Le cosmisme : une mythologie nationale russe contre le transhumanisme

Le cosmisme, un mouvement intellectuel complexe situé à la lisière de la théologie et de la prospective scientifique, né il y a près de 150 ans, a de nouveau le vent en poupe en Russie. Une partie de l’élite du pays y voit une réponse typiquement russe au transhumanisme supposément triomphant en Occident. Qu’est-ce donc que le cosmisme, et comment se diffuse-t-il aujourd’hui en Russie ?

Brève histoire du cosmisme, de l’Empire à la Fédération de Russie en passant par l’URSS

À la fin du XIXe siècle, le penseur russe Nikolaï Fiodorov (1829-1903) défendait une conception profondément morale et chrétienne de la science. Il imaginait que l’humanité puisse utiliser le progrès technologique pour atteindre le salut universel. Les avancées scientifiques devaient servir à ressusciter les ancêtres, atteindre l’immortalité, transformer la nature humaine vers sa divinisation, enfin, conquérir et réguler le cosmos.

À sa suite, des scientifiques russes de renom – comme le précurseur de la cosmonautique Constantin Tsiolkovski (1857-1935) ou le fondateur de la géochimie Vladimir Vernadski (1863-1945) – ont poursuivi sa vision futuriste et spirituelle du progrès technique.

Dans les années 1970, un groupe d’intellectuels soviétiques se passionne pour les thèses ésotériques de ces auteurs et les rassemble sous le nom de « cosmisme russe ». Hétérodoxe par rapport à l’idéologique communiste officielle, le cosmisme suscite pourtant l’intérêt d’académiciens ainsi que de membres haut placés de l’establishment politique et militaire. Ainsi du lieutenant-général Alekseï Savine, directeur de l’unité secrète 10003 chargée des recherches sur l’utilisation militaire de phénomènes paranormaux de 1989 à 2003. Il développa, à partir de sa lecture de Vernadski, les principes d’une science du monde extraterrestre, la noocosmologie. De même, en 1994, Vladimir Roubanov, secrétaire adjoint du Conseil de sécurité de Russie et ancien directeur du département analytique du KGB, proposait d’utiliser le cosmisme comme fondement de « l’identité nationale de la Russie ».

Aujourd’hui encore, le cosmisme sert de source d’inspiration aux idéologues en quête d’une idée nationale pour la Russie post-soviétique. L’héritage de la pensée cosmiste est particulièrement revendiqué par un think tank conservateur proche du pouvoir, le Club d’Izborsk, créé en 2012.

Le Club d’Izborsk : le cosmisme comme idéologie nationale russe

Ce groupe réunit une cinquantaine d’universitaires, journalistes, personnalités politiques, entrepreneurs, religieux ou encore ex-militaires autour d’une ligne impérialiste et anti-occidentale. Soutenu en partie par des financements provenant de l’administration présidentielle, le Club a pour objectif de définir une idéologie pour l’État russe. Dans cette optique, il conçoit la science comme un champ de bataille idéologique, au sein duquel la Russie doit opposer sa propre « mythologie technocratique » au modèle de développement occidental.

Ce dernier est grossièrement associé au « transhumanisme », concept derrière lequel les idéologues du Club d’Izborsk rangent tant les avocats explicites du transhumanisme comme Elon Musk que toute forme de pensée qui déroge à leur vision de la société traditionnelle telle que le féminisme, la mondialisation ou encore le développement durable. Si certains penseurs transhumanistes occidentaux identifient Fiodorov comme le prophète de leur quête d’immortalité, le Club d’Izborsk défend au contraire le caractère spécifiquement russe du cosmisme et son lien primordial avec la « mission historique » du peuple russe.

