Les monnaies numériques : le summum de l’asservissement financier

Les banques centrales du monde veulent abolir les espèces

La Banque des règlements internationaux et sept banques centrales, dont la Réserve fédérale, la Banque centrale européenne et la Banque d’Angleterre, ont publié un rapport énonçant certaines exigences clés pour les monnaies numériques des banques centrales, ou CBDC (Central Bank Digital Currency).

Les recommandations établies par les banques centrales précisent que les CBDC complètent, « mais ne remplacent pas », les espèces et autres formes de monnaie à cours légal. Elles auront plutôt un rôle de soutien à la stabilité monétaire et financière. Les banquiers centraux ont déclaré que les monnaies numériques devraient également être sécurisées, de manière aussi bon marché que possible, voire gratuites, pour être utilisées par tous et jouer un rôle approprié pour le secteur privé.

Le rapport sur les CBDC intervient alors que diverses banques centrales du monde entier étudient en profondeur la mise en place de leurs propres monnaies numériques respectives. La blockchain, la technologie qui sous-tend les crypto-monnaies telles que le bitcoin, a été présentée comme une solution potentielle. Les cryptomonnaies ayant fait l’objet de rapports et d’examens approfondis pendant ces dernières années de la part des banquiers centraux, beaucoup craignent encore d’ouvrir la porte à des activités illicites telles que le blanchiment d’argent. Des technologies sécurisées devront être mises en place ce qui nécessitera quelques années avant une mise en place définitive.

En Chine, où les portefeuilles numériques comme Alipay et WeChat Pay ont été largement adoptés, la banque centrale s’est associée à une poignée d’entreprises du secteur privé pour tester une monnaie électronique unique sur laquelle elle travaille depuis des années. Le fameux yuan numérique, j’y reviendrai dans de prochains articles. La banque centrale suédoise, qui n’appartient pas à la zone euro, travaille également avec le cabinet de conseil Accenture pour tester sa proposition de monnaie virtuelle « e-krona ».

L’euro numérique

Un euro numérique rendrait nos paiements quotidiens plus rapides, plus simples et plus sécurisés. Génial non ?

Le vendredi 2 octobre dernier, la Banque centrale européenne a annoncé qu’elle commencerait à mener des expériences pour décider de lancer ou non un euro numérique. Dans un rapport exposant les avantages et les inconvénients du lancement d’un euro numérique, la BCE a déclaré qu’elle « pourrait soutenir les objectifs de l’Eurosystème en offrant aux citoyens une forme d’argent sécurisée dans un monde numérique en rapide évolution ». Cela signifie préserver la capacité de déposer et de retirer des fonds numériques à volonté sur nos comptes européens et permettre aux banques d’éviter la gestion des espèces, qui reste une problématique souvent difficile à gérer avec leurs clients (retraits ou dépôts conséquents, origine des fonds, non-traçage des transactions, compliance…).

Cette numérisation des monnaies en réflexion dans le monde entier est à la mode. Pour la BCE, comme pour les autres banques centrales, cette tendance n’est qu’une tentative pour empêcher les populations de thésauriser du papier-monnaie, évitant ainsi de probables futurs taux bancaires négatifs. En effet, personne de sain d’esprit n’épargnerait de l’argent dans une banque pour « gagner » un taux d’intérêt de -0,50% (oui c’est plutôt une perte). Cette énième taxe serait plus qu’illégitime et particulièrement pour les Français qui croulent sous les impôts.

En outre, la BCE constate qu’environ 54% des paiements totaux restent en cash et 79% des achats réalisés en magasin de la zone euro sont toujours des transactions en espèces. Le cash représente donc plus de la moitié de la valeur totale de tous les paiements et la BCE ainsi que tous les banquiers apprécieraient avoir une trace de chacune de ces transactions. Vous comprenez, les terroristes utilisent les espèces, ce sont des mesures pour vous protéger !

À terme, la BCE décidera si elle doit procéder à la création du fameux euro numérique d’ici là mi-2021. Il a de fortes chances d’émerger, car il est très avantageux pour les banques d’obtenir et contrôler les données personnelles et financières de tous les Européens et supprimer la pesante gestion du cash.

Il ne faut pas confondre les monnaies numériques d’État et les monnaies numériques privées comme la Libra de Facebook ou les cryptomonnaies comme le Bitcoin. L’euro numérique serait un passif de la Banque centrale européenne et compléterait l’offre actuelle de liquidité. Sa valeur ne serait donc pas volatile comme une monnaie privée parce qu’elle serait adossée à la légitimité et à l’autorité de la banque centrale.

On peut même penser que la BCE, et ses équivalentes dans le monde, puissent mettre en place les monnaies numériques pour renforcer leur devise respective et éviter la fuite des capitaux. Effectivement, la banque de Christine Lagarde a souligné dans son rapport que les institutions et infrastructures financières sont « de plus en plus menacées » par un large éventail de risques extrêmes, allant de la solvabilité à la sécurité des transactions, alors que la proportion de services de paiements numérisés augmente. Ces risques peuvent entraîner des pannes des systèmes de paiement par carte, des services bancaires en ligne et des retraits d’espèces aux guichets automatiques qui pourraient « affecter considérablement les paiements de détail et s’éroder ». Selon elle, ceci amènerait une baisse confiance dans le système financier en général (sans rire). L’euro numérique est donc une réponse fournissant ainsi « un éventuel mécanisme de contingence pour les paiements électroniques qui pourrait rester utilisé même lorsque les résolutions privées ne sont pas disponibles », selon le rapport.

La BCE n’a même pas besoin d’attendre la prochaine crise pour programmer une refonte monétaire sans précédent ; le passage du papier-monnaie au tout numérique est un changement structurel majeur qui mettra du temps à se mettre en place, plus longtemps que le yuan chinois qui peut être imposé beaucoup plus vite à cause de la structure d’État non démocratique.

« Une conception qui offre ces fonctionnalités peut promouvoir des paiements plus résilients, efficaces, inclusifs et innovants », selon Benoit Coeure, ancien responsable de la Banque centrale européenne qui dirige désormais les efforts d’innovation de la BRI. Tout un programme.

Une crypto yuan adossée à l’or ?

L’empire du Milieu est le plus avancé sur sa monnaie numérique et va même peut-être plus loin. Un négociant en métaux précieux à Londres, Andrew Maguire, a signalé que la Chine contournait les banques de la London Bullion Market Association à Londres, qui ne peut plus fournir assez de métal jaune pour ses besoins. Le Parti communiste chinois achète ainsi de l’or non raffiné directement auprès des mines d’Afrique et d’Amérique du Sud. Cela leur évite au passage de se faire remarquer dans les rapports de données d’exportation classiques. Maguire soupçonne carrément que le pays pourrait soutenir le yuan avec de l’or et pourquoi pas avec une fixation de prix et une parité fixe. Sachant que la Chine est l’une des rares économies avancées à connaître une croissance cette année, son positionnement dans l’économie internationale de demain va être crucial.

Franck Pengam

Les études du CJG – Vers un transhumanisme libéral ?

Actuellement, une révolution médicale est en cours en raison de l’accélération des progrès conjugués dans le domaine des nanotechnologies, des biotechnologies et des sciences cognitives. Il devient désormais possible non plus de simplement soigner ou guérir les êtres humains mais d’améliorer les aptitudes de ceux-ci tant au niveau physique que psychique.

Nous défendons la thèse que ces progrès peuvent être autorisés sous certaines conditions et dans certaines limites. Il n’est pas souhaitable – au nom d’une prétendue nature intangible de l’humanité – de s’opposer au principe même de cette évolution, qui ne s’est jamais interrompue depuis l’apparition des pré-hominidés, et qui permet de vivre plus vieux, en meilleure santé et avec davantage de bien-être.

