Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme

Le Dévédec, Nicolas. “Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme.” Politique et Sociétés 36, no. 1 (2017): 47–63.

Résumé : Souvent qualifiés par leurs détracteurs d’« anti-mélioristes » ou de « bioluddites », les penseurs associés au « bioconservatisme » ont développé au début du vingt et unième siècle une critique vigoureuse des avancées technoscientifiques et biomédicales visant l’amélioration de l’être humain et de ses performances. À travers l’examen de la pensée de deux de ses représentants majeurs, le philosophe Leon Kass et le politologue Francis Fukuyama, cet article propose une lecture critique de la bioéthique conservatrice. Si les bioconservateurs ont le mérite de rappeler la nécessité de tenir compte de l’ancrage vivant irréductible de l’être humain à l’ère de la bioéconomie et de l’exploitation croissante du monde vivant, nous verrons que la conception, sinon religieuse, pour le moins dogmatique de la « nature humaine » qui soutient leur argumentation permet difficilement de répondre aux défis éthiques et politiques soulevés par l’aspiration actuelle à un humain augmenté.

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Le posthumain comme dessein (2nd partie)

Contre-argumentation

Face à l’éventualité du posthumain, ceux qualifiés de « bioconservateurs », opposent généralement la dégradation de l’humain, sa « déshumanisation » et l’affaiblissement, voire la disparition de la dignité humaine. Alors que le médecin et biochimiste américain Leon Kass met en avant son profond respect pour ce que la nature nous a donné1, Nick Boström lui réplique que certains dons de la nature sont empoisonnés, et que l’on ne devrait plus les accepter : cancer, paludisme, démence, vieillissement, famine, etc. Les spécificités même de notre espèce, comme notre vulnérabilité à la maladie, le racisme, le viol, la torture, le meurtre, le génocide sont aussi inacceptables2. Nick Boström réfute l’idée que l’on puisse encore relier la nature avec le désirable ou le normativement acceptable. Il a une formule :

« Had Mother Nature been a real parent, she would have been in jail for child abuse and murder3. »

Plutôt que de se référer à un ordre naturel, il préconise une réforme de notre nature en accord avec les valeurs humaines et nos aspirations personnelles4.

Nick Boström dénonce l’instrumentalisation qui est faite du roman dystopique d’Adlous Huxley Le meilleur des mondes (1932). Selon lui, si dans le monde dépeint par Huxley, les personnages sont déshumanisés et ont perdu leur dignité, ce ne sera pas le cas des posthumains. Le meilleur des mondes n’est pas, selon lui, un monde où les êtres sont augmentés, mais une tragédie, dans laquelle l’ingénierie technologique et sociale a été utilisée délibérément afin de réduire leurs potentialités, les affecter moralement et intellectuellement5. L’ouvrage d’Huxley décrit un eugénisme d’État dans lequel sont dissociées fécondation et sexualité mais aussi procréation et gestation corporelle. Tout commence par une mise en relation artificielle des gamètes mâles et femelles, puis une « bokanovskification », qui permet de faire bourgonner l’embryon pour produire au maximum 96 jumeaux identiques, et enfin une gestation extra-corporelle complète dans une couveuse, une sorte d’utérus artificiel6. Les « individus » « prédestinés » par une anoxie plus ou moins brève qui altère chez certains leur capacités physiques et cognitives sont ensuite ventilés en castes (alpha, bêta, gamma, epsilon, etc.).

« Plus la caste est basse […] moins on donne d’oxygène. Le premier organe affecté, c’est le cerveau. Ensuite le squelette7. »

À leur naissance, les enfants sont ensuite exposés à un conditionnement de type pavlovien qui oriente leur sensibilité – aux livres et aux fleurs par exemple.

En contrepoint, Nick Boström revendique la liberté morphologique et reproductive contre toute forme de contrôle gouvernemental8. Selon lui, il est moralement inacceptable d’imposer un standard : les gens doivent avoir la liberté de choisir le type d’augmentation qu’ils souhaitent9.

