Peut-on augmenter l’homme à l’infini ?

Laurent Alexandre vs. Jacques Testart

La promesse d’une humanité 2.0, dopée à la technologie exponentielle, est-elle scientifiquement crédible ? Le transhumanisme est-il notre destin collectif, celui de quelques-uns ou un dangereux mirage ? Un débat organisé en janvier 2016 entre Jacques Testart, biologiste à l’origine du premier bébé éprouvette en 1982, et Laurent Alexandre, chirurgien urologue, président d’une société spécialisée dans le séquençage génétique, en collaboration avec We Demain.

Penser l’humain au temps de l’homme augmenté

Les progrès fulgurants des biotechnologies, combinés à la révolution des technologies de l’information, laissent entrevoir un avenir radicalement différent pour l’humanité. L’homme cybernétique, le « transhumain », peut-il vraiment « sauver l’homme » ou doit-il susciter nos craintes ?

À travers la critique de l’argumentaire transhumaniste, qui est fondé sur une conception appauvrie de ce qui fait l’humain, Thierry Magnin nous invite à porter un nouveau regard sur notre humble condition. Qu’est-ce que l’homme à l’heure où l’on pourra bientôt remplacer tous ses organes par des machines intelligentes, voire transférer son psychisme ? L’anthropologie chrétienne peut-elle nous aider à aborder avec confiance la révolution annoncée afin que celle-ci nous ouvre, non à un abandon de l’humain, mais à son plein accomplissement ?

L’intelligence artificielle : la bataille commence

L’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle est fondée sur différentes théories de calculabilité. C’est dans les années 1930 à l’université de Princeton aux États-Unis qu’émerge la thèse de Church (0) qui servira de pierre angulaire pour ce qui est aujourd’hui désigné comme l’IA. La thèse de Church s’appuie sur des fonctions générales récursives et cherche à démontrer que tout ce que peut réaliser un système physique ou mécanique peut être exprimé par un ensemble de règles de calcul. De ses travaux, il en sortira le personnage clé et précurseur de l’intelligence artificielle  : Alan Turing.

En octobre 1950, il publie son article intitulé « L’ordinateur et l’intelligence » dans la revue philosophique Mind (1). C’est dans cet article qu’apparaît la première définition qui qualifie un ordinateur ou une machine de « consciente » – le texte s’ouvre sur le jeu de l’imitation, dans lequel le chercheur imagine le moyen pour une machine de se faire passer pour un être humain. Il perfectionnera cette idée sur des forums et dans des conférences sur « l’intelligence de la machine ».

C’est pendant l’été 1956 que l’intelligence artificielle fut considérée comme un domaine de recherche, suite à la conférence du campus de Dartmouth College (2). D’un point de vue technique, le fonctionnement de l’intelligence artificielle utilise principalement les statistiques et les probabilités. Le perceptron ou neurone formel est l’outil pour coordonner les données reçues. Il est basé sur le principe d’un neurone naturel. C’est une sorte de fonction de transfert avec différentes entrées (données) induisant la sortie :

Le neurone formel de McCulloch et Pitts est un modèle mathématique très simple dérivé d’une analyse de la réalité biologique.
Éthique de la recherche en apprentissage machine, édition provisoire, juin 2017 – CERNA

L’algorithme, c’est la manière dont les données sont véhiculées vers l’entrée. C’est ainsi que nous trouvons trois types d’algorithmes : supervisé, non supervisé et de renforcement.

Cette explication vulgarisée amorce le b.a.-ba de l’IA mais pour les plus éclairés, à l’heure du deep learning, l’utilisation des réseaux récurrents ou convolutifs de perceptrons multicouches à rétropropagation de gradient pouvant combiner plusieurs types d’algorithmes sont les plus souvent utilisés.

De nos jours

Vous souvenez-vous de la dernière fois où vous n’avez pas eu recours à la technologie numérique ? De la dernière fois où vous avez utilisé un stylo pour écrire une lettre ? Du désagréable moment où il fallait coller le timbre amende sur la contravention reçue au retour de vacances ? Vous rappelez-vous du grésillement de la radio lorsque la réception hertzienne était mauvaise ? Ou encore votre mémoire est-elle suffisamment bonne pour se remémorer du poids de votre dictionnaire et du temps passé à la recherche d’un mot introuvable ? etc.

Aujourd’hui, si vous avez laissé votre mémoire aux dernières pages consultées de votre « Larousse », prenez conscience que tout ce qui a été listé un peu plus haut peut se faire avec votre plus fidèle outil : votre smartphone. Ce petit appareil dont l’utilité première est de téléphoner vous a rendu hétéronome aux nouvelles technologies. Sans vous en rendre compte, il a fallu dix ans pour vous induire une dépendance que les algorithmes ont su fortifier par la création d’une vie sociale : propositions d’ami.e.s , voir de petit.e.s ami.e.s, en plus de vous orienter sur les produits à consommer pour exister.

Comme les choses sont bien faites, que la demande est toujours plus forte en matière d’assistance et de numérisation et que nous sommes maintenant préparés à vivre dans un monde artificiel de « l’avoir » (3), nos dirigeants et nos grandes entreprises nous ont fait entrer dans la quatrième révolution industrielle avec une cinétique telle que nos dix dernières années passées vont nous paraître préhistoriques.

