Loi Bioéthique Clonage Humain et Chimère

Sont-ils devenus fous ? Avec Alexandra Caude-Henrion

 

La transmutation posthumaniste – Critique du mercantilisme anthropotechnique

Animal politique et corps de chair, la personne humaine va-t-elle être remplacée par le transhumain génétiquement modifié, le cyborg au métacorps augmenté, l’humanoïde branché sur des réseaux d’intelligence artificielle, le mutant hybride à très longue durée ? Sommes-nous à l’aube d’une rupture anthropologique majeure provoquée par l’application mercantile des biotechnologies et des neurosciences sur l’ensemble du vivant ?

Avec l’expansion mondiale des marchés dérégulés de la naissance artificielle (FIV, PMA, GPA), des modifications corporelles profondes (transgenrisme, chirurgies de biodesign), des “objets intelligents” bioconnectés (implants de puces radio-identification) ou des médecines de dépassement de l’humain (dopage, sélection génétique, clonage), la transmutation posthumaine, largement financée par les géants de l’industrie cybernétique, sort des romans de science-fiction pour investir les corporéités singulières mais aussi les corps sociaux et politiques.

Quatorze auteurs issus de différents champs disciplinaires mènent dans cet ouvrage des réflexions critiques sur l’anthropotechnie qui bouleverse le monde de la vie.

Isabelle Barbéris (agrégée de lettres modernes), Michel Bel (philosophe), Jean-François Braunstein (philosophe), Paul Cesbron (gynécologue-obstétricien), Denis Collin (philosophe), Anne-Lise Diet (psychanalyste), Emmanuel Diet (philosophe et psychanalyste), Christian Godin (philosophe), Aude Mirkovic (juriste), Isabelle de Montmollin (philosophe), François Rastier (linguiste), Pierre-André Taguieff (philosophe et politiste), Patrick Tort (philosophe et historien des sciences), Thierry Vincent (psychiatre et psychanalyste).

Nos cerveaux resteront-ils humains ?

ISBN : 978-2-7465-1776-9

Cerveau : les espoirs. Les fantasmes.
La réalité.

Depuis la découverte des possibilités de remodelage du cerveau, chez l’enfant mais aussi chez l’adulte, nombreux sont les chercheurs à s’être penchés sur les fascinants phénomènes de la plasticité cérébrale. Aujourd’hui, à l’heure où abondent les images de cerveau « super ordinateur » et les promesses d’hybridation transhumanistes, les espoirs suscités par cette formidable faculté du cerveau à se réinventer sans cesse se sont transformés en fantasmes.

Qu’est-ce qui est, aujourd’hui, réellement faisable ? Et demain ? Il ne s’agit pas seulement de faire le point, mais aussi de réfléchir à ce qui est souhaitable, afin que l’humain pensant d’aujourd’hui continue à cogiter par lui-même demain…

Neurobiologiste, très impliquée dans la vulgarisation du savoir scientifique, Catherine Vidal est directrice de recherche honoraire à l’Institut Pasteur de Paris et membre du comité d’Ethique de l’Inserm. Ses recherches portent sur les mécanismes fondamentaux du fonctionnement du cerveau en lien avec les maladies neuro-dégénératives. Elle travaille actuellement au sein du comité d’Ethique de l’Inserm et co-dirige le groupe “Genre et Recherches en Santé”. Son intérêt porte sur les enjeux éthiques des neurosciences, le déterminisme en biologie, le cerveau et le sexe.

Le complexe biotechnologique industriel se prépare à définir ce qui est humain

Fabriquer des animaux mi-humains-mi-non-humains, avec leurs caractéristiques, semblait sortir de la mythologie grecque jusqu’à la fin du 20ème siècle. De nouvelles recherches alors sur les “geeps”, des croisements viables de chèvres et de moutons, pleinement développés, ont montré que la construction de telles “chimères” était une possibilité réelle.

Pourtant, l’avertissement de H.G. Wells, publié un siècle auparavant, dans son roman “L’île du Dr Moreau“, selon lequel des expériences scientifiques comme celle-ci pourraient mal tourner, semblait fantastique. Mais cela va bientôt changer. Fin juillet, le biologiste Juan Carlos Izpisúa Belmonte, directeur d’un laboratoire du Salk Institute en Californie, aurait produit des chimères fœtales homme-singe.

Il l’a fait en collaboration avec des chercheurs chinois. Et cet été, le gouvernement japonais a donner le feu vert au scientifique Hiromitsu Nakauchi, chef d’équipe à l’Université de Tokyo et à l’Université de Stanford en Californie, pour mener des expériences similaires dans le but de mener à terme des chimères porcines humaines. Ces nouvelles formes de vie seront bientôt parmi nous.