Le philosophe américain Francis Fukuyama considère qu’avec l’augmentation, une menace pèse sur la dignité humaine. L’égalité des chances, encore toute relative, fut l’histoire d’un long combat, l’augmentation ruinera cette conquête inscrite notamment dans la constitution des États-Unis10. En réponse, Nick Boström inscrit le posthumain dans une perspective historique d’émancipation progressive en considérant que de la même manière que les sociétés occidentales ont étendu la dignité aux hommes sans propriété et non nobles puis aux femmes et enfin aux personnes qui ne sont pas blanches, il faudrait selon lui étendre le cercle moral aux posthumains, aux grands primates et aux chimères homme-animal qui pourraient être créés11. La dignité est ici entendue au sens d’un droit inaliénable à être traité avec respect ; la qualité d’être honorable, digne12.

Nick Boström estime que nous devons travailler à une structure sociale ouverte inclusive, une reconnaissance morale et en droit pour ceux qui en ont besoin, qu’il soit homme ou femme, noir ou blanc, de chair ou de silicone13. Si l’on considère que la dignité peut comporter plusieurs degrés, non seulement le posthumain pourrait en avoir une, mais plus encore atteindre un niveau de moralité supérieur au nôtre14.

Valeurs transhumanistes Explorer le royaume posthumain

Pour le philosophe allemand Hans Jonas, l’eugénisme libéral individuel, qui consiste à choisir les traits de son enfant, est une tyrannie parentale qui de manière déterministe conditionne la dignité à venir de l’enfant et aliène ses choix de vie. Le choix de maintenant conditionne le futur. À ce déterminisme, Nick Boström rétorque que l’individu dont les parents auront choisi quelques gènes ou la totalité n’aura pas moins de choix dans la vie. Il réplique qu’entre avoir été sélectionné génétiquement et faire des choix dans sa vie il y a un monde et de manière générale être plus intelligent, en bonne santé, avoir une grande gamme de talents ouvrent plus de portes qu’il n’en ferme15. Ironiquement, il affirme que le posthumain aura les moyens technologiques de décider d’être moins intelligent16.

Soucieux, semble-t-il, de justice sociale, il imagine que certaines augmentations jugées bonnes pour les enfants pourraient être prise en charge par l’État comme cela existe déjà pour l’éducation, surtout si les parents ne peuvent pas se le permettre. Comme nous avons une scolarisation obligatoire, une couverture médicale pour les enfants, une augmentation pourrait être obligatoire, éventuellement contre l’avis même des parents17 .

L’ « explosion de l’intelligence »

Parmi les différentes voies devant conduire à une augmentation cognitive, une « explosion de l’intelligence », Nick Boström en évalue au moins deux comme prometteuses : l’augmentation cognitive par la sélection génétique et la digitalisation du cerveau et le téléchargement de l’esprit. L’augmentation cognitive par la sélection génétique accélérée est une méthode directe pour accéder au posthumain. Voici sa recette : choisir dans un premier temps des embryons dont le potentiel est souhaitable par un détournement du diagnostique préimplantatoire, extraire des cellules souches de ces embryons et les convertir en gamètes mâles et femelles jusqu’à maturation (six semaines) croiser le sperme et l’ovule pour donner un nouvel embryon, réitérer à l’infini puis implanter dans l’utérus (artificiel) et laisser incuber pendant neuf mois18.

Une autre voie consisterait à « plagier » la nature en digitalisant le cerveau. Dans un premier temps, il s’agirait de scanner finement post-mortem un cerveau biologique, stabilisé par vitrification, afin d’en modéliser la structure neuronale. Pour ce faire, il faudrait au préalable découper ce cerveau en fines lamelles. Les données extraites, issues du scan, alimenteraient ensuite un ordinateur, qui reconstruirait le réseau neuronal en trois dimensions, qui permet la cognition. In fine, la structure neurocomputationnelle serait implémentée dans un ordinateur puissant qui reproduirait l’intellect biologique. Avec cette méthode, il n’est pas nécessaire de comprendre l’activité neuronale, ni de savoir programmer l’intelligence artificielle19.

Vers une spéciation ?

Allons-nous vers une divergence si souvent décrite par la science fiction, une spéciation ? Une espèce se définit soit par la ressemblance morphologique soit, de manière génétique, par l’interfécondité. Il existe deux types de spéciation : l’anagénèse, une humanité unique deviendrait une posthumanité unique, ou la cladogénèse qui entraînerait une divergence. Deux moteurs favorisent la spéciation dans la biologie évolutionniste. Le premier est la dérive génétique, c’est-à-dire la transmission aléatoire de caractères qui apparaissent par mutation dans une population, sans fonction adaptive spécifique. Le second, est la sélection naturelle des caractères aléatoires en fonction de leur potentiel adaptatif à un environnement en changement. Dans notre cas, la sélection se ferait artificiellement, l’humanité prenant en charge sa propre évolution20.

