Nous avons besoin d’un manifeste pour un avenir humain

La fin de l’ère humaine est proche. C’est du moins ce qui nous semble être le consensus de ceux qui ont le plus réfléchi concernant la direction que prend l’intelligence artificielle.

Nous devons maintenant connaître l’histoire : Lorsque l’intelligence artificielle, ce produit de l’intelligence humaine, dont nous sommes devenus de plus en plus dépendants, transcendera et remplacera l’intelligence humaine dans une génération – Plus intelligent et compétent en tout -, elle commencera à diriger les choses. Ou quelque chose comme ça. L’Ere Humaine va céder la place au Transhumain.

Ce ne sera pas une extension de l’ère humaine, comme aujourd’hui, mais avec des Siris et des Alexas toujours plus intelligents et plus performants à notre disposition. Selon le regretté Stephen Hawking, “Une fois que les humains auront développé l’intelligence artificielle, elle prendra son envol et se reconfigurera à un rythme toujours croissant.” Prenant son envol, elle pourrait, par exemple, trouver une solution brillante au cancer en éliminant simplement la créature vulnérable et obsolète pour qui le cancer (ou le changement climatique) est un problème.

L’intérêt de l’intelligence artificielle est qu’en tant qu’intelligence plus puissante, elle sera autoprogrammée, et non plus gouvernée par notre intelligence inférieure, simplement humaine. C’est pourquoi on l’appelle la fin de l’ère humaine. Ce qui nous arrivera exactement n’est pas encore clair, mais une certaine version de ce qui est obsolète, retiré ou éliminé – en gros, ce qui est arrivé aux Néandertaliens quand nous, les Homo sapiens, sommes arrivés.

Cela ne devrait pas être pour nous une conjecture sauvage. Nous sommes assez loin sur la pente glissante pour suggérer la plausibilité. Les conséquences imprévues de la digitalisation de la vie font partie des grandes histoires de l’année écoulée – le hacking des élections et autres menaces pour la démocratie, le facteur Big Brother alors que nous chargeons nos vies d’espions potentiels sous la forme d’appareils toujours plus sophistiqués et séduisants ; des écrans envahissant le cœur et l’esprit de nos enfants et biaisant la vie sociale en général.

Ce qui est étonnant, c’est que bien que cette fin-des-temps technologique à l’horizon proche ne soit pas un secret, nous sommes apparemment plutôt cool avec cela. Nous ne voyons aucun mouvement Extinction Rebellion manifestant contre l’extinction par l’intelligence artificielle.

L’idée même de confier l’avenir à notre progéniture numérique de génie suggère à cet humain la nécessité d’un Manifeste pour un avenir humain, ne serait-ce que pour nous expliquer pourquoi nous ne devrions pas entrer dans cet avenir douteux. Il semblerait que nous soyons apparemment arrivés au point de l’histoire humaine où nous devons réellement plaider en faveur d’un avenir humain, plutôt que transhumain.

Un manifeste commencerait à affirmer notre responsabilité fondamentale et l’obligation de ne pas commettre le suicide par l’intelligence artificielle. L’expérience humaine en tant que créature incarnée avec ses limites et sa vulnérabilité est la source du sens humain. Pour nous, il n’y a et ne peut y avoir aucune signification en dehors de la signification humaine et corporelle. Nous nous opposons à déléguer l’avenir à la technologie, même si elle est le produit du génie humain, qui ne partagera pas notre position. La raison même qui rend les ordinateurs supérieurs, leur absence d’un corps vulnérable, est ce qui les disqualifie pour prendre des décisions pour les créatures incarnées.

Les humains ont fait et continuent de faire des choses terribles à la terre, à d’autres créatures, à nous-mêmes. Mais nous avons aussi fait des choses qui nous paraissent merveilleuses. Et nous ne devons pas déléguer l’autorité pour faire la distinction cruciale entre le bébé et l’eau du bain.

Si le transhumanisme est la direction que prend l’intelligence artificielle, nous devrions arrêter de la développer.

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/intelligence-artificielle-dimensions-socio-economiques-politiques-et-ethiques/

La résistance au changement technologique a longtemps eu la réputation d’être à la fois stupide et futile. La technologie a été plus ou moins synonyme de progrès ; nous n’avons pas eu le droit de nous y opposer. Nous affirmons ici que ce n’est pas du luddisme que de reconnaître que parfois le progrès signifie rejeter la dernière technologie.

