Encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme

L’humain et ses préfixes

ISBN 978-2-7116-2536-9 – janvier 2015

Les préfixes de l’humain sont nombreux (ab- in-, para-, pré-, post-, proto-, sub-, sur-, trans-humain…). Ils invitent à réfléchir à la nature, aux limites et aux transformations de l’être humain ainsi qu’aux réactions intellectuelles et émotionnelles suscitées. Le trans/posthumanisme concerne toutes les techniques matérielles d’augmentation ou d’amélioration (physique, cognitive, émotionnelle) de l’homme, une perspective volontiers située dans le prolongement de l’humanisme progressiste des Lumières. Mais l’homme « amélioré ou augmenté » – « transformé » – pourrait s’éloigner toujours davantage des conditions de l’homme naturel « cultivé » ordinaire. Le transhumanisme risque de verser, brutalement ou imperceptiblement, dans le posthumanisme, référant à des entités qui, bien que « descendant » de l’homme, seraient aussi étrangères à celui-ci que l’espèce humaine est éloignée des formes de vie paléontologiques. Le posthumanisme flirte avec le nihilisme et l’imagination apocalyptique.

Aux franges les plus audacieuses de la bioéthique, l’Encyclopédie n’écarte pas plus qu’elle ne focalise les questions éthiques. Elle englobe, sans les confondre, l’analyse conceptuelle, l’extrapolation technoscientifique et l’imagination spéculative. La première partie « Philosophie et éthique » est consacrée au débat philosophique relatif au trans/posthumanisme. Les entrées reflètent le vocabulaire conceptuel propre aux principaux auteurs trans/posthumanistes et à leurs critiques directs. La deuxième partie « Technoscience et médecine d’amélioration » parcourt les références actuelles aux sciences et aux techniques biomédicales inhérentes à la problématique transhumaniste. Elle distingue entre ce qui se fait, pourra probablement se faire ou relève du domaine de la projection spéculative et imaginaire.

La troisième partie « Techniques, arts et science-fiction » est centrée autour des échanges entre technosciences et créations artistiques, spécialement l’imaginaire de la science-fiction où les thèmes post/transhumanistes sont fortement représentés.

Ont collaboré à ce volume : S. Allouche, M. Andrin, B. Baertschi, J.-M. Besnier, G. Chapouthier, A. Cleeremans, P.-F. Daled, Ch. Den Tandt, É. De Pauw, G. Dine, L. Frippiat, J. Goffette, J.-Y. Goffi, D. Goldschmidt, M. Groenen, G. Hottois, C. Kermisch, D. Lambert, A. Mauron, J.-N. Missa, D. Neerdael, P. Nouvel, L. Perbal, M.-G. Pinsart, C. Pirson, J. Proust, I. Queval, S. Vranckx

[su_document url=”http://www.vrin.fr/tdm/TdM_9782711625369.pdf” width=”840″ height=”800″]

Faut-il défendre la culture contre l’homme augmenté ?

L’un des arguments imparables en faveur du progrès technoscientifique veut que l’homme soit technicien depuis l’invention, dès le paléolithique, des premiers outils en pierre taillée. Il n’y aurait depuis lors qu’une évolution continue, dans laquelle « l’homme augmenté » ou encore les technologies d’amélioration humaine [Human Enhancement Technologies] ne représenteraient qu’un pas supplémentaire le long de la série indéfinie des progrès techniques. Ce ne serait que le parachèvement d’un processus de perfectionnement inscrit dans une disposition naturelle (dans la droite ligne de la perfectibilité des Lumières). Il n’est donc pas étonnant d’entendre dire que, dès lors que nous avons accepté la machine à écrire, nous avons, disons, accepté le téléchargement du cerveau : ce ne serait qu’une affaire de degrés. Les détracteurs de cette argumentation arguent au contraire de certaines modifications biologiques (telle la modification du génome humain) comme étant une intervention d’un ordre qualitatif nouveau et irréversible. Ils sont inlassablement à la recherche d’un critère capable de marquer un point d’arrêt dans cette évolution. Las de ne trouver aucun critère ultime, ou de ne pas s’accorder entre eux, ils se réfugient parfois dans l’argument d’une nature à laquelle il ne faudrait pas toucher.

Philosophe et physicien, spécialisé dans les questions d’éthique scientifique, Dietmar Hübner oppose à ces derniers une réponse séduisante qui vise à battre en brèche ce qu’il appelle « l’argument de la nature »1. Dietmar Hübner rappelle qu’une tradition philosophique qui remonte à l’Antiquité marque l’être humain du sceau de la seconde nature, soit de l’irrémédiable sortie de la nature. La thèse des coordonnées intangibles de la nature s’expose à l’objection – bien connue – de l’impossible consensus quant aux critères retenus pour la moindre intervention technique : à quel moment cette intervention devient-elle invasive ou irréversible, à quel moment traduit-elle un changement de paradigme ? Cela ne commence-t-il pas avec le premier outil ? Les débats sur ce sujet démontrent l’impossibilité de poser une limite infranchissable en théorie. Même la plus complaisante des éthiques naturalistes aurait peine à démontrer que la nature est toujours juste et bonne, ou à tirer de l’être de la nature l’argument de son devoir-être-ainsi. Ce dernier argument est déjà d’ordre normatif ou transcendantal, et s’expose ainsi à la discussion morale qu’il croyait éviter (soit celle qui ne fait jamais consensus). Par conséquent, nous manquons d’arguments décisifs pour nous opposer, par exemple, au bricolage du génome humain.

C’est bien plutôt l’insuffisance de la nature et l’inadéquation foncière de l’homme à son environnement qui fonde le thème ancien de la seconde nature et justifie l’invention d’artefacts et l’histoire de la culture. « L’argument de la culture » dessine selon Dietmar Hübner une alternative théorique aux impasses de « l’argument de la nature » : ce n’est pas tant la nature qu’il s’agirait de conserver que l’ensemble des productions culturelles issues d’un état de nature fondamentalement déficient. Contrairement aux productions de la culture, affirme l’auteur, « l’homme adapté par les techniques de l’humain serait en fait rendu à l’animalité2 », en tant que ces techniques ne visent rien d’autre qu’à surmonter par une modification biologique le fossé distinguant l’homme de l’animal et caractérisant la spécificité de la condition humaine. Une telle intervention serait bien plus une avancée anti-culturelle qu’un geste contre-nature. Son crime serait éventuellement de nous priver des moyens d’une intervention cultivée. Mais en quoi consiste celle-ci ?

