Le transhumanisme prépare un monde d’apartheid

Dans cet entretien vidéo, Miguel Benasayag explique pourquoi un cerveau augmenté signifie une humanité diminuée. Et pourquoi le transhumanisme dessine un monde d’apartheid. Interview réalisé le 4 mars 2017 par Reporterre et plumeStudios.

Cerveau augmenté, homme diminué, de Miguel Benasayag, éditions La Découverte, mai 2016, 200 p.

Que les citoyens soient maintenus dans l’ignorance totale de la mutation en cours et qu’ils y adhèrent comme des moutons, c’est nouveau et très dangereux.

L’éthique du futur et le défi des technologies du vivant

Thèse :  Kokou Sename Amegatsevi, 2013 – Université Laval & Université Paris-Descartes

Résumé : Ce travail vise à mettre en avant une éthique du futur à l’ère des technologies du vivant à partir de la biologie philosophique de Hans Jonas en passant au crible a priori les fondements des technosciences. Jonas estime que le problème n’est pas la technique elle-même qui soit en cause mais l’identité qu’elle accorde à l’homme dans cette logique instrumentale envahissante, en d’autres termes, le matérialisme réductionniste. Le problème aussi n’est pas les effets visibles inquiétants et désastreux de la technique mais l’ontologie qu’elle inspire. Outre les manifestations réelles de destruction qu’elle génère, c’est l’être qu’elle confère ou plus exactement dont elle prive l’homme qui est catastrophique. L’homme finit par se considérer comme un fond exploitable. Il s’agira donc de formuler une éthique qui a pour soubassement une biologie philosophique qui récuse une anthropologie mécaniste d’inspiration matérialiste, une ontologie du pas-encore qui fonde les sciences modernes. Réduire l’homme à des lois physico-chimiques, c’est violer notre individualité. Le métabolisme est la preuve de notre individuation. Dans la matière, gît l’esprit. Au-delà de l’anthropomorphisme qui se dégage, l’homme est le seul animal symbolisant doué d’une conscience réflexive. Une responsabilité politique s’impose pour protéger l’intégrité et l’image de l’homme à l’ère des technologies du vivant qui espèrent améliorer ou modifier l’espèce humaine. Mais cette responsabilité politique qui promeut « un marxisme désenchanté » ne tardera pas à renforcer voire devenir une rationalité instrumentale et idéologique à l’image du lyssenkisme. Une autre responsabilité s’impose : une responsabilité scientifique formulée par Charles De Koninck qui interpelle et invite les scientifiques à ne pas sacrifier l’être humain par leurs recherches sur l’autel des subventions financières, du dualisme au relent matérialiste. La science, dans son élan est invitée à tenir compte du facteur « humain ». Cette responsabilité scientifique va au-delà des règles de bonnes pratiques et déontologiques des comités et des expertises scientifiques. Elle nécessite une éducation scientifique pour une science citoyenne pour éviter une science aveugle et idéologique. Bref, à partir de ces paradigmes, nous voulons montrer que les rêves de l’amélioration, de l’augmentation des performances de l’espèce humaine sont des chimères.

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Langue:  Français
Mots clés:  Philosophie

Amélioration de l’humain et la notion de perfection

Bulletin des médecins suisses – Schweizerische Ärztezeitung – Bollettino Dei Medici Svizzeri 2016;97(24):902

Johann Roduit, philosophe, est Managing Director du Centre des humanités médicales de l’Institut d’éthique biomédicale de l’Université de Zurich. Il est fort actif depuis plusieurs années dans le domaine bioéthique et anime aussi des évènements TED à Martigny. The Case for Perfection est issu de sa récente thèse de Ph.D. sur les enjeux éthiques de l’amélioration de l’humain (enhancement).

D’abord, l’auteur relève qu’il y a plusieurs définitions possibles du «enhancement»: au sens d’intervention du registre médical qui tend à améliorer/renforcer un trait existant particulier (par exemple chirurgie cosmétique), sans qu’il s’agisse de guérir; au sens d’addition d’une ou des caractéristiques désirables nouvelles (vision quantitative); au sens de changement qualitatif. Cette dernière est celle qu’il adopte, dans une perspective menant à un certain but. Dans cette acception, le traitement d’une maladie peut être vu comme une forme de «enhancement». Etant entendu qu’une question majeure est «amélioration, mais de quel point de vue, en fonction de quoi?». Argumentant qu’il est inévitable de considérer la notion de perfection dans ce débat, l’auteur en distingue différentes conceptions. Il estime que le concept doit satisfaire à plusieurs critères objectifs, sur un mode pluraliste, sans qu’il s’agisse d’avoir une vision fixée de ce que «être humain» devrait signifier. Dans la réflexion, l’image d’un idéal humain devient un point de référence à considérer aux côtés de notions comme l’autonomie, la justice, la sécurité ou l’authenticité.