Le Dr Nakauchi reconnaît que les préoccupations de Wells et d’ultérieurs auteurs tels que Aldous Huxley, auteur de “Brave New World” (1932), qui envisageaient de la même manière d’étalonner technologiquement des degrés d’humanité, ne sont pas exagérées. L’art de placer les cellules humaines aux bons endroits chez les animaux composites est pire qu’imparfait, de même que la plupart des manipulations d’embryons. La biologie du développement n’est tout simplement pas le genre de science qui peut guider un programme d’ingénierie. Les souris et les porcs qui en résulteront auront-ils une conscience humaine ? On ne sait pas comment cela sera déterminé, mais s’ils le font, le Dr Nakauchi nous assure qu’il les détruira et arrêtera les expériences.

Transhumanisme en marche : des biologistes annoncent avoir créé des chimères porc-homme

Les nouvelles procédures de chimères humaines et animales approuvées ne sont que quelques-unes des techniques douteuses sur le plan scientifique et éthique qui sont mises au point et normalisées quotidiennement par des groupes d’experts conseillés par des bioentrepreneurs motivés par des considérations financières.

En 1997, j’ai déposé une demande de brevet pour de telles créatures mi-humaines. Je n’avais pas l’intention de produire une chimère. Mais en tant que biologiste dont les travaux exigent un suivi minutieux de la littérature scientifique pertinente, je savais que des organismes mi-humains pourraient éventuellement être produits et que nous approchions rapidement d’une ère de déconstruction, de reconfiguration et de marchandisation de la biologie humaine. Le public méritait d’être prévenu.

Biotech Juggernaut Hope, Hype, and Hidden Agendas of Entrepreneurial Bioscience (Routledge)

L’annonce de la demande de brevet de chimère en 1998 a été accueillie avec dérision et accusations de mauvaise foi par le commissaire américain aux brevets de l’époque, ainsi que par certains responsables et scientifiques en biotechnologie. La chaire de génétique de la Harvard Medical School, par exemple, a affirmé que “[l]a création de chimères est une entreprise farfelue. Personne n’essaie de le faire pour l’instant, certainement pas avec des êtres humains.” Un peu plus de deux décennies plus tard, cependant, un développement autrefois grotesque a été normalisé et approuvé par les experts.

En fait, il y a eu de nombreux cas au cours des quatre dernières décennies où les parties intéressées ont minimisé le risque individuel et l’impact sociétal potentiel des interventions médicales tout en faisant des promesses exagérées fondées sur la nouveauté alléguée des mêmes méthodes.

Les partisans de l’esprit entrepreneurial font souvent la publicité de remèdes potentiels avec des simplifications excessives qui attribuent un pouvoir indu et une action singulière à des gènes favorisés (souvent brevetés). Du point de vue scientifique, les patients ont été mal qualifiés pour des traitements et des descriptions trompeuses de la nature et des incertitudes entourant les techniques permettant de modifier le potentiel humain.

Le désir compréhensible d’éviter la propagation des maladies mitochondriales en est un exemple flagrant. Il s’agissait de rebaptiser les méthodes de transfert du noyau de l’ovule d’une femme (contenant environ 20 000 gènes) dans un deuxième ovule de femme, ce qui a permis de construire des embryons à partir de cellules de trois personnes. Ce qui était, pour l’essentiel, un type de clonage, a été renommé “remplacement des mitochondries” (impliquant seulement 23 gènes). Cette procédure a été vendue dans ces conditions trompeuses à la population du Royaume-Uni, où elle a été approuvée et est actuellement en cours.

La modification génétique des embryons via CRISPR est le dernier développement traité par les groupes d’experts. Ils seront les arbitres du moment quand surviendra l’inévitable sur le plan technologique. Mais toute considération impartiale de la nature extrême de ce que ces méthodologies peuvent produire devrait nous faire prendre conscience que le public a besoin d’être informé de ce qui se passe et de faire entendre sa voix sur ce qui va certainement changer notre conception de l’identité humaine.

Stuart A. Newman, Ph.D. est professeur de biologie cellulaire et d’anatomie au New York Medical College et co-auteur (avec Tina Stevens) de Biotech Juggernaut : Hope, Hype, and Hidden Agendas of Entrepreneurial Bioscience (Routledge).

CounterPunch

La pensée n’est pas dans le cerveau !

Dans l’expression « intelligence artificielle », le mot « intelligence » n’est qu’une métaphore. Car, si sa capacité calculatoire dépasse celle de l’homme, l’intelligence artificielle est incapable de donner une signification à ses propres calculs. Pour le philosophe et psychanalyste argentin Miguel Benasayag, réduire toute la complexité du vivant à un code informatique est illusoire, tout comme l’idée qu’une machine peut se substituer à l’homme est absurde.