« Ce qui constitue vraiment la révolution que nous connaissons depuis peu est le couplage désormais permis de ces algorithmes avec des données et une capacité de calcul qui n’étaient pas accessibles alors, ouvrant des perspectives dont on ne perçoit pas encore les limites. » (4)

Le Monde est déjà en marche

« En 2015, les ventes de robots industriels ont augmenté de 15% avec un volume record de 253.750 unités et une valeur globale estimée à 11,1 milliards de US$ (+9%) […]. La Chine a acheté 27% de ce volume mondial total (68.600 robots) et dépasse ainsi les ventes de robots industriels dans l’Europe entière (50.100 unités). La Chine a produit 30% de ces robots industriels (20.400 unités en 2015), le reste est importé d’Asie et d’Europe. En Europe, c’est toujours l’Allemagne qui s’équipe le plus en robots industriels (50K unités), suivie de l’Italie pour 6.657 unités. L’Europe de l’Est entre dans une ère d’automatisation. La France accroît ses achats de robots industriels d’environ 3% pour un volume global de 3.045 robots industriels en 2015.

Cette tendance de croissance à deux chiffres devrait continuer sur les prochaines années, voire s’intensifier avec les initiatives Industrie 4.0 (11) qui fleurissent sous différentes appellations dans les différents pays et continents […].

Les filières les plus importantes en valeur sont celles de la robotique médicale, suivie de la robotique domestique et la robotique de loisirs, mais aussi la robotique de terrain (field robotics) avec notamment la robotique agricole et les drones, ainsi que les robots d’inspection, de sécurité et de maintenance. Depuis quelques années, la robotique a conquis nos entrepôts logistiques. Deux nouvelles filières émergent avec force : celle des robots de nettoyage professionnel et celle des robots de relations publiques ou robots-guide. » (5)

Un besoin fondamental d’intelligence artificielle

« Depuis 2012, les investissements dans les startups spécialisées en intelligence artificielle ne cessent de croître, passant en 5 ans de 415 millions de dollars à 5 milliards de dollars […].

La Chine a communiqué en mai 2016, sur un programme de 3 ans comprenant la construction de plateformes pour l’innovation, l’engagement de projets majeurs dans différents secteurs (électroménager, automobile, robot), l’élaboration de politiques budgétaires de soutien et le développement de coopérations internationales. Dans le cadre de son plan Internet+ un fonds spécifique en intelligence artificielle de 140M€ est mis à disposition de l’Académie des sciences chinoise. Les acteurs du privé tels que Baidu investissent dans des centres de deep learning l’équivalent de plusieurs milliards d’euros.

Plus récemment, en octobre 2016, le gouvernement américain a rendu publics un rapport de diagnostic des avancées et des possibles applications de l’intelligence artificielle dans plusieurs domaines d’action, et un plan stratégique national de recherche et développement en intelligence artificielle. En décembre 2016, un troisième rapport est publié sur les conséquences économiques de l’intelligence artificielle et de l’automatisation.

Au Japon, l’ouverture de deux nouveaux centres de recherche en intelligence artificielle fondamentale et appliquée en 2016, avec des investissements respectifs de 57M€ et 157M€, témoigne de l’intérêt prioritaire du gouvernement japonais. Le Canada a de son côté réussi à attirer l’attention par la qualité de son tissu et de ses recherches appliquées, avec la création du pôle NextIA autour de trois universités piliers et un financement dédié. En février 2016, le Parlement européen a adopté un rapport préconisant de créer au plus vite un cadre juridique européen pour les robots. » (4)

Nous l’avons compris, la robotique nous fait entrer dans la quatrième révolution industrielle et pour qu’elle puisse tenir tous ses engagements d’un point de vue économique, il va falloir générer les algorithmes qui donneront « vie » à cette technologie – le développement de l’intelligence artificielle devient donc prioritaire. Et pour que les algorithmes puissent faire « battre le cœur » de ces machines, nous allons devoir récolter énormément de données avec un volume de stockage toujours plus grand (Cloud) et ainsi créer une consommation supplémentaire en énergie et en surface (6).

La France : une volonté d’être acteur

Rapport de synthèse #FranceIA

« Le développement puis l’adoption par le monde industriel de l’intelligence artificielle font de l’IA un élément clé de la quatrième révolution industrielle […]. Il s’agit en définitive de permettre à la France de tirer parti de tout le potentiel de croissance économique et de progrès social offert par l’intelligence artificielle, dans un contexte où la concurrence mondiale se durcit fortement et où l’intelligence artificielle devient aussi un enjeu politique et diplomatique.

En France, depuis plusieurs mois, de nombreux acteurs, des groupes de réflexion et des institutions se sont emparés des enjeux de l’intelligence artificielle. De nombreux document ou autres initiatives en résultent […]. L’identification des technologies clés de l’intelligence artificielle et le soutien à leur maîtrise par les laboratoires et les entreprises françaises est donc l’un des enjeux majeurs de ces 10 prochaines années […].

Pour soutenir la dynamique française autour de l’intelligence artificielle, le secrétaire d’État chargé de l’Industrie, du Numérique et de l’Innovation et le secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ont lancé, le 20 janvier 2017, la démarche #France IA. Cette démarche de mobilisation de toute la communauté française de l’intelligence artificielle a pour objectif principal l’élaboration d’une stratégie nationale destinée à confirmer la place de la France au premier plan de l’intelligence artificielle, tout en facilitant l’appropriation des technologies par le tissu économique et en répondant aux craintes souvent exprimées sur la rapidité de ces changements […].