Alors que la sélection naturelle se fait au hasard, au filtre de l’adaptation sur la très longue durée, avec le techno-évolutionisme l’évolution se ferait à un rythme rapide, pour des raisons fonctionnelles. L’idée que l’augmentation puisse mener à une spéciation par cladogénèse, relève, selon Nick Boström, d’un scénario de science-fiction :

« The assumption that inheritable genetic modifications or other human enhancement technologies would lead to two distinct and separate species should also be questioned. It seems much more likely that there would be a continuum of differently modified or enhanced individuals, which would overlap with the continuum of as-yet unenhanced humans21. »

De même, il évalue comme peu plausible l’idée qu’un jour le posthumain considérant l’homme « normal », comme inférieur, puisse le réduire en esclavage, voire l’exterminer22.

« The scenario in which ‘the enhanced’ form a pact and then attack ‘the naturals’ makes for exciting science fiction but is not necessarily the most plausible outcome23. »

Le devenir humain met au défi notre imaginaire. Nick Boström y voit l’espérance d’une émancipation biologique devant nous conduire à une extase permanente.

Néanmoins, cette désinhibition souffre d’une contradiction majeure : elle sous-tend des ruptures anthropologiques, qui par différents biais, et notamment le conformisme, s’imposeraient à tous.

1ère partie

Le posthumain comme dessein

Notes :

1 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », Bioethics, vol. 19, no 3, 2005, 2007, p. 5
2 Idem.
3 Ibid., p. 12
4 Idem.
5 Ibid., p. 6.
6 Aldous Huxley [1932], Le meilleur des mondes, Paris, Presses Pocket, 1977, voir chap 1, p. 21 à 36.
7 Ibid., p. 33.
8 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 6.
9 Ibid.
10 Francis Fukuyama, « The world’s most dangerous idea: transhumanism », Foreign Policy, 2004.
11 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 10.
12 Ibid., p. 9.
13 Idem.
14 Ibid., p. 11
15 Ibid., p. 12.
16 Idem.
17 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
18 Nick Boström, Superintelligence. Paths, dangers, strategies, Oxford, OUP, 2014, p. 38.
19 Ibid., p. 30.
20 Elaine Després et Hélène Machinal (dir.), Posthumains : frontières, évolutions, hybridités, Rennes, PUR, 2014, p. 2.
21 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 8.
22 Idem.
23 Idem.

Infléchir le futur ? Le transhumanisme comme auto-transcendance

Vincent Guérin, International Psychology, Practice and Research, 6, 2015


Résumé : Comment le transhumanisme oriente-t-il notre futur ? Entre l’eschatologie de la singularité technologique et la société de l’abondance promise par les nouvelles technologies (NBIC), il s’agit de saisir l’émergence et la diffusion d’une transcendance opératoire, son « inquiétante étrangeté ».


« The best way to predict the future is to create it yourself. » (17e loi de Peter H. Diamandis)

Introduction

Dans cet article, nous allons nous intéresser à la « communauté » des « singularitariens » de la Silicon Valley (Grossman, 2011). Deux de ses figures, Ray Kurzweil et Peter H. Diamandis ont créé, en 2008, l’université de la singularité. Son ambition : préparer l’humanité au changement induit par une accélération technologique à venir annoncée comme foudroyante. Cette entreprise qui prépare l’avenir tout en favorisant leurs ambitions. Au final, il s’agit d’explorer le tissage des forces en présence, mais aussi la réthorique utilisée par les « ingénieurs » singularitariens pour stimuler, orienter des recherches « stratégiques » devant favoriser leurs desseins. Sont-ils en mesure d’infléchir le futur, le faire advenir ?

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Sommaire :

La singularité technologique : enfer ou âge messianique ?

L’Université de la singularité

La possibilité de l’abondance

Conclusion

Bibliographie

Le prix Nobel de Physique hongrois Dennis Garbor affirme que « tout ce qui est techniquement faisable doit être réalisé, que cette réalisation soit jugée moralement bonne ou condamnable » (Gabor, 1973) ⇒ Le transhumanisme : Ce qui est possible est-il toujours souhaitable ?

