Amélioration de l’humain et la notion de perfection

The-Case-Against-PerfectionBulletin des médecins suisses – Schweizerische Ärztezeitung – Bollettino Dei Medici Svizzeri 2016;97(24):902

Johann Roduit, philosophe, est Managing Director du Centre des humanités médicales de l’Institut d’éthique biomédicale de l’Université de Zurich. Il est fort actif depuis plusieurs années dans le domaine bioéthique et anime aussi des évènements TED à Martigny. The Case for Perfection est issu de sa récente thèse de Ph.D. sur les enjeux éthiques de l’amélioration de l’humain (enhancement).

D’abord, l’auteur relève qu’il y a plusieurs définitions possibles du «enhancement»: au sens d’intervention du registre médical qui tend à améliorer/renforcer un trait existant particulier (par exemple chirurgie cosmétique), sans qu’il s’agisse de guérir; au sens d’addition d’une ou des caractéristiques désirables nouvelles (vision quantitative); au sens de changement qualitatif. Cette dernière est celle qu’il adopte, dans une perspective menant à un certain but. Dans cette acception, le traitement d’une maladie peut être vu comme une forme de «enhancement». Etant entendu qu’une question majeure est «amélioration, mais de quel point de vue, en fonction de quoi?». Argumentant qu’il est inévitable de considérer la notion de perfection dans ce débat, l’auteur en distingue différentes conceptions. Il estime que le concept doit satisfaire à plusieurs critères objectifs, sur un mode pluraliste, sans qu’il s’agisse d’avoir une vision fixée de ce que «être humain» devrait signifier. Dans la réflexion, l’image d’un idéal humain devient un point de référence à considérer aux côtés de notions comme l’autonomie, la justice, la sécurité ou l’authenticité.

Roduit mène son travail en exposant les opinions des bio-éthico-conservateurs comme celles des bio-éthico-libéraux, avec entre autres l’objectif de distinguer ce qui sera(it) amélioration vraie de celle qui serait malvenue/indésirable (dis-enhancement). Il relève que les conservateurs, qui s’opposent au «enhancement» et critiquent les libéraux pour leur recherche d’une certaine
perfection, soutiennent néanmoins eux-mêmes certains postulats perfectionnistes quant à la «bonne vie».

La thèse de l’auteur est que la «capabilities approach» de la philosophe américaine Martha Nussbaum, spécialiste du développement et de l’éthique qui a travaillé avec Amartya Sen, qui définit dix capacités centrales de la personne*, représente un bon instrument dans la démarche à suivre. Pour être moralement acceptable, l’amélioration de l’humain doit maximiser ces capacités centrales, de manière holistique et harmonieuse. Ceci devrait «maintenir une certaine unité au sein de l’humanité tout en permettant la diversité» – et inclure des garde-fous assurant que l’amélioration en question représente un réel progrès et ne court pas le risque d’une évolution vers le sous-humain. Ici, une remarque montrant un des aspects délicats du «enhancement»: «Théoriquement, on peut imaginer des circonstances dans lesquelles une diminution de l’intelligence pourrait être vue comme une amélioration [admissible], alors que dans d’autres situations cela serait moralement inacceptable.» Well?… (L’auteur ne détaille pas la description d’une telle éventualité.).

Roduit écrit : «J’ai présenté deux visions : l’une non-idéaliste, comparative et rétrospective, l’autre prospective, orientée vers un ou des buts idéaux. A mon avis il faut adopter une approche globale dans laquelle ces deux visions jouent un rôle essentiel. Bien que la seconde fasse l’objet de critiques, elle est nécessaire.» Débattre de la notion de perfection fait partie intégrante de la problématique «enhancement», hyper-actuelle, et on peut savoir gré à Roduit de s’être penché en détail sur diverses conceptions possibles, tirant les conclusions à son sens les plus équilibrées. Son texte est en général de nature académique, logiquement puisque issu de sa thèse, et n’échappe pas à certaines répétitions, mais toute personne intéressée suivra sans difficulté sa réflexion, sur un sujet complexe.