On songe aux mots de Freud sur la détresse infantile mise en corrélation avec la phylogenèse dans le développement de la culture. Lorsque Freud affirme par ailleurs que « le développement culturel est bien un tel processus organique3 », il laisse indéterminées les conséquences d’une double possibilité théorique : celle de biologiser la culture le long d’une boucle rétroactive que suivrait la trajectoire de la civilisation elle-même, ou celle d’extraire de l’élément culturel (dans toute son incertitude) les forces politiques capables d’inventer un règlement des conflits humains. Il est patent que Freud pressent la possibilité, si ce n’est la conjonction de ces deux possibilités à la fois. Lacan parlait aussi de prématuration, thème qu’il disait reprendre au biologiste Louis Bolk4, (dont la célèbre contribution sur l’anthropogenèse ne fut traduite et publiée en français par la Revue Française de Psychanalyse qu’en 19615). La prématuration humaine ou ce qu’on appelle aujourd’hui la néoténie renvoie à un corpus millénaire, aussi bien scientifique que mythologique, qui peut déboucher, selon les options politiques, sur le diagnostic d’une faiblesse irrémédiable ou sur le pronostic d’une perfectibilité indéfinie6. Lacan aura insisté tout au long de son œuvre sur la « béance originelle » ou le « manque à être » constitutifs de l’homme. Aussi bien Freud que Lacan ont porté un immense intérêt au déploiement des systèmes symboliques et des institutions. Mais ni l’un ni l’autre n’ont affirmé le dogme d’institutions culturelles capables de sauver l’homme de son insuffisance originelle. La psychanalyse se solde plutôt sur le constat d’un malaise et l’idée peu réjouissante que, nonobstant nos attentes légitimes envers la civilisation, « certaines difficultés existantes sont intimement liées à son essence et ne sauraient céder à aucune tentative de réforme7 ». La raison en est, dit aussi Freud, qu’avec les progrès de la civilisation croissent simultanément le meilleur de ce qu’on lui doit autant que les maux qu’elle engendre8. Nous en sommes quittes pour les grandes annonces.

Mais revenons à Dietmar Hübner ; ce dernier s’appuie sur d’autres sources de pensée, notamment sur les thèses d’Arnold Gehlen développées dans un ouvrage dont la première édition remonte à 1940, alors que ce dernier, membre du parti nazi, effectuait sa carrière de sociologue sans être inquiété9. Arnold Gehlen définissait justement l’homme comme un être naturellement démuni et inadapté, ce à quoi seules des institutions stables pouvaient suppléer. On voit tout de suite la difficulté de s’accorder sur le rôle et la définition de ces institutions : les régimes totalitaires se sont aussi bien entendus à faire une telle promesse que les régimes démocratiques.

Lors d’un débat l’opposant à Theodor Adorno en 1965 sous le titre La sociologie est-elle une science de l’homme ?10, Gehlen voyait dans le progrès technique une source d’insécurité croissante à laquelle pouvaient pallier des institutions solides qu’il appelait de ses vœux. Adorno attirait l’attention de son interlocuteur sur les rapports de production sous-jacents au progrès technique. C’était, selon ce dernier, la constellation des rapports sociaux, fondée sur le principe de l’échange, qui méritait une critique, et non la technique pour elle-même. Il récusait les expressions de société industrielle ou de rationalité technique, expressions abstraites de la structure effective des rapports de production. Lors d’un autre débat mené en 1967 entre les mêmes protagonistes sous le titre Institution et liberté11, Gehlen affirmait le rôle de protection des libertés par les institutions, ce à quoi Adorno opposait le caractère objectivé et contraignant des institutions, intrinsèquement contradictoire avec leur idée fondatrice et justifiant dès lors, une approche critique. Adorno exigeait des institutions qu’elles mènent les hommes à l’autonomie (au sens kantien), et, si elles doivent administrer les choses, qu’elles ne traitent pas les hommes en éternels mineurs. Gehlen n’hésitait pas pour sa part à rapporter ici la critique des institutions à une posture rituelle… Le débat, qui semblait, en toute politesse, se dérouler au niveau des seuls concepts, était pour le moins chargé d’histoire récente. Et même de l’histoire imminente.

Replacé dans la problématique qui nous occupe, ce que Dietmar Hübner appelle « l’argument de la culture » se teinte avec Arnold Gehlen d’une défense de l’ordre à laquelle la Technique semble faire face comme une entité autonome et débridée. C’est comme si la Technique n’avait rien à voir avec l’homme qui la fait. Si on lui ajoute un accent heideggerien, elle devient une modalité de la métaphysique, le stade ultime de l’oubli de l’Être. Hübner ne paraît pas assumer une telle position et s’accroche plutôt à une thématique de la culture un peu vague, une sorte de culturalisme impressionniste. Il rebaptise les deux pôles de son opposition : technique de l’humain [Anthropotechnik] et technique culturelle [Kulturtechnik]. La première entend modifier l’humain, et, en somme, réparer une erreur originelle en intervenant sur la nature elle-même. C’est la défense de la seconde qui pourrait selon Hübner sauver l’homme d’une technoscience privée de garde-fous. Mais la question plusieurs fois posée par lui des critères de transgression à l’œuvre dans les technologies d’amélioration [Enhancement] est curieusement renvoyée à des réactions morales intuitives, à la gestion du cas par cas et à la mise en garde individuelle. Si bien que « l’argument de la culture » semble à la fin reculer devant lui-même aussi piteusement que « l’argument de la nature ». Cela nous montre pourquoi le vieux problème de l’anthropologie pour départager nature et culture au cours de l’histoire de l’hominisation et de la civilisation échoue doublement, du côté de la nature comme du côté de la culture. Nous ne savons pas davantage définir ce que seraient pour l’Homme les critères pertinents de la « culture » que ceux de la nature humaine, comme si l’Homme était non pas un peu l’un et un peu l’autre, non pas un alliage improbable de nature et de culture, non pas une anomalie dont l’irruption nous est historiquement inaccessible, non pas un hybride dont le cyborg serait la figure la plus récente. L’homme est bien plutôt intrinsèquement à la fois tout l’un et tout l’autre, une espèce parmi les espèces – résultat de l’évolution des espèces – en même temps que la source d’une production technologique dont la civilisation est le fleuron. Il est, pourrait-on dire, porteur d’une impossibilité logique : entièrement cause et entièrement effet, à la crête de ce paradoxe. D’où l’impasse inhérente à toute démarche qui se donne pour tâche de distinguer les deux et d’en isoler un côté en essentialisant une position théorique qui représente un de ces côtés (par exemple le constructivisme et le naturalisme). Une autre impasse consiste à cuisiner un mélange des deux, dont le dosage ne dépend, en dernière instance, que des préférences du théoricien.