 

Transhumanisme – l’idée la plus dangereuse du monde

Par Francis Fukuyama

Il y a douze ans, le livre très remarqué du philosophe américain Francis Fukuyama annonçait La Fin de l’histoire tant l’avancée des sciences nous laissait perplexe quant à la possibilité d’un avenir maîtrisé sous quelque forme que ce soit. C’est la même inquiétude et la même interrogation qui est au centre de La Fin de l’homme, une réflexion sur les conséquences de la révolution bioéthique. Sans être un vulgarisateur pédagogique ou un philosophe qui “s’occuperait” de science, Fukuyama pose la question des rapports actuels entre la science et les techniques.

À partir d’un point très clair donné sur les recherches actuelles dans les domaines des opérations transgéniques, du génie génétique, de l’énergie nucléaire, des potentialités informatiques, soit un état des lieux savant de notre monde contemporain, Fukuyama établit le postulat suivant : la science, en l’état actuelle, ne peut plus s’auto-réguler.

Convaincu qu’il faut rapidement et internationalement légiférer en matière de science, Fukuyama appelle de ses vœux des décisions politiques sages qui enrayeraient un emballement économique libéral ne visant que le profit, ainsi que des déclarations morales de principe – telles que les comités d’éthique par exemple, qui sont trop inopérants.

Pour Fukuyama, la science est devenue un domaine éminemment politique. Il en va de l’avenir de L’homme. Fukuyama a l’immense avantage d’être clair et convaincant, ce qui n’est pas l’apanage de tous les philosophes.

Il écrit : “Les pays doivent réguler politiquement le développement et l’utilisation de la technique en mettant sur pied des institutions qui discrimineront les progrès techniques qui favorisent la prospérité de l’humanité et qui font peser des menaces sur la dignité et le bien-être de l’homme”.

Depuis plusieurs décennies, un mouvement de libération étrange s’est développé dans les pays développés. Ses militants visent beaucoup plus haut que les militants de droits civiques, féministes ou défenseurs droits des homosexuels. Ils ne veulent rien moins que de libérer l’humanité de ses contraintes biologiques. Selon les « transhumanistes », les humains doivent arracher leur destin biologique du processus aveugle de l’évolution de la variation aléatoire et de l’adaptation et passer à l’étape suivante en tant qu’espèce.

Il est tentant de rejeter les transhumanistes comme une sorte de culte bizarre, rien de plus que de la science-fiction prise trop au sérieux : Témoin de leurs communiqués de presse récents (« Cyborg penseur pour répondre à l’avenir de l’humanité, » proclame un). Les plans de quelques transhumanistes de se geler cryogéniquement dans l’espoir d’être rétabli dans un âge futur semble confirmer la place du mouvement sur la frange intellectuelle.

Mais le principe fondamental du transhumanisme – que nous utiliserons un jour la biotechnologie pour nous rendre plus forts, plus intelligents, moins enclins à la violence et une durée de vie plus longue – vraiment si bizarres ? Transhumanisme est implicite dans la majeure partie du programme de recherche de la biomédecine contemporaine. Les nouvelles procédures et technologies émergentes des laboratoires de recherche et des hôpitaux – les médicaments psychotropes, substances pour stimuler la masse musculaire ou effacer sélectivement la mémoire, dépistage génétique prénatal ou thérapie génique – peuvent aussi facilement être utilisées pour « améliorer » l’espèce quant à soulager ou d’atténuer la maladie.

Bien que des progrès rapides en matière de biotechnologie nous laissent souvent vaguement mal à l’aise, la menace intellectuelle ou morale qu’ils représentent n’est pas toujours facile à identifier. La race humaine, après tout, est un désordre assez désolé, avec nos maladies tenaces, limitations physiques et courtes vie. Ajouté à cela la jalousie, la violence et les angoisses constantes de l’humanité, et le projet transhumaniste commence à sembler carrément raisonnable. S’il était techniquement possible, pourquoi ne voudrions pas transcender notre espèce actuelle ? Le caractère apparent raisonnable du projet, particulièrement lorsqu’on le considère par petits incréments, fait partie de sa dangerosité. La société est peu susceptible de tomber brusquement sous le charme de la vision du Monde Transhumaniste. Mais il est très probable que nous grignoterons les offres tentantes de la biotechnologie sans se rendre compte qu’ils ont un coût moral affreux.

