Le transhumanisme : qu’est-ce que c’est ?

Natasha Vita-More a écrit un livre concis et sans fioritures qui explique ce qu’est le transhumanisme.

Les courbes de croissance rapide ont suscité des questions sur la signification de l’être humain et sur ce que nous pourrions devenir, en particulier avec les progrès de l’IA. Qui en tirera profit ? Les robots vont-ils diriger le monde ? La prolongation de la vie ne concerne-t-elle que les riches ? Qu’en est-il de la surpopulation ?

Alors que d’innombrables théories, stratégies et opinions religieuses semblent être, soit inconscients, soit très effrayés par l’avenir; les transhumanistes abordent ce sujet depuis des décennies. Ce livre offre des réponses directes aux idées fausses sur la philosophie et la vision grandissante du transhumanisme.

Nous pourrons choisir les qualités génétiques de nos enfants

Aventures chez les transhumanistes

Cyborgs, techno-utopistes, hackers et tous ceux qui veulent résoudre le modeste problème de la mort

isbn 9782373090376

Le transhumanisme peut sembler aussi bien porteur d’un immense espoir que terrifiant. Voire totalement absurde… Son but étant d'”améliorer” la condition humaine – le corps et l’esprit – jusqu’au stade où maladie, vieillesse et mort appartiendront au passé, le futur que prônent ses adeptes relève pour l’instant de la science-fiction. Mais ils sont de plus en plus nombreux, notamment parmi les dirigeants de la Silicon Valley, à croire que l’homme vaincra la mort et à plancher sur la question. Fasciné par ce mouvement en plein essor, le journaliste et essayiste irlandais Mark O’Connell est parti à leur rencontre.

Au fil de son enquête au long cours, il a fait la connaissance des figures majeures du mouvement et a exploré les lieux où ils élaborent leurs projets : laboratoires ultramodernes, espaces de stockage cryonique, caves dédiées au biohacking… On y croise des tenants du téléchargement de l’esprit, des immortalistes, des programmeurs informatiques redessinant le monde dans leur coin ou encore des développeurs de robots de guerre. Aventures chez les transhumanistes dévoile les facettes glaçantes de cette galaxie en pleine expansion.

Mark O’Connell est un journaliste et essayiste irlandais dont les travaux sur le transhumanisme ont été publiés dans Slate, le New Yorker et le New York Times Magazine. Livre paru en mars 2017 et déjà traduit dans 10 pays (Chine, République Tchèque, Pays-Bas, Allemagne, Italie, Japon, Corée du Sud, Pologne, Russie, Turquie).

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/politique-transhumanisme-james-hughes/le-transhumanisme-democratique-2-0/

« Une plongée unique au cœur du milieu transhumaniste, qui permet de mieux saisir cette foi dans la technologie (parfois) sinistre et (toujours) excessivement arrogante qui irradie de la Silicon Valley. » —The Guardian

« Les lecteurs apprécieront le sens de l’humour et l’écriture nerveuse de O’Connell, partageant ses nombreuses interrogations sur les conséquences éthiques et les dilemmes moraux qu’implique le transhumanisme. » — Booklist

« Le transhumanisme – défini comme “un mouvement prônant ni plus ni moins que l’émancipation totale vis­à­vis de notre condition biologique” – est passé au crible dans cette enquête très fouillée et provocante à souhait. » — Publishers Weekly

« O’Connell présente aux lecteurs une galerie de personnages burlesques voire délirants, parmi lesquels Max More, un philosophe “extropien” diplômé d’Oxford, qui aspire à repousser toujours plus loin les limites du vivant ; ou encore Zoltan Istvan, le candidat transhumaniste à la présidentielle américaine en 2016, qui mena sa campagne en sillonnant les routes à bord d’un bus en forme de cercueil… » — New Statesman

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/les-organismes-transhumanistes/transhumanistes-extropiens/principes-transhumanistes-dextropie/

Extraits

Plus j’approfondissais le sujet, plus je découvrais que le transhumanisme, malgré son apparente radicalité et bizarrerie, exerçait une influence patente sur la culture de la Silicon Valley – et donc, plus largement, sur l’imaginaire des nouvelles technologies. Elle se manifestait par exemple chez de nombreux entrepreneurs tech adhérant à l’idéal d’une extension conséquente de la durée de vie : c’est notamment le cas du cofondateur de PayPal et investisseur précoce de Facebook Peter Thiel, à l’origine de divers projets allant dans ce sens ; ou de Google, qui a ouvert une filiale spécialisée dans les biotechnologies, Calico, laquelle vise à résoudre le problème de la vieillesse.

On perçoit également cette influence dans les avertissements de plus en plus pressants de personnalités comme Elon Musk, Bill Gates ou Stephen Hawking, qui s’inquiètent de voir un jour notre espèce annihilée par une superintelligence artificielle. Sans oublier l’embauche par Google de Ray Kurzweil, le grand gourou de la « singularité technologique », au poste de directeur de l’ingénierie. Je vois aussi l’empreinte du transhumanisme dans des déclarations telles que celle-ci, signée Eric Schmidt, ex-PDG de Google : « Vous disposerez d’un implant qui vous donnera automatiquement une réponse dès que vous vous poserez une question. » Ces hommes – il s’agissait d’hommes pour l’essentiel – parlaient d’un avenir dans lequel les humains ne feraient plus qu’un avec les machines. Quelles que soient leurs divergences, ils évoquaient tous un futur post-humain, dans lequel le techno-capitalisme survivrait à ses propres inventeurs, trouvant de nouvelles formes pour se perpétuer et tenir ses promesses.

[…]

Une partie de la communauté scientifique se montre de plus en plus inquiète à l’idée qu’une intelligence supérieure balaye l’humanité de la surface de la terre. En découvrant que cette vision de notre avenir technologique était partagée par d’autres personnes que moi, ma nature fataliste y a trouvé matière à entretenir son angoisse.

Les journaux s’empressent souvent de relayer ce genre de prophéties sinistres, généralement illustrées par une image apocalyptique tirée de la franchise Terminator – un robot tueur au crâne de titane dévisageant le lecteur de ses yeux rouges et cruels.

