Nanosciences et technoprophéties. Le nanomonde dans la matrice des futurs

Premier volet d’une enquête socio-informatique … de longue durée

Résumé : L’étude du dossier “émergent” des nanotechnologies permet d’examiner les différentes visions du futur engagées par les auteurs-acteurs fort hétérogènes qui se saisissent du nanomonde et de ses enjeux : scientifiques, philosophes, industriels, journalistes, sociologues, auteurs transhumanistes, militants d’ONG ou de groupes radicaux. La mise en balance des promesses de bonheur et des prophéties de malheur est examinée à la loupe grâce aux logiciels Prospéro et Marlowe qui suivent ce dossier sur la longue durée.

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Francis Chateauraynaud. Nanosciences et technoprophéties. Le nanomonde dans la matrice des futurs : Premier volet d’une enquête socio-informatique … de longue durée. 2006. <halshs-00111998>

Est-on libre de disposer de son corps ?

Normatisation, hyper-moralisation, hygiénisme : ce que devient la société au nom de la santé publique et de la marchandisation redimensionne la liberté individuelle. Pour le meilleur et pour le pire.
Animé par Claude Costechareyre.

Pour en débattre :
– Philippe Kourilsky, biologiste
– Laurent Alexandre, chirurgien-urologue
– Serge Guérin, sociologue

Dépasser l’humain, une étonnante aspiration contemporaine

Philo & Cie – mai-août 2016, Nicolas Le Dévédec

Que les fans de The Walking Dead se préparent, bientôt peut-être les morts-vivants ne peupleront plus seulement nos écrans. C’est du moins ce que laisse entendre l’entreprise de biotechnologies américaine Bioquark dont l’ambition est de développer une technologie capable de ranimer les morts. Baptisé ReAnima, ce projet vise en effet à établir s’il est possible ou non de régénérer le système nerveux humain en testant le cerveau de personnes en état de mort cérébrale dans le but de les ramener à la vie. L’entreprise a d’ores et déjà reçu l’autorisation éthique de mener ses essais cliniques en Inde sur une vingtaine de patients en état de mort cérébrale. Aussi fantasmagorique qu’il puisse paraître, ce projet rejoint une ambition beaucoup plus générale poursuivie aujourd’hui par de nombreux scientifiques, ingénieurs et entrepreneurs, celle de dépasser techniquement l’être humain et les potentialités du corps humain, celle de contrôler techniquement tous les paramètres de la vie, du cerveau, des émotions, de la mort. En 1950, dans « Ce qu’est et comment se détermine la phusis chez Aristote », Martin Heidegger le pressentait déjà : « Parfois on dirait que l’humanité moderne fonce vers ce but : que l’homme se produise lui-même techniquement [ … ]. » Se fabriquer soi-même en s’affranchissant de toutes les limites biologiques grâce aux avancées technoscientifiques et biomédicales, voilà une étonnante aspiration contemporaine.

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Par cette volonté acharnée d’optimiser le corps et ses performances comme on fait fructifier n’importe quelle forme de capital, le transhumanisme est entièrement en phase avec l’esprit du capitalisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mouvement bénéficie du soutien de géants économiques tels que Google ou Paypal. Le marché de l’enhancement et de l’immortalité s’annonce des plus lucratifs et l’homme augmenté sied parfaitement à la société de marché.

La démocratie à l’épreuve du posthumain : médicalisation de la société, dépolitisation de la perfectibilité

Nicolas Le Dévédec, Congrès AFSP 2009

A l’heure où les avancées technoscientifiques et biomédicales sont porteuses de « l’idée jusque-là inouïe, d’une plasticité intégrale de l’homme » [Hunyadi, 2004, p. 24], à l’heure encore où d’aucuns célèbrent l’avènement irrésistible d’un être plus qu’humain [Ramez, 2005], entièrement « revu et corrigé par la technique », rendu comme maître et possesseur de sa propre nature, quand d’autres s’inquiètent a contrario d’une fin de l’être humain imminente par son auto-transformation technologique intégrale [Fukuyama, 2002], il est clair qu’au-delà des fantasmes – mais ils ont en soi valeur de symptômes – le sentiment de vivre aujourd’hui une rupture est manifeste. C’est ce sentiment que catalysent les termes « posthumain » et « post-humanisme » en vogue depuis plusieurs années. Au-delà de l’effet de mode dont ces termes sont porteurs, notre position consiste à prendre au sérieux ce sentiment de rupture qu’ils visent à marquer, pour tenter à travers lui de poser un questionnement d’ordre anthropologique et civilisationnel.