Roduit mène son travail en exposant les opinions des bio-éthico-conservateurs comme celles des bio-éthico-libéraux, avec entre autres l’objectif de distinguer ce qui sera(it) amélioration vraie de celle qui serait malvenue/indésirable (dis-enhancement). Il relève que les conservateurs, qui s’opposent au «enhancement» et critiquent les libéraux pour leur recherche d’une certaine
perfection, soutiennent néanmoins eux-mêmes certains postulats perfectionnistes quant à la «bonne vie».

La thèse de l’auteur est que la «capabilities approach» de la philosophe américaine Martha Nussbaum, spécialiste du développement et de l’éthique qui a travaillé avec Amartya Sen, qui définit dix capacités centrales de la personne*, représente un bon instrument dans la démarche à suivre. Pour être moralement acceptable, l’amélioration de l’humain doit maximiser ces capacités centrales, de manière holistique et harmonieuse. Ceci devrait «maintenir une certaine unité au sein de l’humanité tout en permettant la diversité» – et inclure des garde-fous assurant que l’amélioration en question représente un réel progrès et ne court pas le risque d’une évolution vers le sous-humain. Ici, une remarque montrant un des aspects délicats du «enhancement»: «Théoriquement, on peut imaginer des circonstances dans lesquelles une diminution de l’intelligence pourrait être vue comme une amélioration [admissible], alors que dans d’autres situations cela serait moralement inacceptable.» Well?… (L’auteur ne détaille pas la description d’une telle éventualité.).

Roduit écrit : «J’ai présenté deux visions : l’une non-idéaliste, comparative et rétrospective, l’autre prospective, orientée vers un ou des buts idéaux. A mon avis il faut adopter une approche globale dans laquelle ces deux visions jouent un rôle essentiel. Bien que la seconde fasse l’objet de critiques, elle est nécessaire.» Débattre de la notion de perfection fait partie intégrante de la problématique «enhancement», hyper-actuelle, et on peut savoir gré à Roduit de s’être penché en détail sur diverses conceptions possibles, tirant les conclusions à son sens les plus équilibrées. Son texte est en général de nature académique, logiquement puisque issu de sa thèse, et n’échappe pas à certaines répétitions, mais toute personne intéressée suivra sans difficulté sa réflexion, sur un sujet complexe.

* A propos de l’exercice de ces capacités, Nussbaum donne un exemple interpellant : une personne affamée par manque de nourriture et une personne qui jeûne sont dans une même situation objective s’agissant de leur nutrition, mais n’ont pas la même capacité à la modifier.

La démocratie à l’épreuve du posthumain : médicalisation de la société, dépolitisation de la perfectibilité

Nicolas Le Dévédec, Congrès AFSP 2009

A l’heure où les avancées technoscientifiques et biomédicales sont porteuses de « l’idée jusque-là inouïe, d’une plasticité intégrale de l’homme » [Hunyadi, 2004, p. 24], à l’heure encore où d’aucuns célèbrent l’avènement irrésistible d’un être plus qu’humain [Ramez, 2005], entièrement « revu et corrigé par la technique », rendu comme maître et possesseur de sa propre nature, quand d’autres s’inquiètent a contrario d’une fin de l’être humain imminente par son auto-transformation technologique intégrale [Fukuyama, 2002], il est clair qu’au-delà des fantasmes – mais ils ont en soi valeur de symptômes – le sentiment de vivre aujourd’hui une rupture est manifeste. C’est ce sentiment que catalysent les termes « posthumain » et « post-humanisme » en vogue depuis plusieurs années. Au-delà de l’effet de mode dont ces termes sont porteurs, notre position consiste à prendre au sérieux ce sentiment de rupture qu’ils visent à marquer, pour tenter à travers lui de poser un questionnement d’ordre anthropologique et civilisationnel.