La France dispose de chercheurs au meilleur niveau international dans tous les sous domaines de l’intelligence artificielle […]. Il n’y a pas dans la recherche amont une véritable présence des grands groupes industriels français ; cette recherche reste financée pour l’essentiel par des fonds publics. » (4)

Les résolutions

« De façon plus générale, le déploiement de l’intelligence artificielle dans les entreprises, qu’elles soient productrices ou utilisatrices d’IA, est directement dépendant de la disponibilité de données et d’infrastructures numériques permettant de les traiter, ainsi que de la confiance dans la pérennité de ces outils. L’usage des technologies de cloud computing est souvent présenté comme la solution, mais il pose deux défis majeurs :

– l’augmentation des puissances de calcul nécessaires et dédiées à l’apprentissage machine ;
– la disponibilité d’un cloud maîtrisé, français ou européen, pour garantir la sécurité des données qui y sont déposées et traitées. […]

L’impact de l’intelligence artificielle sur sept segments d’activité a plus particulièrement été étudié dans le cadre de l’initiative France IA : la construction automobile, avec le véhicule autonome, la problématique de la relation client, le secteur de la finance, celui de la santé, des énergies renouvelables, de la robotique et de l’éducation numérique. […] Le besoin croissant de solutions basées sur des technologies d’intelligence artificielle fait apparaître la nécessité de former davantage d’experts et de chercheurs dans les domaines scientifiques sous-jacents. » (4)

Nous constatons que la France s’engage dans la quatrième révolution industrielle avec un maximum d’ambition et de lucidité. Il est vrai qu’à travers le réel enjeu économique de l’intelligence artificielle c’est surtout la crainte de devenir dépendant des états souverains qui pousse à l’action.

Prenant en compte la situation mondiale sur les technologies basées sur les algorithmes, la France veut devenir leader du marché en conservant ses cerveaux et en proposant des financements pour le développement de ses startups et grandes entreprises. Mais au-delà de l’aspect financier ce sont les risques éthiques de l’utilisation de l’intelligence artificielle sur la société qui animent le débat.

En effet, le rapport #FranceIA soulève de nombreux points sur les dangers de l’utilisation de cette technologie algorithmique pour une population non préparée :

protection : faciliter l’accès aux données par des blockchains, le stockage des données (cloud) et encourager le recours à l’intelligence artificielle pour l’abreuver de données sont des risques importants de voir nos données personnelles utilisées de manière frauduleuse ou à l’encontre de nos propres intérêts.
formation : dans l’ensemble, la qualité de la formation initiale en intelligence artificielle en France, au niveau master, semble répondre aux attentes des entreprises au regard du niveau d’expertise atteint. Cependant, le vivier ainsi formé suffit à peine à combler les besoins des startups et des grands groupes actifs dans le domaine.
économie : […] risque de nouvelles dépendances économiques, vis-à-vis de détenteurs de certaines technologies critiques ou, ce qui est plus nouveau, de détenteurs de gros volumes de données.
emploi : s’agissant de l’emploi total, sujet qui suscite le plus de craintes, force est de constater que l’impact de l’intelligence artificielle (et plus généralement du numérique) reste incertain, les études disponibles fournissant des résultats contradictoires.
société : il est possible par exemple que, si l’on n’y prend pas garde, une diffusion inégale des technologies sur le territoire ou les mutations engendrées sur le marché de l’emploi ne renforcent une polarisation du développement des usages au bénéfice des métropoles.

Un avenir fait d’algorithmes et de doutes

En France, en janvier 2017, le rapport Mady Delvaux (7) est publié. Il contient des recommandations concernant des règles de droit civil sur la robotique. Puis c’est en juin 2017 que la CERNA (8) communique une étude sur l’éthique de la recherche en apprentissage machine. Elle vise à sensibiliser et rendre vigilants les chercheurs sur les risques de l’intelligence artificielle : « En effet les chercheurs doivent avoir à l’esprit que leurs travaux contribuent de facto à transformer la société et peut-être l’Homme, comme l’ont fait beaucoup d’outils et de techniques depuis des millénaires, même si ce processus n’est pas toujours prévisible. » (9)

On constate que la France mesure avec importance les problèmes éthiques liés à la numérisation de notre société. On observe aussi que l’ensemble des pays riches font cap, toutes voiles dehors, vers une bataille que cette quatrième révolution industrielle va générer. Nombre d’études sur les risques d’une utilisation massive du numérique dans la vie de tous les jours ont été réalisées dans le but de sensibiliser et d’informer les institutions et les citoyens.

Cependant, en analysant la situation, nous pouvons relever que ces manifestes identifient comme citoyens, ceux dont l’intérêt ou la connaissance des technologies numériques est essentiellement tournée vers l’industrie et la consommation. Les pays impliqués dans le développement du numérique, qui imposent par leurs textes les sujets éthiques, représentent une toute petite partie de la population mondiale (environ 10%) (10) et bon gré mal gré nous en faisons partie.

Nous déciderons ainsi de comment sera fait notre monde, sans prendre en considération les modes de vie de nos concitoyens : l’éthique a subitement un goût un peu plus amer pour les 90% restants. Toutefois, les pays riches commencent à prendre réellement conscience des risques de l’ultra-numérisation. Cette démarche aurait dû être entreprise il y a plus de dix ans afin qu’un cadre soit adopté aujourd’hui. Cela fait une décennie que le numérique explose sans cadre institutionnel et les décideurs ont un sérieux train de retard sur la vision de l’impact qu’auront ces technologies sur nos vies – demain est déjà là !

