La pandémie est utilisée comme un prétexte… selon l’ONU

C’est une confirmation importante que les médias français ont peu relayée. Nous citons le Secrétaire Général de l’ONU en personne :

Brandissant la pandémie comme prétexte, les autorités de certains pays ont pris des mesures de sécurité sévères et adopté des mesures d’urgence pour réprimer les voix dissonantes, abolir les libertés les plus fondamentales, faire taire les médias indépendants et entraver le travail des ONG.” António Guterres, Secrétaire Général de l’ONU, à l’ouverture de la 46e session du Conseil des droits de l’homme du 22 février 2021.

Le chef de l’Organisation des Nations Unies ajoute, notamment : “Des défenseurs des droits humains, des journalistes, des avocats, des militants, et même des professionnels de la santé, ont fait l’objet […] de poursuites, et de mesures d’intimidation et de surveillance pour avoir critiqué les mesures – ou le manque de mesures – prises pour faire face à la pandémie. Les restrictions liées à la pandémie servent d’excuses pour miner les processus électoraux, affaiblir les voix des opposants et réprimer les critiques.

Les quatre coins du globe sont touchés par des violations des droits humains“.

M. Guterres a déploré “l’affaiblissement de la démocratie, l’utilisation de la force brutale, les arrestations arbitraires, la répression dans toutes ses manifestations ou la restriction de l’espace civique“.

De plus, “la pandémie a affecté de manière disproportionnée les femmes, les minorités, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, les réfugiés, les migrants et les peuples autochtones” et “l’extrême pauvreté gagne du terrain” a-t-il déploré.

La Haute-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, a également dénoncé “les restrictions illégitimes des libertés publiques (et) l’utilisation excessive des pouvoirs d’urgence” dans le cadre de l’épidémie. “L’usage de la force ne mettra pas fin à cette pandémie. Envoyer les critiques en prison ne mettra pas fin à cette pandémie”, a-t-elle martelé, sans toutefois mentionner de pays.

ONU : Conseil des droits de l’homme : « Les coups d’État n’ont pas leur place dans notre monde moderne » (Guterres)
Voir aussi La Libre.be

Le bonheur posthumain ? La promesse manquée du transhumanisme

Un examen approfondi et détaillé des pièges liés au transhumanisme qui nous permet de redécouvrir ce que signifie de vivre bien.

Les livres sur le transhumanisme semblent se diviser en deux catégories : ceux qui brillent d’enthousiasme et ceux qui brillent d’indignation. Posthuman Bliss? The Failed Promise of Transhumanism, Oxford University Press, de Susan B. Levin, experte en philosophie classique au Smith College, appartient à ce dernier camp.

Les partisans du transhumanisme, ou de l’amélioration “radicale”, nous invitent à poursuivre l’amélioration biotechnologique de certaines capacités – avant tout, les capacités cognitives – bien au-delà de toute limite humaine, de telle sorte que les êtres dotés de ces capacités existeraient sur un plan ontologique supérieur. Certains pensent même que l’auto-transcendance de l’humanité par le biais des progrès de la science et de la technologie pourrait même être moralement requise. Par conséquent, selon Levin, les enjeux de notre réponse au transhumanisme sont incommensurablement élevés.

Susan B. Levin conteste les engagements globaux des transhumanistes concernant l’esprit et le cerveau, l’éthique, la démocratie libérale, la connaissance et la réalité, montrant que leur notion de l’auto-transcendance de l’humanité dans la “posthumanité” n’est guère plus que de la fantaisie.

En unissant les arguments philosophiques et scientifiques, Levin remet en question l’affirmation des transhumanistes selon laquelle la science et la technologie soutiennent leur vision de la posthumanité. Dans un style clair et engageant, elle démantèle les affirmations des transhumanistes selon lesquelles les posthumains émergeront si nous n’allouons pas suffisamment de ressources à cette fin.

Loin d’offrir une “preuve de concept” théorique et pratique pour la vision qu’ils nous proposent, explique Levin, les transhumanistes s’engagent de manière inadéquate dans la psychologie cognitive, la biologie et les neurosciences, s’appuyant souvent sur des points de vue douteux ou obsolètes dans ces domaines.

Elle soutient aussi que le transhumanisme va miner la démocratie libérale, promouvoir l’eugénisme et saper l’autonomie personnelle – des revendications qui sont fortement contestées par les transhumanistes.

Le transhumanisme est légitimement critiqué parce que ses partisans insistent sur le fait que rien de moins que l’auto-transcendance de l’humanité est un objectif rationnel … Dans une démocratie libérale, la promotion de la santé et du bien-être publics sans mettre en péril le pilier de la liberté individuelle exige une navigation et une réflexion permanentes.

Ayant montré en profondeur pourquoi le transhumanisme doit être rejeté, Levin plaide avec force pour une perspective holistique du bien-vivre qui est enracinée dans l’éthique de la vertu d’Aristote tout en étant adaptée à la démocratie libérale. Ce holisme est tout à fait humain, dans le meilleur des sens : Il nous incite à envisager des fins valables pour nous en tant qu’êtres humains et à accomplir le travail irremplaçable qui consiste à nous comprendre nous-mêmes plutôt que de compter sur la technologie et la science pour notre salut.

⇒ Un article inintéressant plus détaillé de Susan B. Levin : « Playing to lose: transhumanism, autonomy, and liberal democracy ».

Revues éditoriales

« Les transhumanistes affirment que pour que les êtres humains puissent survivre à l’avenir, et encore moins s’épanouir, nous devons réviser technologiquement nos natures évoluées. Dans sa critique vigoureuse, érudite, claire et pénétrante, Susan Levin montre que l’argument transhumaniste repose sur une compréhension philosophique superficielle de ce que signifie être humain et sur une compréhension scientifique tout aussi superficielle de ce que signifie être un organisme. Au-delà de la critique, elle offre une vision alternative de l’épanouissement qui s’enracine dans la compréhension d’Aristote, est améliorée par les fondateurs américains et s’incarne dans la vie de Martin Luther King. Ce livre sera d’un intérêt énorme pour tous ceux qui se soucient de réfléchir à ce que signifie être humain à une époque où les problèmes de notre existence commune peuvent sembler si terribles que les seules solutions qui restent sont technologiques”. – Erik Parens, The Hastings Center.