Miguel Benasayag répond aux questions de Régis Meyran

Qu’est-ce qui distingue l’intelligence humaine de l’artificielle ?

L’intelligence vivante n’est pas une machine à calculer. C’est un processus qui articule l’affectivité, la corporéité, l’erreur. Elle suppose la présence du désir et d’une conscience chez l’être humain de sa propre histoire sur le long terme. L’intelligence humaine n’est pas pensable en dehors de tous les autres processus cérébraux et corporels.

Contrairement à l’homme, ou à l’animal, qui pense à l’aide d’un cerveau situé dans un corps, lui-même inscrit dans un environnement, la machine produit des calculs et des prédictions sans être capable de leur donner une signification. La question de savoir si une machine peut se substituer à l’homme, est en réalité absurde. C’est le vivant qui crée du sens, pas le calcul. Nombre de chercheurs en IA sont convaincus que la différence entre intelligence vivante et intelligence artificielle est quantitative, alors qu’elle est qualitative.

Deux ordinateurs du programme Google Brain seraient parvenus à communiquer entre eux dans une « langue » qu’ils auraient eux-mêmes créée et qui serait indéchiffrable pour l’homme… Qu’en pensez-vous ?

Cela n’a tout simplement aucun sens. En réalité, à chaque fois qu’on lance ces deux machines, elles répètent systématiquement la même séquence d’échange d’informations. Et cela n’a rien d’une langue, cela ne communique pas. C’est une mauvaise métaphore, comme celle consistant à dire que la serrure « reconnaît » la clé.

Dans le même ordre d’idées, certaines personnes disent qu’elles sont « amies » avec un robot. Il existe même des applications pour smartphone qui sont supposées vous permettre de « dialoguer » avec un robot. Voyez le film Her, de Spike Jonze (2013) : après une série de questions posées à un homme, qui permettent de cartographier son cerveau, une machine fabrique une voix et des réponses qui déclenchent un sentiment amoureux chez cet homme.

Mais peut-on avoir une relation amoureuse avec un robot ? Non, car l’amour et l’amitié ne se réduisent pas à un ensemble de transmissions neuronales dans le cerveau.

L’amour et l’amitié existent au-delà de l’individu, au-delà même de l’interaction entre deux personnes. Quand je parle, je participe à quelque chose que nous avons en commun, la langue. Il en va de même pour l’amour, l’amitié et la pensée : ce sont des processus symboliques auxquels les humains participent. Personne ne pense en soi. Un cerveau donne son énergie pour participer à la pensée.

À ceux qui croient que la machine peut penser, nous devons répondre : ce serait étonnant qu’une machine pense, puisque même le cerveau ne pense pas !

Selon vous, le fait de réduire le vivant à un code constitue le défaut principal de l’intelligence artificielle.

En effet, certains spécialistes de l’intelligence artificielle sont tellement éblouis par leurs prouesses techniques, un peu comme des petits garçons fascinés par leur jeu de construction, qu’ils perdent la vue d’ensemble. Ils tombent dans le piège du réductionnisme.

Le mathématicien américain et père de la cybernétique Norbert Wiener écrivait en 1950, dans The Human Use of Human Beings (Cybernétique et société), qu’on pourra un jour « télégraphier un homme ». Quatre décennies plus tard, l’idée transhumaniste du mind uploading est élaborée sur le même fantasme, selon lequel le monde réel tout entier peut être réduit à des unités d’information transmissibles d’un hardware à un autre.

L’idée que le vivant peut être modélisé en unités d’information se retrouve aussi chez le biologiste français Pierre-Henri Gouyon, par exemple, avec qui j’ai publié un livre d’entretiens, Fabriquer le vivant ? (2012). Il voit dans l’acide désoxyribonucléique (ADN) le support d’un code qu’on peut déplacer sur d’autres supports. Mais quand on estime que le vivant peut être modélisé en unités d’information, on oublie que la somme d’unités d’information n’est pas la chose vivante, et on ne s’inquiète pas de faire des recherches sur le non-modélisable.