Le manque de profondeur sur l’appréhension des impacts et des risques est significatif (climat, énergie, emploi, condition de vie, etc.). La précipitation des états à régir des textes ne leur permet pas d’aboutir à des recommandations sérieuses et exhaustives et cela ira à l’encontre de notre libre arbitre – dans la crainte de ne pas contrôler leur environnement, les mesures restrictives risquent de pleuvoir. De notre moteur de recherche préféré à l’acceptation d’un prêt immobilier en passant par le véhicule autonome, nous voilà désormais conditionnés par les algorithmes. Ils font parties de nos vies sans même que nous nous en rendions compte mais lorsque la robotique commencera à peser sur notre quotidien (marché de l’emploi, propriété intellectuelle, droit, etc.) et lorsque nos négligences sur le climat et sur le reste de la population mondiale referont surface, 2027 nous paraîtra moins fantastique.

Alors, pourquoi consacrer autant d’énergies au développement de l’intelligence artificielle et à l’ultra-numérisation de notre environnement sous couvert d’une révolution industrielle ? Ne pourrions-nous pas utiliser cette technologie à d’autres fins : psychologie humaine, environnement, pauvreté, etc. ?

Nicolas Bernard
Diplômé de l’École des applications militaires de l’énergie atomique (EAMEA). Après une longue carrière dans les forces sous-marines de la Marine Nationale en tant qu’atomicien, Nicolas travaille comme chargé d’affaires en industrialisation militaire pour le groupe DCNS. Il nous propose des articles d’opinions sur des questions importantes en matière de transhumanisme, post humanisme et d’intelligence artificielle.

Notes :

(0) La thèse de Church-Turing, Olivier Bournez (LIX, CNRS, École Polytechnique)
(1) Turing, A.M. (1950). Computing machinery and intelligence. Mind, 59, 433-460
(2) Dartmouth Artificial Intelligence (AI) Conference
(3) De l’avoir à l’être, le chemin de sagesse, Patrice Brasseur
(4) #FranceIA – Rapport de synthèse France Intelligence Artificielle
(5) Quelques chiffres : La robotique industrielle et la robotique de services – Innorobo Community
(6) Le cloud, les data centers et l’énergie
(7) Rapport Mady Delvaux
(8) CERNA
(9) Éthique de la recherche en apprentissage machine, édition provisoire, juin 2017 – CERNA
(10) La répartition du patrimoine dans le monde – L’Observatoire des inégalités
(11) Industrie 4.0, wikipedia

Miniaturisation, Micro et Nanotechnologies : Enjeux éthiques des technologies émergentes

colloque de l’institut Pasteur de Lille du 18 mai 2016

L’événement vise à permettre l’explicitation et l’analyse d’un certain nombre de préoccupations éthiques attachées au développement des micro et nano-technologies, spécialement en sciences de la vie et de la santé où elles sont les plus manifestes. Réunissant spécialistes des technologies, médecins, praticiens, philosophes, grand public, la journée ambitionne également de fédérer une communauté interdisciplinaire intéressée aux aspects éthiques du développement des technologies et souhaitant les mettre en débat.


Introduction et « Les Nanotechnologies et l’éthique : un essai de défrichage »
Robin Cremer, espace de réflexion éthique régional du Nord Pas-de-Calais – Fernand Doridot, projet Nanooscope

 

Session I, Partie 1 : Exemples de technologies émergentes et préoccupations éthiques associées
Dominique Collard, LIMMS/CNRS-IIS – Jean-Charles Lambert, Florence Pinet, David Hot, Institut Pasteur de Lille – Pierre Fontaine, CHRU de Lille et Université Lille

Session I : Enjeux éthiques du développement des micro et nano-biotechnologies Modérateurs de session : Bernard Vandenbunder, CNRS UMR 8523 et Université de Lille, Sciences et Technologies. Et Fabrice Nesslany, Institut Pasteur de Lille. Partie 1 : Exemples de technologies émergentes et préoccupations éthiques associées « Analyses in vitro par bio-MEMS et recherche structurée contre le cancer » Par Dominique Collard, LIMMS/CNRS-IIS, coordinateur du projet SMMIL-E. « Technologies omiques, échelles et quantités des données biologiques, nouveaux protocoles de recherche » Par Jean-Charles Lambert, Florence Pinet et David Hot, Institut Pasteur de Lille. « Implantation de pompes à insuline et médecine personnalisée » Par Pierre Fontaine, CHRU de Lille et Université de Lille, Droit et Santé.

 

Session I, Partie 2 : Le point de vue du sujet : apports de cliniciens et de philosophes
Sylvie Manouvrier, CHRU de Lille et Université Lille – Philippe Sanchez, espace de réflexion éthique régional de Picardie

« Le diagnostic génétique à l’heure du séquençage de nouvelle génération : enjeux éthiques pour les cliniciens et les patients » Par Sylvie Manouvrier, CHRU de Lille et Université de Lille, Droit et Santé. « Technologies médicales et place du sujet. L’exemple de la controverse autour des implants cochléaires » Par Philippe Sanchez, Docteur en philosophie.