Le numéro de novembre 2020 de la revue du Club d’Izborsk s’attelle à démontrer l’opposition entre cosmisme et transhumanisme. Le transhumanisme est présenté comme le prolongement du progressisme évolutionniste, visant à émanciper l’individu des contraintes de la nature humaine par son hybridation avec la machine. Le cosmisme, au contraire, est décrit comme une quête eschatologique de spiritualisation de l’humanité, guidée par une interprétation littérale des promesses bibliques de résurrection. Si les auteurs du Club d’Izborsk critiquent la foi scientiste dans l’amélioration technique de l’homme, ils refusent aussi la technophobie bioconservatrice ou écologiste. Le cosmisme leur sert ainsi de fondement à une idéologie syncrétique, qu’ils intitulent « traditionalisme technocratique », et qui allie modernité technologique et conservatisme religieux.

Cette idéologie permet de faire la synthèse des héritages de l’histoire russe en revendiquant à la fois la puissance technologique et industrielle de l’Union soviétique et les valeurs traditionnelles orthodoxes de la Russie tsariste. Plus encore, le président du Club d’Izborsk, Aleksandr Prokhanov, écrivain et rédacteur en chef du journal d’extrême droite Zavtra, emploie la formule « cosmisme-léninisme » pour soutenir que le sens profond de l’utopisme industrialiste de Lénine émanait de la « doctrine des cosmistes russes » et la prolongeait. La réinvention de l’héritage cosmiste produit ainsi un récit national unifié qui répond à la volonté du régime de Vladimir Poutine d’oblitérer les conflits mémoriels en affirmant l’« indivisibilité » et la « continuité » de l’histoire russe.

Par ailleurs, le cosmisme est promu par les membres du Club d’Izborsk comme fondement d’un « nouveau projet global de développement alternatif que la Russie pourrait exprimer et proposer ». Le mariage de la science moderne et du traditionalisme politique vise ici à contredire les théories occidentales classiques de la modernisation, qui prévoient que le développement économique entraîne la convergence des sociétés vers un même modèle politique de démocratie libérale. À contre-courant du libertarianisme et du cosmopolitisme qu’ils attribuent à la Silicon Valley, les idéologues du Club font l’apologie de la modernisation stalinienne, emmenée par un État autoritaire et une économie dirigiste et collectiviste.

En remplacement de l’idéal déchu de la société bolchevique, le cosmisme permet de renouveler une conception impérialiste et messianiste de la finalité de la science. Les grands projets scientifiques promus par le Club (exploration spatiale et sous-marine, développement de l’Arctique, recherche sur l’amélioration des capacités humaines) ont ici partie liée avec la défense de la « civilisation » russe et de sa « sécurité spirituelle ». La science devient ainsi le vecteur de réalisation du « rêve russe », qui doit s’exporter et se substituer au rêve américain en opposant au transhumanisme les « idéaux du cosmisme russe » et d’une « science spirituelle ».

Une vision de plus en plus partagée aux plus hauts échelons du pouvoir

Le Club d’Izborsk est inséré dans des réseaux de pouvoir influents qui lui permettent de propager ses idées. En juillet 2019, le président du Club Aleksandr Prokhanov était ainsi invité au Parlement pour présenter son film « La Russie – nation du rêve », dans lequel il promouvait sa vision d’une mythologie nationale scientifique et spirituelle. Le Club d’Izborsk est également proche de figures clés des élites conservatrices – l’oligarque monarchiste Konstantin Malofeev ou encore Dmitri Rogozine, le directeur de l’Agence spatiale Roscosmos. Enfin, il a ses entrées au cœur du complexe militaro-industriel. Témoin de ces liens, un bombardier stratégique porteur de missiles Tupolev Tu95-MC fut baptisé du nom du Club, « Izborsk », en 2014.

En outre, les références au cosmisme imprègnent les discours des plus hautes autorités. Valeri Zorkine, le président de la Cour constitutionnelle, citait récemment un fervent propagateur du cosmisme, Arseni Gulyga (1921-1996), pour inciter à élargir le sens de la destinée commune du peuple russe, inscrite dans le préambule de la Constitution, à une signification globale tournée vers le « salut universel ».

Le cosmisme s’érige ainsi en mythologie nationale qui répond aux deux impératifs du régime russe actuel : la course à la puissance et la définition d’un imaginaire politique alternatif à la modernité occidentale.