Nous pensons que l’homme qui en fait librement le choix doit – au nom de le liberté morphologique – se voir reconnaître le droit d’améliorer son organisme et que, au nom du principe d’égalité des chances, ce droit doit devenir accessible à chacun et soit même, progressivement et dans les limites budgétaires disponibles financé par la sécurité sociale. Car les améliorations – impensables aujourd’hui – deviendront indispensables demain.

Il est impératif que le législateur veille à ce que le progrès des technologies s’opère de manière salutaire en traçant des lignes rouges partout où ces technologies risquent de porter atteinte à ces composantes du sujet que sont l’intimité, l’identité, le libre-arbitre, la volonté, l’autonomie, le désir, etc. Notre spécificité ne réside pas dans notre organisme qui évolue depuis toujours mais, dans des principes et valeurs fondamentaux. C’est ceux-là qu’il importe de défendre. C’est sur base de ces derniers que nous proposons d’encadrer le progrès transhumanistes par dix principes régulateurs libéraux.

Une étude réalisée par Corentin De Salle, directeur du Centre Jean Gol

Quelle forme de complicité a rendu Facebook possible ?

L’exemple de Facebook1 permet de remonter à la racine d’une « responsabilité du clic » associant le réflexe corporel – celui de cliquer, commun à toute l’économie du net – et le succès fulgurant d’une révolution globale non pas tant numérique (comme on se plaît à le dire) que politique. Facebook peut être considéré comme un exemple princeps de ce que Foucault nommait les « techniques du corps », exemple dont la valeur repose ici sur sa portée contre-intuitive, puisque l’Internet est réputé réaliser le triomphe de « l’immatériel ». Ainsi, la mystification est totale. La focalisation imaginaire sur la production des biens physiques – telles une voiture ou une paire de chaussures – fait volontiers oublier aux militants écologistes combien les réseaux ont accaparé un potentiel de croissance économique exponentielle qu’eux-mêmes hésitent à intégrer dans leur critique, en raison d’un désir de propager leur propre audience par ces moyens-là, désormais déclarés incontournables. Cette croissance est destinée à devenir ubiquitaire avec l’implantation du réseau 5G (de cinquième génération) et la généralisation de l’Internet des objets, ce qui montre à rebours que le capitalisme n’a pas dit son dernier mot sur les objets matériels : il s’agit par là de créer de toutes pièces une nouvelle phase d’accumulation qui ne laissera aucun geste quotidien en dehors de son emprise jusqu’à s’implanter dans le corps humain. Il s’agit de coloniser sans reste toute chose et tout être, et même les flux de pensée, avec notre consentement imperceptible, au nom de l’argument selon lequel il n’y a rien de mal à promouvoir des technologies si pratiques et si rapides. La croissance économique se présente ainsi sous les espèces d’une communication inoffensive, qu’il convient seulement de « faciliter » dans l’intérêt de tous, au service de bonnes causes, alors qu’elle vise à absorber l’ensemble des sphères non économiques dans sa progression dévorante. Ce faisant, elle parachève l’intégration de toute critique dans l’escarcelle de sa propre valorisation. Elle réussit à éliminer son propre dehors en contribuant à l’inanité de toute opposition politique – ceci dans la mesure même où elle prétend faciliter la diffusion de causes politiques. L’argument selon lequel on doit à Facebook (et d’autres réseaux sociaux) le départ et la diffusion de contestations sociales doit être analysé à l’aune de la croissance de Facebook lui-même, qui, pendant qu’on poussait les représentants de l’État à la démission, engrangeait les bénéfices cachés de ces révoltes : nous avons insensiblement changé de maîtres. La critique de la croissance peut ainsi en rester à la critique fétichiste des objets physiques en éludant les progrès d’une infrastructure de la communication prétendument acceptée pour la bonne cause. Ce faisant, elle nourrit un capitalisme à qui elle demande en même temps de décroître ou de disparaître. Cela démontre par les faits l’inconséquence d’une critique qui ne va pas jusqu’à considérer sérieusement l’affirmation de MacLuhan sur l’identité du message et du média. Que ne faut-il de naïveté ou d’idéologie pour penser qu’une bonne idée se suffit tellement à elle-même qu’elle n’a pas à s’interroger sur ses voies de médiatisation !

Facebook offre un cas d’espèce qui permet de définir un certain type d’enrôlement subjectif et d’éclairer la nature de certains compromis apparemment sans retour. La rumeur qui parlait d’une candidature de Zuckerberg aux élections américaines est à prendre au sérieux, même si la réputation de l’entreprise est désormais entachée : nous savons que le scénario d’un président milliardaire sans expérience politique est possible, aussi le scénario d’un milliardaire de la Silicon Valley président des États-Unis n’est pas à exclure. Comme chacun sait, Mark Zuckerberg a dû répondre en 2018 devant le Sénat américain et le Parlement européen du scandale de la vente des données personnelles à Cambridge Analytica, c’est-à-dire pour avoir transgressé le respect de la vie privée des utilisateurs et avoir permis que soient influencés les résultats des présidentielles Américaines. Mais la dénonciation aussi irrégulière qu’inefficace du monopole des GAFAM2 semble incapable de mener à une poursuite juridique à l’aide des seules lois antitrust américaines, en raison de l’intérêt pour le bien commun dont se targuent les géants du monde numérique : investissement dans la recherche scientifique (qui est cependant bien davantage qu’une recherche désintéressée puisqu’elle porte un vaste projet de société) et accession des particuliers à une multitude de services « gratuits ». Ces lois américaines qui surent dans le passé conduire au démantèlement d’entreprises aussi influentes que la Standard Oil ne s’appliquent plus à la situation actuelle. C’est pourquoi un auteur libéral comme Luc Ferry n’a rien de mieux à proposer aux Européens que de créer leur propre GAFAM. Leur monopole et leur ascension politique a déjà réussi la paralysie du monde politique, au point que la seule « alternative » aux GAFAM américains serait des équivalents européens, ce que les Chinois ont bien compris avant tout le monde avec leurs BATX3. L’arrogance européenne consistant à considérer par provision l’Europe comme naturellement porteuse de valeurs plus hautes – capable de transcender les horreurs américaines et chinoises – est une fois encore sans limites. Mais la menace que font peser les GAFAM sur l’économie et la politique elles-mêmes est la raison pour laquelle ces entreprises sont désormais dans le viseur de tout le spectre politique de droite comme de gauche, y compris américain : elles sont déclarées contrevenir aux règles minimales du libre-échange et inquiètent donc non pas tant pour leurs vertus capitalistes que pour leur nature anticapitaliste4, comme un tricheur à qui on rappelle les règles du jeu, sauf que c’est désormais le tricheur qui fait les règles. Il n’est donc pas étonnant qu’une libérale comme Margrethe Vestager, commissaire européenne à la concurrence (et, depuis le 1er décembre 2019, vice-présidente de la commission européenne en charge du numérique), ait fait de la lutte contre les GAFAM son plus grand défi. Comment en sommes-nous arrivés à une situation où des entreprises en situation de monopole mondial sont devenues à ce point capables de dicter les règles du jeu politique ? Il est possible d’étudier toute la stratégie commerciale de ces firmes pour en tirer des conclusions sur leurs ambitions politiques, dont le transhumanisme est le fleuron idéologique. Mais cette approche ne suffit pas : elle n’explique pas la protestation persistante des utilisateurs même les plus gauchistes et les plus anticapitalistes en faveur de Facebook « malgré leur répugnance », et ceci en dépit des nombreux signaux d’une modification sournoise et fondamentale de la vie politique que Facebook et d’autres ont déjà enclenchée et bientôt remportée. Il n’est que de voir le nombre de lieux qui se disent anticapitalistes et alternatifs, dont le compte Facebook est mieux mis à jour que leur site Internet : ce qui contribue de fait soit à forcer le sympathisant à ouvrir un compte Facebook pour accéder aux contenus, soit à l’exclure de ces mêmes contenus s’il persiste à refuser de se joindre à la communauté Facebook. On conviendra que c’est là un comble pour toute pensée critique. Qu’on en juge par les propos sans fards de Peter Thiel, fondateur de PayPal, actionnaire de Facebook, transhumaniste, libertarien élitiste et adversaire résolu de la démocratie : « Nous sommes engagés dans une course à mort entre la politique et la technologie. Le sort de notre monde dépend d’un seul individu, d’une personne, qui sera capable de bâtir et diffuser des outils technologiques favorisant la liberté et permettant un monde plus sûr pour l’épanouissement du capitalisme5. » Les États, pour rester dans la course, sont sur une pente glissante : la France des droits de l’homme n’a pas craint de faire passer sans débat parlementaire en 2016 un méga-fichier (Titres électroniques sécurisés) qui centralise les informations personnelles et biométriques de tous les Français. L’Europe met à l’essai « à des fins de recherche » un système de contrôle aux frontières européennes (iBorderCtrl) financé par la Commission européenne, qui utilise les technologies de reconnaissance faciale, un détecteur de mensonges et le recueil des données – tout ceci au nom du confort des usagers et de la sécurité collective qui seront les critères décisifs pour l’éventuelle adoption ultérieure de ce système de contrôle. Nous sommes insensiblement, une étape après l’autre, dépossédés du droit de ne pas être traçabilisés et personne ne sait à quoi peut servir dans un avenir incertain la constitution de tels fichiers (dont l’exemple de la Chine donne un certain avant-goût). Il n’y a aucune raison de penser qu’ils ne vont pas continuer de s’étendre en volume et en applications, toujours pour la bonne cause. « On vous protège », affirme désormais péremptoirement le métro parisien pour justifier les caméras de surveillance. Le progrès technologique est vu ici comme un développement autonome, naturel, cosmique en somme, contre lequel seules des interdictions puissantes auraient peut-être une chance de nous sauver du désastre. Il n’y a pas de choix ; il n’y a que des permissions ou des interdictions, des évitements ou des facilitations d’un phénomène qui, pour ainsi dire, se passe sans nous (dans la droite continuation du fétichisme du progrès). Pendant ce temps, nous continuons de nous enfoncer mollement dans la consommation numérique comme dans un sommeil de nos facultés critiques. Je prie le lecteur d’imaginer sur quelle pente nous mène ce faisceau de tendances qui concourent, mises ensemble, à transformer la planète en lieu invivable et sans échappatoire et l’humanité à un troupeau d’enfants qu’on dresse, qu’on surveille, qu’on protège et qu’on évalue.