La prise en compte du non-modélisable ne renvoie pas à l’idée de Dieu, ni à l’obscurantisme, quoi qu’en pensent certains. Les principes d’imprédictibilité et d’incertitude sont présents dans toutes les sciences exactes. C’est pourquoi l’aspiration à la connaissance totale des transhumanistes s’inscrit dans un discours technolâtre, parfaitement irrationnel. Si elle connaît un grand succès, c’est qu’elle est capable d’étancher la soif de métaphysique de nos contemporains. Les transhumanistes rêvent d’une vie dans laquelle ils auraient chassé toute incertitude. Or, dans le quotidien, comme dans la recherche, il faut bien se coltiner les incertitudes, l’aléatoire…

L’immortalité humaine pourrait être acquise grâce à l’intelligence artificielle

Selon la théorie transhumaniste, nous serons un jour capables d’atteindre l’immortalité grâce à l’intelligence artificielle.

Dans le bouleversement postmoderne actuel, où la relation entre les choses n’est plus pensée, où le réductionnisme et l’individualisme dominent, la promesse transhumaniste prend la place de la caverne de Platon.

Pour le philosophe grec, la vraie vie n’était pas dans le monde physique, elle était dans les idées. Pour les transhumanistes, vingt-quatre siècles plus tard, la vraie vie n’est pas dans le corps, elle est dans les algorithmes. Le corps n’est pour eux qu’un simulacre : il faut en extraire un ensemble d’informations utiles, et se débarrasser de ses défauts naturels. C’est ainsi qu’ils entendent atteindre l’immortalité.

J’ai eu l’occasion, lors de colloques scientifiques, de rencontrer plusieurs membres de l’Université de la Singularité [à orientation transhumaniste] qui portaient un médaillon autour du cou, pour signifier qu’en cas de décès, leur tête sera cryogénisée.

J’y vois l’émergence d’une nouvelle forme de conservatisme, alors même que c’est moi qui passe pour un bioconservateur, car je m’oppose à la philosophie transhumaniste. Mais lorsque mes adversaires me traitent de réactionnaire, ils utilisent le même type d’arguments que les hommes politiques qui prétendent moderniser ou réformer, pendant qu’ils détruisent les droits sociaux d’un pays et qu’ils taxent de conservateurs ceux qui veulent conserver leurs droits !

L’hybridation entre l’homme et la machine est déjà une réalité. C’est aussi un idéal transhumaniste.

Tout reste à faire pour comprendre le vivant et l’hybridation, car le monde de la technique biologique ignore aujourd’hui encore presque tout de la vie, qui ne se réduit pas aux seuls processus physicochimiques modélisables. Cela dit, le vivant est déjà hybridé avec la machine et il le sera certainement encore davantage avec les produits issus des nouvelles technologies.

Il existe de nombreuses machines, avec lesquelles nous travaillons et auxquelles nous déléguons un certain nombre de fonctions. Sont-elles toutes nécessaires ? C’est toute la question. J’ai travaillé sur l’implant cochléaire et la culture sourde : il existe des millions de sourds qui revendiquent leur propre culture – qui n’est pas assez respectée – et refusent l’implant cochléaire car ils préfèrent s’exprimer dans la langue des signes. Cette innovation, qui pourrait écraser la culture des sourds, constitue-t-elle un progrès ? La réponse ne va pas de soi.

Avant tout, nous devons veiller à ce que l’hybridation se fasse dans le respect de la vie. Or, ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est pas tant l’hybridation que la colonisation du vivant par la machine. À force d’externaliser, de nombreuses personnes ne se rappellent plus de rien. Elles ont des problèmes de mémoire qui ne résultent pas de pathologies dégénératives.

Prenez le cas du GPS : on a observé des chauffeurs de taxi à Paris et à Londres, deux villes labyrinthiques. Alors que les Londoniens conduisaient en s’orientant eux-mêmes, les Parisiens utilisaient systématiquement leur GPS. Au bout de trois ans, des tests psychologiques ont montré que les noyaux sous-corticaux qui s’occupent de cartographier le temps et l’espace étaient atrophiés chez ces derniers (des atrophies certainement réversibles si la personne abandonne cette pratique). Ils étaient affectés d’une sorte de dyslexie qui les empêchait de se repérer dans le temps et dans l’espace. C’est cela la colonisation : la zone est atrophiée car la fonction est déléguée sans être remplacée par quoi que ce soit.

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/les-technologies-emergentes/le-rapport-nbic/

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus?

Je suis inquiet du succès démesuré de la logique d’innovation. La notion de progrès a fait long feu. Elle a été remplacée par l’idée d’innovation, qui est bien différente : elle ne contient ni point de départ, ni point d’arrivée, elle n’est ni bonne, ni mauvaise. Il faut donc la questionner de façon critique. Le traitement de texte sur ordinateurs est bien plus performant que la machine à écrire Olivetti que j’utilisais dans les années 1970 : pour moi, c’est un progrès. Mais, à l’inverse, tout smartphone contient plusieurs dizaines d’applications, et peu de gens se posent la question de combien parmi elles leurs sont vraiment nécessaires. La sagesse consiste à rester à distance de la fascination que provoquent le divertissement et l’efficacité des nouvelles technologies.