Juliette Faure, Doctorante en science politique, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Humanité – Tome 1 : La Fracture

Extrait
«— […] Nicolas Bain a un seul objectif dans la vie, il veut contribuer à vaincre la mort. Certes cela créera bien des inégalités dans un premier temps, mais n’est-ce pas ce que nous vivons déjà à bien des égards ? Un jour nous ne serons plus toutes et tous égaux devant la mort. La course pour atteindre cette frontière ultime a déjà commencé dans les laboratoires et centres de recherche du monde entier ».

ISBN 1026225418

Résumé

Et si demain, vous et votre famille deveniez immortels ? La famille Bain est constituée d’une lignée d’entrepreneurs dont le but ultime est de vaincre la mort. Avec l’immortalité en ligne de mire, ce premier tome emmène le lecteur dans un monde qui ne sera peut-être pas tellement éloigné de la réalité. De nationalité américaine, Nicolas Bain s’engage dans cette course contre la grande Faucheuse. Son fils Théo poursuivra son œuvre. Le monde sera régi par le Gouvernement d’Union dans lequel Américains, Russes et Chinois se partageront le pouvoir. Nous n’aurons pas réussi à protéger notre planète du dérèglement climatique ; la mafia, gangrène du pouvoir, tirera profit de toutes les situations et les progrès médicaux et technologiques vont transformer l’humanité. L’intelligence artificielle s’imposera progressivement. Quant à la conquête de Mars, ne serait-elle pas le commencement d’une nouvelle branche de l’humanité ?

La course vers l’immortalité

Milliardaire ambitieux et homme d’affaires, Nicolas est convaincu que l’immortalité est à portée de main. Soutenu par son ami, Samuel Johnson, il décide de mettre sa fortune personnelle en jeu et de tout mettre en œuvre pour accélérer la recherche. Ce projet un peu fou au premier abord, devient très vite un véritable enjeu pour les générations à venir. Chercheurs et scientifiques collaborent activement et parviennent en peu de temps à contrecarrer la mort elle-même. Nul n’aurait pu en prévoir les conséquences. À qui sera destiné ce fameux remède ? Conflits, révolutions et guerres civiles éclatent alors aux quatre coins de la planète. Laissez-vous entraîner dans cet univers futuriste où les avancées scientifiques révolutionnent le monde !

À la conquête d’un nouveau monde

L’auteur nous plonge ici dans un roman où science-fiction et politique s’entrecroisent. On y rencontre de sombres personnages tel Fang Chen, futur président chinois avide de pouvoir qui ne recule devant aucune promesse pour satisfaire sa soif de pouvoir. Malgré les conflits persistants et les machinations des uns et des autres, les trois puissances mondiales décident de coopérer dans un ultime but : la colonisation de Mars. La mission se concrétise et les premières colonies d’immortels voient le jour. À quoi ressemblera cette nouvelle civilisation ? Entre réalité et fiction, laissez-vous entraîner par les rêves de grandeur de la famille Bain !

Un mot sur l’auteur

Né à Bruxelles en 1965, Éric Lechien travaille dans l’industrie pharmaceutique. C’est au cours d’une lecture de vacances que naît l’idée d’écrire un roman d’anticipation qui irait jusqu’à l’année 2150. L’immortalité et ses conséquences, l’environnement, la géopolitique, la religion et le pouvoir, l’intelligence artificielle et la conquête de l’espace, sont autant de thèmes traités dans ce roman.

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Le transhumanisme, cette nouvelle religion sans transcendance

Béatrice Soltner et Père Xavier Dijon, jésuite, professeur émérite à la faculté de droit de l’université de Namur (Belgique)

On aura touché aux limites éthiques du transhumanisme quand l’homme se prendra lui-même pour une machine.

Le transhumanisme est ainsi vu par certains comme une religion. “C’est une religion qui va être basée sur la science et la technique.” Sans transcendance, donc. “Le cœur du transhumanisme c’est de regarder l’homme non pas dans l’histoire comme le font les humanistes, mais dans l’évolution“, explique Xavier Dijon. Depuis 100.000 ans l’espèce humaine n’a pas évolué : les transhumanistes veulent du changement. On pourra lire sur le sujet la fameuse “Lettre à Mère Nature” de Max More (1999).