* A propos de l’exercice de ces capacités, Nussbaum donne un exemple interpellant : une personne affamée par manque de nourriture et une personne qui jeûne sont dans une même situation objective s’agissant de leur nutrition, mais n’ont pas la même capacité à la modifier.

La singularité technologique et le revenu de base inconditionnel

Face à différentes singularités technologiques, sécuriser un revenu de base inconditionnel pour tous prendrait tout son sens, estime Johann Roduit, Managing Director du Centre d’Humanités Médicales de l’Université de Zurich.

Et si le principe d’un revenu de base inconditionnel était une réponse adéquate à la singularité technologique, ce moment précis, annoncé dans un futur proche, où une espèce d’intelligence artificielle serait capable d’auto-évaluation et surpasserait l’intelligence humaine ?

Roduit,  Le Temps, 16 janvier 2014, lire la suite télécharger le PDF

Mi-homme mi-bête : l’humanisation de la bête et la déshumanisation de l’homme

Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 19 octobre 2011

En juillet dernier, un jour après la publication d’un rapport de l’Académie des sciences médicales de Grande-Bretagne stipulant le besoin de meilleures lois sur la création et la protection d’animaux possédant des gènes, du tissu ou des cellules humaines, la presse anglo-saxonne révélait que 150 embryons hybrides animal-humain ont été créés durant ces trois dernières années. Certains scientifiques justifient leurs expériences en promettant des bénéfices thérapeutiques pour l’être humain, une meilleure compréhension du rôle de certains gènes et le développement de médicaments. En modifiant l’animal pour le rendre plus humain, il serait possible de mieux comprendre certaines maladies. D’autres redoutent que la science-fiction devienne réalité par la création d’un monde similaire à la Planète des singes ou à L’île du docteur Moreau. Que se passerait-il si des cellules souches humaines étaient implantées dans le cerveau de primates ?

On peut applaudir l’effort de la Grande-Bretagne qui cherche à réguler ces pratiques, ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays. En Suisse, la loi sur la recherche animale, qui veille sur leur bien-être et leur dignité, est l’une des plus strictes au monde. Les animaux peuvent être utilisés uniquement en cas de nécessité absolue, par exemple des expériences sur des souris transgéniques pour combattre l’Alzheimer. De plus, selon l’article 119 de notre constitution, il est interdit de fusionner du matériel génétique non humain avec le patrimoine humain : «le patrimoine génétique et germinal non humain ne peut être ni transféré dans le patrimoine germinal humain ni fusionné avec celui-ci».

Nous pouvons nous réjouir des recherches scientifiques sur les animaux qui aident à combattre certaines maladies. Cependant, les lois et l’éthique de l’humanisation de l’animal nécessitent un continuel débat. De plus, cela soulève une question encore plus importante : qu’en sera-t-il de l’«animalisation» de l’être humain ? Considérant que ce que l’on expérimente sur l’animal peut être ensuite expérimenté sur l’homme, qu’adviendra-t-il de notre humanité lorsque certains «progrès» scientifiques seront adaptés sur l’homme. Depuis les années 80, nous pouvons transférer des gènes d’une espèce à une autre. Certains singes ont été modifiés génétiquement pour briller dans la nuit, grâce à un gène de méduse. Des souris «Schwarzenegger» dont les muscles ne se détériorent pas avec l’âge, nous promettent non seulement de soigner des maladies musculaires, mais également l’amélioration des muscles de personnes en bonne santé. Certaines tortues et certains poissons ne subissant pas les effets du vieillissement inspirent le travail de certains scientifiques pour stopper le vieillissement chez l’être humain.