L’égalité est peut-être la première victime du transhumanisme. La déclaration d’indépendance des Etats-Unis affirme que “tous les hommes naissent égaux”, et les luttes politiques plus graves dans l’histoire des États-Unis d’Amérique ont été plus qui est considéré comme pleinement humain. Les femmes et les noirs ne faisaient pas la coupe en 1776 quand Thomas Jefferson a écrit la déclaration. Lentement et douloureusement, les sociétés avancées ont réalisé que d’être simplement humain autorise une personne à l’égalité politique et juridique. En effet, nous avons tracé une ligne rouge autour de l’être humain et dit qu’il est sacro-saint.

Cette idée de l’égalité des droits repose sur la conviction que nous possédons tous une essence humaine éclipsant les différences manifestes de couleur de peau, de beauté et même d’intelligence. Cette essence et l’opinion que les individus ont donc une valeur inhérente, est au cœur du libéralisme politique. Mais modifier cette essence est au cœur du projet transhumaniste.

Si nous commençons à nous transformer en quelque chose de supérieur, quels droits vont réclamer ces créatures améliorées, et quels sont les droits qu’ils possèdent par rapport aux laissés pour compte ? Si certains vont aller de l’avant, n’importe qui peut se permettre de ne pas suivre ? Ces questions préoccupent suffisamment au sein des sociétés riches et développées. Ajouter les implications pour les citoyens des pays les plus pauvres du monde – pour qui les merveilles de la biotechnologie seront probablement hors de portée – et la menace pour l’idée de l’égalité devient encore plus menaçante.

Les défenseurs du transhumanisme pensent qu’ils comprennent ce qui constitue un bon être humain, et ils sont heureux de laisser derrière les êtres naturels limités, mortelle, qu’ils voient autour d’eux en faveur de quelque chose de mieux. Mais comprennent-ils vraiment les biens humains ultimes ? Tous nos défauts évidents, nous, les humains sommes des produits miraculeusement complexes d’un long processus d’évolution – produits dont le tout est beaucoup plus que la somme de nos parties. Nos bonnes caractéristiques sont intimement liées à nos mauvaises : si nous n’étions pas violents et agressifs, nous ne serions pas en mesure de nous défendre ;

Si nous n’avions pas le sentiment d’exclusivité, nous ne serions pas fidèles à ceux qui sont proches de nous ; Si nous n’avions jamais ressenti de la jalousie, nous n’aurions jamais ressenti l’amour. Même notre mortalité joue un rôle essentiel en permettant à notre espèce dans son ensemble de survivre et s’adapter (et les transhumanistes sont à peu près le dernier groupe que je voudrais voir vivre éternellement). Modifier l’une de nos principales caractéristiques inévitablement implique de modifier un complexe, un ensemble interconnecté de traits, et nous ne serons jamais en mesure d’anticiper le résultat final.

Personne ne sait quelles possibilités technologiques émergeront pour l’auto-modification humaine. Mais nous pouvons déjà voir les désire prométhéen dans la façon de nous prescrire des médicaments pour modifier le comportement et la personnalité de nos enfants. Le mouvement écologiste nous a appris l’humilité et le respect de l’intégrité de la nature non-humaine. Nous avons besoin d’une humilité semblable concernant notre nature humaine. Si nous ne le développons pas bientôt, nous pouvons inviter involontairement les transhumanistes pour défigurer l’humanité avec leurs bulldozers génétiques et centres commerciaux psychotropes.

L’article a été publié dans la revue Foreign Policy en Septembre 2004

Humanisme, transhumanisme, posthumanisme

Gilbert Hottois montre dans cet article à quel point les idées transhumanistes sont contestées et débattues.

Résumé

Je ne reviens pas ici sur les objections de ceux qui s’opposent absolument à l’enhancement, pour des raisons théologiques, métaphysiques, irrationnelles ou fausses. Je m’intéresse aux difficultés soulevées par ceux qui adhèrent foncièrement à l’esprit transhumaniste. Il s’agit des problèmes et objections de nature éthique, sociale et politique. Le paradigme évolutionniste du transhumanisme est matérialiste. Ce matérialisme est technoscientifique, il évolue avec les technosciences, leurs instruments et leurs concepts opératoires. Le paradigme évolutionniste est un paradigme “dangereux”: il peut être interprété et appliqué de façon simpliste, brutale, aveugle, insensible et conduire dans un monde posthumain de fait inhumain, barbare. Cependant, par contre, des Rapports américains tels que Converging technologies for improving human performance (2002) et Beyond therapy (2003) sont figés dans leur unilatéralisme respectif et antagoniste, le transhumanisme bien compris c’est l’humanisme progressiste capable d’intégrer les révolutions technoscientifiques théoriquement et pratiquement.