L’objection adressée par Adorno à Gehlen pourrait nous aider par contre à aborder le problème autrement. Plutôt que de s’en prendre à une technologie diabolique ou spectaculaire (tout critère de rationalité lui étant dès lors retiré dans une histoire qui, vue d’ici, semble n’avoir ni commencement ni fin), replaçons-là, sur le conseil d’Adorno, dans les rapports de production où elle prend effet. Qui profère la promesse d’une amélioration humaine et à qui s’adresse-t-elle ? Sur fond de quels marchés ? Au profit de qui ? Aux frais de qui ? Au moyen de quoi ? Nous verrons peut-être se dessiner des axes économiques et géopolitiques, des rapports de production et de domination qui, eux, ne surprennent pas beaucoup. La « culture » – si nous voulons bien l’admettre comme argument – ne sera plus cette mystification qui finirait presque par célébrer la minorité congénitale de l’être humain pour mieux la faire chapeauter par des discours totalitaires ou par des technologies qui se rêvent omniscientes. La culture ressuscitera la contradiction au principe des faits établis ; la culture voudra le conflit, voudra sortir de l’enfance et saura considérer avec une suspicion politique l’indécence de certaines offres.

Humanisme et transhumanisme : l’Homme en question

Notes :

1 Dietmar Hübner, « Kultürlichkeit statt Natürlichkeit: Ein vernachlässigtes Argument in der bioethischen Debatte um Enhancement und Anthropotechnik », in: Jahrbuch für Wissenschaft und Ethik, Bd.19(2014), 25–57.

2Ibid., p. 44.

3Sigmund Freud, « Pourquoi la guerre ? », in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985 [1933], p. 214-215.

4Jacques Lacan, « La troisième », Lettres de l’Ecole freudienne, n°16, 1975.

5Louis Bolk, « Le problème de la genèse humaine », in Revue Française de Psychanalyse, Tome XXV, n°1, Janvier-Février 1961, pp. 243-280.

6Marc Levivier, « L’hypothèse d’un Homme néoténique comme “grand récit” sous-jacent », in Les Sciences de l’Education – Pour l’Ère nouvelle, 2011/3, vol. 44, pp. 77-93. En ligne.

7Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971 [1929], p. 70.

8Sigmund Freud, « Pourquoi la guerre ? », op. cit., p. 214.

9Cf. Article « Arnold Gehlen », in Ernst Klee, Das Personenlexikon zum Dritten Reich, Francfort sur le Main, Fischer, 2003, p. 176-177.

10« Ist die Soziologie eine Wissenschaft des Menschen ? Ein Streitgespräch zwischen Theodor W. Adorno und Arnold Gehlen », Norddeutschen Rundfunk, 3.2.1965. Vidéo en ligne.

11« Freiheit und Institution – Ein Soziologisches Streitgespräch zwischen Arnold Gehlen und Theodor W. Adorno », (Moderator: Alexander von Cube), WDR, 3.6.1967. Vidéo en ligne.

Transhumanisme et génétique humaine

L’humain augmenté – CNRS Éditions

Augmenter l’humain, devenir plus fort, plus rapide, plus intelligent, plus connecté, vivre plus vieux et en meilleure santé, repousser les limites de la souffrance et de la mort. Le développement technologique porte la promesse d’un être meilleur. Mais cet amour de l’homme du futur ne cache-t-il pas une haine de l’homme du présent, de ses limites et de sa finitude ? Quelles conceptions du corps et de l’esprit sont sous-tendues par les discours transhumanistes ? Donner des clés pour comprendre le rapport d’attraction-répulsion qu’entretient l’être humain avec les technologies qu’il crée, cristallisé autour de la notion d’homme augmenté, constitue l’objet de ce numéro des Essentiels d’Hermès.

Présentation de l’éditeur

Si l’humain augmenté est le dernier avatar de l’utopie technique, il exacerbe la vision purement informationnelle de l’homme et de son rapport à l’autre. Lorsqu’on parle d’humain augmenté, on sous-entend en général un individu plus fort, plus intelligent, à la longévité plus longue, etc. Autrement dit, on pense à une augmentation de ses capacités. Dès lors, l’individu se trouve réduit à un ensemble de fonctions motrices, cognitives, etc.

L’altérité disparaît. Il n’y a plus de rupture entre l’homme et la machine, la pensée elle-même étant conceptualisée comme une propriété émergente des interactions au sein d’un substrat matériel biologique ou électronique. Les mouvements “transhumanistes” militent pour une utilisation des technologies d’augmentation afin de dépasser l’être humain et sa finitude : si la science nous permet de vivre mieux, pourquoi devrions-nous nous en garder ? Le présupposé communicationnel est que, si nous augmentons nos capacités d’émettre des signaux, de les recevoir et de les traiter, il serait logique que nous parvenions à mieux communiquer, donc à mieux nous comprendre et vivre ensemble…

→ Lire l’introduction (pdf)

Issu d’une rencontre tenue en 2012 à Paris sous l’égide de l’Institut des sciences de la communication du CNRS, cet ouvrage entend présenter une synthèse didactique des problématiques actuelles touchant à la question de « l’augmentation humaine ». Face à la multiplication des travaux consacrés à cette thématique et à l’urgence d’une réflexion éthique qui s’en dégage, ses auteurs souhaitent, comme le précise Édouard Kleinpeter dans sa présentation générale, interroger les enjeux et les controverses en cours autour de la figure de l’humain augmenté, en évitant l’« exaltation sensationnaliste » ou le « pessimisme désabusé » (p. 15) qui déterminent habituellement les débats à ce propos. Le volume rassemble donc des interventions de différents spécialistes (historiens, philosophes, sociologues, psychologues, ingénieurs, spécialistes de la communication, et responsables associatifs) organisées autour de trois pôles d’interrogation principaux que sont le sens et les enjeux de la notion d’augmentation, la transformation de notre rapport identitaire au corps, ainsi que la problématique du transhumanisme et du futur qu’il dessine…

→ lire la suite : Alexandre Klein, « Édouard Kleinpeter (dir.), L’Humain Augmenté », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2013, mis en ligne le 02 décembre 2013, consulté le 23 mars 2018. URL : http://journals.openedition.org/lectures/12835

Conférence CNAM : de l’humain augmenté au transhumain. Que devient l’Homme face à ses technologies ?