 

Session II : Sujet, conscience, intelligence – Les enjeux éthiques des nouvelles technologies du cerveau
Gustavo Touzet, CHRU de Lille – Sylvain Lavelle, ICAM de Paris Sénart

Session II : Sujet, conscience, intelligence Les enjeux éthiques des nouvelles technologies du cerveau. Modérateurs de session : Pierre Louchart, CH de Douai. « Les technologies de stimulation cérébrale profonde et leurs enjeux éthiques » Par Gustavo Touzet, CHRU de Lille. « Mimer le cerveau ou le reproduire ? Les ordinateurs bio-inspirés et l’éthique » Par Philippe Devienne, UMR 9189, IRCICA. « Voir et communiquer les pensées d’autrui ? Les enjeux éthiques et épistémologiques du ‘Cogniteur’ » Par Sylvain Lavelle, ICAM de Paris-Sénart.

 

Session III : Origines, contraintes et marges de manœuvre – Que faire des préoccupations éthiques ?
Alexis Vlandas, IEMN de Lille – Anne-Françoise Germe, CHRU de Lille – Xavier Labbée, Université de Lille

Session III : Origines, contraintes et marges de manœuvre Que faire des préoccupations éthiques ? Modérateur de session : Docteur Robin Cremer, Directeur de l’ERER du Nord Pas-de-Calais. « Ethique de la recherche, éthique des chercheurs ? Comment prendre en compte les impacts de l’activité scientifique ». Par Alexis Vlandas, IEMN de Lille. « Choix économiques, choix éthiques, choix politiques ? L’introduction des nouvelles technologies et des nouveaux traitements en milieu hospitalier ». Par Anne-Françoise Germe, CHRU de Lille. « Les stratégies de réponse du droit face aux enjeux éthiques des technologies émergentes ». Par Xavier Labbée, Université de Lille, Droit et Santé, avocat au barreau de Lille.

 

Désirs de data. Le trans et post humanisme comme horizons du plissement numérique du monde

Maryse Carmes, Jean-Max Noyer. Désirs de data. Le trans et post humanisme comme horizons du plissement numérique du monde. 2014. <sic_01152497>

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Résumé : Dans cet article, la prolifération de data est examinée dans le cadre du processus d’artificialisation du monde et comme effet d’une sémiotique générale pour assurer la permanence et la transformation de la fabrique de nous-mêmes et de notre milieu associé. Cette prolifération de data est réglée sur les mouvements, intensités, des régimes de désirs et sur les processus de subjectivation qui lui sont immanents. Mais elle active en même temps de nouveaux états du Virtuel qui les enveloppent. On prend comme exemples l’urbanisation et le marketing en insistant sur certains aspects de la transformation des intelligences collectives. Ce faisant est esquissée une perspective sur le « trans et post humaniste », expression et exprimé de ces désirs.

Swiss Life : Les enjeux de l’allongement de la durée de vie

Sondage OpinionWay pour Swiss Life : Communiqué de presse, du 16 nov. 2016

Alors que, selon l’INSEE, la France pourrait compter 270 000 centenaires en 2070, l’allongement de l’espérance de vie est devenu un enjeu de société majeur.

Sera-t-on en bonne santé plus longtemps pour autant ? Que faire de ces années supplémentaires ? Doit-on continuer à travailler ou prendre du temps pour soi ? Souhaitant anticiper les mutations en cours et contribuer au débat sociétal, Swiss Life, acteur référent en assurance et gestion de patrimoine, a confié à OpinionWay un sondage* sur les perceptions des Français sur les conséquences et opportunités d’une vie plus longue.

L’allongement de l’espérance de vie, synonyme d’épanouissement personnel pour 60% des Français interrogés.

Les nombreux progrès de la médecine ont permis à l’Homme de voir son espérance de vie croître tout au long du XXème siècle. En 2015, l’espérance de vie s’établissait en France à 79 ans pour un homme et à 85 ans pour une femme, mais les hommes sont plus optimistes, puisqu’ils estiment qu’ils vivront jusqu’à 84 ans, tandis que les femmes, plus prudentes, se voient vivre jusqu’à 82 ans.

Ces années supplémentaires gagnées seraient, pour une majorité des personnes interrogées, destinées à l’épanouissement personnel. Près de 6 Français sur 10 interrogés consacreraient du temps à leurs proches ou à leurs loisirs, quand seulement 20% d’entre eux s’engageraient dans une démarche citoyenne ou associative. Enfin, seuls 8% des personnes interrogées déclarent qu’ils continueront à travailler. Le choix d’un rythme de vie différent, flexible, alternant des périodes d’emploi et des périodes consacrées à d’autres activités séduit 65% des personnes interrogées.

L’allongement de l’espérance de vie soulève de nouveaux enjeux sociétaux pour une population qui vieillit.

Cette perspective réjouit, mais pose aussi des questions, puisque 45 % des personnes interrogées jugent que la médecine et le corps humain atteignent d’ores et déjà leurs limites et donc que l’espérance de vie va, de fait, stagner. Seules 37% des personnes interrogées estiment que l’espérance de vie va continuer à augmenter. Par ailleurs, les Français pensent vivre en bonne santé jusqu’à 74 ans en moyenne, ce qui suppose qu’ils anticipent un déclin physique d’une durée de 9 ans en fin de vie.

Au-delà des enjeux de santé, le vieillissement généralisé de la population entraîne de nouvelles problématiques liées au risque de précarité accrue pour les personnes âgées. Face à cela, 8 Français sur 10 interrogés se déclarent prêts à soutenir les membres de leur famille en cas de problème de santé, de dépendance ou d’argent.

L’épargne : autre enjeu impacté par l’allongement de l’espérance de vie.

Tout comme l’espérance de vie, la durée de cotisation pour la retraite s’allonge également, tandis que l’Etat diminue ses dépenses publiques. Les Français doivent donc épargner de plus en plus tôt et estiment en moyenne que l’âge idéal pour commencer se situe à 34 ans.