L’adaptabilité, souvent considérée comme l’une de nos caractéristiques les plus importantes, est surestimée. Surtout l’adaptabilité aux nouvelles technologies. (Il suffit de voir les réflexions actuelles sur l’énergie nucléaire et les plastiques).

Le truisme “Le changement est inévitable” est à la fois cynique et irresponsable en faisant croire que le changement lui-même est un agent. Nous sommes ici et nous devons décider de l’avenir de l’humanité en nous basant sur notre propre compréhension du sens de la vie humaine.

Voilà donc une ébauche très sommaire des bases d’un Manifeste pour un avenir humain.

Brent Harold de Wellfleet, ancien professeur d’anglais et chroniqueur d’opinion pour le Cape Cod Times, depuis 1994.

Artificial Intelligence Universe


    Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme

    Le Dévédec, Nicolas. “Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme.” Politique et Sociétés 36, no. 1 (2017): 47–63.

    Résumé : Souvent qualifiés par leurs détracteurs d’« anti-mélioristes » ou de « bioluddites », les penseurs associés au « bioconservatisme » ont développé au début du vingt et unième siècle une critique vigoureuse des avancées technoscientifiques et biomédicales visant l’amélioration de l’être humain et de ses performances. À travers l’examen de la pensée de deux de ses représentants majeurs, le philosophe Leon Kass et le politologue Francis Fukuyama, cet article propose une lecture critique de la bioéthique conservatrice. Si les bioconservateurs ont le mérite de rappeler la nécessité de tenir compte de l’ancrage vivant irréductible de l’être humain à l’ère de la bioéconomie et de l’exploitation croissante du monde vivant, nous verrons que la conception, sinon religieuse, pour le moins dogmatique de la « nature humaine » qui soutient leur argumentation permet difficilement de répondre aux défis éthiques et politiques soulevés par l’aspiration actuelle à un humain augmenté.

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    Les humains génétiquement modifiés arriveront plus tôt que vous ne le pensez. Et nous ne sommes pas prêts.

    La bio-ingénierie a déjà permis aux êtres humains de prendre le contrôle de leur propre évolution. Que ce soit par le biais de technologies émergentes de clonage ou de la thérapie génique de pointe, nous sommes à l’aube d’un monde où les êtres humains peuvent – et pourront – changer leur façon de vivre et de mourir.

    Michael Bess est historien des sciences à la Vanderbilt University et l’auteur d’un nouvel ouvrage : Our Grandchildren Redesigned: Life in a Bioengineered Society (Nos petits enfants remodelés : la vie dans une société issu du génie biologique). Le livre de Bess propose un regard général sur notre avenir génétiquement modifié, un avenir aussi terrifiant que prometteur.

    « Nous allons nous doter d’un pouvoir sans pour autant avoir la sagesse de le contrôler correctement ». L’ouvrage de Bess est une tentative de lutter avec les conséquences de cela.

    L’historien de Vanderbilt offre une vision déconcertante d’un avenir proche de la bioingénierie :

    Pensez-y comme des « humains version XP », « humains version 7 », « humains version 10 ». Tout comme le logiciel Microsoft, il y aura une hausse continue dans ce qui est considéré comme standard ou la norme ».

    Our Grandchildren Redesigned: Life in a Bioengineered Society

    publié chez Beacon Press

    Ceci est un livre sur un futur plus ou moins proche – d’aujourd’hui à la moitié du 21e siècle. Il évalue l’impact que les biotechnologies auront sur nos vies, du fait de son omniprésence croissante dans la modification du corps humain et de l’esprit. Grâce à l’utilisation de produits pharmaceutiques, nous apprenons comment contrôler nos humeurs, stimuler nos performances physiques et mentales, augmenter notre longévité et notre vitalité. Grâce aux prothèses, implants cérébraux, et d’autres dispositifs bioélectroniques, nous ne faisons pas que soulager les malvoyants et les personnes souffrant de paralysies, mais nous commençons aussi à reconfigurer nos corps, à augmenter nos capacités de mémorisation, nos souvenirs, et de générer de nouveaux moyens d’interagir avec les machines. A travers des interventions génétiques, nous ne nous limitons pas simplement à neutraliser certaines maladies, dites longues voire incurables, mais nous ouvrons de nouvelles possibilités pour prendre en main notre évolution – la refonte de la « plate-forme » humaine du corps et de l’esprit d’une manière approfondie.