Ce questionnement prend pour ancrage l’idée de perfectibilité humaine. Consécutif à l’avènement de la modernité, cet imaginaire de la perfectibilité humaine synthétise pleinement la force et l’originalité de la philosophie humaniste des Lumières. En pensant en effet l’être humain comme un être capable de s’améliorer, les Lumières le définissent comme un être fondamentalement indéterminé. Aucune essence, naturelle ou divine, ne le détermine. Entièrement défini par sa volonté propre et son autonomie, l’être humain n’est que ce qu’il se fait lui-même. Par contraste avec les pensées grecque et chrétienne pour lesquelles l’être humain trouve toujours ailleurs qu’en lui-même son fondement (cosmologique ou divin), cet imaginaire de la perfectibilité ouvre à l’être humain la possibilité d’agir réflexivement sur lui- même et sur le monde. Il possède autrement dit une portée proprement révolutionnaire, permettant de concevoir et d’encourager une émancipation humaine terrestre, par des moyens proprement humains.

Qu’en est-il alors aujourd’hui de cet imaginaire ? Qu’implique l’idée de posthumanisme relativement à cette croyance en la perfectibilité de l’être humain ? Pour tenter de répondre à ces questions, précisons que notre réflexion prend pour observatoire sociologique les sciences humaines et sociales en tant que telles. Elles constituent selon nous l’objet tout désigné de cette réflexion dans la mesure où, en tant qu’elles sont nées de la crise de légitimation que connaît l’Occident au sortir du Moyen-âge, ce sont elles qui ont été les vecteurs principaux de cet imaginaire de la perfectibilité humaine. Elles ont en effet hérité dès leur naissance de cette responsabilité de proposer une réponse à cette crise, de contribuer donc à l’orientation normative de la société [cf., Freitag, 1998]. Comme le souligne ainsi très bien Karin Knorr Cetina : « Les idéaux du siècle des lumières sont à l’origine de la foi dans la perfectibilité humaine et dans le rôle salvateur de la société, qui constituent les fondements moraux des sciences humaines et sociales. » [Cetina, 2005, 31] L’imaginaire de la perfectibilité humaine constitue en somme leur soubassement idéologique essentiel. Dans cette perspective, quelle représentation les sciences humaines et sociales se font-elles aujourd’hui de la perfectibilité humaine ? Et quelles en sont alors les conséquences politiques ? Autrement dit, en tant que leur conception de l’être humain, de la société et de l’historicité n’est pas neutre, quelle forme d’émancipation promeuvent-elles effectivement ?

Notre thèse se résume à l’idée que nombre d’approches théoriques contemporaines sont porteuses d’une conception essentiellement instrumentale ou technoscientifique de la perfectibilité humaine, occultant son versant éthico-politique central dans la pensée des Lumières. Soustraite de toute indétermination social-historique, la perfectibilité humaine tend en effet chez de nombreux penseurs et courants contemporains à être associée, souvent implicitement, à une sorte de loi techno-logique qui déclasserait tout volontarisme politique. Cette conception réifiée de la perfectibilité conduit alors les sciences humaines et sociales à promouvoir un modèle d’émancipation essentiellement adaptatif, aux antipodes de cette quête d’autonomie sociale et politique, individuelle et collective, au fondement de l’idéal démocratique. Il ne s’agit pour ainsi dire plus d’encourager l’amélioration de l’être humain dans et par la société, par des moyens sociaux et politiques, il s’agit davantage, dans une perspective résolument post-sociale et biocentrée, de transformer l’être humain lui-même, par des moyens technoscientifiques. Telle est selon nous la mutation majeure de l’idée de perfectibilité humaine que cette communication tentera d’étayer en brossant, dans un esprit avant tout synthétique, le parcours socio-historique de cet imaginaire, de la philosophie des Lumières aux sciences humaines et sociales contemporaines.

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L’homme augmenté, la biomédecine et la nécessité de (re)penser la vie

Nicolas Le Dévédec, est Docteur en sciences politiques des Universités Rennes 1 et Montréal. Sociologue, département de sociologie de l’Université de Montréal et HEC Montréal. Auteur de l’ouvrage La Société de l’amélioration. La perfectibilité humaine des Lumières au transhumanisme, paru aux éditions Liber en 2015.

