisoire et instable d’une forme de vie en évolution (…) » (18).

Le gnosticisme (19) considère le corps et la vie terrestre comme une prison dont l’homme doit se libérer pour être sauvé. C’est de ce postulat ésotérique que le mouvement transhumaniste base ses idées les plus dangereuses.

Si nous reprenons l’exemple de la reproduction de la conscience, actuellement, avec la duplication des neurones formels sous des modèles mathématiques complexes, il n’est pas possible de créer une conscience sans considérer dans son ensemble le cerveau (la matière) et la pensée – des interactions entre les deux sont observées. Pour les chercheurs les plus vigilants, il est possible de créer une structure qualitative du vécu mais sans obtenir une conscience (20).

Malheureusement, c’est avec des artefacts comme décrits précédemment que le transhumanisme veut construire un futur artificiel.

Ne sous-estimons pas ce mouvement transhumaniste qui par une idéologie scientiste et futurologiste opère une dissociation de la pensée et du cerveau : il est en passe de brouiller la frontière entre le réel et l’artificiel.

Cependant, il ne tient qu’à nous de nous informer, nous instruire et d’échanger sur le phénomène posthumain car en définitive nous sommes déjà dans la transhumance.

Nous ne devons pas non plus avoir une vision chaotique de notre futur – nous observons une recrudescence de mobilisations sur l’éthique liée à l’impact des nouvelles technologies sur l’humain.

Le fait que des espaces de dialogue – comme celui que vous êtes en train de lire – existent, est un exemple d’espoir. Alors, si notre cœur nous insuffle, encore, le sens critique et le goût de la liberté – interrogeons-nous et agissons.

Nicolas Bernard
Diplômé de l’École des applications militaires de l’énergie atomique (EAMEA). Après une longue carrière dans les forces sous-marines de la Marine Nationale en tant qu’atomicien, Nicolas travaille comme chargé d’affaires en industrialisation militaire pour le groupe DCNS. Il nous propose des articles d’opinions sur des questions importantes en matière de transhumanisme, post humanisme et d’intelligence artificielle.

Notes :

1) Sciences Humaines : Les métamorphoses des croyances religieuses
2) IEET
3) Revue La Recherche n° 417, mars 2008
4) Hétéronomie
5) lock-in
6 ) GAFA
7 ) Facebook travaille sur une interface cérébrale qui vous permettra de « communiquer uniquement avec votre esprit »
8) Singularity university
9 ) Facebook – B8
10) Catastrophes naturelles : Bilan statistique des catastrophes naturelles survenues dans le Monde entre 2001-2015
11) Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, coll. anthropocène ed. Seuil,
12) Predicament Revue Acropolis: L’effondrement de notre civilisation industrielle
13) Anthropodicée
14) Zygmunt Bauman
15) Rapport Mady Delvaux – La révolution industrielle
16) Téléchargement de l’esprit
17) Réseaux de neurones artificiels
18) Jean-Marie Schaeffer, La Fin de l’exception humaine, Paris, Gallimard, 2007. Cité in Pour une histoire naturelle de l’homme [archive], compte-rendu de lecture sur La Vie des idées.
19) Gnosticisme : Les thèses gnostiques.
20) Christophe Habas, conférence publique – Nantes : Le Transhumanisme avec Le Grand orient de France.

Interview de Gabriel Dorthe sur le combat technoprogressiste

Pourquoi le transhumanisme s’est transformé en un combat technoprogressiste pour l’égalité ?

Les technologues qui cherchent à prendre la relève de la politique française veulent vous rassurer que les progrès peuvent être distribués uniformément.

Si les transhumanistes ont leur manière, la technologie, lentement, mais sûrement, efface les frontières physiques et métaphoriques. Le mouvement, qui espère mettre à niveau l’humanité à l’aide des technologies émergentes, vaincre la mort et la maladie, est utopique à sa base — une douce insurrection contre les structures sociales traditionnelles, conçues pour soutenir les humains traditionnellement limités avec des durées de vie humaines classiques. Mais à la différence des constitutionnalistes, des communistes ou des fascistes, les transhumanistes — représentés en Amérique par le candidat à la présidentielle Zoltan Istvan et à l’étranger par l’italien Riccardo Campa (IEEE Fellow) — s’entendent vraiment bien. Au lieu de partager un ensemble de prescriptions politiques très spécifiques, ils partagent une idée fondamentale : nous pouvons construire un monde meilleur.