Après avoir qualifié l’IA de « plus grand menace existentielle qui pèse sur l’humanité », Elon Musk a ainsi souligné que nous risquions d’« ouvrir la boîte de Pandore » en la laissant se développer de manière exponentielle. (« J’espère que nous ne serons pas l’amorce de cette superintelligence numérique », a-t-il tweeté en août 2014.) Pour sa part, Peter Thiel a déclaré que « les gens passent trop de temps à se soucier du changement climatique et pas assez à se préoccuper de l’IA ». Quant à Stephen Hawking, il a publié une tribune dans The Independent, qui se présentait clairement sous forme d’avertissement : si l’aboutissement d’un tel projet représenterait sans doute « le plus grand événement de toute l’histoire de l’humanité », celui-ci pourrait « tout aussi bien être le dernier, à moins que nous trouvions dès à présent un moyen de réduire les risques au maximum ». Même Bill Gates a publiquement exprimé ses craintes à ce sujet, ajoutant « ne pas comprendre pourquoi certaines personnes ne s’en inquiètent pas ».

Suis-je moi-même inquiet ? Oui et non. Malgré le fait qu’elles entrent en résonance avec ma tendance innée au pessimisme, je ne suis pas vraiment convaincu par ces augures apocalyptiques, en grande partie parce qu’elles me semblent être le pendant des prophéties les plus optimistes sur l’IA – où l’on assisterait à une grande redistribution des rôles, où les humains seraient propulsés au plus haut sommet de la connaissance et la puissance, où ils vivraient pour l’éternité dans la lumière resplendissante de la Singularité. Au fil de ma réflexion, j’ai pourtant vite compris que mon scepticisme était davantage lié à mon tempérament qu’à des arguments logiques. Le fait est que j’ignore à peu près tout des raisons scientifiques (probablement excellentes) qui motivent une telle frayeur. Et même si je n’y crois pas, je reste néanmoins fasciné par cette idée morbide : nous pourrions être sur le point de créer une machine capable de rayer notre espèce de la carte.

[…]

Nate Soares leva une main en direction de son crâne rasé de frais, qui lui conférait de faux airs de moine, et se tapota le front à coups secs afin d’accompagner le geste à la parole : « Encore aujourd’hui, pour faire fonctionner un être humain, il faut obligatoirement passer par cette masse de viande et de neurones. »

Nous discutions des avantages qui pourraient découler de l’avènement d’une superintelligence artificielle. Pour Nate, le principal d’entre eux serait la capacité de faire fonctionner un être humain – à commencer par lui-même – sur un autre support que celui qu’il pointait du doigt.

C’était un homme trapu et calme, aux larges épaules, âgé d’environ 25 ans. Autre détail : il portait un T-shirt orné de l’inscription « Nate le Grand ». Tandis qu’il se rasseyait sur sa chaise de bureau et croisait les jambes, je remarquais aussitôt 1) qu’il avait retiré ses chaussures ; 2) que ses chaussettes étaient dépareillées – l’une bleue unie, l’autre blanche avec des motifs.

La pièce était totalement vide à l’exception des chaises sur lesquelles nous étions assis, d’un tableau blanc et d’un bureau, où étaient posés un ordinateur portable ouvert et une édition papier du livre Superintelligence de Nick Bostrom. Nous nous trouvions dans le bureau de Nate au Machine Intelligence Research Institute (MIRI) de Berkeley. L’aspect dépouillé de la pièce tenait sans doute au fait qu’il venait tout juste de décrocher un nouveau travail ici, celui de directeur exécutif. Il avait quitté l’an passé son poste lucratif d’ingénieur logiciel chez Google, avant de gravir rapidement les échelons au sein du MIRI. Son prédécesseur était Eliezer Yudkowsky – le théoricien de l’IA cité par Bostrom dans son livre –, qui avait fondé l’institut en 2000.

Je savais que Nate nourrissait des projets ambitieux pour le MIRI après avoir lu ses nombreux articles publiés sur le site Less Wrong, où il évoquait l’objectif qu’il s’était depuis longtemps assigné : sauver le monde d’une destruction certaine. Dans l’un de ces textes, il revenait sur son éducation catholique stricte, sa rupture avec la foi à l’adolescence et le déploiement subséquent de son énergie dans « l’optimisation de l’avenir » – bien entendu grâce aux lumières de la raison. Ses arguments rhétoriques me semblaient être une version hypertrophiée du verbiage de la Silicon Valley, où chaque nouveau réseau social ou start-up centrée sur l’économie du partage avait la ferme intention de « changer le monde ».

[…]

D’une manière ou d’une autre, les robots représentent notre avenir. C’est en tout cas ce que m’ont assuré les transhumanistes auxquels j’ai parlé. Qu’il s’agisse de Randal Koene, Natasha Vita-More ou Nate Soares, ils en sont tous persuadés à des degrés divers et variés. Soit que nous devenions nous-mêmes des robots et que nos esprits soient téléchargés dans des machines plus performantes que nos corps de primates. Soit que nous vivions au milieu de machines toujours plus évoluées, au point de leur céder chaque jour des pans toujours plus grands de notre travail et de notre autonomie. Soit qu’ils finissent par nous rendre obsolètes et par remplacer complètement notre espèce.

Tandis que je prenais mon petit-déjeuner en regardant mon fils jouer avec le petit robot que je lui avais rapporté de San Francisco, l’objet vacillant sur la table tel Frankenstein en direction du saladier à fruits, je me demandais quel rôle les véritables robots joueraient dans son avenir. Parmi toutes les carrières professionnelles que je lui avais imaginées, combien existeraient encore dans vingt ans ? Et combien auraient été rattrapées par l’automatisation totale, le rêve ultime du techno-capitalisme entrepreneurial ? Un jour, il m’intercepta dans le couloir après avoir regardé deux ou trois épisodes d’un dessin-animé pour enfants.

« Je-suis-une-machine-qui-marche », dit-il, alors qu’il mimait la démarche saccadée des robots tout en décrivant des cercles autour de mes jambes. Cela semblait une chose étrange à dire. Il est vrai, cependant, que la majeure partie de ses propos relevaient de cette catégorie : l’étrangeté.

J’avais beaucoup réfléchi aux robots sans pour autant en avoir jamais vu pour de vrai. Pas en chair et en os, si je suis dire, pas en action. De sorte que je ne savais pas exactement ce à quoi j’étais en train de réfléchir. Jusqu’à ce j’entende parler du DARPA Robotics Challenge, un événement au cours duquel les ingénieurs en robotique les plus réputés de la planète se réunissaient pour faire concourir leurs robots les uns contre les autres, dans une série d’épreuves conçues pour tester leurs performances dans des environnements hostiles ou dans des situations génératrices de stress pour l’homme. Notant que le New York Times décrivait l’évènement comme « le Woodstock des robots », je décidai sur-le-champ qu’il me fallait y assister.