Par ailleurs, dans une société déboussolée, qui a perdu ses grands récits, le discours transhumaniste est très inquiétant : il infantilise les humains, et ne prend aucune distance avec la promesse technologique. En Occident, la technique a toujours renvoyé à l’idée de dépassement des limites. Déjà au XVII e siècle, le philosophe français René Descartes, pour qui le corps était une machine, avait imaginé la possibilité d’une pensée hors du corps. C’est une tentation humaine que de rêver que, par la science, on va se libérer de notre corps et de ses limites – ce que le transhumanisme pense enfin pouvoir réaliser.

Mais le rêve d’un homme post-organique tout-puissant et hors-limite a des conséquences en tous genres sur la société. Il me semble qu’il devrait même être analysé dans un rapport spéculaire avec la montée des fondamentalismes religieux, qui se recroquevillent sur les supposées valeurs naturelles de l’humain. Je les vois comme deux intégrismes irrationnels en guerre.

Philosophe et psychanalyste argentin. Miguel Benasayag est un ancien résistant guévariste au péronisme, il réussit à fuir l’Argentine en 1978 après y avoir été emprisonné et torturé, et réside désormais à Paris, en France. Il a publié récemment Cerveau augmenté, homme diminué (2016) et La singularité du vivant (2017).

Le Courrier de l’UNESCO • juillet-septembre

Faut-il défendre la culture contre l’homme augmenté ?

L’un des arguments imparables en faveur du progrès technoscientifique veut que l’homme soit technicien depuis l’invention, dès le paléolithique, des premiers outils en pierre taillée. Il n’y aurait depuis lors qu’une évolution continue, dans laquelle « l’homme augmenté » ou encore les technologies d’amélioration humaine [Human Enhancement Technologies] ne représenteraient qu’un pas supplémentaire le long de la série indéfinie des progrès techniques. Ce ne serait que le parachèvement d’un processus de perfectionnement inscrit dans une disposition naturelle (dans la droite ligne de la perfectibilité des Lumières). Il n’est donc pas étonnant d’entendre dire que, dès lors que nous avons accepté la machine à écrire, nous avons, disons, accepté le téléchargement du cerveau : ce ne serait qu’une affaire de degrés. Les détracteurs de cette argumentation arguent au contraire de certaines modifications biologiques (telle la modification du génome humain) comme étant une intervention d’un ordre qualitatif nouveau et irréversible. Ils sont inlassablement à la recherche d’un critère capable de marquer un point d’arrêt dans cette évolution. Las de ne trouver aucun critère ultime, ou de ne pas s’accorder entre eux, ils se réfugient parfois dans l’argument d’une nature à laquelle il ne faudrait pas toucher.

Philosophe et physicien, spécialisé dans les questions d’éthique scientifique, Dietmar Hübner oppose à ces derniers une réponse séduisante qui vise à battre en brèche ce qu’il appelle « l’argument de la nature »1. Dietmar Hübner rappelle qu’une tradition philosophique qui remonte à l’Antiquité marque l’être humain du sceau de la seconde nature, soit de l’irrémédiable sortie de la nature. La thèse des coordonnées intangibles de la nature s’expose à l’objection – bien connue – de l’impossible consensus quant aux critères retenus pour la moindre intervention technique : à quel moment cette intervention devient-elle invasive ou irréversible, à quel moment traduit-elle un changement de paradigme ? Cela ne commence-t-il pas avec le premier outil ? Les débats sur ce sujet démontrent l’impossibilité de poser une limite infranchissable en théorie. Même la plus complaisante des éthiques naturalistes aurait peine à démontrer que la nature est toujours juste et bonne, ou à tirer de l’être de la nature l’argument de son devoir-être-ainsi. Ce dernier argument est déjà d’ordre normatif ou transcendantal, et s’expose ainsi à la discussion morale qu’il croyait éviter (soit celle qui ne fait jamais consensus). Par conséquent, nous manquons d’arguments décisifs pour nous opposer, par exemple, au bricolage du génome humain.