« La critique de Susan Levin sur la littérature philosophique qui défend des formes radicales d’amélioration cognitive et morale est très raisonnée, bien documentée et délicieusement pimentée. En remettant en question de manière soutenue les hypothèses scientifiques et philosophiques de ses interlocuteurs, elle établit effectivement le programme du prochain chapitre de la recherche sur nos obligations envers les futurs humains. » – Eric T. Juengst, University of North Carolina, Chapel Hill.

« Ancré dans une vision optimiste des capacités humaines et s’appuyant sur de solides arguments philosophiques et scientifiques, le livre de Susan Levin, à la fois perspicace et bienvenu, révèle les promesses tentantes des transhumanistes, mais qui, en fin de compte, n’ont pas été tenues ». – Inmaculada de Melo-Martín, Weill Cornell Medicine.

« Les pandémies mondiales, le changement climatique, les conflits géopolitiques imminents pour l’eau douce et la nourriture… il semble que plus nous devons apprendre à changer le comportement des humains dans la nature, plus nous reculons et essayons de trouver une issue en changeant plutôt la nature chez les humains. L’un de ces reculs est le transhumanisme. Posthuman Bliss propose une critique approfondie de la fabrication biotechnologique de la pensée et des émotions humaines au niveau moléculaire. Bienvenue à la pensée bioéthique qui est critique et non apologétique. Bienvenue à la perspective interdisciplinaire de la philosophe classique Susan B. Levin sur les limites du biopouvoir ». – Bruce Jennings, Vanderbilt University.

MK-Ultra : Les cobayes de la CIA

Aux Etats-Unis, dans les années 50, 60 et 70, des dizaines de milliers de personnes, recrutées parmi les indigents, les déshérités, dans les prisons, les hôpitaux, les casernes et les orphelinats, ont servi de cobayes non volontaires pour un programme top secret de la CIA. Le but des scientifiques : effacer la mémoire, faire avouer un ennemi, fabriquer une machine humaine prête à tuer contre son gré. Avec un cynisme froid et une volonté sans limite, dans une ambiance de guerre froide, les Américains ont ainsi tenté de trouver “l’arme parfaite” qui leur permettrait d’asservir des individus ou des populations entières.

Fabrication d’espions programmables à distance : dans les documents de la CIA, on retrouve toutes ces expérimentations qui visent à créer des super-espions. Ça consiste à créer une nouvelle personnalité sur un cobaye et de lui donner une mission comme tuer quelqu’un, voler des documents ou infiltrer des réseaux. Et quand la mission est terminée, on le reprogramme et le sujet ne se souvient plus de rien.

A l’aide d’images d’archives, de témoignages de survivants, de documents secrets déclassifié et d’interviews de militaires et d’agents retraités, ce document montre comment la CIA a mis en place une politique de la terreur, en se servant du LSD, des électrochocs, des lobotomies et de l’hypnose.

Ce documentaire démontre l’implication forte des services américains pour infiltrer, financer et recruter des chimistes qui étaient pour la plupart de brillants éléments de la société civile. Il montre enfin comment les hommes de la CIA et de l’armée ont pu agir sans aucune considération pour la vie d’autrui.

Pour en savoir plus : CIA Secret Experiments A National Geographic Documentary
Mind Control: America’s Secret War A History Channel Video Documentary
Mind Control Summary The Secrets of Mind Control Based on Three Books by Top Mind Control Researchers
Mind Control Cover-up The Secrets of Mind Control

*Opération Paperclip : Exfiltration de criminels de guerre nazis détenteurs de connaissances exploitables

MK Ultra
The New York Times : PROJECT MKULTRA THE CIA’S PROGRAM OF RESEARCH IN BEHAVIORAL MODIFICATION autres liens : ici ou ici
Wired : April 13, 1953: CIA OKs MK-ULTRA Mind-Control Tests
The New York Times : Sidney Gottlieb, 80, Dies; Took LSD to C.I.A.
Project Mkultra: One of the Most Shocking CIA Programs of All Time

Voir aussi : MK Ultra : le programme de contrôle mental de la CIA au Canada
CIA Projet MK-Ultra / Les techniques de contrôle mental de la CIA
France 3 : Un village empoisonné par la CIA ? – Pont-Saint-Esprit 1951
National Geographic : Les expériences secrètes de la CIA

MK Ultra : le programme de contrôle mental de la CIA au Canada

Les expériences de manipulation mentale sur des sujets humains à l’Institut Allan Memorial de Montréal ont été étudiées par The Fifth Estate. À partir de la fin des années 1980, la CIA et le gouvernement canadien se sont engagés dans des poursuites judiciaires liées à ces programmes et ont conclu des accords de compensation avec de nombreuses victimes.

MK Ultra était un programme secret, aujourd’hui déclassifié, qui visait à connaître les moyens efficaces de contrôler les esprits des individus et des collectifs tels que les forces militaires, les communautés et les nations. Le directeur de la CIA (Central Intelligence Agency) a approuvé MK Ultra en 1953. Il s’est développé dans le contexte de la guerre froide. Le gouvernement américain avait fait en sorte que son programme de guerre psychologique soit au moins équivalent à celui de l’armée russe (Smithsonian, 2017).

L’utilisation de drogues naturelles et de drogues synthétiques telles que l’acide lysergique (LSD) a été l’aspect le plus controversé du projet MK Ultra. Certaines de ces expérimentations étaient des expériences illégales. Elles étaient criminelles car elles n’obtenaient pas le consentement éclairé de tous les participants tels que les prisonniers.

La manipulation psychologique ne requiert pas seulement l’utilisation de drogues pour modifier et contrôler la psyché des individus et des populations. Par exemple, l’activation de haut-parleurs de rue qui avertissent les résidents de la possibilité de l’arrivée d’armes nucléaires peut être utilisée dans le cadre d’une expérimentation d’opération psychologique (Psy-Op). De tels actes peuvent vouloir surveiller le niveau de peur des personnes concernées.

Sur l’obscur programme de contrôle mental “MK Ultra”, le gouvernement américain a reconnu officiellement qu’il s’agissait d’un projet actif de 1953 à 1973.

Pour aller plus loin :
MK Ultra
The New York Times : PROJECT MKULTRA THE CIA’S PROGRAM OF RESEARCH IN BEHAVIORAL MODIFICATION autres liens : ici ou ici
Wired : April 13, 1953: CIA OKs MK-ULTRA Mind-Control Tests
The New York Times : Sidney Gottlieb, 80, Dies; Took LSD to C.I.A.
Project Mkultra: One of the Most Shocking CIA Programs of All Time

Lavage de cerveau : Les expériences secrètes de la CIA au Canada

Les patients d’un hôpital psychiatrique de Montréal ont été soumis à des traitements de choc intensifs, au LSD et à des comas provoqués par des médicaments dans les années 1950 et 1960. Ces expériences brutales ont été financées par le gouvernement canadien et la CIA.