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Transhumanisme : Adam Savage interviewe Natasha Vita-More

Natasha Vita-More explique ce que le transhumanisme signifie pour les humains ordinaires, comment cela va influencer l’évolution de l’humanité, et à quel point nous sommes proches de télécharger notre cerveau dans des bases de données, assurant notre immortalité.

Immortalité, dernière frontière – ARTE

Aubrey de Grey & Ray Kurzweil la mort sera bientôt conquise

« Réinventer le rêve américain » : Le parti transhumaniste

Publié in Marianne Celka, Matthijs Gardenier, Éric Gondard et Bertrand Vidal (éd.), Utopies, dystopies et uchronies, RUSCA, revue électronique de sciences humaines et sociales, n° 9, 2016/2, p. 16-24.

« Vote for Zoltan if you want to live forever »

Digitaliser le cerveau, télécharger la conscience dans un ordinateur, le cloud computing, naître d’un utérus artificiel, créer des bébés sur mesure, vivre indéfiniment et en bonne santé : science-fiction ? Pas pour Zoltan Istvan, candidat à l’élection présidentielle aux États-Unis.

Zoltan Istvan est transhumaniste, un courant de pensée qui prône l’affranchissement des limites physiques, cognitives et émotionnelles humaines par les technosciences et une prise en main de l’évolution naturelle jugée imparfaite1. En 2014, il a fondé le parti transhumaniste américain. Depuis, il s’est lancé dans la campagne présidentielle. En décembre dernier, après trois mois de voyage à travers les États-Unis à bord du « bus de l’immortalité » (en forme de cercueil), il a déposé symboliquement une Bill of Rights au Capitol, à Washington, revendiquant entre autres, pour les humains mais aussi les intelligences artificielles « sensibles » et les cyborgs, que des recherches soient effectuées afin de favoriser l’extension de la longévité en bonne santé2.

L’objet de ce texte est d’observer un désir d’insuffler, donner du sens, à une perfectivité technoscientifique radicale, un « nulle part3 » en quête de légitimité.

Qui est Zoltan Istvan ?

Zoltan Istvan est né aux États-Unis en 1973 de parents ayant fui la Hongrie et le régime communiste4. Il étudié la philosophie et la religion à Colombia University de New York5. C’est lors d’un cours qu’il découvre la cryonie : c’est une révélation6.

À 21 ans, il embarque sur un bateau avec 500 livres et entreprend un voyage transocéanique de plusieurs années. Devenu reporter, il publie pour The New York Times Syndicate, National Geographic.com, Sunday San Francisco Chronique, etc7. Il sera ensuite recruté par National Geographic Channel. En 1999, il couvre la guerre du Cachemire opposant l’Inde et le Pakistan et réalise Pawns of paradise : inside the brutal Kachmir Conflit, un documentaire qui sera récompensé par plusieurs prix. Athlète de l’extrême, il inaugure une pratique sportive pour le moins originale : la planche sur volcan8.

En 2004, alors qu’il accompagne des « chasseurs de bombes » américains au Vietnam, directement exposé à la mort, il revient avec deux convictions : vivre le plus longtemps possible et pour cela consacrer sa vie à promouvoir le combat contre la mort9.

En 2013, il publie The transhumanist Wager (Le pari transhumaniste), un roman de science-fiction. L’action se situe aux États-Unis dans un futur proche. Alors que des changements technologiques radicaux sont en cours dans l’intelligence artificielle, l’ingénierie génétique, la cryonie, etc., les transhumanistes font l’objet d’attaques de la part de politiciens, de religieux chrétiens, des scientifiques sont assassinés. Dans ce contexte, Jethro Knights, son personnage principal, défend une philosophie radicale qu’il nomme Teleological Egocentric Functionalism, qui consiste à promouvoir l’augmentation et l’immortalité.

Pour Zoltan Istvan, il s’agit d’explorer ce que nous serions prêts à faire pour vivre indéfiniment10. En partie autobiographique : Jethro Knights est étudiant en philosophie, il a traversé les Océans, couvert le conflit du Cachemire, fait de la planche sur les volcans et oeuvre pour le magazine International Geographic. Récusant la posture radicale, violente, de son personnage, Zoltan Istvan évoque la fiction.

Le parti transhumaniste américain

En octobre 2014, il passe à l’action et fonde le parti transhumaniste américain11. Jusqu’alors les éventuels sympathisants, souvent ingénieurs, scientifiques, étaient peu versés dans la politique12. Simultanément il crée, avec l’Anglais Amon Twyman, le Party Transhumanism Global qui vise à favoriser le développement et la coopération entre les différents partis transhumanistes émergeants13.

La naissance de ce parti est une nouvelle étape dans l’histoire du transhumanisme. Si le terme est né sous la plume du biologiste Julian Huxley (frère d’Aldous) en 192714, c’est seulement dans les années 1980 qu’il prend son sens contemporain. Longtemps diffuse, cette constellation s’incarne en 1998 avec le World Transhumanist Association, une organisation créée par les philosophes David Pearce et Nick Boström qui a pour but non seulement de donner corps au transhumanisme, mais aussi du crédit à ses idées afin de générer des recherches académiques15.

L’objectif de Zoltan Istvan est d’unifier politiquement le transhumanisme, lui donner une voix16. Le parti est affilié à un think tank : Zero State/Institute for Social Futurism. L’expression Social Futurism, forgée par Amon Twyman est synonyme de techno-progressisme. Apparenté à la gauche libérale, se présentant comme une alternative aux libertariens, il a pour slogan « positif social change throught technology ». Le Social Futurism, qui associe socialisme et technologie, a pour objectif de faire converger justice sociale et transformation radicale de la société par la technologie17. Dans la nébuleuse transhumaniste, les technoprogressistes tranchent par leur volonté de favoriser des changements devant bénéficier à tous18.

En octobre 2014, Zoltan Istvan s’est ouvertement déclaré candidat à la présidence des États-Unis. À cette fin, il s’est entouré des célébrités anciennes et montantes du transhumanisme. Le « biogérontologue » anglais Aubrey de Grey et la jeune biophysicienne Maria Konovalenko, cofondatrice en Russie du Parti de la longévité, sont ses conseillers anti-âges. Natasha Vita-More, figure mythique du transhumanisme, est sa conseillère transhumanisme, Jose Luis Cordeira, membre de la Singularity University, est son conseiller technique. Gabriel Rothblatt, qui a concouru comme démocrate pour un siège au Congrès en 2014, est son conseiller politique19.