C’est bien plutôt l’insuffisance de la nature et l’inadéquation foncière de l’homme à son environnement qui fonde le thème ancien de la seconde nature et justifie l’invention d’artefacts et l’histoire de la culture. « L’argument de la culture » dessine selon Dietmar Hübner une alternative théorique aux impasses de « l’argument de la nature » : ce n’est pas tant la nature qu’il s’agirait de conserver que l’ensemble des productions culturelles issues d’un état de nature fondamentalement déficient. Contrairement aux productions de la culture, affirme l’auteur, « l’homme adapté par les techniques de l’humain serait en fait rendu à l’animalité2 », en tant que ces techniques ne visent rien d’autre qu’à surmonter par une modification biologique le fossé distinguant l’homme de l’animal et caractérisant la spécificité de la condition humaine. Une telle intervention serait bien plus une avancée anti-culturelle qu’un geste contre-nature. Son crime serait éventuellement de nous priver des moyens d’une intervention cultivée. Mais en quoi consiste celle-ci ?

On songe aux mots de Freud sur la détresse infantile mise en corrélation avec la phylogenèse dans le développement de la culture. Lorsque Freud affirme par ailleurs que « le développement culturel est bien un tel processus organique3 », il laisse indéterminées les conséquences d’une double possibilité théorique : celle de biologiser la culture le long d’une boucle rétroactive que suivrait la trajectoire de la civilisation elle-même, ou celle d’extraire de l’élément culturel (dans toute son incertitude) les forces politiques capables d’inventer un règlement des conflits humains. Il est patent que Freud pressent la possibilité, si ce n’est la conjonction de ces deux possibilités à la fois. Lacan parlait aussi de prématuration, thème qu’il disait reprendre au biologiste Louis Bolk4, (dont la célèbre contribution sur l’anthropogenèse ne fut traduite et publiée en français par la Revue Française de Psychanalyse qu’en 19615). La prématuration humaine ou ce qu’on appelle aujourd’hui la néoténie renvoie à un corpus millénaire, aussi bien scientifique que mythologique, qui peut déboucher, selon les options politiques, sur le diagnostic d’une faiblesse irrémédiable ou sur le pronostic d’une perfectibilité indéfinie6. Lacan aura insisté tout au long de son œuvre sur la « béance originelle » ou le « manque à être » constitutifs de l’homme. Aussi bien Freud que Lacan ont porté un immense intérêt au déploiement des systèmes symboliques et des institutions. Mais ni l’un ni l’autre n’ont affirmé le dogme d’institutions culturelles capables de sauver l’homme de son insuffisance originelle. La psychanalyse se solde plutôt sur le constat d’un malaise et l’idée peu réjouissante que, nonobstant nos attentes légitimes envers la civilisation, « certaines difficultés existantes sont intimement liées à son essence et ne sauraient céder à aucune tentative de réforme7 ». La raison en est, dit aussi Freud, qu’avec les progrès de la civilisation croissent simultanément le meilleur de ce qu’on lui doit autant que les maux qu’elle engendre8. Nous en sommes quittes pour les grandes annonces.

Mais revenons à Dietmar Hübner ; ce dernier s’appuie sur d’autres sources de pensée, notamment sur les thèses d’Arnold Gehlen développées dans un ouvrage dont la première édition remonte à 1940, alors que ce dernier, membre du parti nazi, effectuait sa carrière de sociologue sans être inquiété9. Arnold Gehlen définissait justement l’homme comme un être naturellement démuni et inadapté, ce à quoi seules des institutions stables pouvaient suppléer. On voit tout de suite la difficulté de s’accorder sur le rôle et la définition de ces institutions : les régimes totalitaires se sont aussi bien entendus à faire une telle promesse que les régimes démocratiques.

Lors d’un débat l’opposant à Theodor Adorno en 1965 sous le titre La sociologie est-elle une science de l’homme ?10, Gehlen voyait dans le progrès technique une source d’insécurité croissante à laquelle pouvaient pallier des institutions solides qu’il appelait de ses vœux. Adorno attirait l’attention de son interlocuteur sur les rapports de production sous-jacents au progrès technique. C’était, selon ce dernier, la constellation des rapports sociaux, fondée sur le principe de l’échange, qui méritait une critique, et non la technique pour elle-même. Il récusait les expressions de société industrielle ou de rationalité technique, expressions abstraites de la structure effective des rapports de production. Lors d’un autre débat mené en 1967 entre les mêmes protagonistes sous le titre Institution et liberté11, Gehlen affirmait le rôle de protection des libertés par les institutions, ce à quoi Adorno opposait le caractère objectivé et contraignant des institutions, intrinsèquement contradictoire avec leur idée fondatrice et justifiant dès lors, une approche critique. Adorno exigeait des institutions qu’elles mènent les hommes à l’autonomie (au sens kantien), et, si elles doivent administrer les choses, qu’elles ne traitent pas les hommes en éternels mineurs. Gehlen n’hésitait pas pour sa part à rapporter ici la critique des institutions à une posture rituelle… Le débat, qui semblait, en toute politesse, se dérouler au niveau des seuls concepts, était pour le moins chargé d’histoire récente. Et même de l’histoire imminente.