The Fifth Estate a commencé à enquêter sur cette histoire en 1980 et a suivi les victimes qui ont réussi à poursuivre la CIA. Les documents récemment mis au jour révèlent comment Ottawa a gardé des dossiers secrets, a égaré des documents vitaux – et a forcé les victimes à garder les accords d’indemnisation confidentiels.

La chambre du sommeil : Expériences financées par la CIA sur des patients de l’hôpital de Montréal

Un film intitulé The Sleep Room a mis en lumière les expériences de lavage de cerveau, y compris les électrochocs et la thérapie du sommeil, menées sur des patients psychiatriques par le Dr Ewen Cameron à l’Institut Allan Memorial de Montréal dans les années 1950 et 1960.

H+ Vers une civilisation 0.0

Des moyens techniques et financiers sans précédent semblent mettre le vieux rêve de l’homme-machine à portée de main : sur quels fondements idéologiques le projet transhumaniste s’appuie-t-il ? Quelle vision de l’homme porte-t-il ? Alors que les idées du transhumanisme affectent déjà nos vies, “H+” en retrace, à travers l’histoire des idées, les enjeux (politiques, philosophiques ou même économiques) et la généalogie.

Dans ce texte fulgurant, Friederich rétablit les origines de la doctrine transhumaniste au sein de l’histoire des idées, afin de désamorcer la “coupure historique” que celle-ci tente d’initier. Ce faisant, il dénonce cette idéologie nouvelle qui tente d’améliorer grâce aux sciences la condition humaine mais ne fait que relever à ses yeux d’une profonde inhumanité. Il débusque notamment les procédés invisibles auxquels les “technoprophètes”, comme il les qualifie, ont recours pour parvenir à leur fin. Sa critique se double par conséquent d’une dénonciation du capitalisme, dont le transhumanisme est entièrement tributaire. En s’attachant au corps seul, en niant l’esprit, le transhumanisme apparaît comme une dégénérescence du projet philosophique d’émancipation de l’homme.

Arrivée au terme du processus de rationalité critique, voici l’homme en quête d’un modèle neuf comme l’étaient les âmes des morts dans le monde grec. Mais alors les dieux veillaient. Aujourd’hui, l’individu n’est qu’un point nodal sur un réseau. Un réseau aux prises avec une accélération générale. Accélération du rythme de vie, du transfert de l’information, des relations sociales, du régime du travail et des découvertes, de la technique et du marché des idées – ce que Zygmunt Bauman appelle la ‘liquidité’. C’est précisément sur ce marché des idées que les post-humanistes et les post-libéraux cherchent à vendre leur projet d’un homme-machine.”

H+ est le sigle d’identification des Transhumanistes, dont les représentants reprennent à leur compte le rêve ancien de l’homme-machine. À la différence qu’ils disposent cette fois de moyens techniques pour tenter de le réaliser. Ainsi, avons-nous en ce début du XXIe siècle à nous défendre contre une mouvance qui espère remplacer le vivant par une unité fonctionnelle et, sur la foi qu’elle rencontre dans les milieux du pouvoir, bénéficie de soutiens et de moyens financiers considérables. Ce projet aux effets bien réels sur nos vies, à défaut de doter la machine d’un esprit, entend réduire l’homme à la machine.

L’avènement d’un homme artificiel permettrait en effet de contraindre le vivant à se soumettre à un dispositif socio-technique fondé sur la rentabilité. Il permettrait en outre aux puissants, ceux qui conçoivent le dispositif, de dépasser la seule limite que rencontre l’extension infinie du capital et de leur pouvoir : leur propre mort.

Alexandre Friederich ne décrit pas seulement leurs buts, qui sont désormais connus, mais en retrace la généalogie au sein de l’histoire des idées et de celle du capitalisme. Il démontre ainsi comment ils constituent une propagande visant à créer sans attendre un humain simplifié. Avec un espoir : éviter une civilisation 0.0.

Extrait de “H+”

Alexandre Friederich est un Auteur, dramaturge né en 1965 à Lausanne. Fils de diplomate, il passe de nombreuses années à l’étranger (Finlande, Espagne, États-Unis, Mexique, Vietnam…) avant d’entreprendre des études de philosophie à l’université de Genève.

La transmutation posthumaniste – Critique du mercantilisme anthropotechnique

Animal politique et corps de chair, la personne humaine va-t-elle être remplacée par le transhumain génétiquement modifié, le cyborg au métacorps augmenté, l’humanoïde branché sur des réseaux d’intelligence artificielle, le mutant hybride à très longue durée ? Sommes-nous à l’aube d’une rupture anthropologique majeure provoquée par l’application mercantile des biotechnologies et des neurosciences sur l’ensemble du vivant ?

Avec l’expansion mondiale des marchés dérégulés de la naissance artificielle (FIV, PMA, GPA), des modifications corporelles profondes (transgenrisme, chirurgies de biodesign), des “objets intelligents” bioconnectés (implants de puces radio-identification) ou des médecines de dépassement de l’humain (dopage, sélection génétique, clonage), la transmutation posthumaine, largement financée par les géants de l’industrie cybernétique, sort des romans de science-fiction pour investir les corporéités singulières mais aussi les corps sociaux et politiques.

Quatorze auteurs issus de différents champs disciplinaires mènent dans cet ouvrage des réflexions critiques sur l’anthropotechnie qui bouleverse le monde de la vie.

Isabelle Barbéris (agrégée de lettres modernes), Michel Bel (philosophe), Jean-François Braunstein (philosophe), Paul Cesbron (gynécologue-obstétricien), Denis Collin (philosophe), Anne-Lise Diet (psychanalyste), Emmanuel Diet (philosophe et psychanalyste), Christian Godin (philosophe), Aude Mirkovic (juriste), Isabelle de Montmollin (philosophe), François Rastier (linguiste), Pierre-André Taguieff (philosophe et politiste), Patrick Tort (philosophe et historien des sciences), Thierry Vincent (psychiatre et psychanalyste).