Il évalue ses supporters, regroupant ingénieurs, scientifiques, futuristes et techno-optimistes à 25 00020. Initialement constitué surtout d’hommes blancs, situés académiquement, le mouvement serait en train de se diversifier, avec de jeunes hommes et femmes, d’horizons géographiques, politiques et professionnels divers. Certains seraient LGBT, d’autres handicapées, beaucoup athées21.

L’objectif de la campagne est de toucher ces trois groupes spécifiques : les athées, les LGBT et la communauté handicapée, soit environ 30 millions de personnes aux États-Unis22.

Lucide, il considère ses chances de remporter l’élection proche de 0. Ses ambitions sont toutes autres : faire croître le parti, promouvoir des idées politiques qui unissent les nations dans une vision techno-optimiste, favoriser des désirs illimités23. Avec une population américaine à 75 % chrétienne et alors que 100 % du Congrès est religieux, il estime que son plus grand obstacle est son athéisme24.

En octobre dernier, Amon Twyman apportait une autre limite à l’ambition politique de Zoltan Istvan en réaffirmant la pluralité du transhumanisme. Selon lui, la force du parti réside dans sa diversité. Les idées de Zoltan Istvan, perçues comme libertariennes25 et potentiellement schismatiques, risquent d’affaiblir le transhumanisme. Tout en reconnaissant le bien fondé de son action, Amon Twyman considère qu’un discours centré sur la longévité fait oublier les autres aspects du transhumanisme et se heurte au techno-progressivisme26. Confrontée au réel, l’utopie s’affaiblit.

« Réinventer le rêve américain »

Trois thèmes dominent la campagne : la superintelligence artificielle, le devenir cyborg et le dépassement de la culture mortifère.

Zoltan Istvan défend l’idée que dans 30 ans le président des États-Unis pourrait être une intelligence artificielle27. Considérée comme peu influençable par un lobby, une intelligence artificielle agirait, « de manière altruiste », pour le bien de la société. Mais un dysfonctionnement, une prise de contrôle par une autorité malveillante, un devenir « égocentré » de la machine seraient les faiblesses de cette prospective28. Cette idée fait écho aux préoccupations « académiques » de deux transhumanistes : Eliezer Yudkowsky du Machine Intelligence Research Institute et Nick Boström (Université d’Oxford), directeur de l’Institut for Future of Humanity. Ces derniers sont inquiets des risques anthropiques liés, entre autres, à l’émergence possible d’une superintelligence inamicale29. Zoltan Istvan occulte ce danger en postulant que les transhumanistes n’ont pas pour ambition de laisser les machines agir à leur guise. Proche du discours techno-optimiste libertarien de Ray Kurzweil et Peter Diamandis, dans une vision plutôt adaptative qu’émancipatoire30, la fusion avec la machine, le devenir cyborg, permettra selon lui de réduire le risque31. La faiblesse de l’argumentaire éthico-politique est ici frappante.

Techno-évolutionniste, se positionnant ouvertement au-delà de l’humain, il souhaite améliorer le corps humain par la science et la technologie, faire mieux et plus rapidement que la sélection naturelle. Zoltan Istvan se dit porteur d’une « nouvelle façon de penser », un nouveau territoire pour l’espèce humaine32. Qualifiant d’anti-progrès, d’anti-innovation le moratoire sur l’ingénierie génétique, il souhaite que les recherches se poursuivent dans un cadre éthiquement borné ; l’enjeu : vivre mieux. Il défend l’idée qu’avec cette ingénierie les maladies du cœur, les cancers, les hérédités pathogènes seront éliminées. Dans une approche résolument eugéniste, il serait donné aux parents le choix de leur enfant : couleur des cheveux, taille, genre, aptitudes athlétiques et cognitives. Récusant les critiques, il les estime infondées et fruits de la religion. La crainte de créer une race non-humaine, des êtres monstrueux, est, selon lui, surestimée et habitée par un imaginaire hollywoodien. À cela, il oppose la création d’une population libérée de la maladie. Ici techno-progressiste, il évoque le risque que seuls les riches pourraient se le permettre33. Au-delà du devenir cyborg, c’est la mort qui est visée.

Un des obstacles majeurs à la croissance du transhumanisme résiderait, selon Zoltan Istvan dans la culture mortifère (deathist culture). 85 % de la population mondiale croit à la vie après la mort et au moins 4 milliards d’habitants considèrent le dépassement de celle-ci par la technologie comme un blasphème. Beaucoup de gens souscrivent à une culture qui suit les principes de La Bible : mourir et aller au paradis34. Partant du constat que 150 000 personnes meurent chaque jour, pour la plupart de vieillesse et de maladie, il suggère deux voies « prometteuses » pour réduire cette mortalité : la digitalisation du cerveau et le téléchargement de l’esprit ainsi que l’inversion du processus de vieillissement développé par Aubrey de Grey35. Les millions de dollars investis dans la recherche anti-âge et la longévité grâce notamment par Google et le projet Calico, Human LLC et Insilico, le rendent optimiste. Mieux encore, l’idée de faire une fortune autour de l’immortalité ferait son chemin36. Matérialiste, comme Aubrey de Grey, il perçoit le corps comme une voiture que l’on peut réparer37. Il ne s’agit pas de vivre éternellement mais plutôt de choisir de mourir ou non. C’est une transcendance opératoire, un ici et maintenant, qu’il propose38.

Récemment, Zoltan Istvan a fait scandale en évoquant le contrôle des naissances. Dans la perspective d’une conquête de la mort, il s’interroge : « Devra-t-on encore permettre à n’importe qui d’avoir autant d’enfants qu’il souhaite ? » Il imagine un permis, accordé suite à une série de tests, qui permettrait l’accès à la procréation et la possibilité d’élever des enfants. En seraient exclus les sans domicile fixe, les criminels et les drogués. Mobilisant, tout à tour, l’argument humanitaire – donner une meilleure vie aux enfants –, environmental, démographique, féministe – les enfants qui nuisent à la carrière professionnelle –, il conclut qu’il ne s’agit pas de restreindre la liberté mais de maximiser les ressources pour les enfants présents et à venir39. Ces propos tenus dans la revue libertarienne Wired co.uk, lui ont valu l’ire d’une presse40 qu’il qualifie de « conservatrice ». Il aurait même reçu des menaces de mort41.