Sommaire
Présentation générale
L’homme face à ses technologies : augmentation, hybridation, (trans)humanisme, Édouard Kleinpeter
De part et d’autre de l’Atlantique : enhancement, amélioration et augmentation de l’humain, Simone Bateman et Jean Gayon
Le corps artefact. Archéologie de l’hybridation et de l’augmentation, Jacques Perriault
Invariants et variations de l’augmentation humaine, l’expérience grecque, François Dingremont
Homme augmenté et augmentation de l’humain, Bernard Claverie et Benoît Le Blanc
Augmentation de l’humain : les fonctions cognitives cachées de l’homme augmenté, Célestin Sedogbo et Benoît Le Blanc
De l’humain réparé à l’humain augmenté : naissance de l’anthropotechnie, Jérôme Goffette
Perception de soi, perception par les autres : la fonction sociale de la prothèse chez les agénésiques, Benoît Walther
L’homme hybridé : mixités corporelles et troubles identitaires, Bernard Andrieu
Oscar Pistorius ou une catégorie sportive impossible à penser, Damien Issanchou et Éric de Léséleuc
L’homme étendu. Explorations terminologiques, Colin T. Schmidt
Un autre transhumanisme est possible, Marc Roux
La technique au prisme du mythe : l’exemple du Golem, Brigitte Munier
Transhumanisme : une religiosité pour humanité défaite, Jean-Michel Besnier
Entretien avec Édouard Kleinpeter
Bibliographie sélective
Glossaire
Les auteurs
Table des matières

Transhumanisme, Homme augmenté. Quelles limites, thérapeutiques, techniques, éthiques ?

Le posthumain comme dessein (2nd partie)

Contre-argumentation

Face à l’éventualité du posthumain, ceux qualifiés de « bioconservateurs », opposent généralement la dégradation de l’humain, sa « déshumanisation » et l’affaiblissement, voire la disparition de la dignité humaine. Alors que le médecin et biochimiste américain Leon Kass met en avant son profond respect pour ce que la nature nous a donné1, Nick Boström lui réplique que certains dons de la nature sont empoisonnés, et que l’on ne devrait plus les accepter : cancer, paludisme, démence, vieillissement, famine, etc. Les spécificités même de notre espèce, comme notre vulnérabilité à la maladie, le racisme, le viol, la torture, le meurtre, le génocide sont aussi inacceptables2. Nick Boström réfute l’idée que l’on puisse encore relier la nature avec le désirable ou le normativement acceptable. Il a une formule :

« Had Mother Nature been a real parent, she would have been in jail for child abuse and murder3. »

Plutôt que de se référer à un ordre naturel, il préconise une réforme de notre nature en accord avec les valeurs humaines et nos aspirations personnelles4.

Nick Boström dénonce l’instrumentalisation qui est faite du roman dystopique d’Adlous Huxley Le meilleur des mondes (1932). Selon lui, si dans le monde dépeint par Huxley, les personnages sont déshumanisés et ont perdu leur dignité, ce ne sera pas le cas des posthumains. Le meilleur des mondes n’est pas, selon lui, un monde où les êtres sont augmentés, mais une tragédie, dans laquelle l’ingénierie technologique et sociale a été utilisée délibérément afin de réduire leurs potentialités, les affecter moralement et intellectuellement5. L’ouvrage d’Huxley décrit un eugénisme d’État dans lequel sont dissociées fécondation et sexualité mais aussi procréation et gestation corporelle. Tout commence par une mise en relation artificielle des gamètes mâles et femelles, puis une « bokanovskification », qui permet de faire bourgonner l’embryon pour produire au maximum 96 jumeaux identiques, et enfin une gestation extra-corporelle complète dans une couveuse, une sorte d’utérus artificiel6. Les « individus » « prédestinés » par une anoxie plus ou moins brève qui altère chez certains leur capacités physiques et cognitives sont ensuite ventilés en castes (alpha, bêta, gamma, epsilon, etc.).

« Plus la caste est basse […] moins on donne d’oxygène. Le premier organe affecté, c’est le cerveau. Ensuite le squelette7. »

À leur naissance, les enfants sont ensuite exposés à un conditionnement de type pavlovien qui oriente leur sensibilité – aux livres et aux fleurs par exemple.

En contrepoint, Nick Boström revendique la liberté morphologique et reproductive contre toute forme de contrôle gouvernemental8. Selon lui, il est moralement inacceptable d’imposer un standard : les gens doivent avoir la liberté de choisir le type d’augmentation qu’ils souhaitent9.

Le philosophe américain Francis Fukuyama considère qu’avec l’augmentation, une menace pèse sur la dignité humaine. L’égalité des chances, encore toute relative, fut l’histoire d’un long combat, l’augmentation ruinera cette conquête inscrite notamment dans la constitution des États-Unis10. En réponse, Nick Boström inscrit le posthumain dans une perspective historique d’émancipation progressive en considérant que de la même manière que les sociétés occidentales ont étendu la dignité aux hommes sans propriété et non nobles puis aux femmes et enfin aux personnes qui ne sont pas blanches, il faudrait selon lui étendre le cercle moral aux posthumains, aux grands primates et aux chimères homme-animal qui pourraient être créés11. La dignité est ici entendue au sens d’un droit inaliénable à être traité avec respect ; la qualité d’être honorable, digne12.

Nick Boström estime que nous devons travailler à une structure sociale ouverte inclusive, une reconnaissance morale et en droit pour ceux qui en ont besoin, qu’il soit homme ou femme, noir ou blanc, de chair ou de silicone13. Si l’on considère que la dignité peut comporter plusieurs degrés, non seulement le posthumain pourrait en avoir une, mais plus encore atteindre un niveau de moralité supérieur au nôtre14.