Transhumanisme : 7 Français sur 10 considèrent cette évolution comme une bonne chose, mais avec des réserves.

Le transhumanisme n’est pas qu’un concept, mais bien une réalité. Ce mouvement, qui prône l’usage des sciences et des technologies, a pour but d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales de l’Homme, en repoussant ses limites biologiques via les progrès que peut offrir la médecine par exemple.

Le transhumanisme est donc considéré comme un développement naturel de la médecine et plébiscité par 72% des Français. Néanmoins, la bonne opinion observée sur le sujet n’est pas forcément révélatrice d’une adoption aveugle de cette évolution par les Français. Si 81% des Français pensent que le transhumanisme peut aider les gens, 71% estiment qu’on ne peut pas encore en mesurer les conséquences.

Alors que 85% des personnes interrogées considèrent qu’en tant que véritable enjeu de société, le transhumanisme nécessite davantage de débat dans l’espace public, 69% des personnes interrogées se disent d’ores et déjà favorables au recours aux données personnelles dans une visée médicale. Voilà qui pose question sur la connaissance du grand public quant à l’utilisation des données personnelles et leur impact sur leur vie quotidienne.

« Depuis 150 ans, Swiss Life accompagne l’évolution des modes de vie et des modèles économiques. Au quotidien, nous essayons de comprendre et anticiper les nouveaux enjeux de société et notamment ceux liés à l’allongement de la durée de vie. Pour vivre bien, plus longtemps, selon ses propres choix qui est le thème sur lequel nous nous positionnons, il faudra financer des retraites de plus en plus longues et faire face collectivement aux enjeux de santé. Nous sommes convaincus que cette nécessaire prise de conscience au sein de la population appelle une collaboration entre les autorités, le monde médical, les entreprises et la société civile », explique Charles Relecom, Président de Swiss Life France.

Pour échanger sur ce sujet, Charles Relecom, Président de Swiss Life France, participera le samedi 26 novembre à la conférence « Allongement de la vie, génétique, biologie, quel progrès pour l’humain ? » proposée dans le cadre des Rencontres Capitales au Palais de l’Institut de France.

* Sondage réalisé par OpinionWay auprès de 1011 personnes représentatives de la population française âgée de 18 ans et plus, entre le 26 et 27 octobre 2016. L’échantillon a été constitué selon la méthode des quotas.

Télécharger l’intégralité des résultats de l’étude menée par OpinionWay pour Swiss Life (PDF)

Sondage OpinionWay pour SwissLife
Sondage OpinionWay pour SwissLife
Sondage OpinionWay pour SwissLife
Sondage OpinionWay pour SwissLife

La nouvelle servitude volontaire. Enquête sur le projet politique de la Silicon Valley

Philippe Vion-Dury est essayiste, journaliste, chroniqueur, spécialiste des questions de société, des nouveaux modèles économiques et des technologies.

Avec comme crédo la volonté de changer le monde, c’est au coeur de la Silicon Valley que se façonne la société numérique.

Portées par une spectaculaire réussite économique, les entreprises de haute technologie veulent dessiner un monde meilleur en prenant en main la majorité des aspects de notre quotidien, en généralisant la prédiction algorithmique.

L’homme devient intégralement transparent, immatériel. La liberté de choisir, la créativité et l’émancipation sont désormais remplacées par l’anticipation, la prédiction et la régulation. C’est bien plus qu’une révolution numérique ; c’est un véritable projet politique qui est à l’œuvre.

Avec rigueur et précision, Philippe Vion-Dury révèle que les technologies sont porteuses d’une idéologie et d’un projet de civilisation. Il démontre que les modèles prédictifs, les algorithmes et les objets connectés instaurent une société du contrôle dans laquelle l’individu, comme le collectif, abandonne la maîtrise de son destin. Il explique comment la peur de se confronter à la solitude, à l’altérité et à l’échec nous conduit à une nouvelle servitude volontaire.

“La masse de données que ces entreprises collectent sur leurs utilisateurs est pour vous la porte ouverte aux manipulations. C’est particulièrement préoccupant, en période d’élections. Il suffit de constater le pic d’inscriptions sur les listes électorales aux Etats-Unis provoqué par un simple rappel de Facebook”.

“Actuellement, des équipes avec des moyens énormes travaillent sur quelque chose qui paraît tout bête: les notifications. Le but est de créer des comportements addictifs et des accoutumances, pour ramener les utilisateurs dans l’enceinte des applications”. 

“Plus les individus deviennent transparents, plus les instances de pouvoir – les entreprises – deviennent opaques. Personne ne peut forcer Google à révéler comment fonctionne son algorithme. Les Etats eux-mêmes sont plus transparents”. lire l’article sur L’Expansion – L’Express

“Il est aujourd’hui très convenu de dire que les technologies numériques pourraient dégénérer en une surveillance de masse, totalitaire, dont la Stasi n’aurait même pas rêvé”.

“Les entreprises étendent maintenant leurs mains sur notre intimité, nous accompagnent partout : dans nos rendez-vous amoureux, nos découvertes artistiques, nos recherches intellectuelles, nos achats, notre santé, etc. Dans ce système-là, nous avons tous l’illusion sans cesse renouvelée de la liberté et du plaisir, alors qu’en réalité, nous nous laissons exploiter pour pouvoir consommer davantage. Nous affadissons notre vie en laissant pénétrer la logique marchande toujours plus profondément, et affaiblissons notre libre-arbitre en nous en remettant aux conseils, suggestions et recommandations de ces multinationales amicales”. lire l’article sur Le Comptoir

Face à l’avenir : Peut-on augmenter l’homme à l’infini ?