Conclusion

Le transhumanisme sort de sa sphère techno-scientifique et philosophique, il s’aventure maintenant sur le terrain politique, éprouve ses forces. Sans surprise, cette irruption dans le réel attise le conflit entre les bioconservateurs et les bioprogressistes. Plus intéressant, cette campagne électorale révèle un obstacle encore largement invisible : la colonisation politique de l’utopie, qui s’incarne dans les tensions entre les libertariens et les technoprogressistes.

Si les résultats de l’élection seront sans surprise pour Zoltan Istvan, le « pari » de faire connaître le transhumanisme à une large audience est d’ores et déjà remporté, quant à l’idée d’unifier les forces potentielles en présence : nous le verrons lors de l’élection.

Cette candidature doit attirer notre attention sur les mutations technologiques radicales en cours, leurs ressorts et motivations. Plus encore, c’est une invitation cruciale à penser les implications politiques et sociales et la nécessité d’anticiper les arbitrages et risques associés.

Notes :

1 MORE M. & VITA-MORE N., The transhumanist reader, Hoboken, John Wiley & Sons, 2013 ; BOSTROM, N., « A history of transhumanist Though », Journal of Evolution & Technology, 14, 1, 2005.
2 ISTVAN Z., « Immortality Bus delivers Transhumanist Bill of Rights to US Capitol », IBT, 21 décembre 2015.
3 RICOEUR P., L’idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 1997, p. 37.
4 LESNES C., « Zoltan Istvan, le candidat de la vie éternelle », Le Monde, 14 septembre 2015.
5 RAJ A., « The transhumanist who would be president », Reform, 6 mars 2014.
6 NUSCHKE M., « Fireside Chat with Zoltan Istvan – Author of ‘The Transhumanist Wager’ », Retirement singularity, 4 mai 2014.
7 Site de Zoltan Istvan.
8 ISTVAN Z., « EXTREME SPORTS / Really Good Pumice, Dude! / Volcano boarding: Russian roulette on a snowboard », Sfgate, 8 décembre, 2002.
9 ISTVAN Z., « Forget Donald Trump. Meet Zoltan Istvan, the only presidential candidate promising eternal life », Vox, 8 septembre 2015.
10 Idem.
12 RAJ A., « The transhumanist who would be president », Op. Cit.
14 HUXLEY J., Religion without revelation, Santa Barbara, Greenwood Press, 1979 (1927).
15 BOSTROM, N., « A history of transhumanist Though », Op. Cit.
16 ISTVAN Z., « An interview with Zoltan Istvan, founder of the transhumanist party and 2016 U.S. presidential candidate », Litost Publishing Collective, 23 novembre 2014.
17 Institute for social futurism, Op. Cit.
18 TREDER M., « Technoprogressives and transhumanists : What’s the difference ? », IEET, 25 juin 2009.
19 ISTVAN Z., « Why I’m running for president as the transhumanist candidat », GIZMODO, 5 juillet 2015.
20 Idem.
21 ISTVAN Z., « A new generation of transhumanists is emerging », Huffpost, 3 octobre 2014.
22 ISTVAN Z., « Why I’m running for president as the transhumanist candidat », Op. Cit.
23 Idem.
24 Idem.
25 BENEDIKTER R et al., « Zoltan Istvan’s ‘Teleological Egocentric Functionalism’: A approach to viable politics ? », Op. Cit.
26 TWYMAN A., « Zoltan Istvan does not speak for the Transhumanist Party », Transhumanity.net, 12 octobre 2015.
27 HENDRICKON J., « Can this man and his massive robot network save America », Esquire predicts, 19 mai 2005.
28 Idem.
29 Cf. Superintelligence, Paths, Dangers, Strategies de Nick Bostrom (oup, 2014).
30 DEVELEC LE N., « De l’humanisme au post-humanisme : mutations de la perfectibilité humaine », Revue MAUSS, 21 décembre 2008.
31 ISTVAN Z., « The morality of artificial intelligence and the three laws of transhumanism », Huffpost, 2 février 2014.
32 ISTVAN Z., « The culture of transhumanism is about self-improvement », Huffpost, 4 septembre 2015.
33 ISTVAN Z., « Transhumanist party scientists frown on talk of engineering moratorium », Huffpost, 5 avril 2015.
34 ISTVAN Z., « Why I’m running for president as the transhumanist candidat », Op. Cit.
35 ISTVAN Z., « Transhumanism is booming and big business is noticing », Huffpost, 17 juillet 2015.
36 Idem.
37 GREY A. de avec RAE M., Ending Aging. The Rejuvenation Breakthrought That could Reverse Human Aging in Our Lifetime, NY, St Martin Griffin, 2007, p. 326.
38 ISTVAN Z., « Can transhumanism overcome a widespread deathist Culture ? », Huffpost, 26 mai 2015.
39 ISTVAN Z., « It’s time to consider restricting human breeding », Wired. co.uk, 14 août 2014.
40 McCLAREY D., « Hitler : “Born Before this time” », The American Catholic, 21 août 2014 ; SMITH WESLEY J., « Tranhumanism’s Eugenics Authoritarianism », Evolution. News.net, 15 août 2014.
41 ISTVAN Z., « Death, threats, freedom, Transhumanism, and the future », Huffpost, 25 août 2014.

Conférence CNAM : de l’humain augmenté au transhumain. Que devient l’Homme face à ses technologies ?

S’il est certain que l’Homme, fort de son intelligence et de son habileté, s’est depuis toujours ingénié à façonner le monde pour se rendre, selon la maxime cartésienne, “comme maître et possesseur de la Nature”, les avancées technologiques récentes portent avec elles leur lot d’espoirs, mais aussi d’interrogations nouvelles sur le devenir de l’être humain.

La convergence technologique entre nanotechnologie, biotechnologie, informatique et sciences cognitives (NBIC) alimente un discours idéologique sur une “augmentation” de l’humain qui trouve un écho dans les milieux politique, économique et médiatique, suscitant à la fois fascination et répulsion.

Le transhumanisme, courant de pensée originaire des Etats-Unis, plaide pour une prise en main par l’être humain de sa propre évolution, assisté par des technologies qui lui en donneraient le pouvoir.

Sous des formes diverses, il impose un discours qui interroge les fondements même de la nature de l’Homme et de son avenir, d’autant plus audible que des contre-idéologies peinent à se structurer et à émerger.