Valeurs transhumanistes Explorer le royaume posthumain

Pour le philosophe allemand Hans Jonas, l’eugénisme libéral individuel, qui consiste à choisir les traits de son enfant, est une tyrannie parentale qui de manière déterministe conditionne la dignité à venir de l’enfant et aliène ses choix de vie. Le choix de maintenant conditionne le futur. À ce déterminisme, Nick Boström rétorque que l’individu dont les parents auront choisi quelques gènes ou la totalité n’aura pas moins de choix dans la vie. Il réplique qu’entre avoir été sélectionné génétiquement et faire des choix dans sa vie il y a un monde et de manière générale être plus intelligent, en bonne santé, avoir une grande gamme de talents ouvrent plus de portes qu’il n’en ferme15. Ironiquement, il affirme que le posthumain aura les moyens technologiques de décider d’être moins intelligent16.

Soucieux, semble-t-il, de justice sociale, il imagine que certaines augmentations jugées bonnes pour les enfants pourraient être prise en charge par l’État comme cela existe déjà pour l’éducation, surtout si les parents ne peuvent pas se le permettre. Comme nous avons une scolarisation obligatoire, une couverture médicale pour les enfants, une augmentation pourrait être obligatoire, éventuellement contre l’avis même des parents17 .

L’ « explosion de l’intelligence »

Parmi les différentes voies devant conduire à une augmentation cognitive, une « explosion de l’intelligence », Nick Boström en évalue au moins deux comme prometteuses : l’augmentation cognitive par la sélection génétique et la digitalisation du cerveau et le téléchargement de l’esprit. L’augmentation cognitive par la sélection génétique accélérée est une méthode directe pour accéder au posthumain. Voici sa recette : choisir dans un premier temps des embryons dont le potentiel est souhaitable par un détournement du diagnostique préimplantatoire, extraire des cellules souches de ces embryons et les convertir en gamètes mâles et femelles jusqu’à maturation (six semaines) croiser le sperme et l’ovule pour donner un nouvel embryon, réitérer à l’infini puis implanter dans l’utérus (artificiel) et laisser incuber pendant neuf mois18.

Une autre voie consisterait à « plagier » la nature en digitalisant le cerveau. Dans un premier temps, il s’agirait de scanner finement post-mortem un cerveau biologique, stabilisé par vitrification, afin d’en modéliser la structure neuronale. Pour ce faire, il faudrait au préalable découper ce cerveau en fines lamelles. Les données extraites, issues du scan, alimenteraient ensuite un ordinateur, qui reconstruirait le réseau neuronal en trois dimensions, qui permet la cognition. In fine, la structure neurocomputationnelle serait implémentée dans un ordinateur puissant qui reproduirait l’intellect biologique. Avec cette méthode, il n’est pas nécessaire de comprendre l’activité neuronale, ni de savoir programmer l’intelligence artificielle19.

Vers une spéciation ?

Allons-nous vers une divergence si souvent décrite par la science fiction, une spéciation ? Une espèce se définit soit par la ressemblance morphologique soit, de manière génétique, par l’interfécondité. Il existe deux types de spéciation : l’anagénèse, une humanité unique deviendrait une posthumanité unique, ou la cladogénèse qui entraînerait une divergence. Deux moteurs favorisent la spéciation dans la biologie évolutionniste. Le premier est la dérive génétique, c’est-à-dire la transmission aléatoire de caractères qui apparaissent par mutation dans une population, sans fonction adaptive spécifique. Le second, est la sélection naturelle des caractères aléatoires en fonction de leur potentiel adaptatif à un environnement en changement. Dans notre cas, la sélection se ferait artificiellement, l’humanité prenant en charge sa propre évolution20.

Alors que la sélection naturelle se fait au hasard, au filtre de l’adaptation sur la très longue durée, avec le techno-évolutionisme l’évolution se ferait à un rythme rapide, pour des raisons fonctionnelles. L’idée que l’augmentation puisse mener à une spéciation par cladogénèse, relève, selon Nick Boström, d’un scénario de science-fiction :

« The assumption that inheritable genetic modifications or other human enhancement technologies would lead to two distinct and separate species should also be questioned. It seems much more likely that there would be a continuum of differently modified or enhanced individuals, which would overlap with the continuum of as-yet unenhanced humans21. »

De même, il évalue comme peu plausible l’idée qu’un jour le posthumain considérant l’homme « normal », comme inférieur, puisse le réduire en esclavage, voire l’exterminer22.

« The scenario in which ‘the enhanced’ form a pact and then attack ‘the naturals’ makes for exciting science fiction but is not necessarily the most plausible outcome23. »

Le devenir humain met au défi notre imaginaire. Nick Boström y voit l’espérance d’une émancipation biologique devant nous conduire à une extase permanente.

Néanmoins, cette désinhibition souffre d’une contradiction majeure : elle sous-tend des ruptures anthropologiques, qui par différents biais, et notamment le conformisme, s’imposeraient à tous.

1ère partie

Le posthumain comme dessein

Notes :

1 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », Bioethics, vol. 19, no 3, 2005, 2007, p. 5
2 Idem.
3 Ibid., p. 12
4 Idem.
5 Ibid., p. 6.
6 Aldous Huxley [1932], Le meilleur des mondes, Paris, Presses Pocket, 1977, voir chap 1, p. 21 à 36.
7 Ibid., p. 33.
8 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 6.
9 Ibid.
10 Francis Fukuyama, « The world’s most dangerous idea: transhumanism », Foreign Policy, 2004.
11 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 10.
12 Ibid., p. 9.
13 Idem.
14 Ibid., p. 11
15 Ibid., p. 12.
16 Idem.
17 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
18 Nick Boström, Superintelligence. Paths, dangers, strategies, Oxford, OUP, 2014, p. 38.
19 Ibid., p. 30.
20 Elaine Després et Hélène Machinal (dir.), Posthumains : frontières, évolutions, hybridités, Rennes, PUR, 2014, p. 2.
21 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 8.
22 Idem.
23 Idem.

Le posthumain comme dessein

« Nous [les transhumanistes] refusons de croire que nous sommes ce qu’il y a de mieux, que nous sommes une sorte d’aboutissement, une création indépassable1. » Nick Boström

Dans L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, le philosophe allemand Peter Sloterdijk interroge un moderne : « Où étais-tu à l’heure du crime ? » Lequel répond « j’étais sur le lieu du crime »2. Selon le philosophe, nous commençons à percevoir les temps modernes comme une époque dans laquelle « des choses monstrueuses ont été provoquées par les acteurs humains ». L’ère du monstrueux au sens ambivalent de l’étonnant, de l’inouï, du condamnable, du dépravé, mais aussi du sublime3.