Si vous demandez au philosophe Gabriel Dorthe, un chercheur intégré au sein de l’Association Française Transhumaniste, il vous dira que le consensus règne parce que les buts transhumanistes et les obstacles ne sont pas limités par la géographie. La prolongation de la vie humaine, l’amélioration de la condition humaine grâce à la technologie et la lutte contre les Luddites sont des questions mondiales, et non régionales. Bien que la décomposition de l’actuel système politique global ne soit pas un objectif déclaré du mouvement, c’est un effet secondaire quasi-inévitable en raison de ce que la technologie a déjà fait pour le temps et l’espace, créant la possibilité pour les sociétés d’exister indépendamment de l’emplacement géographique. Se diriger plus loin dans cette direction et l’idée à savoir « La Russie » devient ridicule.

Mais cela ne va pas se produire demain et il peut même ne pas arriver avant que le transhumanisme commence à voler en éclats. Dorthe a parlé à Inverse à propos de l’aube du ” technoprogressisme”, pourquoi le “T-Word” (monde “transhumaniste”, le mot redouté “T”) fait peur [comme un « épouvantail »] et les problèmes inévitables avec les catholiques.

Quelles sont les différences entre le transhumanisme américain et français ?

Historiquement, le mouvement transhumaniste a été fondé sur la côte Ouest des États-Unis, à la Silicon Valley et un peu sur la côte Est. Pour les militants européens, c’est très important d’importer et de traduire le transhumanisme dans le contexte politique européen et de parler davantage des inégalités sociales et des investissements publics dans la recherche et du développement. Pendant au moins deux ou trois années, la couleur la plus importante du transhumanisme en Europe est le technoprogressisme. Le principal théoricien sur cette manière de promouvoir le transhumanisme est en fait James Hughes, un Américain.

Le Transhumanisme européen est-il conforme aux points de vue américains ?

[La déclaration transhumaniste de 1998] est le programme du mouvement transhumaniste dans le monde entier. Chaque fois qu’un nouveau mouvement commence, il se réfère à cette déclaration. Il s’agit, évidemment, d’une sorte de vague à bien des égards, mais il est dit, explicitement, que le transhumanisme est un hall d’accueil et doit essayer d’influencer les décideurs et les entrepreneurs — tous ceux qui peuvent font qu’ils y sont intéressés. La plupart du temps, les militants transhumanistes ne sont pas scientifiques, ingénieurs ou entrepreneurs. Certaines de ces personnes peuvent être intéressées par le transhumanisme. Ils peuvent parfois leur donner un peu d’argent. Mais ils ne sont pas spécifiquement transhumanistes.

Les technoprogressistes sont devenus beaucoup plus importants au cours des dernières années. Ils ont décidé d’écrire une nouvelle déclaration transhumaniste : la nouvelle déclaration technoprogressiste.

Quelle est la grande différence entre l’ancienne déclaration et la nouvelle déclaration technoprogressiste ?

La première différence est que [les technoprogressistes] demandent explicitement la délibération publique et une meilleure implication des décideurs et politiciens et le financement public. Mais j’ai tendance à croire que ce discours a besoin d’un ennemi — quelqu’un ou quelque chose pour contrer. Cet ennemi… c’est difficile de dire s’il existe. Cet ennemi est le transhumanisme libertarien[1]. Ils se réfèrent constamment à lui, en disant : « nous ne sommes pas comme ça ». Nous nous soucions des inégalités et du transhumanisme pour tout le monde. Une meilleure santé, une longévité accrue, des choses comme ça. Nous sommes contre les brevets, par exemple, sur les plantes ; nous sommes pour l’innovation open source. Les transhumanistes qui ne préconisent pas cela, sont très rares.

Toutes ces idées sont unanimes sur le fait — ou la croyance — que quelque chose de très dérangeant ou perturbateur arrive dans la technologie. D’où ça vient, nous ne savons pas exactement.

Les idées du mouvement technoprogressiste sont plus susceptibles d’être adoptées par les Français que le public et les décideurs américains ?

Autant que je sache, non, parce que je suis intégré dans l’Association Française Transhumaniste, et je vois tous les jours combien il est difficile pour eux d’être accepté.

Quelles sont les idées de la culture française qui semble résister ?

Le vrai nom [du groupe ici] est l’Association Française Transhumaniste Technoprog. Donc, technoprogressiste. Ils jouent les deux faces du mouvement. Ils ont du mal à convaincre le public ou les politiciens ou les médias qu’ils sont de bons transhumanistes parce qu’ils sont technoprogressistes. Mais en même temps, ils ont besoin de garder le “T-Word”, comme ils disent. Et les gens sont très réactifs à cela.

Quelles idées transhumanistes ont été acceptées par les responsables politiques Français ?