Mais que cache réellement cette idéologie ? Il s’agit aujourd’hui de mettre en lumière un certain nombre de fondements philosophiques et éthiques qui la sous-tendent, pour mieux les comprendre mais aussi pour mieux les contrer.

Édouard Kleinpeter est ingénieur de recherche CNRS, responsable de médiation scientifique, à l’Institut des sciences de la communication (CNRS – Université Paris Sorbonne – Université Pierre et Marie Curie). Son travail s’oriente actuellement selon deux thématiques : l’interdisciplinarité et l’augmentation humaine.

Il est animateur scientifique du pôle «Santé connectée et humain augmenté» dirigé par le philosophe Jean-Michel Besnier, professeur à l’université Paris Sorbonne. Ses projets de recherche portent sur l’hybridation entre le corps et la technologie afin, en particulier, de soulever les enjeux éthiques, philosophiques, psychologiques et anthropologiques de la dialectique entre réparation et augmentation.

Il s’intéresse également aux discours et imaginaires véhiculés par le concept d’humain augmenté et l’idéologie transhumaniste. Il a publié plusieurs articles sur la thématique et a notamment dirigé l’ouvrage «L’humain augmenté» (CNRS Éditions, coll. « Les Essentiels d’Hermès », 2013).

Immortalité, dernière frontière – ARTE

Aux antipodes de la science-fiction, chercheurs et entrepreneurs veulent défier l’inéluctabilité de la mort. Un état des lieux passionnant de la quête de l’immortalité.

Avec les progrès de la médecine, le vieux rêve de l’immortalité vit une nouvelle jeunesse. Les avancées combinées de la biologie et du numérique pourraient-elles nous permettre d’en finir avec la mort ? À travers le monde, des scientifiques et des entrepreneurs se penchent déjà avec le plus grand sérieux sur la question. La cryogénie se perfectionne, et de nombreux défunts ont confié à des capsules en aluminium leur espoir de défier l’inéluctable. Le clonage, lui aussi, laisse entrevoir cette possibilité. Il suffirait de dupliquer numériquement son cerveau, pour le reproduire, après sa mort, dans un corps “augmenté”. Oui, l’avenir semble bel et bien rimer avec l’immortalité. Mais à quel prix ? Comment nos sociétés, déjà exsangues, pourraient-elles s’accommoder d’une explosion démographique ? Sans parler des multiples questions philosophiques entourant ce phénomène. L’immortalité est-elle d’ailleurs promise à tous ? Aux États-Unis, les villes de seniors, censées prolonger la durée de vie (comme Sun City, interdite aux moins de 65 ans), donnent une indication : seuls les plus fortunés y sont admis

Qui sont ces transhumanistes, persuadés que le prochain stade d’évolution de l’homme sera la victoire sur la mort ? Des cryogénistes anglais à Dmitry Itskov, milliardaire russe ayant investi sa fortune dans la quête de l’immortalité, en passant par Google qui, flairant le jackpot, a engagé ses meilleurs chercheurs sur le sujet, les réalisatrices font le bilan de ces nouveaux espoirs et de leurs enjeux économiques, sociaux et éthiques. Avec cette question en fil rouge : une vie sans fin vaut-elle la peine d’être vécue ?

Un documentaire de Sylvie Blum (France, 2014, 1h31mn). Diffusion sur ARTE le mardi 12 avril à 22h40

https://rutube.ru/video/7c305c1501d6d6bd6025311839584c59/

 

https://rutube.ru/video/f82ef394be8337a6549a01f2ef980620/

Tracks ARTE – Natasha Vita-More

Natasha Vita-More, transhumaniste, est la femme la plus célèbre, et l’une des rares de ce mouvement qui veut fabriquer l’homme de demain. A 64 ans, elle lève de la fonte tous les jours et possède un corps d’acier qui préfigure celui qu’elle a imaginé : the “primo posthuman“.

Nous pourrons choisir les qualités génétiques de nos enfants

Président des Extropiens, Max More, 41 ans, expose la pensée du mouvement qu’il a initié en 1991. Entre science-fiction, technologies de pointe et rêves de puissance, ce « philosophe-consultant-futuriste » déroule une rhétorique inquiétante.

Pourquoi avez-vous créé l’Institut d’Extropie ?

J’ai créé l’Institut en 1991 pour regrouper les gens qui partageaient nos idées : l’accroissement de la longévité, l’augmentation de l’intelligence, le dépassement des limites de la condition humaine… À l’époque, cela semblait de la science-fiction mais, depuis, les progrès dans ces différents domaines ont été énormes. Pour nous, il s’agit maintenant de réfléchir aux enjeux et aux difficultés qui peuvent apparaître. Au lieu de dire : « Regardez ce qui peut se passer », nous en sommes à : « Quand ces choses vont arriver, comment allons-nous gérer cela ? Comment préparer notre culture à ces changements ? » Nous devons également nous soucier de l’opposition et des craintes que les technologies réveillent chez certains. Il est très simple de donner une image terrifiante du futur. Il est plus difficile d’être créatif et de penser l’avenir de façon positive.

Quelle est cette « entropie » que vous combattez ?

L’entropie prend de nombreuses formes. La principale est, à nos yeux, la mort et le vieillissement. Nous pensons que l’espérance de vie humaine peut être considérablement allongée, comme cela a été réussi en laboratoire pour plusieurs espèces animales. Bientôt, nous pourrons vivre plusieurs siècles. Mais cette idée fait peur aux gens. Pourtant, vivre plus longtemps signifie aussi vivre mieux. La société elle-même pourrait s’en trouver améliorée. Les crimes violents, par exemple, sont surtout commis par les jeunes : on les utilise également pour mener les guerres, parce qu’ils se soucient moins du futur et de la longévité. Des gens plus vieux, mais en bonne santé, trouveraient d’autres moyens de résoudre les différends et il y aurait moins de conflits. Autre exemple : la protection de l’environnement. Si vous vivez plus longtemps, vous serez plus concernés par l’avenir, car ce ne sera plus seulement celui de vos enfants, mais aussi le vôtre. C’est que l’on pourrait appeler l’état « d’ultra-maturité ».

Vous parlez de « transhumanisme » et de « posthumanisme ». Comment les définissez-vous ?