“C’est une religion qui va être basée sur la science et la technique.”

RCF

Sujet, objet, IA, Musk, une religion

Sujet, objet, IA, Musk, une religion – Revue Médicale Suisse (RMS N° 560) p.928, Bertrand Kiefer

Notre époque a ses mythes et ses utopies, ses rêves de grandeur et ses projections dans le futur. Tout n’est pas réaliste, évidemment, dans ce mélange de métaphores et de récits, mais le fond est d’origine scientifique. C’est notre caractéristique. De la science-fiction nous avons fait une religion. Parmi cet ensemble de projections, deux se distinguent par leur capacité à bouleverser notre quotidien. La première est celle de l’homme augmenté. En attendant son aboutissement le plus fou, le transhumanisme, le projet d’augmentation est en marche…. La seconde est l’intelligence artificielle (IA). Elle commence à sortir de son cocon d’obsession de geek pour transformer concrètement le monde.

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Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme

Le Dévédec, Nicolas. “Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme.” Politique et Sociétés 36, no. 1 (2017): 47–63.

Résumé : Souvent qualifiés par leurs détracteurs d’« anti-mélioristes » ou de « bioluddites », les penseurs associés au « bioconservatisme » ont développé au début du vingt et unième siècle une critique vigoureuse des avancées technoscientifiques et biomédicales visant l’amélioration de l’être humain et de ses performances. À travers l’examen de la pensée de deux de ses représentants majeurs, le philosophe Leon Kass et le politologue Francis Fukuyama, cet article propose une lecture critique de la bioéthique conservatrice. Si les bioconservateurs ont le mérite de rappeler la nécessité de tenir compte de l’ancrage vivant irréductible de l’être humain à l’ère de la bioéconomie et de l’exploitation croissante du monde vivant, nous verrons que la conception, sinon religieuse, pour le moins dogmatique de la « nature humaine » qui soutient leur argumentation permet difficilement de répondre aux défis éthiques et politiques soulevés par l’aspiration actuelle à un humain augmenté.

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Quand les cyborgs et les chrétiens se compromettent

La droite religieuse s’accorde avec le transhumanisme.

Mais les fidèles s’inquiètent encore de l’avenir de l’humanité.

En août, Steven Sanchez, un homme paraplégique, a été amené sur scène lors de la conférence Human x Design à New-York, un rassemblement des leaders mondiaux de la pensée transhumaniste. L’homme ne pouvait pas marcher, mais il portait un exosquelette curieux, mince et délicat. Avec un vrombissement mécanique, l’homme se leva et fit un pas à travers la scène. (voir à 05:16:20 de la vidéo à la fin de l’article)

credit: Suits

“Le souffle de tout le monde a été emporté”, a déclaré E. Christian Brugger, professeur de philosophie et d’éthique au Séminaire théologique de St. John Vianney à Denver. Brugger était à la réunion représentant une école conservatrice de la pensée – celle qui semblerait être en contradiction avec le projet transhumaniste, fondée sur l’idée de la ré-invention. Brugger est bien conscient que la religion n’a pas rencontré historiquement des ajustements technologiques et scientifiques à la définition de l’humanité avec les bras ouverts, mais dit qu’un paraplégique qui marche, illustre comment la conversation autour du transhumanisme pourrait potentiellement finir à une compréhension mutuelle.

Une récente étude du Pew Research Center a sondé plus de 4 700 Américains sur leurs réflexions de l’utilisation de la biotechnologie pour améliorer les capacités humaines, et les résultats ont révélé un pays dévasté par le scepticisme et la peur. Environ 68 % des adultes étaient « inquiets » sur l’utilisation de l’édition de gènes pour réduire le risque de maladie chez les bébés, 69 % ressentaient de manière similaire au sujet des implants cérébraux – ou « puce électronique cérébrale » (également appelés « BrainChips » ou « Brain implant » en anglais) pour améliorer les capacités cognitives et 63 % ressentaient la même chose sur l’utilisation de sang synthétique pour améliorer ses capacités physiques.