L’Homme artefact : Indistinction des sexes et fabrique des enfants

Procréation médicalement assistée ouverte à toutes les femmes, gestation pour autrui légalisée dans de nombreux pays, recherches actives sur l’ectogenèse (utérus artificiel, membrane cybernétique, etc.) sont autant de preuves d’une volonté d’enfanter en désexualisant la vie sexuelle et en déréalisant le corps.

Pour en arriver à fabriquer des bébés comme des artefacts, il faut théoriser l’indistinction de la sexuation humaine. Or, la prolifération des transidentités – transsexuels, transgenres, transhumains – témoigne d’une véritable crise des appartenances sexuelles. Ni homme ni femme, et homme et femme, non-binaire, queer ou cyborg, les “transidentitaires” qui grossissent les rangs des groupes LGBTIQ entendent mettre fin à la domination du “mâle blanc hétérosexuel” par la “dénégation mythifiante des deux sexes” (Devereux).

Les conséquences biopolitiques d’une déconstruction techno-médicale ou performative de l’altérité des sexes sont multiples. Elles posent le grave problème de la naissance et de l’avenir de la personne humaine.

Entretien avec Fabien Ollier

→ Greely a exploré les implications juridiques, éthiques, et sociétales des biotechnologies émergentes dans un nouveau livre : « The end of sex and the future of human reproduction » (Harvard University Press, 2016), qui envisage un monde où la procréation ne commence plus dans la chambre à coucher, mais plutôt dans une boîte de Pétri d’une clinique médicale.

L’ère du sexe pour la reproduction touche à sa fin

Quelle forme de complicité a rendu Facebook possible ?

L’exemple de Facebook1 permet de remonter à la racine d’une « responsabilité du clic » associant le réflexe corporel – celui de cliquer, commun à toute l’économie du net – et le succès fulgurant d’une révolution globale non pas tant numérique (comme on se plaît à le dire) que politique. Facebook peut être considéré comme un exemple princeps de ce que Foucault nommait les « techniques du corps », exemple dont la valeur repose ici sur sa portée contre-intuitive, puisque l’Internet est réputé réaliser le triomphe de « l’immatériel ». Ainsi, la mystification est totale. La focalisation imaginaire sur la production des biens physiques – telles une voiture ou une paire de chaussures – fait volontiers oublier aux militants écologistes combien les réseaux ont accaparé un potentiel de croissance économique exponentielle qu’eux-mêmes hésitent à intégrer dans leur critique, en raison d’un désir de propager leur propre audience par ces moyens-là, désormais déclarés incontournables. Cette croissance est destinée à devenir ubiquitaire avec l’implantation du réseau 5G (de cinquième génération) et la généralisation de l’Internet des objets, ce qui montre à rebours que le capitalisme n’a pas dit son dernier mot sur les objets matériels : il s’agit par là de créer de toutes pièces une nouvelle phase d’accumulation qui ne laissera aucun geste quotidien en dehors de son emprise jusqu’à s’implanter dans le corps humain. Il s’agit de coloniser sans reste toute chose et tout être, et même les flux de pensée, avec notre consentement imperceptible, au nom de l’argument selon lequel il n’y a rien de mal à promouvoir des technologies si pratiques et si rapides. La croissance économique se présente ainsi sous les espèces d’une communication inoffensive, qu’il convient seulement de « faciliter » dans l’intérêt de tous, au service de bonnes causes, alors qu’elle vise à absorber l’ensemble des sphères non économiques dans sa progression dévorante. Ce faisant, elle parachève l’intégration de toute critique dans l’escarcelle de sa propre valorisation. Elle réussit à éliminer son propre dehors en contribuant à l’inanité de toute opposition politique – ceci dans la mesure même où elle prétend faciliter la diffusion de causes politiques. L’argument selon lequel on doit à Facebook (et d’autres réseaux sociaux) le départ et la diffusion de contestations sociales doit être analysé à l’aune de la croissance de Facebook lui-même, qui, pendant qu’on poussait les représentants de l’État à la démission, engrangeait les bénéfices cachés de ces révoltes : nous avons insensiblement changé de maîtres. La critique de la croissance peut ainsi en rester à la critique fétichiste des objets physiques en éludant les progrès d’une infrastructure de la communication prétendument acceptée pour la bonne cause. Ce faisant, elle nourrit un capitalisme à qui elle demande en même temps de décroître ou de disparaître. Cela démontre par les faits l’inconséquence d’une critique qui ne va pas jusqu’à considérer sérieusement l’affirmation de MacLuhan sur l’identité du message et du média. Que ne faut-il de naïveté ou d’idéologie pour penser qu’une bonne idée se suffit tellement à elle-même qu’elle n’a pas à s’interroger sur ses voies de médiatisation !