Si jusqu’au XVe siècle, le monstrueux était théologique, du fait de Dieu ou des dieux, il est maintenant anthropologique, du fait de l’homme4. Ce monstrueux prend différentes formes : nous allons ici nous intéresser aux modifications de l’humain, son artificialisation progressive, un devenir artefact.

Dans ce texte, il s’agit de mettre au jour les liens qui unissent augmentations, transhumain et posthumain. Clarifier ce dernier, comprendre ce qui anime le désir de le voir advenir, sonder l’« espace des possibles », encore purement spéculatif.

Pour ce faire, nous allons observer la manière dont le philosophe transhumaniste Nick Boström (université d’Oxford), un des penseurs les plus stimulants de cette nébuleuse, dessine les contours de son posthumain, mais aussi la manière dont il dénonce les faiblesses de l’argumentaire de ses détracteurs dits « bioconservateurs ».

Nick Boström présente le transhumanisme comme un mouvement qui tente de comprendre et évaluer les opportunités d’augmenter l’organisme humain et la condition humaine grâce au progrès technologique. La « nature humaine » est perçue comme quelque chose en devenir (work-in-progress), qui nous conduira, peut-être, vers un dépassement de l’Homo sapiens5. Cette perspective inclut d’éradiquer les maladies, éliminer la souffrance, accentuer les capacités intellectuelles, physiques et émotionnelles et étendre radicalement l’espérance de vie en bonne santé6. Son ambition : par le contrôle, atteindre « le meilleur », son idéal7, une extase existentielle permanente.

Valeurs transhumanistes Explorer le royaume posthumain

Qu’est-ce-que le posthumain ?

Nick Boström définit le posthumain comme un être qui possède au moins une capacité posthumaine c’est-à-dire une capacité qui excède le maximum qu’un être humain pourrait atteindre sans recours à la technologie. Conscient des limites de notre imaginaire pour l’envisager, il donne, pour exemple, trois capacités qui pourraient relever du posthumain. La première permettrait de rester longtemps en bonne santé, actif et productif mentalement et physiquement. La seconde porterait sur la mémoire, les raisonnements déductifs, analogiques et l’attention mais aussi les facultés pour comprendre et apprécier la musique, la spiritualité, les mathématiques, etc. La dernière accentuerait notre capacité à aimer la vie et répondre, de façon appropriée, aux situations du quotidien et aux attentes des autres8. Dans ce texte nous allons nous concentrer sur la capacité cognitive. Selon Nick Boström, nous avons tous à un moment espéré être un peu plus intelligent. Qui n’a rêvé un jour de se souvenir de tous les noms et des visages, d’être capable de résoudre rapidement des problèmes mathématiques complexes, de mieux distinguer des connections entre différents éléments9 ? Il clarifie ce point par un exemple à la hauteur des espérances folles du posthumain et qui lui est personnel : lire avec une parfaite compréhension et se souvenir de chaque livre de la bibliothèque du Congrès (qui comprend tout de même 23 millions d’ouvrages)10.

Selon le philosophe, l’amélioration (enhancement) ne forme pas un ensemble homogène. Il oppose ainsi deux catégories : les « améliorations » dites « positionnelles » et celles « intrinsèquement bénéfiques »11.

Les « améliorations positionnelles » et « intrinsèquement bénéfiques »

Les premières permettraient d’avoir un avantage comparatif comme une stature, un physique attractif. Pour illustrer, il recourt à un concept économico-juridique : l’ « externalisation », le transfert d’un coût/bénéfice d’une action à un tiers. L’externalité peut être négative dans le cas d’une pollution. Elle peut être positive dans le cas de quelqu’un qui agrémente son jardin et qui en fait ainsi bénéficier les passants12. Être plus grand, statistiquement, pour les hommes dans la société occidentale, permettrait de gagner plus d’argent, d’être plus attractif sexuellement. Seulement cette augmentation, qu’il qualifie de « positionnelle », n’offrira pas un bénéfice net pour la société, puisqu’elle implique que quelqu’un y perdra au change13.

« On ne peut fournir d’argument moral pour promouvoir ces améliorations positionnelles, car ce ne sont que des augmentations comparatives. Ce n’est peut-être pas là une raison de les bannir non plus, mais il n’est certainement pas nécessaire de consacrer une grande quantité de ressources pour les favoriser14. »

N’étant pas un bénéfice pour la société, elles devraient même, selon lui, être découragées politiquement et pourquoi pas par une taxe progressive. Lucide, il sait que ce sera difficilement envisageable15.

A contrario, celles qui procurent des « bienfaits intrinsèques » comme la santé, devraient être, selon lui, valorisées, encouragées, subventionnées même16, car elles seraient une externalisation positive pour la société17. Être en bonne santé, permettrait en effet de réduire les agents infectieux et favoriserait ainsi une meilleure santé globale (Nick Boström répugne à serrer les mains)18. Il est conscient que dans les faits, comme dans le cas de l’amélioration de l’intelligence, que l’augmentation positionnelle et l’augmentation intrinsèque se recouvrent19, ainsi l’amélioration de l’intelligence permettrait d’accéder à des meilleures écoles, au dépend de ceux qui disposent d’une intelligence « normale », mais aussi d’apprécier la littérature20.

Arguant qu’il n’oppose pas les améliorations « classiques » liées à l’éducation, qui consistent à stimuler la pensée critique et les autres moyens matériels, comme l’usage de drogues, qui doivent concourir à la même fin, il récuse l’étiquette de matérialiste radical qu’on lui accole21. Il avoue utiliser de la caféine à haute dose et même avoir pris du modafinil®, un psychostimulant utilisé comme traitement contre les narcolepsies/hypersomnie et détourné comme un puissant éveillant à des fins de « performance »22. Observons maintenant comment Nick Boström défend la cause du posthumain face à ses détracteurs.

À suivre…

Contre-argumentation

L’ « explosion de l’intelligence »

Vers une spéciation ?