Universidad El Bosque • Revista Colombiana de Bioética. Vol. 8 No 2 • Julio-Diciembre de 2013 – Gilbert Hottois

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L’étrange humanité du transhumanisme

Dans un article paru en 2004, Francis Fukuyama a caractérisé le transhumanisme comme l’idée la plus dangereuse de l’histoire de l’humanité. Il y présente, en introduction, le transhumanisme comme l’ambition de libérer l’humanité de ses contraintes biologiques, puis nous prévient ensuite qu’il est facile de sous-estimer ce mouvement, que l’on pourrait voir comme un mélange de secte et de science-fiction. Il est vrai que certaines ambitions ou certaines pratiques, comme la congélation en attendant des jours meilleurs, peuvent faire sourire.

Mais, c’est là le point fondamental de Fukuyama, l’ambition transhumaniste est déjà présente de façon implicite dans les programmes scientifiques actuels, et cette volonté de déconstruire le corps et la nature humaine est déjà à l’œuvre dans différentes disciplines, allant de la biologie à la robotique, où des progrès rapides ont été accomplis.

Autrement dit, on peut parler d’une révolution du transhumanisme : le changement par l’homme de sa propre nature au travers d’outils et d’actions rendus possibles par la science et la technologie, est déjà en marche. Dans sa conférence « Où nous mène la techno- médecine ? », Laurent Alexandre, chirurgien de formation et entrepreneur dans le monde de la génétique personnelle, prévient que le « le fantasme transhumaniste va devenir au cours de ce siècle une réalité médicale ».

Transhumanisme – l’idée la plus dangereuse du monde

La proposition transhumaniste relève de la prospective scientifique : elle illustre et projette des progrès actuels et spécule sur des progrès à venir. Il est donc facile de lui opposer une critique sceptique, mais ce serait — c’est la thèse de cet article — une voie trop facile qui ignore les vraies questions posées.

La première partie de cet article s’attache à présenter ce qu’est le transhumanisme, qui est souvent désigné par « H+ » de l’autre côté de l’Atlantique. Le « H » représente l’humanité d’aujourd’hui, le « + » signifiant la transformation technologique et scientifique qui va améliorer cette humanité. Cette partie traite des grands axes de ce plan d’amélioration, à la fois dans les objectifs et les moyens.

La deuxième partie de cet article propose une critique de ces ambitions, sur trois fronts.

Premièrement, les difficultés dans la réalisation des ambitions transhumanistes sont fortement sous-estimées. C’est la partie facile de la critique, dont nous verrons un peu plus loin qu’il faut la modérer.

Deuxièmement, le futur proposé n’est pas forcément souhaitable. C’est le point central du sujet, mais qui ne sera pas développé en détail dans cet article, ce qui renvoie le lecteur à sa propre réflexion d’un point de vue moral et philosophique.

Troisièmement, le scénario transhumaniste fait courir des risques multiples et importants à notre société. Un des objectifs de cet article est de faire prendre conscience au lecteur de ces risques, qui sont très réels précisément parce que la révolution scientifique sous-jacente est déjà en marche.

Il faut en effet rester prudent dans ses affirmations et évaluer ce risque en proposant une «critique de la critique», en particulier du scepticisme radical du type « cela n’arrivera jamais ».

Cette troisième partie cherche à faire comprendre pourquoi certains éléments de « H+ » sont plausibles. Il s’agit de ne pas rejeter en bloc le transhumanisme comme « une hypothèse farfelue », mais de saisir que certaines formes de cette transformation sont très probables, comme l’explique Laurent Alexandre. Le fait que la transformation soit déjà engagée rend la question des risques beaucoup plus prégnante qu’on ne pourrait le penser au premier abord. La révolution transhumaniste est plausible.

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Yves Caseau, Extrait de CONFÉRENCE, Nº 37, automne 2013 – L’homme empêché (III)