Ce questionnement prend pour ancrage l’idée de perfectibilité humaine. Consécutif à l’avènement de la modernité, cet imaginaire de la perfectibilité humaine synthétise pleinement la force et l’originalité de la philosophie humaniste des Lumières. En pensant en effet l’être humain comme un être capable de s’améliorer, les Lumières le définissent comme un être fondamentalement indéterminé. Aucune essence, naturelle ou divine, ne le détermine. Entièrement défini par sa volonté propre et son autonomie, l’être humain n’est que ce qu’il se fait lui-même. Par contraste avec les pensées grecque et chrétienne pour lesquelles l’être humain trouve toujours ailleurs qu’en lui-même son fondement (cosmologique ou divin), cet imaginaire de la perfectibilité ouvre à l’être humain la possibilité d’agir réflexivement sur lui- même et sur le monde. Il possède autrement dit une portée proprement révolutionnaire, permettant de concevoir et d’encourager une émancipation humaine terrestre, par des moyens proprement humains.

Qu’en est-il alors aujourd’hui de cet imaginaire ? Qu’implique l’idée de posthumanisme relativement à cette croyance en la perfectibilité de l’être humain ? Pour tenter de répondre à ces questions, précisons que notre réflexion prend pour observatoire sociologique les sciences humaines et sociales en tant que telles. Elles constituent selon nous l’objet tout désigné de cette réflexion dans la mesure où, en tant qu’elles sont nées de la crise de légitimation que connaît l’Occident au sortir du Moyen-âge, ce sont elles qui ont été les vecteurs principaux de cet imaginaire de la perfectibilité humaine. Elles ont en effet hérité dès leur naissance de cette responsabilité de proposer une réponse à cette crise, de contribuer donc à l’orientation normative de la société [cf., Freitag, 1998]. Comme le souligne ainsi très bien Karin Knorr Cetina : « Les idéaux du siècle des lumières sont à l’origine de la foi dans la perfectibilité humaine et dans le rôle salvateur de la société, qui constituent les fondements moraux des sciences humaines et sociales. » [Cetina, 2005, 31] L’imaginaire de la perfectibilité humaine constitue en somme leur soubassement idéologique essentiel. Dans cette perspective, quelle représentation les sciences humaines et sociales se font-elles aujourd’hui de la perfectibilité humaine ? Et quelles en sont alors les conséquences politiques ? Autrement dit, en tant que leur conception de l’être humain, de la société et de l’historicité n’est pas neutre, quelle forme d’émancipation promeuvent-elles effectivement ?

Notre thèse se résume à l’idée que nombre d’approches théoriques contemporaines sont porteuses d’une conception essentiellement instrumentale ou technoscientifique de la perfectibilité humaine, occultant son versant éthico-politique central dans la pensée des Lumières. Soustraite de toute indétermination social-historique, la perfectibilité humaine tend en effet chez de nombreux penseurs et courants contemporains à être associée, souvent implicitement, à une sorte de loi techno-logique qui déclasserait tout volontarisme politique. Cette conception réifiée de la perfectibilité conduit alors les sciences humaines et sociales à promouvoir un modèle d’émancipation essentiellement adaptatif, aux antipodes de cette quête d’autonomie sociale et politique, individuelle et collective, au fondement de l’idéal démocratique. Il ne s’agit pour ainsi dire plus d’encourager l’amélioration de l’être humain dans et par la société, par des moyens sociaux et politiques, il s’agit davantage, dans une perspective résolument post-sociale et biocentrée, de transformer l’être humain lui-même, par des moyens technoscientifiques. Telle est selon nous la mutation majeure de l’idée de perfectibilité humaine que cette communication tentera d’étayer en brossant, dans un esprit avant tout synthétique, le parcours socio-historique de cet imaginaire, de la philosophie des Lumières aux sciences humaines et sociales contemporaines.

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Miguel Benasayag a présenté son dernier ouvrage “Cerveau augmenté, homme diminué” à la Maison de l’Amérique Latine

13 mai 2016

Rencontre à l’occasion de la parution du nouveau livre de Miguel Benasayag (La Découverte).

Avec Giuseppe Longo, mathématicien et épistémologue, Valeria Giardino, philosophe et François Gèze, Éditions La Découverte.

Les avancées des neurosciences rendent désormais envisageables pour certains la perspective d’améliorer le cerveau et de supprimer ses faiblesses et ses « défauts » : le rêve d’un cerveau « parfait » semble à portée de la main. Miguel Benasayag montre ici pourquoi ce nouvel idéalisme du « cerveau augmenté » est en réalité une illusion dangereuse : le monde qu’entendent préparer les transhumanistes et certains scientifiques risque fort d’être surtout habité par la folie et la maladie…

Miguel Benasayag : Cerveau augmenté, homme diminué

Le cerveau humain connaît, étudie, explique et comprend, au point qu’il en est arrivé à prendre comme objet d’étude… lui-même. Et les nouvelles connaissances sur le fonctionnement du cerveau ébranlent profondément nombre de croyances au fondement de la culture occidentale. Car les remarquables avancées des neurosciences rendent en effet désormais envisageable pour certains la perspective d’améliorer le cerveau et de supprimer ses faiblesses et ses « défauts » : le rêve d’un cerveau « parfait » semble à portée de la main.