Facebook offre un cas d’espèce qui permet de définir un certain type d’enrôlement subjectif et d’éclairer la nature de certains compromis apparemment sans retour. La rumeur qui parlait d’une candidature de Zuckerberg aux élections américaines est à prendre au sérieux, même si la réputation de l’entreprise est désormais entachée : nous savons que le scénario d’un président milliardaire sans expérience politique est possible, aussi le scénario d’un milliardaire de la Silicon Valley président des États-Unis n’est pas à exclure. Comme chacun sait, Mark Zuckerberg a dû répondre en 2018 devant le Sénat américain et le Parlement européen du scandale de la vente des données personnelles à Cambridge Analytica, c’est-à-dire pour avoir transgressé le respect de la vie privée des utilisateurs et avoir permis que soient influencés les résultats des présidentielles Américaines. Mais la dénonciation aussi irrégulière qu’inefficace du monopole des GAFAM2 semble incapable de mener à une poursuite juridique à l’aide des seules lois antitrust américaines, en raison de l’intérêt pour le bien commun dont se targuent les géants du monde numérique : investissement dans la recherche scientifique (qui est cependant bien davantage qu’une recherche désintéressée puisqu’elle porte un vaste projet de société) et accession des particuliers à une multitude de services « gratuits ». Ces lois américaines qui surent dans le passé conduire au démantèlement d’entreprises aussi influentes que la Standard Oil ne s’appliquent plus à la situation actuelle. C’est pourquoi un auteur libéral comme Luc Ferry n’a rien de mieux à proposer aux Européens que de créer leur propre GAFAM. Leur monopole et leur ascension politique a déjà réussi la paralysie du monde politique, au point que la seule « alternative » aux GAFAM américains serait des équivalents européens, ce que les Chinois ont bien compris avant tout le monde avec leurs BATX3. L’arrogance européenne consistant à considérer par provision l’Europe comme naturellement porteuse de valeurs plus hautes – capable de transcender les horreurs américaines et chinoises – est une fois encore sans limites. Mais la menace que font peser les GAFAM sur l’économie et la politique elles-mêmes est la raison pour laquelle ces entreprises sont désormais dans le viseur de tout le spectre politique de droite comme de gauche, y compris américain : elles sont déclarées contrevenir aux règles minimales du libre-échange et inquiètent donc non pas tant pour leurs vertus capitalistes que pour leur nature anticapitaliste4, comme un tricheur à qui on rappelle les règles du jeu, sauf que c’est désormais le tricheur qui fait les règles. Il n’est donc pas étonnant qu’une libérale comme Margrethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence (et, depuis le 1er décembre 2019, vice-présidente de la commission européenne en charge du numérique), ait fait de la lutte contre les GAFAM son plus grand défi. Comment en sommes-nous arrivés à une situation où des entreprises en situation de monopole mondial sont devenues à ce point capables de dicter les règles du jeu politique ? Il est possible d’étudier toute la stratégie commerciale de ces firmes pour en tirer des conclusions sur leurs ambitions politiques, dont le transhumanisme est le fleuron idéologique. Mais cette approche ne suffit pas : elle n’explique pas la protestation persistante des utilisateurs même les plus gauchistes et les plus anticapitalistes en faveur de Facebook « malgré leur répugnance », et ceci en dépit des nombreux signaux d’une modification sournoise et fondamentale de la vie politique que Facebook et d’autres ont déjà enclenchée et bientôt remportée. Il n’est que de voir le nombre de lieux qui se disent anticapitalistes et alternatifs, dont le compte Facebook est mieux mis à jour que leur site Internet : ce qui contribue de fait soit à forcer le sympathisant à ouvrir un compte Facebook pour accéder aux contenus, soit à l’exclure de ces mêmes contenus s’il persiste à refuser de se joindre à la communauté Facebook. On conviendra que c’est là un comble pour toute pensée critique. Qu’on en juge par les propos sans fards de Peter Thiel, fondateur de PayPal, actionnaire de Facebook, transhumaniste, libertarien élitiste et adversaire résolu de la démocratie : « Nous sommes engagés dans une course à mort entre la politique et la technologie. Le sort de notre monde dépend d’un seul individu, d’une personne, qui sera capable de bâtir et diffuser des outils technologiques favorisant la liberté et permettant un monde plus sûr pour l’épanouissement du capitalisme5. » Les États, pour rester dans la course, sont sur une pente glissante : la France des droits de l’homme n’a pas craint de faire passer sans débat parlementaire en 2016 un méga-fichier (Titres électroniques sécurisés) qui centralise les informations personnelles et biométriques de tous les Français. L’Europe met à l’essai « à des fins de recherche » un système de contrôle aux frontières européennes (iBorderCtrl) financé par la Commission européenne, qui utilise les technologies de reconnaissance faciale, un détecteur de mensonges et le recueil des données – tout ceci au nom du confort des usagers et de la sécurité collective qui seront les critères décisifs pour l’éventuelle adoption ultérieure de ce système de contrôle. Nous sommes insensiblement, une étape après l’autre, dépossédés du droit de ne pas être traçabilisés et personne ne sait à quoi peut servir dans un avenir incertain la constitution de tels fichiers (dont l’exemple de la Chine donne un certain avant-goût). Il n’y a aucune raison de penser qu’ils ne vont pas continuer de s’étendre en volume et en applications, toujours pour la bonne cause. « On vous protège », affirme désormais péremptoirement le métro parisien pour justifier les caméras de surveillance. Le progrès technologique est vu ici comme un développement autonome, naturel, cosmique en somme, contre lequel seules des interdictions puissantes auraient peut-être une chance de nous sauver du désastre. Il n’y a pas de choix ; il n’y a que des permissions ou des interdictions, des évitements ou des facilitations d’un phénomène qui, pour ainsi dire, se passe sans nous (dans la droite continuation du fétichisme du progrès). Pendant ce temps, nous continuons de nous enfoncer mollement dans la consommation numérique comme dans un sommeil de nos facultés critiques. Je prie le lecteur d’imaginer sur quelle pente nous mène ce faisceau de tendances qui concourent, mises ensemble, à transformer la planète en lieu invivable et sans échappatoire et l’humanité à un troupeau d’enfants qu’on dresse, qu’on surveille, qu’on protège et qu’on évalue.

Or tout se passe ainsi comme si nous avions (presque) tous voté pour Facebook et que nous considérions cette dictature d’un genre nouveau (sans doute difficile à décrypter aux habitudes héritées de l’histoire des dictatures) comme la seule option possible, rapportée à une inoffensive évolution des pratiques – du moins aussi longtemps que quelqu’un d’en haut ne nous en aura pas libérés, comme des enfants pris au piège. C’est dans ce contexte qu’il convient de replacer la demande répétée aux institutions européennes de nous libérer des GAFAM. Se peut-il que tout le monde s’en serve, mais que personne n’en veuille ? Voulons-nous ce que nous désirons, pour reprendre une formule de Lacan ? Personne ne se risque à dire sur quel modèle économique l’Europe pourrait sortir des GAFAM, étant donné qu’une version européenne des GAFAM fondée sur le même modèle économique n’aurait évidemment rien d’émancipateur, sauf à supposer qu’un label européen serait naturellement plus moral qu’un label étranger, comme tend à le croire le vieux chauvinisme européen. Quoi qu’il en soit, les politiques nationales et européennes sont dans l’impasse et leurs représentants sont détestés à la mesure de l’attente exorbitante à leur endroit. Que dire ici des utilisateurs de Facebook ? Ils ne semblent à tout le moins pas faire grand cas ni de leurs données personnelles, ni des projets qu’elles permettent de financer, ni des influences qu’on exerce sur eux. Pourquoi en effet poursuivre les entreprises si le public en redemande ? La même personne qui ne se déclare pas prête à quitter Facebook peut à la fois critiquer la viduité de la plus grande partie des communications échangées sur Facebook, jouer tout de même les « infiltrés » et en appeler à la lutte active contre les GAFAM6. De manière caractéristique, cette argumentation manie soumission et fausse critique sans rien trancher sur le fond. À côté de l’argument pratique, il se développe en particulier une série de « justification par l’infiltration » : être présent sur Facebook permettrait justement d’observer Facebook, voire permettrait de répandre à grande échelle des informations critiques, de lancer des mouvements ou d’accéder soi-même à des informations inaccessibles ailleurs (alors même que tant d’informations sont notoirement des fake news et que tant d’autres sont censurées). Voyons plutôt ce que déclarait l’une des collaboratrices de Facebook au souvenir de l’introduction des News Feed en 2006 :