Certains hommes politiques en France parlent sur l’augmentation de la longévité, mais ils ne  se référent jamais au transhumanisme. Quand le peuple approuve les idées, ils disent toujours : « je ne suis pas un transhumaniste, mais ». Le transhumanisme est quelque chose de très dangereux, mais la technologie va changer radicalement et peut-être améliorer ma condition ».

Beaucoup de gens disent le même genre de choses [comme les transhumanistes], le même genre de déclarations au sujet de la technologie et de l’humanité. En quelque sorte, c’est comme — quelle est la chose que vous mettez au milieu des champs pour éviter les oiseaux ?

Un épouvantail.

C’est une façon intéressante d’encadrer le paysage.

Comment la pensée religieuse a affecté la façon dont les idées transhumanistes sont reçues dans la politique publique française ?

La pensée catholique quant à l’intégrité du corps est plus implicite en France. Il y a l’idée que vous ne pouvez pas mettre quelques morceaux de technologie dans le corps ; qu’il doit rester unique et pur. Mais la plupart du temps, on ne parle pas en tant qu’une instruction religieuse, mais plus comme, « tout le monde le sait. » Je pense qu’aux États-Unis, c’est plus ouvert. Si vous voulez faire quelque chose, il suffit de le faire et nous pouvons parler ou non, si nous ne sommes pas d’accord. Pour les transhumanistes, c’est beaucoup plus clair si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes soit des Luddites ou des gens religieux irrationnels.

Quelles sont les questions les plus pressantes qu’ils aimeraient voir changer dans les 10 ou 20 prochaines années ?

La question la plus importante est la longévité, qui pourrait se traduire par davantage d’investissements publics dans la recherche et la recherche médicale. La plupart des transhumanistes conviennent que la longévité et l’amortalité ou la prolongation de la vie est très importante. Et en ce qui concerne l’organisation du mouvement, ils ne sont pas très friands pour construire un parti politique. En fait, ils sont formés pour construire un groupe de réflexion, qui est un moyen d’être plus légitime pour tenter d’influencer les politiciens. Si vous êtes étiquetés comme un think tank, cela vous donne un poids important.

Interview du 22 juin de Gabriel Dorthe à propos de l’AFT-Technoprog dans le magazine américain Inverse

Note :

[1] En 1990, un code plus formel et concret pour les transhumanistes libertariens prend la forme des Principes transhumanistes d’Extropie (Transhumanist Principles of Extropy, traduction française), l’extropianisme étant une synthèse du transhumanisme et du néolibéralisme. → Transhumanistes et Extropiens ; → Principes extropiens 3.0.

Conférence CNAM : de l’humain augmenté au transhumain. Que devient l’Homme face à ses technologies ?

S’il est certain que l’Homme, fort de son intelligence et de son habileté, s’est depuis toujours ingénié à façonner le monde pour se rendre, selon la maxime cartésienne, “comme maître et possesseur de la Nature”, les avancées technologiques récentes portent avec elles leur lot d’espoirs, mais aussi d’interrogations nouvelles sur le devenir de l’être humain.

La convergence technologique entre nanotechnologie, biotechnologie, informatique et sciences cognitives (NBIC) alimente un discours idéologique sur une “augmentation” de l’humain qui trouve un écho dans les milieux politique, économique et médiatique, suscitant à la fois fascination et répulsion.

Le transhumanisme, courant de pensée originaire des Etats-Unis, plaide pour une prise en main par l’être humain de sa propre évolution, assisté par des technologies qui lui en donneraient le pouvoir.

Sous des formes diverses, il impose un discours qui interroge les fondements même de la nature de l’Homme et de son avenir, d’autant plus audible que des contre-idéologies peinent à se structurer et à émerger.

Mais que cache réellement cette idéologie ? Il s’agit aujourd’hui de mettre en lumière un certain nombre de fondements philosophiques et éthiques qui la sous-tendent, pour mieux les comprendre mais aussi pour mieux les contrer.

Édouard Kleinpeter est ingénieur de recherche CNRS, responsable de médiation scientifique, à l’Institut des sciences de la communication (CNRS – Université Paris Sorbonne – Université Pierre et Marie Curie). Son travail s’oriente actuellement selon deux thématiques : l’interdisciplinarité et l’augmentation humaine.

Il est animateur scientifique du pôle «Santé connectée et humain augmenté» dirigé par le philosophe Jean-Michel Besnier, professeur à l’université Paris Sorbonne. Ses projets de recherche portent sur l’hybridation entre le corps et la technologie afin, en particulier, de soulever les enjeux éthiques, philosophiques, psychologiques et anthropologiques de la dialectique entre réparation et augmentation.