Replacé dans la problématique qui nous occupe, ce que Dietmar Hübner appelle « l’argument de la culture » se teinte avec Arnold Gehlen d’une défense de l’ordre à laquelle la Technique semble faire face comme une entité autonome et débridée. C’est comme si la Technique n’avait rien à voir avec l’homme qui la fait. Si on lui ajoute un accent heideggerien, elle devient une modalité de la métaphysique, le stade ultime de l’oubli de l’Être. Hübner ne paraît pas assumer une telle position et s’accroche plutôt à une thématique de la culture un peu vague, une sorte de culturalisme impressionniste. Il rebaptise les deux pôles de son opposition : technique de l’humain [Anthropotechnik] et technique culturelle [Kulturtechnik]. La première entend modifier l’humain, et, en somme, réparer une erreur originelle en intervenant sur la nature elle-même. C’est la défense de la seconde qui pourrait selon Hübner sauver l’homme d’une technoscience privée de garde-fous. Mais la question plusieurs fois posée par lui des critères de transgression à l’œuvre dans les technologies d’amélioration [Enhancement] est curieusement renvoyée à des réactions morales intuitives, à la gestion du cas par cas et à la mise en garde individuelle. Si bien que « l’argument de la culture » semble à la fin reculer devant lui-même aussi piteusement que « l’argument de la nature ». Cela nous montre pourquoi le vieux problème de l’anthropologie pour départager nature et culture au cours de l’histoire de l’hominisation et de la civilisation échoue doublement, du côté de la nature comme du côté de la culture. Nous ne savons pas davantage définir ce que seraient pour l’Homme les critères pertinents de la « culture » que ceux de la nature humaine, comme si l’Homme était non pas un peu l’un et un peu l’autre, non pas un alliage improbable de nature et de culture, non pas une anomalie dont l’irruption nous est historiquement inaccessible, non pas un hybride dont le cyborg serait la figure la plus récente. L’homme est bien plutôt intrinsèquement à la fois tout l’un et tout l’autre, une espèce parmi les espèces – résultat de l’évolution des espèces – en même temps que la source d’une production technologique dont la civilisation est le fleuron. Il est, pourrait-on dire, porteur d’une impossibilité logique : entièrement cause et entièrement effet, à la crête de ce paradoxe. D’où l’impasse inhérente à toute démarche qui se donne pour tâche de distinguer les deux et d’en isoler un côté en essentialisant une position théorique qui représente un de ces côtés (par exemple le constructivisme et le naturalisme). Une autre impasse consiste à cuisiner un mélange des deux, dont le dosage ne dépend, en dernière instance, que des préférences du théoricien.

L’objection adressée par Adorno à Gehlen pourrait nous aider par contre à aborder le problème autrement. Plutôt que de s’en prendre à une technologie diabolique ou spectaculaire (tout critère de rationalité lui étant dès lors retiré dans une histoire qui, vue d’ici, semble n’avoir ni commencement ni fin), replaçons-là, sur le conseil d’Adorno, dans les rapports de production où elle prend effet. Qui profère la promesse d’une amélioration humaine et à qui s’adresse-t-elle ? Sur fond de quels marchés ? Au profit de qui ? Aux frais de qui ? Au moyen de quoi ? Nous verrons peut-être se dessiner des axes économiques et géopolitiques, des rapports de production et de domination qui, eux, ne surprennent pas beaucoup. La « culture » – si nous voulons bien l’admettre comme argument – ne sera plus cette mystification qui finirait presque par célébrer la minorité congénitale de l’être humain pour mieux la faire chapeauter par des discours totalitaires ou par des technologies qui se rêvent omniscientes. La culture ressuscitera la contradiction au principe des faits établis ; la culture voudra le conflit, voudra sortir de l’enfance et saura considérer avec une suspicion politique l’indécence de certaines offres.

Humanisme et transhumanisme : l’Homme en question

Notes :

1 Dietmar Hübner, « Kultürlichkeit statt Natürlichkeit: Ein vernachlässigtes Argument in der bioethischen Debatte um Enhancement und Anthropotechnik », in: Jahrbuch für Wissenschaft und Ethik, Bd.19(2014), 25–57.

2Ibid., p. 44.

3Sigmund Freud, « Pourquoi la guerre ? », in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985 [1933], p. 214-215.

4Jacques Lacan, « La troisième », Lettres de l’Ecole freudienne, n°16, 1975.

5Louis Bolk, « Le problème de la genèse humaine », in Revue Française de Psychanalyse, Tome XXV, n°1, Janvier-Février 1961, pp. 243-280.