« Nous nous sommes réveillés avec des centaines de milliers de gens indignés. Pendant la nuit, des groupes Facebook comme “je déteste newsfeed”, “Ruchi [la collaboratrice en question] est le diable” s’étaient constitués. Des reporters journalistiques et des étudiants étaient campés devant les bureaux. Nous avons dû nous faufiler discrètement par la sortie arrière pour quitter le bureau. Des tas de gens nous demandaient de fermer définitivement News Feed. Et la plupart des autres entreprises auraient exactement fait cela, en particulier si 10 % de leurs usagers menaçaient de boycotter le produit. Mais nous ne l’avons pas fait… En fait, News Feed a marché. Au milieu de tout ce bazar, de toute cette indignation, nous avons remarqué quelque chose d’inhabituel. Bien que chacun prétendait le détester, l’activité avait doublé7. »

La mesure de l’action plutôt que celle de l’opinion aura ici été déterminante : non pas ce que vous dîtes, mais ce que vous faites. C’est bien le coup de clic qui aura été décisif, cette sorte de réflexe inscrit dans la peau des utilisateurs de l’ère numérique. Cela porte un nom en théorie néoclassique : ce sont les préférences révélées8. L’écart entre l’indignation affichée des utilisateurs et le succès réel de la chose (« News Feed a marché… l’activité avait doublé ») justifie la poursuite de l’entreprise, ressort ultime de son ascension. Le compromis passé à ce moment-là ouvre une voie qui, semble-t-il, est sans retour : une fois que ce cap fut franchi, Facebook devint en quelques années toujours plus puissant et politiquement hors d’atteinte. Les conditions d’installation initiales furent comme frappées de refoulement. Le compromis originel devient illisible dans ce que Freud nomme les phénomènes de déplacement ou de condensation : le destin du compromis est d’avoir effacé ses propres traces. Il n’empêche que le monde numérique est plein de repentis, tel le fondateur de WhatsApp qui, après avoir revendu l’application à Facebook investit désormais dans la protection des données, laquelle ne change rien au modèle économique de Facebook : elle renforce au contraire sa légitimité écornée. L’opinion d’une gauche imbue d’elle-même selon laquelle nous ne voulons pas de ce modèle de société est contredite par l’ascension arrogante de ce même modèle assise sur une complicité généralisée. Se peut-il alors que les gens ne reçoivent pas autre chose en fait que ce qu’ils veulent vraiment ? Leur véritable désir est-il celui, pur, qui précèderait le moment de corruption, ou bien celui révélé par l’offre qu’ils acceptent gracieusement ? Cette spirale rétroactive ne se ferme sur aucune ontologie subjective susceptible d’endosser l’entière responsabilité du circuit de l’offre et de la demande. Leur vrai désir n’est certainement ni l’un ni l’autre : le désir n’a pas de substance. Lacan a dit que le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre : toutes les gesticulations sur mon désir insatisfait ne valent pas un instant de considération si mon adresse constitue un ralliement secret à cet Autre incarné dans le discours du moment – en attendant le prochain discours. À charge donc pour le critique d’incarner un autre discours. Le moment fictif de corruption (celui où un utilisateur se met à agir d’une manière qu’il réprouve ou prétend réprouver) est lui-même ce point évanouissant d’une subjectivité impossible à objectiver à la fin autrement que dans la somme de ses actes. L’autre sujet, celui de l’inconscient, celui qui articule la structure « je sais bien, mais quand même… », n’est justement pas lisible dans l’ordre du monde algorithmique. Que vous ayez un doute, une mauvaise conscience ou un repentir ne compte pas pour les big data, qui ne font que totaliser des actes. Il s’ensuit que ce réseau social est probablement l’entreprise la plus populiste au monde, à savoir qu’il accorde une certaine fonction politique à la multitude dont il révèle ou façonne une préférence en supplantant imperceptiblement dans son creuset algorithmique toutes les formes connues d’organisation politique.

Mark Zuckerberg ne cesse de protester ingénument (lui aussi) du fait qu’il n’avait aucune autre intention que celle de lancer un réseau efficace et enrichissant pour les utilisateurs. Il nous semble décidément n’avoir à faire qu’à une humanité exclusivement soucieuse de générosité et de partage. Mais l’histoire de Facebook montre que la bonne intention dérape à un endroit de sa collusion obscure avec l’Autre au cours de son processus de multiplication. N’est-ce pas à juste raison que Zuckerberg ne manque jamais de remercier les utilisateurs de l’avancement de son grand projet universel ?

« À un moment, il [Mark Zuckerberg] décida que le principe universel qui vaut ici, c’est celui de l’acte d’engagement. Ce à quoi nous devrions vraiment prêter attention, ce dont il s’assurera que nous y prêtions attention, ce sont les choses qui génèrent de l’engagement. […] Le behaviourisme est ancré dans Facebook. Facebook n’en a pas fait mystère. Facebook est constamment en train d’ajuster ses algorithmes pour essayer de commuter nos états émotionnels positifs, qu’on appelle habituellement le bonheur. C’est l’une des raisons pour lesquelles Facebook mesure le bonheur du mieux qu’il peut, ou du moins c’est ce que pensent ses administrateurs. Voilà pourquoi ils ont conduit des études sur le changement de l’humeur (et cela leur causa des problèmes). C’est le genre d’ingénierie sociale qu’ils veulent mettre en place. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils essayent d’appliquer le principe de mesure hédoniste à toutes les espèces9. »

Or Zuckerberg n’a pas mieux à promettre que ses investissements dans le domaine de la connexion télépathique universelle et la disparition de toutes les maladies de la terre, projets qui en d’autres temps seraient passés pour ceux d’un dangereux psychopathe. Lorsqu’il dévoile son projet d’interface cerveau-ordinateur, qui serait capable de transformer le flux des pensées en données partageables et en interaction directe avec les objets connectés, il n’a aucune raison de douter qu’une telle technologie trouvera des utilisateurs, conformément aux principes qui ont fait leurs preuves jusqu’à présent : « Je suppose que ce serait quelque chose que quelqu’un choisirait d’utiliser comme produit10. » Le fantasme de symbiose technologique tire son ressort de la promesse de surmonter la division du sujet par la fusion de l’environnement et de l’individu – en quoi notre civilisation s’avance dangereusement au bord de l’abîme de la responsabilité. Ceci dit indépendamment de la faisabilité de ce projet, qui reste bien sûr incertaine.