Or tout se passe ainsi comme si nous avions (presque) tous voté pour Facebook et que nous considérions cette dictature d’un genre nouveau (sans doute difficile à décrypter aux habitudes héritées de l’histoire des dictatures) comme la seule option possible, rapportée à une inoffensive évolution des pratiques – du moins aussi longtemps que quelqu’un d’en haut ne nous en aura pas libérés, comme des enfants pris au piège. C’est dans ce contexte qu’il convient de replacer la demande répétée aux institutions européennes de nous libérer des GAFAM. Se peut-il que tout le monde s’en serve, mais que personne n’en veuille ? Voulons-nous ce que nous désirons, pour reprendre une formule de Lacan ? Personne ne se risque à dire sur quel modèle économique l’Europe pourrait sortir des GAFAM, étant donné qu’une version européenne des GAFAM fondée sur le même modèle économique n’aurait évidemment rien d’émancipateur, sauf à supposer qu’un label européen serait naturellement plus moral qu’un label étranger, comme tend à le croire le vieux chauvinisme européen. Quoi qu’il en soit, les politiques nationales et européennes sont dans l’impasse et leurs représentants sont détestés à la mesure de l’attente exorbitante à leur endroit. Que dire ici des utilisateurs de Facebook ? Ils ne semblent à tout le moins pas faire grand cas ni de leurs données personnelles, ni des projets qu’elles permettent de financer, ni des influences qu’on exerce sur eux. Pourquoi en effet poursuivre les entreprises si le public en redemande ? La même personne qui ne se déclare pas prête à quitter Facebook peut à la fois critiquer la viduité de la plus grande partie des communications échangées sur Facebook, jouer tout de même les « infiltrés » et en appeler à la lutte active contre les GAFAM6. De manière caractéristique, cette argumentation manie soumission et fausse critique sans rien trancher sur le fond. À côté de l’argument pratique, il se développe en particulier une série de « justification par l’infiltration » : être présent sur Facebook permettrait justement d’observer Facebook, voire permettrait de répandre à grande échelle des informations critiques, de lancer des mouvements ou d’accéder soi-même à des informations inaccessibles ailleurs (alors même que tant d’informations sont notoirement des fake news et que tant d’autres sont censurées). Voyons plutôt ce que déclarait l’une des collaboratrices de Facebook au souvenir de l’introduction des News Feed en 2006 :

« Nous nous sommes réveillés avec des centaines de milliers de gens indignés. Pendant la nuit, des groupes Facebook comme “je déteste newsfeed”, “Ruchi [la collaboratrice en question] est le diable” s’étaient constitués. Des reporters journalistiques et des étudiants étaient campés devant les bureaux. Nous avons dû nous faufiler discrètement par la sortie arrière pour quitter le bureau. Des tas de gens nous demandaient de fermer définitivement News Feed. Et la plupart des autres entreprises auraient exactement fait cela, en particulier si 10 % de leurs usagers menaçaient de boycotter le produit. Mais nous ne l’avons pas fait… En fait, News Feed a marché. Au milieu de tout ce bazar, de toute cette indignation, nous avons remarqué quelque chose d’inhabituel. Bien que chacun prétendait le détester, l’activité avait doublé7. »

La mesure de l’action plutôt que celle de l’opinion aura ici été déterminante : non pas ce que vous dîtes, mais ce que vous faites. C’est bien le coup de clic qui aura été décisif, cette sorte de réflexe inscrit dans la peau des utilisateurs de l’ère numérique. Cela porte un nom en théorie néoclassique : ce sont les préférences révélées8. L’écart entre l’indignation affichée des utilisateurs et le succès réel de la chose (« News Feed a marché… l’activité avait doublé ») justifie la poursuite de l’entreprise, ressort ultime de son ascension. Le compromis passé à ce moment-là ouvre une voie qui, semble-t-il, est sans retour : une fois que ce cap fut franchi, Facebook devint en quelques années toujours plus puissant et politiquement hors d’atteinte. Les conditions d’installation initiales furent comme frappées de refoulement. Le compromis originel devient illisible dans ce que Freud nomme les phénomènes de déplacement ou de condensation : le destin du compromis est d’avoir effacé ses propres traces. Il n’empêche que le monde numérique est plein de repentis, tel le fondateur de WhatsApp qui, après avoir revendu l’application à Facebook investit désormais dans la protection des données, laquelle ne change rien au modèle économique de Facebook : elle renforce au contraire sa légitimité écornée. L’opinion d’une gauche imbue d’elle-même selon laquelle nous ne voulons pas de ce modèle de société est contredite par l’ascension arrogante de ce même modèle assise sur une complicité généralisée. Se peut-il alors que les gens ne reçoivent pas autre chose en fait que ce qu’ils veulent vraiment ? Leur véritable désir est-il celui, pur, qui précèderait le moment de corruption, ou bien celui révélé par l’offre qu’ils acceptent gracieusement ? Cette spirale rétroactive ne se ferme sur aucune ontologie subjective susceptible d’endosser l’entière responsabilité du circuit de l’offre et de la demande. Leur vrai désir n’est certainement ni l’un ni l’autre : le désir n’a pas de substance. Lacan a dit que le désir de l’homme, c’est le désir de l’Autre : toutes les gesticulations sur mon désir insatisfait ne valent pas un instant de considération si mon adresse constitue un ralliement secret à cet Autre incarné dans le discours du moment – en attendant le prochain discours. À charge donc pour le critique d’incarner un autre discours. Le moment fictif de corruption (celui où un utilisateur se met à agir d’une manière qu’il réprouve ou prétend réprouver) est lui-même ce point évanouissant d’une subjectivité impossible à objectiver à la fin autrement que dans la somme de ses actes. L’autre sujet, celui de l’inconscient, celui qui articule la structure « je sais bien, mais quand même… », n’est justement pas lisible dans l’ordre du monde algorithmique. Que vous ayez un doute, une mauvaise conscience ou un repentir ne compte pas pour les big data, qui ne font que totaliser des actes. Il s’ensuit que ce réseau social est probablement l’entreprise la plus populiste au monde, à savoir qu’il accorde une certaine fonction politique à la multitude dont il révèle ou façonne une préférence en supplantant imperceptiblement dans son creuset algorithmique toutes les formes connues d’organisation politique.