Et peut-être le plus surprenant, la fracture religion-science a été soulignée dans l’analyse de Pew. Les Américains religieux étaient plus susceptibles de répondre négativement à l’amélioration humaine, une intervention qu’ils étaient susceptibles de classer comme “ingérence avec la nature”.

Brugger est non seulement compatissant à cette idée, mais aussi à la notion que des solutions radicales peuvent être bonnes. Il identifie l’intersection des valeurs fondamentales de la droite religieuse avec le transhumanisme comme « l’utilisation thérapeutique de la biotechnologie ». Il est profondément conscient que les transhumanistes aiment parler d’idées abstraites qui dérangent les chrétiens observateurs tout en créant des technologies qui ne le sont pas.

“Peut-être que ce devrait être le point de départ de la conversation, plutôt que de commencer avec le téléchargement de nos esprits dans le cloud, de sorte que nous sommes dans un monde désincarné”, dit-il.

Des questions comme l’avortement, la consommation de drogues, l’édition de gènes et le clonage ont élargi le schisme souvent apparent entre les communautés scientifiques et religieuses. L’accusation portée contre les scientifiques par ceux qui s’opposent à leur travail est souvent qu’ils “jouent à Dieu”, repoussant les limites de quelles parties de notre corps sont moralement acceptables pour nous de manipuler.

“Dans l’impératif « si nous pouvons le faire, alors nous devrions le faire », ils entendent un chuchotement de la tentation originale”, dit Brugger des religieux luddites . “Faites-le, et vous serez comme Dieu.”

Les gens religieux, explique-t-il, s’inquiètent d’un avenir où les humains se préoccupent de se métamorphoser en “quelque chose d’autre que l’humain“. Et pour être juste, leurs préoccupations concernant le transhumanisme, mouvement fondé sur l’idée d’une surhumanité, sont compréhensibles. Il est facile de voir que des personnalités comme Zoltan Istvan, un tiers candidat à la présidentielle qui voyage à travers le pays dans un bus en forme de cercueil pour une prolongation de la vie infinie, et Neil Harbisson, un «cyborg activiste daltonien» qui a un dispositif implanté dans son crâne qui lui permet d’entendre la couleur, jouent très bien les faux prophètes. Si leurs projets exponentiellement ambitieux et éthiquement ambigus sont l’avenir du mouvement transhumaniste, la réconciliation avec la droite religieuse semble improbable.

Mais il n’est pas impossible d’imaginer un avenir où le transhumanisme et la religion peuvent coexister, affirme Micah Redding, directeur exécutif de l’Association chrétienne transhumaniste, qui croit que ce n’est pas la technologie elle-même qui est en désaccord avec l’ensemble religieux, mais les raisons que nous donnons pour la développer. “L’extension de la vie est simplement le processus de guérison du corps humain”, a déclaré Redding à Inverse. “Quiconque soutient la médecine devrait, en théorie, être en mesure de soutenir l’extension radicale de la vie.”

Après tout, nous avons toujours utilisé la technologie pour améliorer la qualité et la durée de vie. Voilà quels sont les outils. La Bible ne nous exhorte pas à ignorer notre propre impuissance – au contraire.

“Nous portons des lunettes, des lentilles de contact, des implants cardiaques, des implants dentaires, toutes ces choses ont cours depuis des générations”, a déclaré Redding, soulignant qu’aucune de ces technologies n’ont jamais été considérées en contradiction avec le christianisme. Pourquoi alors, devrions-nous traiter le sang intelligent – qui promet d’améliorer nos capacités physiologiques – ou une puce informatique – qui pourrait améliorer notre intelligence – différemment ?

Redding soutient que prolonger la vie est un mandat biblique, commandé par l’appel à imiter un Dieu qui croit que la vie est bonne. «Tout comme Dieu crée et cultive la vie, il veut que nous créions et cultivions la vie», dit Redding.