Le débat Laurent Alexandre/Jacques Testart sur ARTE Future et dans We Demain.

Nanosciences : les enjeux d’une remise en cause

par Marie-Gabrielle Suraud et Camille Dumat · Publication 01/06/2015 · Mis à jour 05/04/2016

Depuis les années 1970, dans la plupart des pays industrialisés, on observe une montée de la contestation des risques « environnement-santé », portée notamment par des associations. Cependant, les revendications du mouvement associatif ont connu des évolutions sensibles. Ainsi, les associations traditionnellement engagées sur ce thème souhaitent désormais participer à l’élaboration des politiques de recherche et non plus intervenir après coup pour tenter de contrôler les développements technologiques et leurs applications.

Ces politiques de recherche deviennent ainsi progressivement un enjeu de démocratisation pour l’opinion publique, suggérant de nouvelles formes d’articulation entre la société civile et la sphère de la recherche. La contestation récente des nanotechnologies – qui prend de l’ampleur en France depuis 2005 – contribue d’ailleurs à renforcer l’idée d’une participation citoyenne aux programmes scientifiques. Au sein du mouvement « anti-nanos », cette revendication fait progressivement son chemin, emportant l’adhésion d’un nombre toujours plus élevé d’associations, notamment environnementalistes.

La mise en question des politiques de recherche par des mouvements de lutte contre les risques « environnement-santé » est en fait bien antérieure à la contestation des nanotechnologies. Déjà, au tournant des années 2000, les mobilisations contre les biotechnologies et les OGM avaient ouvert la voie à l’idée « de faire entrer les sciences en démocratie ». Plusieurs associations plaçant la question des politiques de recherche au cœur de leurs démarches s’étaient alors créées, telles que la Fondation Sciences Citoyennes (2003), Science et Démocratie (2005), Vivagora (2003 ), ou encore Avicenn (2011).

En 2010, la force des revendications vis-à-vis de la science était telle que le Ministère de l’Ecologie avait ouvert le programme de réflexion REPERE (Recherche et Expertise pour Piloter Ensemble la Recherche et l’Expertise) sur les possibilités d’associer des citoyens aux recherches menées dans les laboratoires et/ou d’intégrer des citoyens dans les instances de la recherche. Le Ministère parlait alors de « co-pilotage de la recherche ».

Comment comprendre et interpréter cette volonté des associations d’avoir un droit de regard sur les programmes de recherche ? En quoi le mouvement « anti-nanos » a-t-il contribué à étendre et renforcer cette revendication ? Malgré l’adhésion d’un grand nombre d’associations à l’idée d’un co-pilotage, malgré l’engagement de l’Etat pour mener la réflexion, ce projet de démocratisation ne se réalise cependant pas sans conflit ni opposition. D’où viennent ces désaccords ?

Comment s’est élaborée « l’acceptabilité sociale » des nanotechnologies  → Roger Lenglet : Nanotoxiques et Menace sur nos neurones

Les nanosciences et nanotechnologies (d’après le grec νάνος nain), ou NST, peuvent être définies a minima comme l’ensemble des études et des procédés de fabrication et de manipulation de structures (électroniques, chimiques, etc.), de dispositifs et de systèmes matériels à l’échelle du nanomètre (nm), ce qui est l’ordre de grandeur de la distance entre deux atomes.

Les NST présentent plusieurs acceptions liées à la nature transversale de cette jeune discipline. En effet, elles utilisent, tout en permettant de nouvelles possibilités, des disciplines telles que l’optique, la biologie, la mécanique, microtechnologie. Ainsi, comme le reconnaît le portail français officiel des NST, « les scientifiques ne sont pas unanimes quant à la définition de nanoscience et de nanotechnologie ».

Les nanomatériaux ont été reconnus comme toxiques pour les tissus humains et les cellules en culture. La nanotoxicologie étudie les risques environnementaux et sanitaires liés aux nanotechnologies. La dissémination à large échelle de nanoparticules dans l’environnement est sujette à des questions éthiques.

Les nanotechnologies bénéficient de plusieurs milliards de dollars en recherche et développement. L’Europe a accordé 1,3 milliard d’euros pendant la période 2002-2006. Certains organismes prétendent que le marché mondial annuel sera de l’ordre de 1 000 milliards de dollars américains dès 2015.

Réguler les technologies ou contrôler la recherche ?

Bien que la contestation des nanotechnologies s’inscrive dans l’expérience sociale des risques techno-industriels (nucléaire, amiante, OGM…), les spécificités liées aux « nanos » expliquent en partie que les mouvements « anti » se soient focalisés sur une remise en cause de la science et en particulier des nanosciences.