Mark Zuckerberg ne cesse de protester ingénument (lui aussi) du fait qu’il n’avait aucune autre intention que celle de lancer un réseau efficace et enrichissant pour les utilisateurs. Il nous semble décidément n’avoir à faire qu’à une humanité exclusivement soucieuse de générosité et de partage. Mais l’histoire de Facebook montre que la bonne intention dérape à un endroit de sa collusion obscure avec l’Autre au cours de son processus de multiplication. N’est-ce pas à juste raison que Zuckerberg ne manque jamais de remercier les utilisateurs de l’avancement de son grand projet universel ?

« À un moment, il [Mark Zuckerberg] décida que le principe universel qui vaut ici, c’est celui de l’acte d’engagement. Ce à quoi nous devrions vraiment prêter attention, ce dont il s’assurera que nous y prêtions attention, ce sont les choses qui génèrent de l’engagement. […] Le behaviourisme est ancré dans Facebook. Facebook n’en a pas fait mystère. Facebook est constamment en train d’ajuster ses algorithmes pour essayer de commuter nos états émotionnels positifs, qu’on appelle habituellement le bonheur. C’est l’une des raisons pour lesquelles Facebook mesure le bonheur du mieux qu’il peut, ou du moins c’est ce que pensent ses administrateurs. Voilà pourquoi ils ont conduit des études sur le changement de l’humeur (et cela leur causa des problèmes). C’est le genre d’ingénierie sociale qu’ils veulent mettre en place. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils essayent d’appliquer le principe de mesure hédoniste à toutes les espèces9. »

Or Zuckerberg n’a pas mieux à promettre que ses investissements dans le domaine de la connexion télépathique universelle et la disparition de toutes les maladies de la terre, projets qui en d’autres temps seraient passés pour ceux d’un dangereux psychopathe. Lorsqu’il dévoile son projet d’interface cerveau-ordinateur, qui serait capable de transformer le flux des pensées en données partageables et en interaction directe avec les objets connectés, il n’a aucune raison de douter qu’une telle technologie trouvera des utilisateurs, conformément aux principes qui ont fait leurs preuves jusqu’à présent : « Je suppose que ce serait quelque chose que quelqu’un choisirait d’utiliser comme produit10. » Le fantasme de symbiose technologique tire son ressort de la promesse de surmonter la division du sujet par la fusion de l’environnement et de l’individu – en quoi notre civilisation s’avance dangereusement au bord de l’abîme de la responsabilité. Ceci dit indépendamment de la faisabilité de ce projet, qui reste bien sûr incertaine.

Et tandis que la seule solution, mais la plus improbable d’après certains critiques, serait de quitter massivement Facebook, on argue en face qu’il est peine perdue de quitter Facebook (les données étant récoltées partout ailleurs, autant dire qu’il est trop tard) et qu’on ne voit pas comment garder contact avec famille et amis, organiser un événement d’envergure ou lancer un mouvement contestataire sans un service équivalent à celui de Facebook11. Si une étude déplorait un quart de fermeture de comptes Facebook par les utilisateurs américains lors du deuxième trimestre 2018 (mais seulement environ 1 % de baisse d’utilisation active en Europe), Facebook n’est pas menacé et détient suffisamment d’autres services par ailleurs. Chacun sait que lorsque les utilisateurs sont lassés d’un service, il suffit – c’est de bonne guerre capitaliste – d’en proposer un nouveau. Ce point de fuite est caractéristique d’une incapacité croissante des peuples et des individus à dire non, le refus ponctuel étant de toute façon immédiatement réorienté vers une nouvelle offre. Il faut donc le dire : Mark Zuckerberg a dû répondre des opérations de son entreprise, mais les utilisateurs sont à la fin lavés de toute responsabilité. Eux n’ont que de bonnes raisons, ludiques ou sérieuses, et toujours déclarées « pratiques », de rester utilisateurs d’un réseau qui, en vérité produit une accumulation capitaliste exponentielle grâce à leurs données personnelles et met en œuvre une révolution politique. Or ce n’est pas le règlement général sur la protection des données (RGPD) qui change quoi que ce soit à cette politique ; ce dernier parachève la perversion en permettant la récolte des données… avec votre consentement obligatoire, même si celui-ci est obtenu en un clic négligeant. Même si la case cochée par défaut n’est plus légale, on peut se demander quel utilisateur lit à chaque fois l’intégralité des conditions d’utilisation et s’embête d’un long détour pour refuser son accord. De plus le RGPD ne s’applique qu’en cas d’identification personnelle des données, mais ne s’applique pas à leur recueil anonyme à des fins statistiques (certains types de cookies), ce qui égare l’utilisateur. Il s’ajoute à cela un certain nombre de détournements des conditions d’utilisation qui ont été dénoncées en France par l’association la Quadrature du Net. La tactique du plus malin caractérise le recueil du consentement qui n’est pas du tout aussi « univoque » que le prétend le RGPD. En pratique, c’est une demande fastidieuse répétée à chaque nouveau site, renouvelable régulièrement, soumise à des conditions d’utilisation et à des paramétrages qui n’intéressent pas le profane. Le consentement s’obtient en harassant l’utilisateur par une demande répétée faîte dans des conditions qui dérangent sa navigation. Or le consentement obtenu de cette manière est d’ores et déjà l’argument imparable de Facebook dans les plus récentes accusations de collecte de données qui se poursuivent en contournant le règlement européen par le biais d’applications mobiles, faisant de l’utilisateur un « complice12 » par sa négligence même à vérifier les conditions d’utilisation au moment de l’installation d’une application. Nous retrouvons au cœur de la question de la responsabilité la notion de consentement qui est tout sauf « univoque », contrairement à ce que prétend le RGDP. C’est plutôt en se fondant sur une équivoque fondamentale du consentement que Facebook peut continuer à déployer son modèle commercial. Comment Facebook cesserait-il, du reste, de collecter des données, puisque tout son modèle politique et commercial est bâti là-dessus ? Pourquoi fait-on mine tous les quatre matins de redécouvrir la même chose et de s’en offusquer ? Seule l’interdiction pure et simple de l’utilisation commerciale des données mettrait en péril le monopole, voire l’existence de Facebook. Au risque d’avoir un tiers de l’humanité en révolte pour défendre leur réseau social ?