Et tandis que la seule solution, mais la plus improbable d’après certains critiques, serait de quitter massivement Facebook, on argue en face qu’il est peine perdue de quitter Facebook (les données étant récoltées partout ailleurs, autant dire qu’il est trop tard) et qu’on ne voit pas comment garder contact avec famille et amis, organiser un événement d’envergure ou lancer un mouvement contestataire sans un service équivalent à celui de Facebook11. Si une étude déplorait un quart de fermeture de comptes Facebook par les utilisateurs américains lors du deuxième trimestre 2018 (mais seulement environ 1 % de baisse d’utilisation active en Europe), Facebook n’est pas menacé et détient suffisamment d’autres services par ailleurs. Chacun sait que lorsque les utilisateurs sont lassés d’un service, il suffit – c’est de bonne guerre capitaliste – d’en proposer un nouveau. Ce point de fuite est caractéristique d’une incapacité croissante des peuples et des individus à dire non, le refus ponctuel étant de toute façon immédiatement réorienté vers une nouvelle offre. Il faut donc le dire : Mark Zuckerberg a dû répondre des opérations de son entreprise, mais les utilisateurs sont à la fin lavés de toute responsabilité. Eux n’ont que de bonnes raisons, ludiques ou sérieuses, et toujours déclarées « pratiques », de rester utilisateurs d’un réseau qui, en vérité produit une accumulation capitaliste exponentielle grâce à leurs données personnelles et met en œuvre une révolution politique. Or ce n’est pas le règlement général sur la protection des données (RGPD) qui change quoi que ce soit à cette politique ; ce dernier parachève la perversion en permettant la récolte des données… avec votre consentement obligatoire, même si celui-ci est obtenu en un clic négligeant. Même si la case cochée par défaut n’est plus légale, on peut se demander quel utilisateur lit à chaque fois l’intégralité des conditions d’utilisation et s’embête d’un long détour pour refuser son accord. De plus le RGPD ne s’applique qu’en cas d’identification personnelle des données, mais ne s’applique pas à leur recueil anonyme à des fins statistiques (certains types de cookies), ce qui égare l’utilisateur. Il s’ajoute à cela un certain nombre de détournements des conditions d’utilisation qui ont été dénoncées en France par l’association la Quadrature du Net. La tactique du plus malin caractérise le recueil du consentement qui n’est pas du tout aussi « univoque » que le prétend le RGPD. En pratique, c’est une demande fastidieuse répétée à chaque nouveau site, renouvelable régulièrement, soumise à des conditions d’utilisation et à des paramétrages qui n’intéressent pas le profane. Le consentement s’obtient en harassant l’utilisateur par une demande répétée faîte dans des conditions qui dérangent sa navigation. Or le consentement obtenu de cette manière est d’ores et déjà l’argument imparable de Facebook dans les plus récentes accusations de collecte de données qui se poursuivent en contournant le règlement européen par le biais d’applications mobiles, faisant de l’utilisateur un « complice12 » par sa négligence même à vérifier les conditions d’utilisation au moment de l’installation d’une application. Nous retrouvons au cœur de la question de la responsabilité la notion de consentement qui est tout sauf « univoque », contrairement à ce que prétend le RGDP. C’est plutôt en se fondant sur une équivoque fondamentale du consentement que Facebook peut continuer à déployer son modèle commercial. Comment Facebook cesserait-il, du reste, de collecter des données, puisque tout son modèle politique et commercial est bâti là-dessus ? Pourquoi fait-on mine tous les quatre matins de redécouvrir la même chose et de s’en offusquer ? Seule l’interdiction pure et simple de l’utilisation commerciale des données mettrait en péril le monopole, voire l’existence de Facebook. Au risque d’avoir un tiers de l’humanité en révolte pour défendre leur réseau social ?

Le mythe d’un Facebook générateur de rassemblement horizontal et de révolutions sociales (printemps arabes, gilets jaunes) oublie que ces révolutions sont retombées comme des crêpes, débouchant ici sur de nouvelles dictatures, là sur des réclamations populistes qui ne démontrent aucunement la capacité des citoyens à concevoir et organiser une nouvelle société, car une nouvelle organisation demande, comme disaient les surréalistes, de changer la vie et non pas seulement de répandre des mots d’ordre sur les réseaux. On ne pourra changer la vie qu’en reprenant la main sur les circuits de production et de décision politique. La « communauté globale » que promeut Facebook pour faire face aux défis globaux (tels le terrorisme, la crise des réfugiés ou le changement climatique13) ne démontre que l’ambition de son fondateur, pas seulement de renvoyer à la société son miroir supposé, mais aussi d’être à la source d’un changement mégalomane de société auquel chacun de nous a renoncé à toute petite échelle (à l’échelle de changer la vie). C’est ainsi qu’un enchaînement d’effets de masse conduit un fantasme ordinaire (qui ne voudrait sauver le monde ?) mais réprimé vers un effroyable degré de réalisation parfaitement combiné à l’apathie générale. Il repose sur la réorientation de toute activité de changement politique vers une émotion cliquée.