Certains penseurs techno-scientifiques nous promettent la création d’une nouvelle espèce descendant d’Homo sapiens : le post-humain. L’évolution darwinienne étant aveugle et cruelle, le post-humain décidera de sa propre évolution avec les progrès génétiques et technologiques. Hollywood l’a bien compris et regorge d’histoires où Homo sapiens rencontre le post-humain : X-men, Heroes, Splice, Surrogate, Terminator, Avatar. Bien que nous puissions être reconnaissants des progrès de la science, l’imagination hollywoodienne nous incite à nous demander si l’évolution vers le post-humain sera une véritable amélioration pour notre humanité ou sa propre déshumanisation.

Johann A. R. Roduit
Institute of Biomedical Ethics
Pestalozzistrasse 24, 8032 Zürich

Modifier l’espèce humaine ou l’environnement? Les transhumanistes face à la crise écologique

Gabriel Dorthe, Johann A R Roduit
Bioethica Forum / 2014 / Volume 7 / No. 3  

Faculté des géosciences et de l’environnement, Institut de géographie et durabilité, Université de Lausanne
UFR de philosophie, Centre d’Etudes des Techniques, des Connaissances et des Pratiques, Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Neohumanitas, Geneva, Switzerland
Institute of Biomedical Ethics, University of Zurich
Oxford Uehiro Centre for Practical Ethics, University of Oxford

L’objectif de cet article est d’explorer la manière dont les transhuma­nistes essaient de répondre aux questions environnementales de notre époque. Pour cela, nous avons non seulement sélectionné et analysé certains textes «transhumanistes», mais également invité certains mili­tants transhumanistes à réagir aux textes en question, lors d’entretiens récents. Nous montrons qu’en l’espèce il n’y a pas une pensée trans­humanisme homogène, mais bien des pensées transhumanistes. Les transhumanismes diffèrent non seulement sur la façon d’agir et de réagir face aux problèmes écologiques, mais ne s’entendent également pas sur les responsabilités, sur le rôle de l’humain dans la déplétion des ressources naturelles et le réchauffement climatique.

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Extrait :

L’ingénierie humaine – Human Engineering and Climate Change

«Premièrement, comme l’élevage de bétail est responsable de 18% de l’émission de gaz à effet de serre au niveau mondial, les auteurs proposent de rendre les êtres humains intolérants à la viande. Deuxièmement, comme la taille est proportionnelle à l’empreinte écologique, ils proposent des interventions qui permettraient de rendre les êtres humains plus petits, de façon à diminuer cette empreinte. Les auteurs suggèrent de choisir les embryons dont les gènes prédisent une petite taille, de modifier les taux d’hormone de croissance chez les enfants, ou encore de réduire le poids des nouveau-nés grâce à des drogues. Troisièmement, s’appuyant sur certaines études qui montrent que les femmes «intelligentes» et éduquées font moins d’enfants, ils proposent d’améliorer les capacités cognitives des femmes afin de réduire le nombre d’enfants et ainsi indirectement influencer les changements climatiques. Finalement, ils suggèrent d’améliorer l’empathie et l’altruisme de chacun, par l’intermédiaire de modifications génétiques ou de drogues, afin de rendre l’humain plus sensible aux questions écologiques.»

Singularité : ma troisième survie apocalyptique

1er Janvier 2046, journal de bord.

Cette fois c’est fait : j’ai survécu à trois apocalypses. La première fois, j’avais presque vingt ans. J’ai réussi à survire au passage informatique de l’an 2000. La deuxième, à l’âge de trente ans, j’ai survécu à “l’apocalypse Maya” du 21 décembre 2012. Ce qui m’avait surpris, à l’époque, c’est que lorsque la date de la fin du monde de 2012 s’est avérée inexacte, certains n’ont pu s’empêcher d’en annoncer une nouvelle : en 2045.

Ce n’était pas véritablement une annonce de fin du monde, mais plutôt l’achèvement d’un monde ou du moins d’une époque. Certains prédisaient l’apparition d’une espèce de “super-intelligence technologique” qui serait capable de surpasser l’intelligence humaine. A l’époque, on parlait de “singularité technologique” pour décrire cet événement.