Le mythe d’un Facebook générateur de rassemblement horizontal et de révolutions sociales (printemps arabes, gilets jaunes) oublie que ces révolutions sont retombées comme des crêpes, débouchant ici sur de nouvelles dictatures, là sur des réclamations populistes qui ne démontrent aucunement la capacité des citoyens à concevoir et organiser une nouvelle société, car une nouvelle organisation demande, comme disaient les surréalistes, de changer la vie et non pas seulement de répandre des mots d’ordre sur les réseaux. On ne pourra changer la vie qu’en reprenant la main sur les circuits de production et de décision politique. La « communauté globale » que promeut Facebook pour faire face aux défis globaux (tels le terrorisme, la crise des réfugiés ou le changement climatique13) ne démontre que l’ambition de son fondateur, pas seulement de renvoyer à la société son miroir supposé, mais aussi d’être à la source d’un changement mégalomane de société auquel chacun de nous a renoncé à toute petite échelle (à l’échelle de changer la vie). C’est ainsi qu’un enchaînement d’effets de masse conduit un fantasme ordinaire (qui ne voudrait sauver le monde ?) mais réprimé vers un effroyable degré de réalisation parfaitement combiné à l’apathie générale. Il repose sur la réorientation de toute activité de changement politique vers une émotion cliquée.

Chacun s’émut d’apprendre que « la démocratie est menacée » lorsqu’une frange d’électeurs fut subrepticement influencée pendant la campagne politique de Donald Trump : mais qui met en doute la psychologie behavioriste rudimentaire qui fonde cette affaire, selon laquelle il suffit d’envoyer un message ciblé à la bonne frange d’électeurs et au bon moment pour faire tourner le vent politique ? L’idée fondamentale est que les électeurs, comme les consommateurs, sont des sortes d’animaux manipulables à volonté, et non des sujets responsables de leur vote, quelque légère ou versatile que soit leur opinion. C’est une vision qui n’est ici pas un instant mise en doute : l’homme est un animal qui répond à des signaux. Il n’est donc pas responsable de ce qu’il fait et il convient uniquement de s’assurer de lui trouver un maître pas trop mauvais ou de vérifier les signaux qui lui sont envoyés, au cas où ils seraient malveillants, racistes, sexistes ou encore simplement faux. Il faut protéger la petite tête influençable du citoyen. Il y a beaucoup plus de souci à se faire sur cette définition animalière de l’homme réagissant au premier stimulus venu (comme si rien ne venait de lui et qu’il n’avait aucune responsabilité dans sa réponse) que sur les politiques d’un Trump ou d’un Zuckerberg qui du reste ont été portés au sommet par les peuples – l’un par le vote politique, l’autre par le vote économique. Deux formes de choix social qui ont bien en commun certains principes et certains paradoxes, notamment celui de ne jamais pouvoir refléter le désir supposé de l’individu, et donc de pouvoir donner lieu à des résultats collectifs aberrants, qui relancent, à rebours, l’insondable question de leur rapport à l’individu. Ce dernier évitera ainsi de se demander ce qu’il a à voir avec un résultat collectif dont il croyait ne pas vouloir. L’individu, citoyen ou utilisateur, préférera rejeter en bloc les élites et les représentants, accusés d’avoir menti sur la marchandise, plutôt que de remonter à la racine du compromis passé avec les forces qui le dépossèdent de son pouvoir d’agir. L’exemple de Facebook et d’autres plateformes à l’ascension fulgurante met en évidence par quel compromis imperceptible nous mettons le pied dans un engrenage qui ne tarde pas à apparaître ensuite comme une machine écrasante sur laquelle l’individu n’a plus aucune emprise. Facebook représente en ce sens le récapitulatif fulgurant de toute l’histoire du capitalisme.


Notes :

1Cet article correspond au treizième chapitre de l’ouvrage paru le 5 décembre 2019, reproduit ici avec de légères modifications avec l’accord de l’éditeur : Sandrine Aumercier, Tous écoresponsables ? Capitalisme vert et responsabilité inconsciente, Libre & Solidaire, 2019.

2Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft

3Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi.

4Larry Elliott, « Is it Time to Break Up the Tech Giants Such as Facebook ? », The Guardian, 25 mars 2018.

5Fabien Benoit, « Peter Thiel, l’homme qui voulait achever la démocratie », Usbek et Rica, 17 juin 2018.

6 Olivier Erztscheid, « Pourquoi je ne quitte pas (encore) Facebook », Libération, 24 avril 2018.

7 Ruchi Sanghvi, post Facebook, 06 septembre 2016, cité par Andrea Huspeni, « Mark Zuckerberg Reveals the 5 Strategies that Helped Facebook Grow at an Insane Rate », Entrepreneur, 25 mai 2017.

8Olivier Mongin, « Les préférences révélées et la formation de la théorie du consommateur », in Revue économique, vol. 51, n° 5, septembre 2000.

9Alexis C. Madrigal, « Were We Destined to Live in Facebook’s World ? », Entretien avec Siva Vaidhyanathan, The Atlantic, 24 juillet 2018.

11Brian X. Cjen, « Want to #DeleteFacebook ? You Can Try », New York Times, 21 mars 2018.

12Hatim Boumhaouad, « Exploitation des données personnelles par Facebook : l’usager est-il complice ? », The Conversation, 7 avril 2019.

13Alexis C. Madrigal, « The Education of Mark Zuckerberg », in The Atlantic, 20 novembre 2017.

Les 10 principales tendances technologiques pour 2020

Les 10 principales tendances du rapport Gartner mettent en évidence les tendances que les entreprises doivent prendre en compte dans le cadre de leur processus de planification technologique stratégique quinquennal. Ces tendances ont un impact profond sur les gens et les espaces qu’ils habitent.

Les tendances technologiques stratégiques peuvent à la fois créer des opportunités et provoquer des perturbations importantes. Les leaders de l’architecture d’entreprise et de l’innovation technologique doivent évaluer ces grandes tendances afin de déterminer comment les combinaisons de tendances peuvent renforcer leur stratégie d’innovation.

Les 10 principales tendances stratégiques en matière de technologies pour 2020 sont organisées en deux catégories : les espaces axés sur les personnes et les espaces intelligents. Il s’agit d’une organisation non structurée dont le but est de faire connaître l’impact principal et la manifestation de la tendance. Cependant, presque toutes les tendances auront un impact sur les concepts de personnes et les espaces intelligents.

Centré sur les gens :

* L’hyper-automation porte sur l’application de technologies de pointe, y compris l’intelligence artificielle et l’apprentissage machine, afin d’automatiser de plus en plus les processus et d’augmenter les ressources humaines.
* La multiexpérience traite de la façon dont les gens perçoivent, interagissent et contrôlent le monde numérique à travers une large gamme d’appareils et de points de contact sensoriels.
* La démocratisation explore comment créer un modèle simplifié permettant aux gens de consommer des systèmes numériques et de puiser dans une expertise automatisée au-delà de leur formation ou de leur expérience.
* L’augmentation humaine explore comment les humains sont physiquement et cognitivement augmentés par ces systèmes.
* La transparence et la traçabilité se concentrent sur les défis de la confidentialité des données et de l’éthique numérique et sur l’application de la conception, des principes opérationnels et des technologies pour accroître la transparence et la traçabilité afin de renforcer la confiance.

Espaces intelligents :

* Empowered Edge, l’Edge Computing ou “traitement des données à la périphérie” souligne la façon dont les espaces autour de nous sont de plus en plus peuplés par des capteurs et des dispositifs qui connectent les personnes les unes aux autres et aux services numériques.
* Le cloud distribué examine une évolution majeure du Cloud Computing où les applications, plates-formes, outils, sécurité, gestion et autres services sont en train de passer physiquement d’un modèle de centre de données centralisé à un modèle dans lequel les services sont distribués et fournis quand le besoin se fait sentir. Le point de besoin peut s’étendre aux centres de données clients ou jusqu’aux dispositifs de bord.
* Les objets autonomes explorent comment les choses physiques dans les espaces autour des personnes sont améliorées avec de plus grandes capacités pour percevoir, interagir, déplacer et manipuler ces espaces avec différents niveaux de guidage humain, d’autonomie et de collaboration.
* La Blockchain dans la pratique se concentre sur la manière dont la blockchain peut être exploitée dans des cas d’utilisation concrets d’entreprises, en expansion au cours des trois à cinq prochaines années.
* La sécurité de l’IA traite de la réalité de la sécurisation des systèmes alimentés par l’IA qui sont à l’origine des tendances centrées sur les personnes.