Il s’intéresse également aux discours et imaginaires véhiculés par le concept d’humain augmenté et l’idéologie transhumaniste. Il a publié plusieurs articles sur la thématique et a notamment dirigé l’ouvrage «L’humain augmenté» (CNRS Éditions, coll. « Les Essentiels d’Hermès », 2013).

Comment notre droit à explorer l’espace repose sur nous en devenant des cyborgs ?

Photo Credit: desconstrutora.com

par B.J. Murphy

Sans le recours à la cybernétique et à l’édition génomique, nous n’aurons aucune chance dans l’espace lointain.

Nous deviendrons des cyborgs, que ce soit par l’intégration cybernétique ou par l’ingénierie génétique — ou les deux !

Ces objectifs sont certes controversés et répondront très certainement à l’opposition par des sections de la population humaine, qui croient que l’humanité est parfaite comme elle est. Et c’est très bien. À chaque individu sera accordé le droit de choisir leur propre destin — que ce soit de rester sur le plan biologique organique ou à dépasser leurs limites biologiques par les avancées scientifiques et technologiques.

Mais sans cette transformation, ces individus ne seront pas en mesure de quitter leur confinement terrestre et d’explorer les profondeurs de l’espace. Pas pour longtemps, en tout cas. Et n’oublions pas que l’existence de la terre elle-même est sur une minuterie, ce que nous ne pouvons pas voir.

Pour ceux qui choisissent de transcender, cependant, eh bien… Comme dit, le vieil adage « le ciel est la limite. » Bien que dans ce cas, pas même le ciel va nous retenir. Lorsqu’il est équipé avec un corps bionique, notre nouveau substrat aura la possibilité d’accueillir aisément les conditions féroces de l’espace. Aucune condition de rayonnement ni microgravité ne va nous détourner de notre mission.

« If man in space, in addition to flying his vehicle, must continuously be checking on things and making adjustments merely in order to keep himself alive, he becomes a slave to the machine. The purpose of the Cyborg, as well as his own homeostatic systems, is to provide an organizational system in which such robot-like problems are taken care of automatically and unconsciously, leaving man free to explore, to create, to think, and to feel ».

Mais où l’édition génétique pourrait entrer en vigueur si notre substrat biologique est remplacé par un tout nouveau corps prothèse ? C’est où il pourrait devenir un peu plus controversé, mais il n’en est pas moins vrai, si notre objectif est de coloniser l’univers […] mais la probabilité de concevoir des enfants dans l’espace n’est autre que la mort rapide et douloureuse dudit enfant.

L’espace lointain pourrait être une condamnation à mort progressive pour nous humains adultes biologiques, mais pour les enfants, cette peine de mort serait beaucoup plus rapide. C’est pourquoi nous devons arriver à réaliser que, sans l’aide des technologies de pointe comme l’édition génomique, notre voyage dans le cosmos sera un peu stérile. Il peut sembler un cliché pour justifier une réclamation fondée sur un argument « pensez aux enfants », mais oui, s’il vous plaît, pensez aux enfants !

Aujourd’hui, nous pourrions être dans chaque direction vocifère sur les implications éthiques d’un avenir d’enfants génétiquement modifiés — dénommé « bébé à la carte » « Designer Babies » — mais avec le génie génétique, nous serions en mesure de modifier génétiquement des embryons humains nouvellement conçus pour tenir compte de la dureté des conditions de l’espace. À partir de là, ils joindront graduellement la population de compétence spatiale des cyborgs, pour explorer et coloniser l’univers.

Nous avons des questions très difficiles — mais très importantes — qui se posent auxquelles il faut répondre et qui nous attendent. Et nous ne devons pas leur permettre de nous mettre dans une impasse, sans quoi la terre pourrait très bien être la seule maison que nous connaissons dans tout l’univers.

Autrement dit : sans le recours à la cybernétique et à la modification génétique, nous n’aurons aucune chance dans l’espace lointain.

We are all tired of being stuck to this cosmical speck, with its monotonous ocean, leaden sky, and single moon that is useless more than half the time, while its size is so microscopic compared with the universe that we can traverse its great circle in four days. Its possibilities are exhausted; and just as Greece became too small for the civilization of the Greeks, and as reproduction is growth beyond the individual, so it seems to me that the future glory of the human race lies in exploring at least the solar system”.
– John Jacob Astor IV, A Journey in Other Worlds: A Romance of the Future, 1894

extrait, source : medium.com/humai-blog