L’avènement d’une médecine d’amélioration, orientée vers la finalité d’optimiser les performances humaines grâce aux technosciences, et le développement d’un imaginaire du « posthumain » porté par les militants du mouvement transhumaniste, questionnent plus que jamais les frontières entre l’humain, la société et le monde du vivant. Cet article vise à montrer que c’est l’objet et l’identité même de la sociologie qui sont directement concernés et interpellés par l’aspiration grandissante à améliorer l’humain. Ce nouveau continent biomédical et biopolitique accule en effet plus que jamais la sociologie à penser la vie en soi. La nécessité de poser les bases d’une sociopolitique de la vie et de ce que l’on pourrait appeler des humanités écologiques se révèle cruciale si l’on veut aborder de manière critique, non seulement l’homme augmenté, mais l’exploitation biocapitaliste des corps et de la vie qu’il recouvre plus fondamentalement.

Nicolas Le Dévédec, « L’homme augmenté, la biomédecine et la nécessité de (re)penser la vie », SociologieS [En ligne], Dossiers, Sociétés en mouvement, sociologie en changement, mis en ligne le 07 mars 2016, consulté le 11 mars 2016. URL : http://sociologies.revues.org/5259

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Humanisme, transhumanisme, posthumanisme

Gilbert Hottois montre dans cet article à quel point les idées transhumanistes sont contestées et débattues.

Résumé

Je ne reviens pas ici sur les objections de ceux qui s’opposent absolument à l’enhancement, pour des raisons théologiques, métaphysiques, irrationnelles ou fausses. Je m’intéresse aux difficultés soulevées par ceux qui adhèrent foncièrement à l’esprit transhumaniste. Il s’agit des problèmes et objections de nature éthique, sociale et politique. Le paradigme évolutionniste du transhumanisme est matérialiste. Ce matérialisme est technoscientifique, il évolue avec les technosciences, leurs instruments et leurs concepts opératoires. Le paradigme évolutionniste est un paradigme “dangereux”: il peut être interprété et appliqué de façon simpliste, brutale, aveugle, insensible et conduire dans un monde posthumain de fait inhumain, barbare. Cependant, par contre, des Rapports américains tels que Converging technologies for improving human performance (2002) et Beyond therapy (2003) sont figés dans leur unilatéralisme respectif et antagoniste, le transhumanisme bien compris c’est l’humanisme progressiste capable d’intégrer les révolutions technoscientifiques théoriquement et pratiquement.

Universidad El Bosque • Revista Colombiana de Bioética. Vol. 8 No 2 • Julio-Diciembre de 2013 – Gilbert Hottois

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Thèse : Culture du corps et technosciences : vers une mise à niveau technique de l’humain ?

 

Université de Montréal, Département de sociologie Faculté des arts et des sciences, Michèle Robitaille, 2008

Analyse des représentations du corps soutenues par le mouvement transhumaniste

Résumé(s):

L’intérêt marqué porté actuellement aux recherches NBIC (nano-bio-info-cognitivo technologies) visant l’optimisation des capacités humaines augure d’un profond bouleversement dans nos représentations du corps humain et du rapport humain-machine. Tour à tour, des travaux issus des domaines du génie génétique, de la pharmacologie, des biotechnologies ou des nanotechnologies nous promettent un corps moins sujet à la maladie, mieux « adapté » et surtout plus malléable. Cette construction en laboratoire d’un corps amélioré fait amplement écho aux préoccupations contemporaines concernant la santé parfaite, le processus de vieillissement, l’inaptitude, l’apparence, la performance, etc. En vue d’analyser les transformations qu’induisent ces recherches sur les représentations du corps, nous avons construit un modèle théorique appuyé, d’une part, sur des travaux en sociologie du corps et, d’autre part, sur des travaux en épistémologie des sciences. Puis, en scrutant différents textes de vulgarisation scientifique produits par des chercheurs transhumanistes – militant ouvertement en faveur d’une optimisation radicale des capacités humaines par le biais des technosciences –, il a été observé que les représentations du corps s’organisent autour de trois principaux noyaux. Le corps humain est présenté, dans ce discours, comme étant à la fois informationnel, technologiquement perfectible et obsolète.