    Parmi toutes les avancées de ces bio-améliorations technologiques, certaines seront spectaculaires par nature, offrant de formidables nouvelles capacités et aptitudes. Simultanément, ces progrès vont s’accompagner de désagréments et les dangers seront si profonds qu’ils justifieront des interdictions de certaines catégories d’interventions ou de dispositifs d’amélioration. Toutes ces technologies – même celles qui semblent les plus sensées et anodines – vont déstabiliser les éléments clés de notre système sociétal, ainsi que notre compréhension de ce que signifie être humain. Je soutiens que la société contemporaine est dangereusement mal préparée pour les changements spectaculaires qu’elle est sur le point d’éprouver – un changement drastique de ses repères. Elle n’est absolument pas prête à faire face aux bouleversements qui l’attendent d’ici peu.

    Parmi les sujets abordés dans cet ouvrage :

    • Les stratégies pour envisager l’avenir à moyen terme. En prenant en considération les modifications qui ont eu lieu dans notre histoire passée, nous pouvons mieux envisager et nous préparer aux futurs possibles.
    • Science et technologie de la bio-amélioration humaine : huit domaines clés d’innovation : produits pharmaceutiques, bioélectronique, génétique, nanotechnologies, robotique, intelligence artificielle (IA), biologie synthétique, et la réalité virtuelle.
    • Les débats acharnés entre partisans et opposants au transhumanisme et l’ « avenir du posthumain » : comment trouver une solution objective et constructive pour aller de l’avant.
    • L’épanouissement de l’humain : un cadre moral pour évaluer les bio-améliorations spécifiques au cas par cas.
    • Le potentiel révolutionnaire des modifications épigénétiques d’amélioration.
    • Si les bio-améliorations sont adoptées par des millions de consommateurs, quelles en seront les conséquences économiques, sociales et culturelles ?
    • La bio-amélioration des animaux : devrions-nous créer de nouveaux hybrides et des créatures augmentées ?
    • Les modifications directes du cerveau et de l’esprit : comment le nouveau domaine de la neuroéthique peut nous aider à clarifier et évaluer les implications ?
    • La possibilité attrayante (et problématique) de la « bio-amélioration morale » (Paradise engineering).
    • La marchandisation des êtres humains, et les manières spécifiques dont les technologies de bio-amélioration pourraient mettre en péril la dignité humaine.
    • Les technologies de rajeunissement et l’allongement de la durée de vie en bonne santé – quelles en seraient les conséquences écologiques, économiques, et psychologiques ?
    • La Singularité, la bio-amélioration « définitive » et la possibilité de créer des formes d’intelligence artificielle de niveau humain.
    • Les valeurs qui méritent d’être préservées face à l’arrivée de l’entreprise d’amélioration au cours des décennies à venir.
    • De l’espace pour une agence humaine dans le pilotage du développement de l’innovation scientifique et technologique.

    Aperçu du Livre

    voir aussi :
    Les cyborgs plus proches de la réalité dans les prochaines étapes de l’évolution humaine
    Le transhumanisme est inévitable : Beyond human: How cutting-edge science is extending our lives
    Sommes-nous à vingt années des bébés personnalisés ? : « The end of sex and the future of human reproduction » (Harvard University Press, 2016)


    A propos de l’auteur

    Michael Bess is the Chancellor’s Professor of History at Vanderbilt University. He has received major fellowships from the J. S. Guggenheim Foundation, the American Council of Learned Societies, the National Human Genome Research Institute, the John D. and Catherine T. MacArthur Foundation, and the Fulbright Program. His previous books include Choices Under Fire and The Light-Green Society.

    Traduction Virginie Bouetel

    Le transhumanisme est inévitable

    http://us.macmillan.com/transhuman-1/eveherold

    « Le Transhumanisme devient de plus en plus respectable, et le transhumanisme, avec un t minuscule, émerge rapidement au travers du public », rapporte Eve Herold dans son nouveau livre avisé, Beyond Human [au-delà de l’humain]. Tandis que le Transhumanisme avec un grand T est le mouvement militant qui préconise l’utilisation de la technologie pour étendre les capacités humaines, le transhumanisme avec un t minuscule est la croyance ou la théorie que l’espèce humaine évoluera au-delà de ses limites physiques et mentales actuelles, particulièrement au moyen d’interventions technologiques délibérées. En tant que directrice de recherche et de l’éducation des politiques publiques à la Genetics Policy Institute, Herold connaît bien ces territoires scientifiques, médicaux et bioéthiques.