Notes :

1 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », Argument, vol. 1, no 8, automne 2005-hiver 2006, n.p.
2 Peter Sloterdijk, L’heure du crime et le temps de l’oeuvre d’art, Paris, Calmann-Lévy, 2000, p. 10.
3 Ibid., p. 9.
4 Ibid., p. 9 à 12.
5 Nick Boström, « Transhumanist values. Ethical issues for the twenty-first century », Philosophy documentation center, 2005, p. 4.
6 Nick Boström, « Human genetic enhancements: A transhumanist perspective », Journal of value inquiry, vol. 37, no 4, 2003, n.p.
7 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op. cit.
8 Nick Boström, « Why I want to be a posthuman when I grow up » in Bert Gordijn et Ruth Chadwick (eds), Medical Enhancement and posthumanity, Springer, 2008, [version en ligne n.p.].
9 Idem.
10 Nick Boström, « Transhuman values. Ethical issues for the twenty-first century », Philosophie documentation center, op. cit., p. 6.
11 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op. cit.
12 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
13 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op cit.
14 Idem.
15 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
16 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op. cit
17 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
18 Raffi Khatchadourian, « The doomsday invention. Will artificial intelligence bring us utopia or destruction ? », New Yorker, 23 novembre 2015.
19 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op. cit.
20 Idem.
21 Idem.
22 Raffi Khatchadourian, « The doomsday invention. Will artificial intelligence bring us utopia or destruction ? », op. cit.

 

Visages du trans/posthumanisme à la lumière de la question de l’humanisme

Universidad El Bosque • Revista Colombiana de Bioética. Vol. 10 No 2 • Julio – Diciembre de 2015 – Gilbert Hottois, p. 158-174.
du même auteur : → Humanisme, transhumanisme, posthumanisme

“Mon intérêt personnel pour les interrogations soulevées par le trans/posthumanisme est ancien.

Aujourd’hui, le trans/posthumanisme est d’actualité. Mais il ne s’agit pas d’une simple mode, car les questions qu’il pose sont fondamentales et durables, à la fois au plan de la réflexion philosophique théorique et au plan pratique, éthique et politique. Le trans/posthumanisme constitue l’horizon et l’enjeu implicites de nombreuses discussions théoriques et pratiques de bioéthique. On peut y lire aussi les éléments d’une philosophie générale appropriée à notre époque et à l’avenir. Le plan de mon exposé est simple.

Je commencerai par l’analyse d’un échantillon représentatif de positions «transhumanistes» et/ou «posthumanistes». J’examinerai en quel sens il est possible de parler d’un humanisme trans- ou post-humaniste.

Afin de fixer provisoirement les idées, voici une définition courte du transhumanisme : le transhumanisme encourage sur base volontaire l’amélioration-augmentation (enhancement) des capacités (physiques, cognitives, émotionnelles) de l’individu à l’aide des technologies matérielles indéfiniment.”

Télécharger le pdf


Sommaire

1. Autour du transhumain : nature et évolution
1.1. Julian  Huxley : le transhumanisme comme humanisme évolutionnaire
1.2. Teilhard de Chardin et le transhumain
1.3. La «sagesse de le nature» revisitée par Bostrom et Sandberg
2. Autour du posthumain : technique et politique
2.1. Notre espèce technicienne selon Andy Clark
2.2. “Posthumanisme” quasi-synonyme de “transhumanisme”
2.3. Bon et mauvais posthumanismes selon Hayles
2.4. Posthumanisme téléologique et posthumanisme expérimental selon Pickering
3. Conclusions
3.1. Essai de clarification
3.2. Y a-t-il un trans/posthumanisme humaniste ?

Dépasser l’humain, une étonnante aspiration contemporaine

Philo & Cie – mai-août 2016, Nicolas Le Dévédec

Que les fans de The Walking Dead se préparent, bientôt peut-être les morts-vivants ne peupleront plus seulement nos écrans. C’est du moins ce que laisse entendre l’entreprise de biotechnologies américaine Bioquark dont l’ambition est de développer une technologie capable de ranimer les morts. Baptisé ReAnima, ce projet vise en effet à établir s’il est possible ou non de régénérer le système nerveux humain en testant le cerveau de personnes en état de mort cérébrale dans le but de les ramener à la vie. L’entreprise a d’ores et déjà reçu l’autorisation éthique de mener ses essais cliniques en Inde sur une vingtaine de patients en état de mort cérébrale. Aussi fantasmagorique qu’il puisse paraître, ce projet rejoint une ambition beaucoup plus générale poursuivie aujourd’hui par de nombreux scientifiques, ingénieurs et entrepreneurs, celle de dépasser techniquement l’être humain et les potentialités du corps humain, celle de contrôler techniquement tous les paramètres de la vie, du cerveau, des émotions, de la mort. En 1950, dans « Ce qu’est et comment se détermine la phusis chez Aristote », Martin Heidegger le pressentait déjà : « Parfois on dirait que l’humanité moderne fonce vers ce but : que l’homme se produise lui-même techniquement [ … ]. » Se fabriquer soi-même en s’affranchissant de toutes les limites biologiques grâce aux avancées technoscientifiques et biomédicales, voilà une étonnante aspiration contemporaine.

lire la suite

Par cette volonté acharnée d’optimiser le corps et ses performances comme on fait fructifier n’importe quelle forme de capital, le transhumanisme est entièrement en phase avec l’esprit du capitalisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mouvement bénéficie du soutien de géants économiques tels que Google ou Paypal. Le marché de l’enhancement et de l’immortalité s’annonce des plus lucratifs et l’homme augmenté sied parfaitement à la société de marché.

Amélioration de l’humain et la notion de perfection

Bulletin des médecins suisses – Schweizerische Ärztezeitung – Bollettino Dei Medici Svizzeri 2016;97(24):902

Johann Roduit, philosophe, est Managing Director du Centre des humanités médicales de l’Institut d’éthique biomédicale de l’Université de Zurich. Il est fort actif depuis plusieurs années dans le domaine bioéthique et anime aussi des évènements TED à Martigny. The Case for Perfection est issu de sa récente thèse de Ph.D. sur les enjeux éthiques de l’amélioration de l’humain (enhancement).

D’abord, l’auteur relève qu’il y a plusieurs définitions possibles du «enhancement»: au sens d’intervention du registre médical qui tend à améliorer/renforcer un trait existant particulier (par exemple chirurgie cosmétique), sans qu’il s’agisse de guérir; au sens d’addition d’une ou des caractéristiques désirables nouvelles (vision quantitative); au sens de changement qualitatif. Cette dernière est celle qu’il adopte, dans une perspective menant à un certain but. Dans cette acception, le traitement d’une maladie peut être vu comme une forme de «enhancement». Etant entendu qu’une question majeure est «amélioration, mais de quel point de vue, en fonction de quoi?». Argumentant qu’il est inévitable de considérer la notion de perfection dans ce débat, l’auteur en distingue différentes conceptions. Il estime que le concept doit satisfaire à plusieurs critères objectifs, sur un mode pluraliste, sans qu’il s’agisse d’avoir une vision fixée de ce que «être humain» devrait signifier. Dans la réflexion, l’image d’un idéal humain devient un point de référence à considérer aux côtés de notions comme l’autonomie, la justice, la sécurité ou l’authenticité.