Tendance n° 4 : Augmentation humaine

L’augmentation humaine fait référence à l’amélioration des capacités humaines grâce à l’utilisation de la technologie et de la science. Les humains ont toujours utilisé la technologie et la science de cette manière.

Même avant l’introduction de l’ordinateur, des technologies telles que la machine à écrire, la photocopieuse et la presse à imprimer augmentaient la capacité humaine à créer, copier et publier du texte. Les lunettes, les appareils auditifs et les fausses dents sont tous des exemples historiques d’augmentation humaine.

L’ère de l’informatique a ajouté de nouvelles dimensions à l’augmentation humaine. Le traitement de texte, la publication assistée par ordinateur, les pages Web, les blogs et les médias sociaux élargissent considérablement notre capacité à créer et à publier du texte.

Avec l’émergence de nouvelles technologies telles que l’IoT, l’IA, les haut-parleurs intelligents et la réalité virtuelle issus de l’informatique, et les technologies telles que CRISPR provenant de la science biologique, de nouvelles possibilités en matière d’augmentation humaine apparaissent.

L’augmentation humaine explore comment la technologie peut être utilisée pour apporter des améliorations cognitives et physiques en tant que partie intégrante de l’expérience humaine. Au lieu que les ordinateurs et les applications soient en dehors de l’expérience humaine normale, ils deviennent un élément naturel – et parfois nécessaire – de l’expérience humaine quotidienne.

En outre, l’augmentation humaine inclut également des facteurs de la bio-ingénierie qui vont au-delà de l’exploitation des ordinateurs et des applications. Nous sommes déjà sur ce chemin dans une certaine mesure. Pour beaucoup de gens, les smartphones sont un outil essentiel et un compagnon constant. Les réseaux sociaux et les connexions électroniques tels que le courrier électronique sont devenus un lien primordial entre les personnes. Les produits pharmaceutiques ont augmenté l’homme bien avant l’avènement des ordinateurs.

L’augmentation humaine est un excellent exemple d’innovation combinatoire qui regroupe de nombreuses tendances, notamment :

* L’hyper-automation et le développement de systèmes experts pour démocratiser l’accès aux compétences au-delà de l’expérience et de la formation actuelles.
* L’Edge Computing et les objets autonomes, qui existent dans les espaces autour des humains et augmentent leurs capacités.

Augmentation cognitive et physique

L’augmentation humaine influe sur la façon dont nous nous déplaçons, percevons et interagissons dans les espaces physiques et numériques, ainsi que sur la façon dont nous traitons, analysons et stockons les informations. L’augmentation peut être globalement catégorisée en catégories physique et cognitive, bien que les limites entre elles se brouillent avec le temps.

L’augmentation physique améliore les capacités humaines en modifiant leurs capacités physiques inhérentes en implantant ou en hébergeant un élément technologique dans leur corps. Les secteurs de l’automobile, des mines, du pétrole et du gaz et d’autres industries utilisent des dispositifs portables pour améliorer la sécurité des travailleurs. Les appareils vestimentaires stimulent également la productivité sur le lieu de travail dans des secteurs tels que la vente au détail, les voyages et les soins de santé. L’augmentation physique comprend également l’utilisation de la biologie ou d’autres moyens pour modifier le corps humain.

Dans certains cas, l’augmentation physique remplace une capacité humaine perdue par un individu (par exemple une jambe prothétique); mais, dans certains cas, ces capacités de remplacement peuvent dépasser les capacités humaines naturelles.

L’augmentation physique peut être envisagée selon plusieurs dimensions :

Augmentation sensorielle – Audition, vision et autres dispositifs d’augmentation ou implants pour améliorer la perception. La réalité virtuelle, augmentée et mixte est un exemple actuel d’augmentation sensorielle. Dans le secteur des technologies émergentes, diverses entreprises expérimentent des lentilles de contact intelligentes pour détecter les niveaux de glucose dans les larmes et la pression intra-oculaire. Les chercheurs expérimentent également la mise au point d’un “nez électronique” imitant un nez humain.

Augmentation des organes et des fonctions biologiques – L’utilisation d’exosquelettes et de prothèses pour remplacer ou améliorer ces capacités est un domaine élargi de l’augmentation humaine. L’augmentation chirurgicale des yeux a été populaire auprès des golfeurs professionnels. Les implants cochléaires peuvent remplacer les nerfs auditifs non fonctionnels, et une technologie similaire a été utilisée pour reproduire les yeux. L’industrie cosmétique est leader dans l’amélioration des ongles, des cheveux, des yeux et de la forme des parties du corps en utilisant des implants passifs. On peut soutenir que l’industrie pharmaceutique augmente les fonctions biologiques humaines depuis des années. Les nootropiques font référence à l’utilisation de substances naturelles ou synthétiques qui peuvent améliorer les capacités mentales, bien que l’utilisation de ces substances en dehors d’un traitement pour une condition médicale spécifique soit très controversée.

Augmentation du cerveau – Il existe actuellement des implants tels qu’un stimulateur du nerf vague pour traiter les convulsions. Les implants cérébraux sont explorés pour diverses utilisations, notamment le stockage de la mémoire et les implants cérébraux pour décoder les schémas neuronaux et synthétiser la parole. Neuralink tente de développer un implant cérébral permettant de connecter le cerveau humain à des réseaux informatiques.

Augmentation génétique – Les thérapies géniques et cellulaires somatiques sont utilisées de nos jours et considérées comme moralement acceptables. Par exemple, la thérapie génique pour traiter les enfants présentant un déficit immunitaire combiné sévère est un traitement accepté. À l’avenir, la facilité d’accès aux technologies CRISPR et leur faible coût peuvent permettre un vaste génie génétique, bien que les questions éthiques soient importantes.

La cognition est le processus par lequel les humains acquièrent des connaissances grâce à des informations sensorielles, les expériences de vie, l’apprentissage et la réflexion sur ces informations, cette expérience et cette éducation. Les compétences cognitives sont utilisées pour comprendre, traiter, mémoriser et appliquer l’information afin de prendre des décisions et de prendre des mesures. L’augmentation cognitive améliore la capacité de l’être humain à penser et à prendre de meilleures décisions.

L’augmentation cognitive peut se produire par l’accès à l’information et l’exploitation d’applications sur des systèmes informatiques traditionnels et l’émergence d’une interface multiexpérience dans des espaces intelligents. Cela comprend des scénarios d’intelligence augmentée, où les humains et l’intelligence artificielle travaillent ensemble pour améliorer la performance cognitive, y compris la prise de décision et l’apprentissage. En outre, l’augmentation physique qui améliore les sens ou la capacité ou les capacités du cerveau humain alimente de nouveaux modèles d’augmentation cognitive. Cela comprend l’utilisation de médicaments intelligents et d’implants cérébraux pour stocker les souvenirs.

L’augmentation humaine offre la possibilité de réaliser la transformation numérique par la transformation humaine.

Les appareils portables (wearables) sont un exemple d’augmentation physique d’aujourd’hui. Au fur et à mesure que la maturité et l’adoption des technologies portables augmentent, les consommateurs et les employés commenceront à envisager d’autres augmentations physiques pour améliorer leur vie personnelle (c.-à-d. leur santé et leur condition physique) ou pour faire leur travail plus efficacement (c.-à-d. exosquelettes et implants).