    Les mouvements attirent des contre-mouvements, et Herold couvre aussi les adversaires à la transformation transhumaine. Ces bioconservateurs vont de néoconservateurs moralisateurs aux égalitaristes libéraux craignant que ces nouvelles technologies mettent en danger d’une façon ou d’une autre la dignité et l’égalité humaine. « J’ai commencé ce livre en m’engageant à explorer tous les arguments, à la fois pour et contre les augmentations humaines », écrit-elle. « J’ai découvert à maintes reprises dans le processus que les arguments bioconservateurs sont moins que persuasifs ». (Herold cite quelques-unes de mes [Ronald Bailey] propres critiques du bioconservatisme dans son livre.)

    Herold commence [le livre] avec l’histoire de Victor Saurez, un homme vivant deux siècles dans le futur qui, alors âgé de 250 ans, à l’apparence et la vitalité d’une personne de 30 ans. Retour à l’époque sombre du 21e siècle, Victor était idéologiquement contre toutes les technologies dernier cri qui permettraient d’allonger artificiellement sa vie. Mais après avoir connu un début précoce d’insuffisance cardiaque, il a accepté de se faire implanter un cœur artificiel permanent parce qu’il voulait connaître ses petits-enfants. Ensuite, afin de ne pas être un fardeau pour sa fille, il a décidé de se faire implanter des puces de vision dans ses yeux pour corriger la cécité de la dégénérescence maculaire. Enfin, il a accepté des traitements intelligents de nanoparticules guidées qui inversent le processus de vieillissement en corrigeant sans relâche l’accumulation des erreurs de l’ADN qui causent la détérioration physique et mentale.

    De la science-fiction ? Pour l’instant. « Ceux d’entre nous qui vivent aujourd’hui ont de bonnes chances d’être un jour les bénéficiaires de ces avancées », soutient Herold.

    Considérez les cœurs artificiels. En 2012, Stacie Sumandig, une mère de 40 ans ayant quatre enfants, s’est vue annoncée qu’elle serait morte d’ici quelques jours dus à une insuffisance cardiaque causée par une infection virale. Étant donné qu’aucun cœur de donneur n’était disponible, elle choisit de se faire installer à la place le Syncardia Total Artificial Heart (TAH) [cœur artificiel total temporaire de Syncardia]. Le TAH remplace complètement le cœur naturel et est alimenté par des batteries transportées dans un sac à dos. Il a permis à Sumandig de vivre, travailler, et prendre soin de ses enfants pendant 196 jours avant qu’un cœur de donneur devienne disponible. A partir de ce mois-ci, 1 625 TAH ont été implantés ; une personne a vécu avec pendant 4 ans avant de recevoir un cœur de donneur. En 2015, un essai clinique en cours a commencé dans lequel 19 patients ont reçu des TAH permanents.

    Herold poursuit en décrivant des recherches innovantes sur les reins artificiels, les foies, les poumons et pancréas. « Les organes artificiels seront bientôt conçus pour être plus durables et peut-être plus puissants que les naturels, les amenant à être non seulement curatifs mais aussi améliorants », soutient-elle. Dans le futur, les gens vont être chargés avec des technologies pour les maintenir en vie et en bonne santé. (Une question troublante se pose : que faisons-nous quand quelqu’un utilisant ces technologies biomédicales choisit de mourir ? Qui serait en charge de désactiver ces technologies ? Est-ce que la loi traiterait la désactivation par une tierce personne comme équivalent à un meurtre ? Dans de tels cas, quelque chose de comparable à la légalisation du suicide assisté pourrait être mis en place.)

    Les organes artificiels ont également une concurrence considérable. Herold, malheureusement, ne fait pas état sur les perspectives remarquables pour la culture d’organes humains transplantables à l’intérieur des cochons et des moutons. Tout comme elle ne porte pas beaucoup d’attention aux thérapies utilisant des cellules souches qui pourraient remplacer et réparer les tissus et organes endommagés. Mais de telles recherches soutiennent son point de vue que les biotechnologies, les technologies de l’information et les nanotechnologies, convergent pour produire une pléthore de traitements curatifs et améliorants.