Roduit mène son travail en exposant les opinions des bio-éthico-conservateurs comme celles des bio-éthico-libéraux, avec entre autres l’objectif de distinguer ce qui sera(it) amélioration vraie de celle qui serait malvenue/indésirable (dis-enhancement). Il relève que les conservateurs, qui s’opposent au «enhancement» et critiquent les libéraux pour leur recherche d’une certaine
perfection, soutiennent néanmoins eux-mêmes certains postulats perfectionnistes quant à la «bonne vie».

La thèse de l’auteur est que la «capabilities approach» de la philosophe américaine Martha Nussbaum, spécialiste du développement et de l’éthique qui a travaillé avec Amartya Sen, qui définit dix capacités centrales de la personne*, représente un bon instrument dans la démarche à suivre. Pour être moralement acceptable, l’amélioration de l’humain doit maximiser ces capacités centrales, de manière holistique et harmonieuse. Ceci devrait «maintenir une certaine unité au sein de l’humanité tout en permettant la diversité» – et inclure des garde-fous assurant que l’amélioration en question représente un réel progrès et ne court pas le risque d’une évolution vers le sous-humain. Ici, une remarque montrant un des aspects délicats du «enhancement»: «Théoriquement, on peut imaginer des circonstances dans lesquelles une diminution de l’intelligence pourrait être vue comme une amélioration [admissible], alors que dans d’autres situations cela serait moralement inacceptable.» Well?… (L’auteur ne détaille pas la description d’une telle éventualité.).

Roduit écrit : «J’ai présenté deux visions : l’une non-idéaliste, comparative et rétrospective, l’autre prospective, orientée vers un ou des buts idéaux. A mon avis il faut adopter une approche globale dans laquelle ces deux visions jouent un rôle essentiel. Bien que la seconde fasse l’objet de critiques, elle est nécessaire.» Débattre de la notion de perfection fait partie intégrante de la problématique «enhancement», hyper-actuelle, et on peut savoir gré à Roduit de s’être penché en détail sur diverses conceptions possibles, tirant les conclusions à son sens les plus équilibrées. Son texte est en général de nature académique, logiquement puisque issu de sa thèse, et n’échappe pas à certaines répétitions, mais toute personne intéressée suivra sans difficulté sa réflexion, sur un sujet complexe.

* A propos de l’exercice de ces capacités, Nussbaum donne un exemple interpellant : une personne affamée par manque de nourriture et une personne qui jeûne sont dans une même situation objective s’agissant de leur nutrition, mais n’ont pas la même capacité à la modifier.

Anne Frémaux – L’ère du Levant

Roman d’anticipation philosophique sur le thème de la crise écologique, du post-humanisme, de la révolution transhumaniste, des évolutions sociétales et spirituelles du futur.

Anne Frémaux, est agrégée de Philosophie et Doctorante à la Queen’s University de Belfast (UK). Elle a publié un essai critique, La nécessité d’une écologie radicale (Sang de la Terre, 2011) et signe là son premier essai dystopique.

En l’an 90 de la nouvelle ère, Dimitri Atskov, le puissant Gouverneur d’Urbio, première province dans l’ordre protocolaire de la Confédération, envoie la jeune Jana en mission dans le territoire du Levant où, à cause de dérèglements magnétiques liés aux vents solaires, aucun cyborg ou homme augmenté ne peut pénétrer. Elle y rencontrera le vieux Gild et son fils, Github, et sera confrontée aux effets de l’holéum, la fleur du soleil aux vertus psychotropes qui ouvre l’esprit sur de nouvelles réalités. Outre l’amour et les révélations qui l’attendent sur le sens véritable de son existence ainsi que sur le secret de sa naissance, elle fera l’expérience de modes de vie rudimentaires, de formes de pensée et de pratiques spirituelles aux antipodes de ce qu’elle connaissait jusqu’alors et qui la pousseront à questionner la rationalité et le bien-fondé de son monde hautement « technologisé ».

Pendant ce temps, dans la banlieue prolétarienne d’Ustis, capitale d’Urbio, la Résistance se poursuit autour de Rostam et d’Ahün contre l’organisation eugéniste et bientôt génocidaire de la société urbienne qui condamne les faillibles improductifs à la mort et s’apprête à déclarer l’espèce humaine « obsolète », au nom de la révolution mécatronique (transhumaniste) en cours, menée par la vieille Fräulein Kassner. D’autres protagonistes, tels que Clara, la femme du Gouverneur, qui s’oppose aux desseins de son mari, la petite Emna qui rêve d’épouser un robot ou Marius, jeune homme insouciant qui profite des rouages du système et savoure son ascension progressive dans l’échelle confédérale, auront des rôles clés à jouer dans la trame événementielle.

Les destins vont cheminer, se croiser, s’associer ou s’affronter dans un ballet haletant qui va décider du devenir de l’humanité et du sort de la planète tout entière. L’avenir sera-t-il encore humain ? Comment définir l’humanisme à l’heure des manipulations génétiques et des technologies d’amélioration de l’homme (Human enhancement technologies) ? Telles sont les questions centrales auxquelles ce livre d’anticipation tente de répondre et dont l’objet premier pourrait ainsi être résumé : éviter que « l’humanité » ne se perde en route…

Aussi captivant qu’alarmant, aussi effrayant que touchant, ce récit aux accents spiritualistes qui prend pour toile de fond des thèmes aussi importants que la crise écologique, les technologies reproductives, le terrorisme, le post-humanisme et la révolution transhumaniste, nous livre là une peinture prospective fascinante, doublée d’une réflexion critique profonde des enjeux de notre temps. Véritable vade-mecum philosophique pour le présent et le futur, cette œuvre également poétique, décrit avec générosité les aspects émouvants et touchants de la nature humaine, soulignant sa fragilité constitutive comme son éternelle capacité d’adaptation et de transformation face aux épreuves qu’elle rencontre en chemin. Un récit qui ne laissera personne indifférent…