Nous n’atteindrons l’état de posthumanisme que lorsque nous aurons profondément changé la condition humaine et que nous n’appartiendrons plus à la même espèce. En gros, ce qui fait de nous des humains réside dans nos gènes. Si l’on changeait la façon dont ces gènes sont structurés ou la façon dont ils sont programmés, par manipulation génétique ou en rapprochant l’homme et l’ordinateur, on pourrait dire que nous sommes devenus « posthumains ». Nous serions une espèce différente. Le terme de « transhumanisme » désigne plutôt le mouvement vers ce stade, une phase transitoire dont on ne peut pas donner de définition rigide. D’une certaine façon, nous sommes déjà des transhumains. Nous portons des lentilles de contact, des pacemakers, des prothèses pour les hanches… À mesure que nous utilisons ces technologies, non seulement pour corriger des défauts humains, mais aussi pour augmenter nos capacités, notre intelligence, notre mémoire et notre longévité, nous avançons dans les différentes étapes du transhumanisme.

Que voulez-vous exactement améliorer chez l’Homme ?

Il faudrait totalement remodeler le cerveau pour améliorer notre mémoire, par exemple, mais aussi notre capacité de concentration, de création… De même, il faudrait changer certaines réactions humaines « naturelles » comme la peur de l’inconnu, la xénophobie et la réticence face à la nouveauté qui, je pense, ont des origines culturelles. Les changements peuvent être physiques, grâce à l’emploi des nanotechnologies. Par exemple, on pourrait tisser dans les os de notre crâne des molécules de diamant afin de devenir pratiquement indestructibles. Nos cerveaux sont aujourd’hui très vulnérables, alors qu’avec des nanofibres de diamant, un camion vous roulant sur la tête ne serait qu’un inconvénient mineur. Nous pourrions aussi améliorer notre système immunitaire afin qu’il réponde plus vite aux nouvelles maladies. En gros, il s’agit de « dé-buguer » le corps et l’esprit et d’y ajouter de nouvelles fonctionnalités.

Deux scientifiques ont récemment annoncé leur intention de cloner des humains. Quelle est la position des Extropiens ?

Le clonage ne m’intéresse pas particulièrement. Je n’ai pas envie d’avoir un clone de moi-même. Je préfèrerais avoir un enfant génétiquement modifié, auquel j’aurais donné tous les avantages possibles. Je ne suis pas assez orgueilleux pour penser que mes gènes sont les meilleurs.

Selon vous, les bébés génétiquement modifiés sont déjà d’actualité ?

Nous n’en sommes pas si loin. La première chose que nous verrons, et qui est déjà en cours, est la modification génétique pour corriger des défauts et certaines maladies. Dans ce domaine, la science progresse très vite : on connaît déjà les gènes responsables de la schizophrénie, de la dépression, de l’alcoolisme, des maladies cardio-vasculaires, etc. Au-delà de cela, on pourra bientôt faire des choix d’ordre « cosmétique » pour ses enfants. On pourra, par exemple, décider de leur taille. Comme une petite taille est un désavantage dans notre culture, vous pouvez avoir envie d’éviter cela à votre enfant. Mais l’avancée la plus importante sera la possibilité de lui donner une plus grande intelligence, des capacités musicales, artistiques, philosophiques améliorées, une grande stabilité émotionnelle, davantage de force physique. En gros, lui permettre d’être brillant dans tous les domaines afin qu’il puisse choisir lui-même ce qu’il veut devenir. On sait déjà faire des chromosomes artificiels et l’on pourrait imaginer une sorte de cartouche qui serait, par exemple, une 24e paire de chromosomes préfabriqués, que l’on pourrait insérer dans un fœtus en développement. Toute la beauté des chromosomes artificiels, c’est qu’ils permettent de contourner l’une des principales objections contre les manipulations génétiques humaines : il ne serait pas acceptable de modifier un enfant qui va transmettre ses chromosomes à toute sa descendance. Or, les chromosomes artificiels peuvent être activés après la naissance. On pourrait donc attendre que l’enfant atteigne sa majorité et le laisser choisir que ces chromosomes supplémentaires s’expriment ou non.

Votre philosophie est extrêmement élitiste et les « améliorations » dont vous parlez ne seront accessibles qu’à une petite partie de la population…

Aucune nouvelle technologie n’a jamais été accessible à tous. S’il en avait été autrement, on en serait encore à l’âge de pierre. L’automobile est un exemple parmi d’autres. Je souhaite bien sûr que toutes ces technologies soient les plus démocratiques possibles, mais je ne pense pas que l’on puisse les stopper ou les ralentir, simplement parce que tout le monde ne peut y avoir accès. Les gens les plus éduqués auront plus de facilités à s’en emparer, mais elles se répandront de plus en plus vite grâce aux progrès que l’on fait dans le domaine de la communication et grâce à la rapide baisse des prix.

Et que deviendront ceux qui ne souhaiteront pas faire partie des humains « améliorés » ?

Cela ne nous pose bien sûr aucun problème. Personne ne doit être forcé à utiliser quoi que ce soit. Aux États-Unis, nous avons par exemple les Amish, un groupe religieux qui restreint depuis des années l’usage de certaines techniques afin de préserver leur équilibre social. Pour faire un parallèle, il y aura sûrement des « Humanish » qui auront choisi d’être strictement humains, de ne pas avoir recours aux manipulations génétiques, de ne pas augmenter leur intelligence, de ne pas vivre plus longtemps. Ce sera un choix personnel. On peut montrer, expliquer, informer, mais on ne peut forcer personne.

Mais si l’élite se mue en classe « d’humains supérieurs », comment sera-t-il possible de résister à la pression sociale et de refuser de faire de même ?

Il est certain que cette pression existera. Si vous êtes employeur, préfèrerez-vous embaucher une personne très brillante qui a un intellect avancé et contrôle bien ses émotions ou une personne non-améliorée, qui agit de façon irrationnelle et a du mal à se concentrer ? La pression sera la même que celle qui pousse les gens à faire de bonnes études, ce qui est, dans l’ensemble, plutôt sain. En revanche, si vous êtes prêt à renoncer à certaines choses, comme les Amish, vous pourrez vivre autrement. Les gens formeront probablement différentes sociétés, différentes sous-cultures, qui permettront de préserver leur liberté de choix. Enfin, si nous migrons vers d’autres planètes ou des univers de réalité virtuelle, il y aura plus d’opportunités pour les gens de former leur propre communauté.

Concrètement, comment appliquez-vous les principes extropiens dans votre vie de tous les jours ?