Les transhumanistes ont des raisons de croire que nous sommes à l’aube du moment révolutionnaire du mouvement : l’édition génique basée sur CRISPR a le potentiel de créer un “Homo futurus” plus fort et plus intelligent; la cryogénisation tient la promesse d’une immortalité congelée; la science commence à se replier sur la robotique et l’intelligence artificielle pour améliorer nos activités quotidiennes. Pour les adeptes de la marque particulière du Christianisme de Redding, il serait moralement irresponsable de ne pas utiliser ces outils.

La réponse unanime de la foule à l’égard du paraplégique Steven Sanchez (pilote d’essai de l’exosquelette Phoenix) lors de la conférence Human x Design était la preuve que l’augmentation humaine peut provoquer un sentiment de contentement nous sommes tous moralement d’accord avec. Un homme paralysé, fusionné à un exosquelette, qui retrouve la capacité de marcher, ne doit pas être un exemple de notre défi à l’omnipotence de Dieu ou de notre audace effrontée/imprudente de faire des choses parce que nous le pouvons. Si nous voulons vivre dans un monde dans lequel la crainte de Dieu et l’étreinte de la longévité peuvent vivre ensemble, il devrait être considéré, tout simplement, comme un homme qui était autrefois malade et qui maintenant ne l’est plus.

Yasmin Tayag pour Inverse, le 25 sept. 2016

Pourquoi reste-t-il encore de la place pour la spiritualité dans le transhumanisme

Max More dit que les transhumanistes peuvent garder tous les bénéfices de la religion, en finir avec certains de ses inconvénients et abandonner le surnaturel

Les anciens dieux ne sont plus de ce monde, remplacés par des smartphones, des écrans tactiles et des médias sociaux. Ce sont les nouveaux dieux, ceux pour lesquels nous nous inclinons. Plutôt que de croire en une réalité supérieure, celle dans laquelle les déités jugent discrètement, nous avons créé une réalité alternative dans laquelle des divinités auto-érigées jugent subtilement chacune de nos actions. Au lieu du paradis ou de l’enfer, nous recevons des publicités ou le Commissaire de prison (curated jail).

Il n’est pas tout à fait clair s’il reste de la place pour la spiritualité dans ce monde virtuel. Mais Max More pense qu’il y en a, et il est bien placé pour le savoir. En 1990, More a écrit un essai établissant les paramètres du transhumanisme moderne. Il a été un membre d’Alcor Life Extension Foundation, le laboratoire de cryologie de préservation humaine, pendant 30 ans, et depuis 6 ans en est le PDG. Il se soucie d’étendre notre durée de vie, et de surpasser les limites biologiques avec la technologie. Il souhaite surmonter les modèles des dieux.

→ Les extropiens constituent un groupe de transhumanistes fondé par Tom M. Morrow et Max More. En 1990, un code plus formel et concret pour les transhumanistes libertariens prend la forme des Principes transhumanistes d’Extropie (Transhumanist Principles of Extropy, traduction française), l’extropianisme étant une synthèse du transhumanisme et du néolibéralisme.

Le d’ébat sur le nouveau corps dans la cyberculture : le cas des Extropiens

More s’est intéressé à le faire depuis son enfance, raconte-t-il à Inverse. Il a testé « une multitude de systèmes de croyances différents » de 11 à 15 ans : il s’est essayé à l’occulte, puis à la méditation transcendantale, puis le rosicrucianisme, et enfin la Kabbale. Il a même donné sa chance au christianisme.

« Au bout d’un moment, j’ai commencé à penser que tout cela n’avait vraiment aucun sens, et je n’avais vraiment aucune raison de croire en ces idées », dit-il. « Étrangement, alors que mes deux demi-frères sont devenus des chrétiens fondamentalistes, j’ai perdu toute croyance. J’ai eu une période assez embarrassante où ils priaient pour mon âme. » Plus tard, cependant, il enseigna la philosophie de la religion pendant plusieurs années, bien qu’il ne possède plus aucune croyance religieuse, c’est « certainement un domaine de grand intérêt » pour lui.