Au cours des 10 prochaines années, les niveaux d’augmentation physique et cognitive humaine vont devenir prédominants à mesure que les individus recherchent des améliorations personnelles. Cela créera à son tour un nouvel effet de “consumérisation” dans lequel les employés chercheront à exploiter leurs améliorations personnelles – et même à les étendre – pour améliorer leur environnement de travail. D’ici 2023, 30% des organisations informatiques étendront leurs politiques de BYOD avec “apportez votre propre amélioration” pour prendre en compte les humains augmentés sur le marché du travail.

Aspects culturels et éthiques de l’augmentation humaine

L’augmentation humaine sera l’un des principaux moyens par lesquels les individus interagissent les uns avec les autres et avec les espaces intelligents qui les entourent. Les chefs d’entreprise et les responsables informatiques doivent planifier la manière dont leurs entreprises adopteront, exploiteront et s’adapteront aux changements à venir. Au fur et à mesure que les consommateurs et les employés intègrent une plus grande partie de leur vie dans une augmentation humaine amplifiant l’intelligence, les organisations devront faire face aux problèmes de transparence, de confidentialité et d’autonomie des données.

Lorsqu’elles choisissent des technologies et des méthodologies d’augmentation humaine, les entreprises doivent examiner cinq domaines principaux :

Sécurité. Les technologies d’augmentation humaine doivent atteindre et maintenir un état de risque lié à la sécurité acceptable. Ce risque concerne une surface d’attaque qui n’est plus liée à un dispositif ou à un emplacement physique spécifique, mais qui peut voyager avec le sujet humain.

Vie privée. L’augmentation humaine offre la possibilité d’accéder à des connaissances intimes et à des données relatives à l’humain qu’elle améliore. Ces données doivent être protégées.

Conformité. Les gouvernements et les organismes de réglementation publient fréquemment des réglementations et imposent des exigences de conformité, ce qui rend la conformité extrêmement complexe pour les entreprises mondiales, en particulier parce que les organismes tentent toujours de saisir les implications des technologies d’augmentation humaine.

Impact sur la santé. L’augmentation humaine peut entraîner des conséquences mentales et physiques à long terme qui pourraient ne pas être immédiatement comprises.

Éthique. La mise en œuvre de technologies et de processus d’augmentation humaine pose de graves problèmes d’éthique. Celles-ci incluent des considérations et des évaluations éthiques pour déterminer les vulnérabilités, les risques et les problèmes moraux spécifiques. Par exemple, la fracture numérique se creuse-t-elle au fur et à mesure que les individus nantis peuvent s’augmenter eux-mêmes et leurs enfants, alors que les moins nantis ne le peuvent pas ? Les réponses à ces questions sociétales deviendront de plus en plus importantes.

Les entreprises de tous types et de toutes tailles envisagent l’augmentation humaine pour obtenir divers résultats commerciaux grâce à de nombreux scénarios d’utilisation commerciale avec des horizons temporels différents. Par conséquent, ils doivent prendre en compte les leçons, les recommandations et les principes de l’expérimentation humaine lorsqu’ils commencent intentionnellement à exploiter les capacités d’augmentation humaine pour la transformation humaine.

Les entreprises doivent trouver un équilibre entre deux principes éthiques classiques – préventif et proactif – et adopter ce que Gartner appelle le “principe de précaution” :

Le principe de précaution stipule que “si une mesure ou une politique risque de causer un préjudice grave ou irréversible au public ou à l’environnement, en l’absence d’un consensus scientifique selon lequel il n’y aurait pas de préjudice, la charge de la preuve incombe à ceux qui prennent cette mesure”.

Le principe pro-actionnaire a été formulé par Max More et constitue un principe fondamental du mouvement transhumaniste. Lorsqu’il s’agit d’imposer des mesures restrictives, il présente plusieurs impératifs : “Évaluer les risques et les opportunités en fonction des données scientifiques disponible et non de la perception populaire. Tenir compte à la fois du coûts des restrictions elles-mêmes et des opportunités manquées. Privilégier les mesures proportionnelles à la probabilité et à l’ampleur des impacts et qui ont une valeur d’attente élevée. Protéger la liberté des gens de faire des expériences, d’innover et de progresser.”

Le principe de précaution établit un équilibre entre le principe de précaution et le principe proactif. Il recommande que les organisations aillent de l’avant avec l’innovation, mais uniquement d’une manière qui ne met pas en danger l’individu, l’entreprise ou l’environnement dans son ensemble.

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/intelligence-artificielle-dimensions-socio-economiques-politiques-et-ethiques/

L’homme superflu – Théorie politique de la crise en cours

Présentation de l’éditeur

Le monde capitaliste est engagé désormais dans ce qui risque d’être la plus importante et la plus longue de ses crises. Non pas que sa dimension économique soit inattendue ou plus violente que les précédentes, mais bien parce que celle-ci touche désormais au fondement même de la vie humaine, de la vie en société et du système capitaliste.

C’est à partir de ce postulat que Patrick Vassort revisite, dans cet ouvrage, les théories althussériennes sur les appareils idéologiques d’Etat pour montrer leur obsolescence et leur transmutation en ce qu’il nomme “Appareils stratégiques capitalistes”.

Ainsi les appareils classiquement désignés comme idéologiques (école, famille, religion, syndicats, etc.) ont subi des transformations sociales et politiques, la vitesse et l’accélération devenant les outils centraux de la formation des individus dans toutes les formes de compétitions mondialisées.

Ces appareils idéologiques, devenus des appareils stratégiques de “mise en conformité” des populations mondiales, font disparaître la complexité, l’altérité et écrasent les différentiations culturelles et historiques. Ils mettent entre parenthèses l’humanité de l’homme dans toute sa diversité universelle faisant de celui-ci l’appendice du développement accéléré des techno-sciences au service de la productivité capitalistique.

C’est au travers de la structuration de ces appareils que le monde capitaliste touche à sa contradiction ultime qui le mène à la crise inévitable tout en mettant, enfin, en lumière la catégorie centrale essentielle à son développement, au développement de la valeur, du travail en tant qu’exploitation, de la marchandise et du spectacle, de l’écrasement définitif de son environnement : la superfluité de l’homme, de toutes ses productions, de son environnement et de la vie.

Résumé

Loin de la « fin de l’histoire » annoncée par certains, la modernité assaillit désormais de toute part « l’humanité de l’homme ». Le règne de la compétition généralisée soumet l’expérience vécue des individus et des groupes humains de la planète à des bouleversements perpétuels. L’idéologie capitaliste façonne les consciences et prédispose les masses – salariés et consommateurs – à subvenir aux besoins de la machine productiviste.

Le capital est plus puissamment armé que jamais pour exercer une domination diffuse, mais totale (économique, culturelle, politique, sociale, psychologique…), sur les institutions, la nature et l’homme. Une telle domination ne peut tenir qu’à condition de passer pour « naturelle ». Partant d’une critique des travaux de Louis Althusser, l’auteur décrit l’émergence et le rôle de ces « appareils stratégiques capitalistes » mondialisés que sont le sport, l’éducation, les médias, l’industrie culturelle ou encore l’armée, dans la subordination des populations.

Ce faisant, il met en lumière les catégories centrales du « projet » qui requiert désormais notre adhésion : l’élimination de la complexité et de l’altérité par l’accélération de la marchandisation et du divertissement, la production d’une masse atomisée d’individus privés de toute puissance d’agir, l’organisation des rapports de production autour de la notion de superfluité. Derrière ce projet capitaliste resurgit ainsi, sous un nouveau jour, l’un des traits majeurs des expériences totalitaires du XXe siècle, selon Hannah Arendt : la superfluité de l’homme lui-même comme principe ordonnateur du monde.

Patrick Vassort est maître de conférences HDR de l’Université de Caen.