Cette vision conduit à considérer notre cerveau comme un ordinateur qu’il s’agirait d’optimiser en l’améliorant par divers outils pharmacologiques ou informatiques. À partir d’une vulgarisation très pédagogique de recherches récentes souvent très « pointues » en neurosciences, Miguel Benasayag montre ici, de façon fort convaincante, pourquoi ce nouvel idéalisme du « cerveau augmenté » est en réalité une illusion dangereuse : le monde qu’entendent préparer les transhumanistes et certains scientifiques risque fort d’être surtout habité par la folie et la maladie…

Une thèse critique solidement argumentée, qui a commencé à faire son chemin dans le milieu des chercheurs les plus préoccupés par les apories et les failles de ce nouveau mythe du progrès.

Lire un extrait

Miguel Benasayag, est Professeur d’épistémologie et Chercheur en anthropologie et dirige un laboratoire de biologie moléculaire.

Table des matières:

Introduction. Une rupture historique fondamentale
Quand le cerveau devient un organe « comme les autres »…
…dans un monde désenchanté et colonisé par la technologie : le rêve du « cerveau augmenté »
1. Cerveau augmenté, homme disloqué ?
La nouvelle science du cerveau, quatrième « blessure narcissique » de l’humanité
Puissance de la technologie, impuissance de l’homme
Les nouveaux défis de l’ère de l’anthropocène
Le cerveau, architecte de la réalité
Comprendre ou prévoir ?
2. La modernité bousculée par les neurosciences
La « liberté » absolue du cerveau selon les modernes
Au fondement du cartésianisme, le dilemme de l’âne idiot de Buridan
L’illusion d’un cerveau transparent
3. Quand le cerveau construit un monde
Connaissance et perception
La question de la conscience
La temporalité du cerveau : la machine du temps
4. La sculpture du cerveau
Pourquoi le cerveau ne fonctionne pas comme un ordinateur
Aux origines de l’extraordinaire plasticité cérébrale
Comment les informations corporelles modèlent le cerveau
5. Le cerveau déraciné
Les effets délétères du pouvoir hypnotique des écrans
Les informations « codifiées » ne peuvent pas sculpter le cerveau
L’absurde utopie du « cerveau sans corps »
6. La « révolution numérique », rupture anthropologique ?
De la coévolution homme-animaux à la coévolution homme-artefacts
Quand la technologie, pour la première fois, tend à la « machinisation » de l’homme
Possibles et compossibles : les apories de la postmodernité
Comment les possibles technologiques deviennent une obligation
7. Agrégats, organismes et mixtes : les trois modes d’être des systèmes organisés
Les agrégats : l’exemple de la voiture
Les organismes : l’exemple du nouveau-né
Les mixtes : l’exemple du langage
Menaces et espoirs des modes d’hybridation entre culture, biologie et technologie
8. Le cerveau sans organes, les organes sans cerveau
La leçon des étonnants mécanismes de plasticité et de recyclage neuronal
De l’individu au « profil » : le cerveau disloqué
Le nouveau formatage du neuromarketing et du big data
La puissance du « syndrome du pont de la rivière Kwaï »
9. Le cerveau ne pense pas, tout le corps pense
L’interface entre cerveau et pensée au cœur du phénomène humain
Dépasser le corps pour libérer l’esprit ?
Quand la conscience s’égare…
Ce que recouvrent le « sentiment de soi » et l’utilité de l’inutile
10. La mémoire et l’identité
Un travail permanent de construction et de reconstruction
Les tentatives de modifier la mémoire
La « mémoire du corps »
11. Morale et cerveau
L’hyperactivité, une pathologie ?
Le monde univoque de la technologie contre le monde polysémique de la culture
Codes moraux, codifications et réseaux neuronaux
La réponse magique de la technoscience à la question de la négativité
12. Le cerveau modulaire : à propos des sourds et des compétences
Les enseignements de la culture sourde
Le programme de déstructuration de la pédagogie par compétences
13. Les affects et les modules, le cerveau des affects
Les affects, de simples illusions ?
Amour, bonheur et plaisir : la machine n’est pas le paysage
Des affects, des rats et de la pornographie
En guise de non-conclusion. Résister à l’artefactualisation du monde.