Cependant, il s’intéresse plus à la spiritualité, au travers de laquelle un transhumaniste peut trouver un but et une valeur – et pas nécessairement dans un sens quasi-mystique technico-zen. Le transhumaniste spirituel n’a pas besoin de glorifier les avancées technologiques, bien que certains le font. Le transhumaniste peut garder tous les avantages de la religion, supprimer certains de ses inconvénients, et laisser de côté le surnaturel, dit More.

En tant que philosophie humaniste, les transhumanistes « orthodoxes » doivent abandonner toute foi en faveur de la raison. Toute philosophie ou religion qui donne la priorité à un autre domaine, vague, disant que le Paradis est là où tout aura enfin un sens et sera Bon, est opposée à la raison, opposée à l’empirisme. C’est pourquoi More favorise Aristote à Platon, par exemple : Platon, et plus tard, le christianisme, a souvent fait paraître que le monde réel était fait pour se languir, un simple passage. L’éthique de la vertu d’Aristote, cependant, est de poursuivre l’excellence. C’est « tout pour vous améliorer vous-même, et perfectionner votre façon de fonctionner, qui s’intègre bien avec le transhumanisme », dit More.

More résume la croyance implicite de la croyance traditionnelle : « Ce monde est un peu crasseux, déplaisant et mauvais, et c’est simplement quelque chose que nous devrions attendre pour passer le temps, et aller à l’endroit réel, agréable, qu’est le paradis. » Il pense que c’est un « point de vue vraiment malheureux ». A l’inverse du transhumanisme, « cela nous décourage vraiment d’améliorer le monde dans lequel nous vivons, qui, pour autant que je sache, est le seul [qui existe]. »

« [La spiritualité] peut vraiment juste dire vos valeurs plus élevées, les motivations les plus profondes, votre grande vision du monde, » dit More. « Et en ce sens, je pense que vous pouvez certainement avoir une spiritualité transhumaniste. Et c’est de cette façon que je l’ai abordé, vraiment. »

Le transhumanisme « peut être une façon de regarder au-delà nos corps de chair et la forme particulière que nous avons, en reconnaissant nos relations avec d’autres espèces, les différentes possibilités pour nos cellules ; et en réalisant que, quelle que soit la couleur de notre peau, ou d’où nous venons, ou ce que sont nos croyances religieuses, n’est pas vraiment important. » En reconnaissant nos limites fondamentales et naturelles, et en regardant au-delà de nous-mêmes pour trouver des moyens de surmonter ces limites, les transhumanistes poursuivent l’illumination. [communément associée au bouddhisme et à l’hindouisme, désigne un état de conscience supérieur dans de nombreuses religions et philosophies et l’aboutissement d’une voie religieuse ou spirituelle].

« Un problème que nous avons aujourd’hui est que nous avons évolué pour être très tribaux dans la nature », dit More. « Nous faisons beaucoup plus confiance à quelqu’un de notre groupe [social] ; nous devenons beaucoup plus suspicieux des personnes extérieures (hors du groupe), et, au moindre prétexte, partons en guerre contre eux. Ce serait bien si pouvions surmonter cela en reprogrammant nos gènes. Prudemment, parce qu’il y a des raisons pour lesquelles cela a évolué ainsi. Mais les conditions ont changé. »

More dit que les gens lui demandent souvent si la religion lui manque. Ce n’est pas le cas. Le transhumanisme lui offre tout ce dont il a besoin, ce qui lui donne « un sens de la signification de la vie, une raison d’être, une motivation, et une manière différente de regarder les choses que je trouve assez satisfaisante et inspirante. » Ce n’est pas le cas pour la religion, avec ses « règles ridicules et arbitraires. Je n’ai pas à m’en inquiéter. Je n’ai pas à m’inquiéter de brûler en enfer pour toujours, ce que je faisais quand j’étais adolescent. »

En fait, More fera exactement l’inverse : après sa mort, il se fera probablement congeler dans l’une des chambres cryogéniques d’Alcor – où Satan, espérons-le, n’a aucune emprise.

Traduction Thomas Jousse

Inverse