Gérard Creux, « Patrick Vassort, L’homme superflu. Théorie politique de la crise en cours », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2013, mis en ligne le 15 janvier 2013, consulté le 15 décembre 2018. URL : http://journals.openedition.org/lectures/10370

Géoéconomie de l’industrie 4.0 et de l’IA

Alors que les Européens sont passés à côté des deux premières révolutions Internet, celle des produits (Apple, Microsoft…) et celle des services (Uber, Netflix, Airbnb…), la 3e révolution de l’intelligence artificielle s’annoncerait une fois de plus sous un leadership non européen. Un rapport publié par le cabinet Roland Berger a recensé le nombre de start-ups intervenant dans l’intelligence artificielle dans le monde. Dans l’ordre, nous les trouvons aux USA (1 393), en Chine (383) et en Israël (362). Le premier pays européen apparaissant dans ce classement est le Royaume-Uni (245), qui, manque de chance pour l’Union, est en plein Brexit. La France se place à la 7e place (109) et l’Allemagne en 8e (106). Vingt-quatre pays de l’UE se sont engagés à mutualiser leurs moyens pour concevoir une approche européenne de l’intelligence artificielle, mais ce sont bien le Royaume-Uni et la France qui espèrent devenir des leaders mondiaux pour guider et réguler la technologie de l’intelligence artificielle. Si la France s’est récemment saisie de cette question, c’est particulièrement la Chine qui a officiellement fait part de ses ambitions de prendre le leadership de l’intelligence artificielle d’ici 2030, en la liant aux enjeux de défense et de sécurité. Le gouvernement américain compte quant à lui conserver son avantage militaire technologique avec son plan national « Third Offset » intégrant pleinement l’intelligence artificielle.

La création d’un laboratoire européen appelé European Lab for Learning and Intelligent Systems (ELLIS) a été promue dans une lettre ouverte signée par des scientifiques du Royaume-Uni, de France, d’Allemagne, de Suisse, d’Israël (un pays européen ?) et des Pays-Bas. Le projet se focaliserait sur l’apprentissage et les systèmes intelligents et serait localisé à différents endroits en employant des centaines de chercheurs, d’ingénieurs en informatique et de mathématiciens pour concurrencer les géants technologiques américains et asiatiques.

L’arrivée de l’intelligence artificielle dans l’entreprise et l’administration de l’État va profondément transformer l’industrie. L’industrie de demain communément appelée « Industrie 4.0 » ne consiste pas à automatiser davantage, mais plus intelligemment en faisant communiquer des systèmes en temps réel pour augmenter la valeur pour le client. Remplacer les hommes par les robots ne fait pas partie des objectifs de cette industrie, qui combine plutôt trois innovations technologiques clefs : l’autonomisation, l’Internet des objets et l’intelligence artificielle. Le phénomène est assez global : en Allemagne, en France, en Belgique, en Chine, aux USA, au Japon ou encore en Corée du Sud, des programmes émergent pour mettre en application ce modèle et être compétitifs (Géoéconomie, n° 82, Juin-Juillet 2017, p.37 et 38). Pour lutter face aux géants du numérique par exemple, le responsable allemand de l’économie digitale du Land Rhénanie du Nord-Westphalie (NRW) compte s’appuyer sur le numérique tout en conservant l’industrie traditionnelle du pays.

Le futur de l’industrie rime avec robotisation et pertes d’emplois dans l’esprit français. En effet, en l’état actuel des choses, la robotisation amènerait une désindustrialisation encore plus poussée et une perte de marchés extérieurs sans montée en gamme ; or la France est un pays de production manufacturière de milieu de gamme avec un coût du travail plutôt élevé. Selon le think tank GenerationLibre, ces polémiques à propos de l’effet négatif des robots sur l’emploi empêchent l’émergence d’une politique de robotisation assumée. Il y a, selon son étude, une absence de corrélation significative entre robotisation et taux de chômage sur tous les niveaux de qualification. De même que dans les pays de l’OCDE : la robotisation ne conduit pas à des destructions d’emplois, mais plutôt à une modification de leur structure vers des emplois de services peu qualifiés. La fin du travail salarié n’est pas pour maintenant, car pour l’instant, la robotisation accentuerait plutôt les mécanismes historiques du capitalisme industriel, soit une intensification du travail et une perte des savoir-faire. De plus, l’accroissement de la puissance informatique est au bénéfice de la puissance publique et des intérêts entrepreneuriaux, au prix d’une recrudescence du contrôle et de la surveillance de l’État sur la vie privée des individus.

L’arrivée de l’intelligence artificielle est finalement synonyme de concurrence à l’État dans ses prérogatives traditionnelles de connaissance, de contrôle et d’administration de son corps social. Dans un premier temps, l’État prendra en main cette problématique en tant qu’outil de contrôle parmi d’autres, dans une course internationale à l’intelligence artificielle. Un second axe serait envisageable, où la juridiction humaine serait supplantée par un code plus rationnel et performant (savoir, régulation, application de décision…). Si les spéculations de l’intelligence artificielle accédant à une relative autonomie se concrétisent un jour, la puissance publique perdra le contrôle et devra remettre en question son modèle de gouvernement.

Un monde sans travail ?

Les technologies vont-elles détruire le travail ? Cette question tourmente les hommes depuis les débuts de l’ère industrielle. La machine à vapeur, l’électricité, l’automobile ont remplacé des millions d’ouvriers… mais, toujours, de nouveaux postes sont apparus. Aujourd’hui, les stupéfiants progrès de l’intelligence artificielle vont confronter la société à un terrible défi. Dans la décennie qui vient, robots et ordinateurs intelligents vont générer un chômage sans précédent. Comme les machines ont remplacé les ouvriers, des programmes informatiques pourraient se substituer aux employés de bureaux. Mais alors que les « cols bleus » se sont reconvertis dans les services, les « cols blancs » pourront-ils trouver comment rebondir ?.

Par une série de reportages vivants et d’entretiens avec les meilleurs experts, Tiffany Blandin explore les coulisses de cette mutation irrépressible, racontant comment les géants de la Silicon Valley et les startups du monde entier s’emparent de cette technologie, et comment les entreprises de tous les secteurs, déjà, envisagent de se séparer de leurs salariés. Loin des regards, l’automatisation des tâches intellectuelles s’est enclenchée. Il faut en prendre conscience dès maintenant, affronter ce nouveau défi et trouver des solutions pour tous. Sans quoi seuls les plus riches en profiteront.

Tiffany Blandin, née en 1984, est journaliste indépendante. Passionnée par l’investigation, elle écrit sur l’économie, le social et l’environnement pour le quotidien Reporterre et de nombreux magazines grand public.

Ce livre est édité en partenariat avec Reporterre, le quotidien de l’écologie sur Internet.


L’émergence de ce monde sans travail.

L’avenir appartient-il aux machines ? Plus fiables, plus rapides et moins coûteuses que les êtres humains, elles sont en passe de les remplacer dans les entreprises. Enquête sur la marche inéluctable de la robotisation du travail et la fin annoncée de l’emploi.

Depuis vingt ans, les politiques ne parviennent plus à endiguer le chômage de masse et le plein-emploi apparait comme le symbole d’un passé révolu. Les machines “intelligentes”, plus fiables et moins coûteuses que les humains, sont en passe de nous remplacer tandis que l’essor des algorithmes contribue à l’automatisation croissante du travail.

La prochaine cible de cette quatrième révolution industrielle : les cols-blancs, le cœur de la classe moyenne, en France comme partout ailleurs dans le monde.

Du côté de la société civile, les idées et les initiatives se multiplient pour tenter de faire face à cette disparition du plein-emploi. Parmi elles, la proposition de créer un revenu minimum d’existence universel, de garantir une nouvelle répartition de la création de richesses et de retrouver le lien entre l’économie et la réalité d’un monde aux ressources limitées.

Emission de France 5 du mercredi 11 octobre 2017.