Transhumanisme et Cellules Souches – travail à la frontière de la gériatrie biomédicale

La recherche scientifique biomédicale dans le domaine des cellules souches et plus largement de la médecine régénérative offre aujourd’hui des promesses d’applications thérapeutiques révolutionnaires pour de nombreuses maladies. Pourtant, il semble que pour certains, ces avancées pourraient servir d’autres desseins, notamment en ce qui concerne l’amélioration biologique de l’humain vers des objectifs de contrôle voire d’inversion du processus de vieillissement.

Beaucoup de ceux qui tiennent à ces idées appartiennent à un mouvement, dit transhumaniste, où ils s’accordent sur des idées et valeurs communes concernant l’avenir de l’humain. Plus que cela, certains de ces acteurs transhumanistes prennent activement part à la recherche scientifique et orientent celle-ci vers les valeurs qu’ils soutiennent, touchant ainsi aux frontières de disciplines scientifiques établies et à la démarcation entre science et pseudoscience.

En s’appuyant sur les concepts de recherche confinée / recherche de plein air, de forum hybride et de travail aux frontières, la présente recherche explore la place que les chercheurs transhumanistes occupent dans la recherche scientifique institutionnelle et se questionne sur la façon et les moyens qu’ils mettent en œuvre pour y prendre part.

À partir de la constitution et de l’analyse d’un corpus documentaire transhumaniste sur les cellules souches, mais aussi en décrivant le réseau auquel les chercheurs transhumanistes appartiennent, l’étude apporte une perspective nouvelle sur le mouvement transhumaniste. Les résultats obtenus montrent que les chercheurs transhumanistes ne se cantonnent pas à produire des discours et des représentations de leurs idées et de leurs valeurs, mais participent activement à la réalisation de celles-ci en menant eux-mêmes des recherches et en infiltrant la recherche scientifique institutionnelle.

Laurie Paredes, Université de Montréal Octobre 2014

Thèse : Culture du corps et technosciences : vers une mise à niveau technique de l’humain ?

 

Université de Montréal, Département de sociologie Faculté des arts et des sciences, Michèle Robitaille, 2008

Analyse des représentations du corps soutenues par le mouvement transhumaniste

Résumé(s):

L’intérêt marqué porté actuellement aux recherches NBIC (nano-bio-info-cognitivo technologies) visant l’optimisation des capacités humaines augure d’un profond bouleversement dans nos représentations du corps humain et du rapport humain-machine. Tour à tour, des travaux issus des domaines du génie génétique, de la pharmacologie, des biotechnologies ou des nanotechnologies nous promettent un corps moins sujet à la maladie, mieux « adapté » et surtout plus malléable. Cette construction en laboratoire d’un corps amélioré fait amplement écho aux préoccupations contemporaines concernant la santé parfaite, le processus de vieillissement, l’inaptitude, l’apparence, la performance, etc. En vue d’analyser les transformations qu’induisent ces recherches sur les représentations du corps, nous avons construit un modèle théorique appuyé, d’une part, sur des travaux en sociologie du corps et, d’autre part, sur des travaux en épistémologie des sciences. Puis, en scrutant différents textes de vulgarisation scientifique produits par des chercheurs transhumanistes – militant ouvertement en faveur d’une optimisation radicale des capacités humaines par le biais des technosciences –, il a été observé que les représentations du corps s’organisent autour de trois principaux noyaux. Le corps humain est présenté, dans ce discours, comme étant à la fois informationnel, technologiquement perfectible et obsolète.

Cette représentation tripartite du corps permet aux transhumanistes d’ériger leur modèle d’action (i.e. amélioration des capacités physiques, intellectuelles, sensitives, émotionnelles, etc.) à titre de nécessité anthropologique. À leurs yeux, l’amélioration des conditions humaines doit passer par une mutation contrôlée de la biologie (i.e. une hybridation avec la machine) du fait que le corps serait « inadapté » au monde contemporain. Ainsi, les promesses NBIC, une fois récupérées par les chercheurs transhumanistes, se voient exacerbées et prennent une tonalité péremptoire. Ceci contribue vivement à la promotion du posthumain ou du cyborg, soit d’un individu transformé dans l’optique d’être plus robuste et intelligent, de moduler sa sensitivité et ses états émotifs et de vivre plus longtemps, voire indéfiniment. Enfin, situé à mi-chemin entre la science et la science-fiction, ce projet est qualifié de techno-prophétie en ce qu’il produit d’innombrables prévisions basées sur les avancées technoscientifiques actuelles et potentielles.