Cette prédiction ressemblait étrangement à d’autres récits apocalyptiques. D’un côté, une clique de prophètes nous avertissait d’un futur où l’humanité serait balayée par la technologie. De l’autre, un groupe de penseurs plaçait au contraire tous leurs espoirs dans cette technologie qui mènerait, selon eux, à la création d’un monde meilleur. Pour ces derniers, seuls ceux qui accepteraient de fusionner avec les machines auraient un avenir.

Cette “apocalypse technologique” se préparait tranquillement, sans que j’y porte trop d’attention. La technologie envahissait chaque jour ma vie sans que je ne m’en aperçoive véritablement. En y repensant aujourd’hui, j’estimais à cette époque qu’elle améliorait mon existence: tout semblait plus facile avec les machines. Très rapidement, je n’ai plus été capable de vivre sans mon ordinateur, ma tablette, mon téléphone intelligent, mes e-mails et réseaux sociaux. Déconnecté, je sentais comme un grand vide.

Puis, tout s’est accéléré. D’abord les lunettes “augmentatrices de réalités” -mise au point par une multinationale de l’époque- sont arrivées sur le marché, rapidement remplacée par des lentilles de contact, bien plus pratique, qui me donnaient accès à un monde d’information sans limites. Ensuite sont arrivées les “Interface Cerveau-Machine” qui permettaient de connecter ma pensée, et toute ma personnalité, avec un monde virtuel et plaisant. La virtualité s’est rapidement imposée dans ma sexualité, d’autant plus que ces relations avec un “sex-robot” de l’époque avaient l’avantage d’augmenter la durée de ma vie.

Je me souviens de mon premier bras bionique. Ses fonctionnalités remplaçaient largement mon bras biologique.

Par la suite, après avoir séquencé l’ensemble de mon génome, j’ai appris que j’étais susceptible de développer différentes formes de cancer. Pour ne pas prendre de risque, dès que la technologie a été possible, j’ai décidé de remplacer mes jambes et certains de mes organes internes par des copies artificielles et améliorées.

Je n’avais même pas eu besoin de lutter pour accéder à ces nouveautés, car avec la production de masse, les prix étaient rapidement devenu accessible pour tous.

J’avais été surpris par la résistance de ma caisse maladie à rembourser mes améliorations technologiques et les différentes mises à jour de mes implants technologiques. Pour les assureurs, mes membres et organes biologiques étaient en bon état et ne nécessitaient donc pas de remplacement. Un remboursement était donc impossible. Cependant, il avait été facile de les convaincre qu’un bras ou un foie biologiques, dont les cellules peuvent à tout moment dégénérer en cancer, étaient bien plus risqués en terme de coûts que leurs équivalents technologiques, bien plus fiables et dont les différents éléments étaient remplaçables.

Un fait s’est ensuite imposé à moi: mon corps biologique -qui paraissait venir d’une époque si lointaine- ne me servait plus à rien. Je fonctionnais entièrement par l’intermédiaire d’implants technologiques, tellement plus performant que ces imperfectibles appendices biologiques qui me servaient de bras, de jambes ou de système digestif.

L’adaptation technologique n’a jamais été difficile. Tout s’est fait logiquement, par étape. La singularité technologique n’a finalement pas eu lieu en cette année 2045. Je suis donc un survivant d’une troisième apocalypse annoncée.

Ces derniers jours circulent des rumeurs sur une nouvelle apocalypse, annoncée par un groupe fondamentaliste d’arriérés d’Homo sapiens intégristes qui refusent tout changement technologique.

Ils se reproduisent encore sexuellement, une façon bien barbare et risquée de produire un enfant. Ils estiment bien naïvement que la technologie est faite pour l’être humain et pas l’inverse. Tout le monde sait que c’est faux. Ces anciennes croyances me font sourire. Depuis peu, ils menacent d’introduire un virus qui détruiraient certaines connections et effaceraient certaines données informatiques globales. Cette apocalypse là, c’est comme pour les autres! J’y survivrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr………

FATAL ERROR – FATAL ERROR
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