    L’application phare de l’amélioration humaine est l’immortalité – stopper et inverser les handicaps physiques et mentaux qui nous arrivent avec le vieillissement. Herold porte beaucoup d’attention sur le développement de nanorobots qui patrouilleraient le corps pour réparer et enlever les dommages causés par les défaillances de la machinerie cellulaires au fil du temps. Elle croit que la nanomédecine va d’abord atteindre le succès dans le traitement des cancers et puis de passer à guérir d’autres maladies. « Ensuite, si tout se passe bien, nous allons entrer dans le paradigme du maintien de la santé et de la jeunesse pour un temps très long, peut-être sur des centaines d’années », affirme-t-elle. Peut-être parce que la recherche avance très vite, Herold ne dit pas comment l’édition du génome par CRISPR permettra aux futurs gérontologues de reprogrammer de vieilles cellules pour les rendre plus jeunes.

    Herold pense que ces révolutions technologiques seront une bonne chose, mais cela ne veut pas dire qu’elle est une Pollyanna. Tout au long du livre, elle s’inquiète sur notre dépendance croissante aux nouvelles technologies et comment elles nous affecteront. Elle anticipe un monde peuplé de robots à notre service pour presque toutes les tâches. Des robots sociaux surveilleront notre santé, nettoieront nos maisons, nous divertiront, et satisferont nos désirs sexuels. Herold met en garde, les utilisateurs isolés avec des robots parfaitement subordonnés pourraient « perdre d’importantes aptitudes sociales telles que l’altruisme et le respect des droits des autres. » Elle demande également, « aurons-nous encore besoin des uns des autres quand les robots deviendront nos nounous, amis, serviteurs et amants ? »

    Il y a aussi la question de savoir comment des institutions centralisées, contrairement à des individus responsabilisés, pourraient utiliser cette nouvelle technologie. Vous trouverez derrière beaucoup des améliorations à venir, l’armée américaine, qui finance des recherches pour protéger ses soldats et les rendre plus efficaces au combat. Comme le rapporte Herold, la DARPA subventionne des recherches sur un médicament qui permettrait de maintenir les gens éveillés et alertes pendant une semaine. DARPA est également à l’origine des travaux sur les implants cérébraux conçus pour modifier les émotions. Bien que cette technologie puisse aider les personnes aux prises avec des problèmes psychologiques, elle pourrait également être utilisée pour éliminer la peur ou la culpabilité des soldats. Manipuler les émotions des soldats de façon qu’ils suivent les ordres sans broncher, est éthiquement problématique, c’est le moins que l’on puisse dire.

    Voir aussi → Éthique sur le champ de bataille dans un futur proche
    L’Homme augmenté, réflexions sociologiques pour le militaire
    → CREOGN* : L’Humain augmenté : quels enjeux éthiques et juridiques dans les politiques de Défense et de Sécurité intérieure ?
    L’armée française à la recherche du « soldat augmenté »
    2030, l’Horizon H+ : les futurs probables, selon le Conseil National du Renseignement des États-Unis

    Des questions similaires hantent les discussions d’Herold sur ces technologies, comme les médicaments et les implants de neuro-améliorations, qui pourraient nous aider à créer de meilleurs cerveaux. Au travers de l’histoire, l’ultime royaume de la vie privée a toujours été nos pensées cachées. Les proliférations de capteurs neuronaux et des implants pourraient dévoiler/ouvrir nos pensées à l’inspection par nos médecins, amis, et famille – et ainsi qu’aux représentants gouvernementaux et du marketing d’entreprises.

    Augmentation des performances humaines avec les nouvelles technologies : Quelles implications pour la défense et la sécurité ?
    Recours aux techniques biomédicales en vue de « neuro-amélioration » chez la personne non malade : enjeux éthiques

    Pourtant, Herold réfute efficacement les arguments bioconservateurs contre la poursuite et l’adoption de l’amélioration humaine. Une des inquiétudes souvent entendues est que la recherche sur la longévité nous entraînera dans un monde de soins infirmiers à domicile où les gens vivent plus longtemps, mais avec des vies de plus en plus débilitées. C’est un non-sens : l’idée des recherches contre le vieillissement n’est pas de laisser les gens être âgés plus longtemps, mais de les maintenir jeunes plus longtemps. Un autre argument soutient que les technologies transhumaines vont tout simplement laisser les riches devenir plus riches.