Afin d’accroître l’acceptabilité sociale de leur modèle d’action, les transhumanistes ne font pas uniquement appel à la (potentielle) faisabilité technique; ils s’appuient également sur des valeurs socialement partagées, telles que l’autodétermination, la perfectibilité humaine, l’égalité, la liberté ou la dignité. Néanmoins, la lecture qu’ils en font est parfois surprenante et rompt très souvent avec les conceptions issues de la modernité. À leur avis, le perfectionnement humain doit s’opérer par le biais des technosciences (non des institutions sociales), sur le corps même des individus (non sur l’environnement) et en vertu de leur « droit » à l’autodétermination compris comme un droit individuel d’optimiser ses capacités. De même, les technosciences doivent, disent-ils, être démocratisées afin d’en garantir l’accessibilité, de réduire les inégalités biologiques et de permettre à chacun de renforcer son sentiment d’identité et d’accomplissement. L’analyse du discours transhumaniste nous a donc permis d’observer leurs représentations du corps de même que la résonance culturelle du projet qu’ils proposent.

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Thèse : Les positions du transhumanisme, de la biogérontologie et du Magistère catholique romain en matière d’extension radicale de la vie humaine

In Saecula Saeculorum: Transhumanist Philosophy, Biogerontology, and the Roman Catholic Magisterium on the Ethics of Radical Life Extension. Montreal: Cory Labrecque, McGill University Library, PhD Thesis, 2010. Transcending the Functional Self: A Discourse on the Continuity of Personhood in Degenerative Dementia, Montreal: McGill University Library, MA Thesis, 2004.

Le désir de l’homme de trouver la fontaine de Jouvence et de dépasser les limites de la condition humaine est profondément enraciné dans l’histoire. Les religions, pour leur part, parlent depuis toujours d’immortalité. Quoi qu’il en soit, le concept de transcendance de la nature humaine et d’ouverture à un nouveau type d’existence terrestre est largement attribuable à l’éminent biologiste de l’évolution Julian Huxley qui, en 1957, invente le terme « transhumanism » (transhumanisme) dans Knowledge, Morality, and Destiny.Le transhumanisme contemporain, qui constitue à la fois une philosophie et un mouvement, nous blâme d’avoir baissé les bras et d’avoir abandonné à la nature le développement évolutif humain; il cherche plutôt une façon de reprendre la maîtrise de notre (re)développement en faisant un usage responsable de la science et de la technologie afin de compenser les lacunes qui sont des caractéristiques regrettables de l’être humain à l’heure actuelle.

Le caractère inévitable du vieillissement et de la mort, une capacité intellectuelle inadéquate et fluctuante, le manque de fiabilité du corps, ainsi qu’une fragilité émotionnelle représentent des exemples de ces caractéristiques de la condition humaine qui, selon les transhumanistes, empêchent notre épanouissement, nous mettent en état d’arrêt, et nécessitent, par conséquent, une intervention biotechnologique.Le présent mémoire examine les positions du transhumanisme, de la biogérontologie et du Magistère catholique romain en matière d’extension radicale de la vie humaine.

L’idée de prolonger l’espérance de vie de dizaines d’années (au moins), qui ne relève plus de la simple spéculation, constitue maintenant un sérieux champ d’investigation scientifique. Même si l’Église catholique romaine a contribué activement au discours bioéthique, et continue de le faire, elle n’a pas encore entériné le caractère recevable et désirable d’une telle perspective. Si, au cours des siècles, l’Église a élaboré des doctrines sophistiquées qui traitent de la finitude de l’humain, soit de son immortalité, de son salut, et de sa transcendance, elle décrit ces états comme n’étant atteignables qu’en dehors, ou au-delà, de la portée de cette expérience humaine temporelle et mortelle. Un nombre grandissant de scientifiques et de philosophes s’attendent à ce que, le temps venu, les humains connaissent une espérance de vie indéfinie (ou une « immortalité virtuelle »), une permanence dans l’instant présent. Je prends en compte ici les avancées de la biogérontologie et une comparaison des approches du transhumanisme et de l’Église catholique en regard de l’extension radicale de la vie humaine en accordant une attention particulière aux répercussions sur le plan éthique pour la personne, le bien commun, l’ordre social, et l’environnement. Je considère également la possibilité de classifier le transhumanisme comme « religion séculière ».

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