Je fais tout ce que je peux pour vivre plus longtemps. Je fais de l’exercice et de la musculation tous les jours. Je suis un régime alimentaire faible en graisses. J’ai également un programme personnalisé que j’ai fait faire sur mesure par la clinique Kronos, dans l’Arizona. Ces médecins mesurent 150 variables physiologiques et vous donnent une idée très précise de l’état de votre corps et de votre âge « fonctionnel ». Ils établissent ensuite un programme personnalisé pour compenser vos manques avec une combinaison de vitamines et autres, que l’on réajuste tous les six mois. Dans l’ensemble, je suis en bonne forme mais je craignais, notamment, les risques de crise cardiaque, car c’est ce dont sont morts mon père et mon frère.

Vous avez également pris des dispositions pour être cryogénisé…

La cryogénisation, c’est plutôt une sorte d’assurance dont j’espère ne jamais avoir besoin. J’ai été le premier à prendre ce genre de dispositions en Europe, en 1986. En gros, le contrat dit que si je suis déclaré mort légalement, alors une société américaine congèle mon corps en abaissant progressivement la température jusqu’à -160° et me vitrifie en remplaçant mon sang par une solution synthétique qui ne cristallise pas dans la glace. Le corps peut ainsi être conservé des siècles, jusqu’à ce que l’on ait trouvé un remède technologique à la maladie dont je serai mort. Je préfère ça que d’être mangé par les asticots…

Alexandre Piquard, Archives du magazine transfert.net 01/08/2001

Qui sont les transhumanistes ?

Revue électronique internationale
http://www.sens-public.org
Thibaut Dubarry, Jérémy Hornung – 2008/03

Résumé : Nous avons ici tenté de décrypter la nature, la structure et les modalités d’actions d’une minorité active contemporaine au sein des pays développés. Les individus qui composent le mouvement transhumaniste reflètent admirablement bien, à des degrés divers et variés, la situation conflictuelle qui est celle de l’espèce humaine en ce début de 3ème millénaire confrontée à l’importance croissante prise par les sciences, les techniques et la technologie dans nos vies quotidiennes. Discutant de l’avenir de l’humanité, les transhumanistes questionnent des problématiques essentielles qui mettent progressivement en valeur une nouvelle identité idéale posthumaine où la technique, mise au service de l’humain, restaure la légitimité sociale et cosmologique de celui-ci. 

L’orée du 21e siècle, datée traditionnellement du début des années 1990 avec l’effondrement du bloc soviétique et la fin de la bipolarité, semble devoir exprimer avec force et clarté un besoin de rupture avec le siècle précédent en exacerbant les concepts d’ouverture et de complexité. Bien que la continuité de l’histoire humaine s’impose naturellement au bon sens, chaque période transitoire porte avec elle son lot d’espoirs avoués et de rêves secrets qui relègue le principe de filiation au second plan au profit d’idéaux de renouveau et de changement.

Les technosciences, nées au plein cœur du 20e siècle, apparaissent ainsi sous une nouvelle lumière, celle issue de la révolution Internet et des nanotechnologies tout particulièrement. Le téléphone, l’ordinateur, ou les transports sont quelques uns des symboles les plus marquants de la mutation de grande ampleur qui désormais façonne la civilisation humaine. Or, d’aucuns, à l’image du futurologue américain Ray Kurzweil, théorisent mathématiquement l’accélération du progrès, avec la promesse, à plus ou moins long terme pour l’humanité tout entière, d’un nouvel âge d’or1.

Il existe en fait tout un courant de pensée contemporain qui partage une Weltanschauung liée à l’avenir de l’humanité. Humains en transitions, humanistes en quête de transcendance, les transhumanistes cherchent à promouvoir l’amélioration de l’homo sapiens sapiens par le biais de la technique. Quelque sulfureuse que puisse paraître cette utopie (?), tant elle évoque inévitablement certaines des pages les plus sombres de notre histoire récente, elle s’est largement développée dans le monde anglo-saxon et rencontre incontestablement sympathies et soutiens à l’échelle internationale, en dépit de sa très faible notoriété en France.

Face à ce qu’il convient d’appeler une nébuleuse – un réseau multiforme, souvent réactualisé, dévitalisé parfois dans certaines sous-branches mais sans cesse élargi et recomposé – nous avons choisi d’adopter une approche empirique de type sociologique qui nous paraît avoir le mérite d’éclairer d’un jour différent les enjeux philosophiques et éthiques soulevés en s’attachant à leurs auteurs et aux individus qui s’en font les relais, évitant de la sorte l’approche classique de la critique frontale des concepts, qui ne seront pas discutés en tant que tels dans les limites de cet article. Posons donc la question : qui sont les transhumanistes ?

L’enjeu est principalement de mieux saisir un mouvement transnational qui se propose de nous guider vers le prochain stade de l’évolution de l’espèce humaine en explorant les virtualités d’un meilleur avenir porté par les avancées des technosciences. Que l’on estime qu’il soit destiné à devenir un courant mainstream de notre civilisation ou que l’on considère au contraire leur existence et leurs agissements comme négligeables, il nous semble que le contexte contemporain qui a vu naître cette mouvance mérite – en quelque sorte rétroactivement – que l’on s’intéresse à l’un de ses acteurs les plus représentatifs.

Les nouvelles méthodes de soins avancés (thérapie génique, clonage, bionique…) ouvrent la porte au concept d’amélioration (« from healing to enhancing »2) introduisant ainsi encore un peu plus de tension entre deux visions pourtant complémentaires de l’humain : l’humanité qui nous a été donnée et l’humanité que nous avons à créer. L’homme devenu œuvre de lui-même, conçu comme outil et non plus perçu selon un schème kantien, est-il encore un Homme ? Interrogation à laquelle nous ne prétendons pas répondre dans ce court article mais qui préfigure une autre question qui sous-tend notre analyse : comment penser l’Humanisme à l’heure de l’hyperscience, du consumérisme individualiste et de l’économie de marché mondialisée ? Comment appréhender le profil de ces « nouveaux » humanistes ?

La première de nos parties aura pour tâche d’analyser un mouvement en gestation. On tentera de le situer géographiquement et d’appréhender sa base sociologique.

Dans un deuxième temps, nous étudierons les stratégies mises en œuvre par ses membres pour assurer la prospérité et la croissance du mouvement.

Nous nous interrogerons enfin sur la capacité des transhumanistes à se métamorphoser en une arme cognitive.

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