    Le rapport, rédigé et publié par le Conseil national du renseignement des États-Unis, nous alerte également sur les risques associés au progrès disruptif et au changement de paradigme qu’il devrait induire. D’après le groupe d’analystes, bon nombre de ces technologies d’augmentation ne seront disponibles que pour ceux qui seront en mesure de les payer.

    Ces déséquilibres d’accès à l’amélioration pourraient être à l’origine de violentes turbulences, et de conflits si rien n’est mis en place pour réguler et encadrer les technologies impliquées.

    Le risque principal résulte d’une société clivée, à deux niveaux formée d’une part des individus ayant accès aux technologies d’augmentation et profitant pleinement des améliorations et d’autre part, des laissés pour compte technologiques, non augmentés pour lesquels l’écart des capacités se creuse à mesure que le progrès avance. Cette asymétrie n’est pas tenable et nécessitera probablement une stricte surveillance des gouvernements et une régulation méthodique des technologies d’augmentation. La convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives (NBIC) devrait induire des progrès scientifiques collatéraux importants, comme ceux du stockage de l’énergie avec des batteries longue durée, ceux de l’interfaçage biologique-silicium, ou encore ceux de l’électronique biocompatible flexible.

    « Nous entrons dans l’ère de transhumanisme, et les nombreuses nouvelles thérapies ciblées contre le cancer vont avoir une incidence sur les prix. Les dépenses de santé vont exploser dans les prochaines années à un rythme de 10 % par an » Nicolas Bouzou.

    « Il suffit de jeter un coup d’œil sur les disparités séparant aujourd’hui l’étroite minorité des super-riches et les 95 % de citoyens restant à l’écart du progrès, pour se convaincre que la Singularité promise par Ray Kurzweil et ses disciples, ne sera pas pour tout le monde» JP Baquiast 20/08/2014.

    « Une redistribution massive des richesses est la pierre angulaire de l’ordre du jour. Si oui ou non les 1 % qui contrôlent 85 % de la richesse mondiale donneront volontairement leurs milliards est encore à voir. » William Henry, auteur, mythologue d’investigation et présentateur de télévision intervenant sur la chaîne History Channel.

    Pierre Concialdi : « L’utopie (le délire ?) transhumaniste peut faire miroiter le mirage d’une vie de cyborg quasiéternelle libérée du travail. C’est un rêve réservé à une minuscule élite d’ultra riches. Pour les autres, le cauchemar continue. »

    Herold note que bien que les riches ont presque toujours accès aux nouvelles technologies en premier, les prix baissent ensuite rapidement, les rendant accessibles pour presque tout le monde au bout du compte. Elle est persuadée que la même dynamique s’appliquera pour ces thérapies.

    Dans ce cas, pourquoi les implants dentaires sont-ils toujours si chers ?

    Source : http://www.dentaly.org/prix-dun-implant-dentaire-le-guide-complet/#Implants_dentaires_prix_pour_plusieurs_dents

    Les bioconservateurs affirment souvent que les technologies d’améliorations doivent être interdits, car autrement, ceux-ci subiront une irrésistible pression sociale pour les utiliser dans le but de rester compétitif. Herold répond sèchement : «il est de la responsabilité de chaque individu de faire les choix qui lui paraissent bons pour lui. Ce n’est pas la responsabilité de la société de limiter la liberté d’autres personnes de sorte que l’on puisse se sentir bien dans ses choix ». Les bioconservateurs, note-t-elle, « échouent à convaincre sur, pourquoi ceux qui s’opposent aux améliorations devraient être en mesure d’exercer le libre choix, tandis que ceux qui le désirent ne devraient pas. »

    Qu’en est-il des préoccupations sur l’authenticité et la déshumanisation ? Ici, Herold déclare : « Rien ne pourrait être naturel aux êtres humains que d’aspirer à se libérer de ses contraintes biologiques. » Herold observe que personne n’a jamais vraiment réussi à sortir une bonne définition de la nature humaine. Alors que nous entamons l’inévitable voyage transhumaniste, elle conclut que « nous pouvons ne jamais voir qui nous sommes aujourd’hui in the rearview mirror, d’un état beaucoup plus avancé que celui où nous nous trouvons maintenant. » Allons découvrir qui nous sommes vraiment.

    Traduction Thomas Jousse

    Ronald Bailey est correspondant scientifique pour Reason Magazine et auteur de The End of Doom (juillet 2015).