Cette représentation tripartite du corps permet aux transhumanistes d’ériger leur modèle d’action (i.e. amélioration des capacités physiques, intellectuelles, sensitives, émotionnelles, etc.) à titre de nécessité anthropologique. À leurs yeux, l’amélioration des conditions humaines doit passer par une mutation contrôlée de la biologie (i.e. une hybridation avec la machine) du fait que le corps serait « inadapté » au monde contemporain. Ainsi, les promesses NBIC, une fois récupérées par les chercheurs transhumanistes, se voient exacerbées et prennent une tonalité péremptoire. Ceci contribue vivement à la promotion du posthumain ou du cyborg, soit d’un individu transformé dans l’optique d’être plus robuste et intelligent, de moduler sa sensitivité et ses états émotifs et de vivre plus longtemps, voire indéfiniment. Enfin, situé à mi-chemin entre la science et la science-fiction, ce projet est qualifié de techno-prophétie en ce qu’il produit d’innombrables prévisions basées sur les avancées technoscientifiques actuelles et potentielles.

Afin d’accroître l’acceptabilité sociale de leur modèle d’action, les transhumanistes ne font pas uniquement appel à la (potentielle) faisabilité technique; ils s’appuient également sur des valeurs socialement partagées, telles que l’autodétermination, la perfectibilité humaine, l’égalité, la liberté ou la dignité. Néanmoins, la lecture qu’ils en font est parfois surprenante et rompt très souvent avec les conceptions issues de la modernité. À leur avis, le perfectionnement humain doit s’opérer par le biais des technosciences (non des institutions sociales), sur le corps même des individus (non sur l’environnement) et en vertu de leur « droit » à l’autodétermination compris comme un droit individuel d’optimiser ses capacités. De même, les technosciences doivent, disent-ils, être démocratisées afin d’en garantir l’accessibilité, de réduire les inégalités biologiques et de permettre à chacun de renforcer son sentiment d’identité et d’accomplissement. L’analyse du discours transhumaniste nous a donc permis d’observer leurs représentations du corps de même que la résonance culturelle du projet qu’ils proposent.

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Fondation Télécom de l’Institut Mines-Télécom : L’Homme augmenté – Notre Humanité en quête de sens

La Fondation Télécom de l’Institut Mines-Télécom publie chaque année un cahier de veille sur un sujet lié à l’actualité de l’innovation et de la transition numérique. Le septième cahier, intitulé « L’Homme augmenté – Notre Humanité en quête de sens », qui vient de paraître, est disponible en téléchargement. Il fait le point sur cette thématique, et met en avant des travaux des écoles qui y sont reliés, en intelligence artificielle, en robotique, en santé, en interface homme-machine, mais également des réflexions de fond en éthique, en sociologie, en philosophie, en économie ou en droit.

Le cahier de veille propose une clarification documentée des termes d’Homme réparé, augmenté, amélioré, connecté, hybridé, instrumenté… et plus généralement du transhumanisme et du posthumanisme. La question du rapport au corps, et à la santé (sans aller jusqu’aux thérapies géniques, ou aux augmentations nécessitant des techniques sous-cutanées) permet de comprendre les différentes voies possibles vers l’augmentation de l’Homme, et les raisons qui peuvent y pousser.

Le fantasme d’un Homme dont les capacités sont augmentées par la technologie n’en est plus un. Rendant l’Homme plus performant intellectuellement, sensoriellement ou encore dans sa défense face à la maladie, les implications d’un tel développement sont considérables.

On y trouve évidemment en premier lieu les innovations impactant l’homme dans son rapport avec l’extérieur et qu’on désigne par le terme d’innovations d’interface. L’exemple le plus frappant dans cette catégorie concerne les innovations technologiques permet- tant de lutter contre les maladies touchant les sens comme la cécité, le mutisme ou la surdité. La start-up française Pixium Vision a par exemple développé un couple implant-lunettes permettant de remédier à des problèmes de vue rédhibitoires. On y trouve en second lieu des innovations plus internes au sens où elles impactent le cerveau humain, c’est-à-dire des processus comme la réflexion ou l’apprentissage. À titre d’exemple, Halo Neuroscience, start-up typique de la Silicon Valley, développe actuellement un système à base d’impulsions électromagnétiques stimulant l’activité cérébrale dans le cadre de l’apprentissage et de la mémorisation.

Néanmoins, alors que ces innovations constituent des progrès inédits, parfois même des miracles, elles posent bien évidemment la question de la finalité du projet humain avec une gravité renouvelée. René Frydman, célèbre gynécologue français à l’origine du premier « bébé éprouvette » et particulièrement actif sur ces questions d’humanité augmentée, rappelait en janvier que, dans le processus inventif, la question du «Comment» devait toujours être envisagée postérieurement à celle du « Pourquoi ».

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