6Marc Levivier, « L’hypothèse d’un Homme néoténique comme “grand récit” sous-jacent », in Les Sciences de l’Education – Pour l’Ère nouvelle, 2011/3, vol. 44, pp. 77-93. En ligne.

7Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971 [1929], p. 70.

8Sigmund Freud, « Pourquoi la guerre ? », op. cit., p. 214.

9Cf. Article « Arnold Gehlen », in Ernst Klee, Das Personenlexikon zum Dritten Reich, Francfort sur le Main, Fischer, 2003, p. 176-177.

10« Ist die Soziologie eine Wissenschaft des Menschen ? Ein Streitgespräch zwischen Theodor W. Adorno und Arnold Gehlen », Norddeutschen Rundfunk, 3.2.1965. Vidéo en ligne.

11« Freiheit und Institution – Ein Soziologisches Streitgespräch zwischen Arnold Gehlen und Theodor W. Adorno », (Moderator: Alexander von Cube), WDR, 3.6.1967. Vidéo en ligne.

Transhumanisme et génétique humaine

Désirs de data. Le trans et post humanisme comme horizons du plissement numérique du monde

Maryse Carmes, Jean-Max Noyer. Désirs de data. Le trans et post humanisme comme horizons du plissement numérique du monde. 2014. <sic_01152497>

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Résumé : Dans cet article, la prolifération de data est examinée dans le cadre du processus d’artificialisation du monde et comme effet d’une sémiotique générale pour assurer la permanence et la transformation de la fabrique de nous-mêmes et de notre milieu associé. Cette prolifération de data est réglée sur les mouvements, intensités, des régimes de désirs et sur les processus de subjectivation qui lui sont immanents. Mais elle active en même temps de nouveaux états du Virtuel qui les enveloppent. On prend comme exemples l’urbanisation et le marketing en insistant sur certains aspects de la transformation des intelligences collectives. Ce faisant est esquissée une perspective sur le « trans et post humaniste », expression et exprimé de ces désirs.

La perfectibilité hybride. Vers une autosanté inhumaine ou citoyenne ?

Bernard Andrieu. La perfectibilité hybride, Vers une autosanté inhumaine ou citoyenne ? Champ psychosomatique, Médecine, Psychanalyse anthropologie, 2009, p. 111-121. <hal-00447940>.

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Résumé : Entre la déconstruction du corps naturel et la cyborgisation du post-humanisme, l’hybridation bio-technologique est une voie moyenne et classique depuis les Métamorphoses d’Ovide, au moins. La déconstruction de la catégorie monstre par les disabilities studies a rendu nécessaire la critique du handicap comme limitation de l’humain. Non que, ce que Catherine Malabou appelle les accidents de plasticité n’existeraient plus, la condition incarnée du corps suffirait à le rappeler. Le corps humain, même si les limites de la mort seront encore reculées , engage le sujet dans le vécu de son vivant. Corriger les difformités de la nature est devenu une possibilité même de sélectionner les nouveaux nés ou, ce qui est très différent, de réparer par la chirurgie, même du visage les accidents corporels. Comme l’indique Jacques Testart, « la pulsion d’accaparement du plus petit de notre espèce pourrait ainsi relever d’une exigence de consommation cannibale ». La réparation du corps modifie son fonctionnement et le vécu du sujet. Les progrès des prothèses, implants et nanobiologie définissent un corps démonstruisé mais remastérisé par des compléments de soi qui procure une nouvelle clôture d’un moi peau reconstitué. La technique fait performer le corps dans l’actualisation de potentialités inexploités jusque là, comme les cellules souches, ou dans la complémentation de procédés technologiques qui prolongent la vie et ses conditions d’exercices. L’obstacle de la dégénérescence immunitaire ou nerveuse exige que la technique pense encore davantage l’interaction entre le médicament et le vivant comme l’atteste la nanobiotique, la bionique ou le génie génétique.

Transhumanisme en marche : des biologistes annoncent avoir créé des chimères porc-homme

Des embryons contenant moins de 0,001% d’humains – et le reste de porc – ont été fabriqués et analysés par des scientifiques.

C’est la première preuve que des chimères peuvent être fabriquées en combinant du matériel provenant d’êtres humains et d’animaux.

Cependant, le rapport scientifique de la revue Cell montre que le processus est difficile et que l’objectif de la croissance d’organes humains chez les animaux est lointain.

Il a été décrit comme une “publication excitante” par d’autres chercheurs.

Pour créer une chimère, des cellules souches humaines – le type qui peut se développer dans n’importe quel tissu – sont injectées dans un embryon de porc.

BBC, Jean-Yves Nau, journaliste et docteur en médecine