    Beyond human: How cutting-edge science is extending our lives, by Eve Herold, St. Martin’s Press

    La notion de dignité humaine est-elle superflue en bioéthique ?

    Revue Générale de Droit Médical, n° 16, 2005, p. 95-102.

    Roberto ANDORNO
    Membre du Comité International de Bioéthique de l’UNESCO
    Chercheur au Centre Interdépartemental d’Ethique des Sciences (IZEW)
    Université de Tübingen, Allemagne

    Introduction

    Dans un article publié en décembre 2003 dans le British Medical Journal, la bioéthicienne américaine Ruth Macklin qualifiait la dignité humaine de « concept inutile » en éthique médicale car il ne signifierait pas autre chose « que ce qui est déjà contenu dans le principe éthique du respect des personnes : l’exigence du consentement éclairé, la protection de la confidentialité des patients et la nécessité d’éviter des discriminations et des pratiques abusives ». Autrement dit, le respect de la dignité des personnes n’est autre chose que le respect de leur autonomie. C’est pourquoi, concluait Ruth Macklin, la notion de dignité pourrait être tout simplement abandonnée sans aucune perte.

    Le nombre de répliques que l’article suscita dans les numéros suivants de la revue, surtout de la part de praticiens et d’infirmières, montre bien que le sujet, loin d’être purement académique, touche au coeur de la pratique médicale.

    La question est donc bien celle-ci : la notion de dignité humaine est-elle superflue en bioéthique ?

    I. Qu’est-ce que la dignité humaine ?
    II. La dignité humaine a-t-elle besoin d’une justification métaphysique ?
    III. La dignité humaine comme exigence de non-instrumentalisation de l’être humain
    Conclusion

    Extrait :

    La formule kantienne, qui exprime une exigence de non instrumentalisation de l’être humain, est d’une extraordinaire fécondité en matière de bioéthique. Elle signifie, par exemple, que personne ne doit être soumis à des expérimentations scientifiques à but non thérapeutique qui mettent sa vie en grave danger, même si cela pourrait apporter des connaissances extrêmement utiles pour le développement de nouvelles thérapies ; qu’il est inacceptable que des personnes en situation d’extrême pauvreté soient poussées à vendre leurs organes (par exemple, un rein) pour satisfaire aux besoins de leurs familles ; que l’on n’a pas le droit de détruire délibérément des embryons humains à des fins de recherches ; que l’on ne peut pas produire des clones humains ou prédéterminer les caractères d’une personne future au moyen de l’ingénierie génétique juste pour satisfaire les désirs capricieux des parents potentiels. Dans tous ces cas il y a une réification de l’humain et donc une pratique contraire à la dignité humaine.

    […]

    Certes, la notion de dignité est incapable à elle seule de résoudre la plupart des dilemmes bioéthiques. Elle n’est pas un mot magique qu’il suffit d’invoquer pour trouver une solution précise aux enjeux complexes de la médecine et de la génétique. C’est pourquoi, afin de devenir opérationnelle, elle a normalement besoin de notions plus concrètes, qui sont habituellement formulées en employant la terminologie des « droits » : « consentement éclairé », « intégrité physique », « confidentialité », « non-discrimination », entre autres.

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    De l’humanisme au post-humanisme : les mutations de la perfectibilité humaine

    Les hommes se voient comme des êtres perfectibles. Cette perfectibilité s’inscrit chez les Lumières dans un projet politique qui vise à arracher les hommes de l’hétéronomie du monde religieux qui les précède. Aujourd’hui, l’idée de perfectibilité s’est à ce point biologisée qu’elle en a perdu tout sens politique. Ainsi l’histoire moderne de l’idée de perfectibilité humaine est celle de sa dépolitisation. Les grandes perdantes dans cette histoire sont bien sûr notre démocratie, et par suite, notre perfectibilité elle-même. Car n’y a-t-il pas d’humanité perfectible qu’associée à l’idée d’une perfectibilité de la démocratie ?

    « Si nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence » [Pic de la Mirandole, 1993, p. 9]

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    Nicolas Le Dévédec, « De l’humanisme au post-humanisme : les mutations de la perfectibilité humaine », Revue du MAUSS permanente, 21 décembre 2008 [en ligne] :
    http://www.journaldumauss.net/?De-l-humanisme-au-post-humanisme