Chacun s’émut d’apprendre que « la démocratie est menacée » lorsqu’une frange d’électeurs fut subrepticement influencée pendant la campagne politique de Donald Trump : mais qui met en doute la psychologie behavioriste rudimentaire qui fonde cette affaire, selon laquelle il suffit d’envoyer un message ciblé à la bonne frange d’électeurs et au bon moment pour faire tourner le vent politique ? L’idée fondamentale est que les électeurs, comme les consommateurs, sont des sortes d’animaux manipulables à volonté, et non des sujets responsables de leur vote, quelque légère ou versatile que soit leur opinion. C’est une vision qui n’est ici pas un instant mise en doute : l’homme est un animal qui répond à des signaux. Il n’est donc pas responsable de ce qu’il fait et il convient uniquement de s’assurer de lui trouver un maître pas trop mauvais ou de vérifier les signaux qui lui sont envoyés, au cas où ils seraient malveillants, racistes, sexistes ou encore simplement faux. Il faut protéger la petite tête influençable du citoyen. Il y a beaucoup plus de souci à se faire sur cette définition animalière de l’homme réagissant au premier stimulus venu (comme si rien ne venait de lui et qu’il n’avait aucune responsabilité dans sa réponse) que sur les politiques d’un Trump ou d’un Zuckerberg qui du reste ont été portés au sommet par les peuples – l’un par le vote politique, l’autre par le vote économique. Deux formes de choix social qui ont bien en commun certains principes et certains paradoxes, notamment celui de ne jamais pouvoir refléter le désir supposé de l’individu, et donc de pouvoir donner lieu à des résultats collectifs aberrants, qui relancent, à rebours, l’insondable question de leur rapport à l’individu. Ce dernier évitera ainsi de se demander ce qu’il a à voir avec un résultat collectif dont il croyait ne pas vouloir. L’individu, citoyen ou utilisateur, préférera rejeter en bloc les élites et les représentants, accusés d’avoir menti sur la marchandise, plutôt que de remonter à la racine du compromis passé avec les forces qui le dépossèdent de son pouvoir d’agir. L’exemple de Facebook et d’autres plateformes à l’ascension fulgurante met en évidence par quel compromis imperceptible nous mettons le pied dans un engrenage qui ne tarde pas à apparaître ensuite comme une machine écrasante sur laquelle l’individu n’a plus aucune emprise. Facebook représente en ce sens le récapitulatif fulgurant de toute l’histoire du capitalisme.


Notes :

1Cet article correspond au treizième chapitre de l’ouvrage paru le 5 décembre 2019, reproduit ici avec de légères modifications avec l’accord de l’éditeur : Sandrine Aumercier, Tous écoresponsables ? Capitalisme vert et responsabilité inconsciente, Libre & Solidaire, 2019.

2Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft

3Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.

4Larry Elliott, « Is it Time to Break Up the Tech Giants Such as Facebook ? », The Guardian, 25 mars 2018.

5Fabien Benoit, « Peter Thiel, l’homme qui voulait achever la démocratie », Usbek et Rica, 17 juin 2018.

6 Olivier Erztscheid, « Pourquoi je ne quitte pas (encore) Facebook », Libération, 24 avril 2018.

7 Ruchi Sanghvi, post Facebook, 06 septembre 2016, cité par Andrea Huspeni, « Mark Zuckerberg Reveals the 5 Strategies that Helped Facebook Grow at an Insane Rate », Entrepreneur, 25 mai 2017.

8Olivier Mongin, « Les préférences révélées et la formation de la théorie du consommateur », in Revue économique, vol. 51, n° 5, septembre 2000.

9Alexis C. Madrigal, « Were We Destined to Live in Facebook’s World ? », Entretien avec Siva Vaidhyanathan, The Atlantic, 24 juillet 2018.

11Brian X. Cjen, « Want to #DeleteFacebook ? You Can Try », New York Times, 21 mars 2018.

12Hatim Boumhaouad, « Exploitation des données personnelles par Facebook : l’usager est-il complice ? », The Conversation, 7 avril 2019.

13Alexis C. Madrigal, « The Education of Mark Zuckerberg », in The Atlantic, 20 novembre 2017.

Préférence système, une BD de Ugo Bienvenu

Denoël Graphic

En 2055, le data de l’humanité est devenu si volumineux qu’il faut commencer à supprimer des données. Toute archive frappée d’un visa d’élimination par le corps des « Prophètes », chargé de ces choix drastiques, doit être détruite. Yves, archiviste humaniste du Bureau des Essentiels, ne peut s’y résoudre. Pour les sauver de l’oubli, il sauvegarde clandestinement certaines données condamnées, plus poétiques que politiques, et les rapporte chez lui pour les stocker dans la mémoire de Mikki, son robot domestique. Une infraction grave aux règles de sa profession. Une forme de résistance au transhumanisme dominant.

Les progrès de l’intelligence artificielle ayant par ailleurs permis de confier la charge de la gestation pour autrui aux machines, Mikki porte l’enfant d’Yves et Emy, son épouse. Cependant, au Bureau des Essentiels, les fuites de données sont décelées, une vaste enquête est lancée parmi le personnel. Se sentant soupçonné, Yves décide de s’enfuir avec Emy, Mikki et l’enfant à naître pour rejoindre une bastide oubliée de tous, sur un causse désert.

En route, traqué par les autorités, il perd le contrôle de son véhicule. Seul Mikki parvient à s’extraire de l’habitacle avec sa précieuse cargaison. Le choc déclenche l’accouchement. Une petite fille naît à quelques pas de la voiture en feu dans laquelle se consument les corps de ses parents biologiques.

Une fuite éperdue dans la nature revenue à l’état sauvage conduit le bot et son fardeau de chair jusqu’à la vieille bastide. Caché du monde, au milieu de nulle part, Mikki entreprend au fil des saisons de transmettre à celle qu’il a baptisée Isi tous les fragments de savoir entreposés dans ses mémoires. Parviendra-t-il à faire de sa pupille l’Ève future avant que les autorités toutes-puissantes n’arrivent à les localiser et que le dénouement inévitable ne survienne ?

“Chaque homme dans sa vie assiste à la fin d’un monde.”

Ugo Bienvenu commence sa formation artistique à l’école Estienne en DMA illustration, avant d’intégrer la section cinéma d’animation à Gobelins l’école de l’image dans laquelle il co-réalise son premier court-métrage en équipe, “Jelly Sunday”, pour le festival international du film d’animation d’Annecy, ainsi que “Jean-luc”. En 2010, durant son séjour à la Californian Institute of the Arts (Los angeles), il s’oriente vers l’animation expérimentale et réalise son premier court-métrage “Je t’aime” ainsi que le clip “Fragments” pour le musicien Chris Adams du label zotrecords. De retour en France, il intègre Miyu Productions en tant que réalisateur. Il réalise le clip du titre “Voyage chromatique” pour Renart, du label Dawn Records, avec Kevin Manach entamant par la même une étroite collaboration. Étudiant-chercheur dans le programme Image Temps Réel de l’École des Arts Décoratifs (Paris), il réalise en parallèle le court métrage d’ouverture du Festival International de Mexico city “Une île” puis le clip “Singing” pour Agoria du label in finé. Ses recherches oscillent entre réalisme domestique et dérives surréalistes inquiétantes.

Utérus artificiel : l’avenir de la procréation humaine ?