Une de leurs particularités est d’embrasser un spectre très large de domaines : la production de matériaux, la surveillance des comportements, les biotechnologies et la transformation du vivant… Ainsi, la société civile est confrontée non pas à une activité identifiée – comme c’est le cas pour les OGM ou le nucléaire – , mais à un large éventail de projets en termes d’application technologiques et de commercialisation de produits : médicaments, textiles, cosmétiques, alimentation, électronique, informatique…

Certes, à ce jour, les innovations n’en sont encore souvent qu’au stade de la pré-industrialisation, car leur commercialisation doit passer l’épreuve du principe de précaution issu du règlement européen REACH (Registration, Evaluation, Authorization of CHemical Substances). Cependant, l’idée qu’un point de non-retour pour la santé et l’environnement pourrait être rapidement atteint si la commercialisation des nano-produits devait s’étendre, incite les associations à traiter le problème le plus en amont possible, en demandant le contrôle des recherches. Elles craignent en effet que toute démarche d’interruption des nano-produits, une fois ceux-ci commercialisés, soit inopérante et vouée à l’échec. Plusieurs travaux – dont ceux de l’Américain Kitcher dans le domaine de la génomique – montrent en effet que la mise en œuvre a posteriori de mesures de contrôle des produits et des technologies commercialisés est peu efficace. C’est d’autant plus le cas avec les « nanos » qui sont, faute d’étiquetage généralisé, difficilement décelables dans les différents produits de consommation dans lesquels ils sont intégrés. L’exigence d’un droit de regard des citoyens sur la recherche en nanosciences s’explique donc notamment par la crainte d’une trop faible capacité de contrôle de la commercialisation des nano-produits.

  • Laurent B., 2010, Les politiques des nanotechnologies : pour un traitement démocratique d’une science émergente, Paris : ECLM.
  • Kitcher P., 2010, Science, vérité et démocratie, Paris : PUF, 344 p.

S’entendre ou se diviser ?

Cependant, bien que les associations s’accordent pour demander une démocratisation des politiques de recherche, la mise en pratique de ce principe fait débat et divise. Une double difficulté apparaît : d’une part, les associations ne s’entendent pas sur les formes que pourrait prendre la démocratisation des politiques de recherche, d’autre part, les chercheurs eux-mêmes s’opposent à cette démarche :

– « Démocratiser » les politiques scientifiques : des associations divisées : deux types de tensions traversent les associations. D’une part, les désaccords sont relatifs au statut et au rôle à accorder à la recherche scientifique dont on ne sait quelle dimension sociétale privilégier : source d’émancipation ou facteur de risques ? Le fait que ces dimensions apparaissent souvent inextricablement mêlées (comme c’est le cas pour les recherches en santé) freine l’émergence de positions consensuelles dans la société civile. Certaines associations ont même demandé un moratoire sur la recherche en nanosciences, allant jusqu’à exiger l’arrêt total des recherches : on pense notamment à la demande portée en 2010 par Les Amis de la Terre lors du débat de la Commission Nationale du Débat Public.

D’autre part, trois solutions sont envisagées par les associations pour mettre en pratique la démocratisation de la recherche :

  1. créer des dispositifs de concertation publique accordant une large place aux citoyens et dédiés aux réflexions sur les politiques scientifiques ;
  2. mettre en place des partenariats citoyens-chercheurs pour mener des recherches en laboratoire, notamment sur des sujets jugés sensibles, tels que les recherches en toxicologie, éco-toxicologie, épidémiologie, etc ;
  3. intégrer directement des citoyens dans les instances nationales et locales de pilotage de la recherche, et notamment les instances ayant la charge de répartir les financements des laboratoires et des projets de recherche. Ces trois réponses sont loin d’être équivalentes en termes d’association des citoyens à la sphère scientifique. Elles déclinent en fait des modes d’articulation entre la société civile et la sphère scientifique plus ou moins contraignants pour la recherche.

– « Co-piloter la recherche » : des chercheurs en opposition : au-delà des désaccords entre les associations, l’opposition d’une partie des scientifiques à l’idée d’ouvrir les instances de la recherche et les laboratoires aux citoyens freine ce mouvement de démocratisation de la science. Cette position des chercheurs constitue une rupture. En effet, dans les années 1970, les mouvements qui interrogent le rapport sciences/société ne manifestent guère de clivages ou de tensions entre les chercheurs et le tissu associatif. D’une part, les contestations prennent le plus souvent leur source dans le milieu scientifique lui-même : physiciens nucléaires, généticiens, biologistes (…) se mobilisent contre certains développements scientifiques et technologiques. D’autre part, les associations se limitent à la demande d’un simple décloisonnement de la recherche passant par des actions de vulgarisation, de valorisation ou de diffusion de l’information scientifique.

Avec la montée de l’exigence d’un co-pilotage de la recherche, un pas est franchi. Le principe « d’indépendance de la recherche » exprimé par les chercheurs eux-mêmes, devient un motif de clivage entre les chercheurs et le tissu associatif. Le fossé se creuse alors entre eux, malgré une critique commune des rapports de plus en plus étroits entre la science et le pouvoir ou la science et le marché.

  • Miège B., Vinck D., coord., 2012, Les masques de la convergence. Enquêtes sur sciences, industries et aménagements, Paris : Editions des Archives contemporaines, 296 p.
  • Gaudilliere J.-P., Bonneuil C., 2001, « A propos de démocratie technique », Mouvements, n°18, 73-80.

Avec le mouvement contre les nanos, la critique des politiques de recherche a échappé aux chercheurs et a fragilisé la « coopération » antérieure entre associatifs et chercheurs. Les contestations des nanos ont ainsi fait émerger un clivage entre chercheurs et associatifs non-chercheurs qui prend sa source dans les contours d’une exigence de co-pilotage de la recherche. De façon plus générale, se pose la question de la concordance entre activités de recherche produisant des connaissances scientifiques et valeurs civiques qui tendent à se placer au-dessus des autres activités sociales dites « matérielles ».

Un carnet de recherche proposé par Hypothèses