UC Berkeley finalise une victoire avec deux brevets CRISPR

Il y a eu une bataille juridique pour déterminer lequel des scientifiques dont la recherche a mené à la découverte de CRISPR devient propriétaire (et collecter de l’argent de l’octroi de licence).

Le US Patent and Trademark Office (USPTO) vient de décider d’accorder non pas un, mais deux nouveaux brevets CRISPR à UC Berkeley, la maison de la biochimiste Jennifer Doudna, que beaucoup considèrent comme l’inventrice de la méthode CRISPR.

Un brevet confère à un inventeur la propriété légale de son invention ou découverte unique. Si quelqu’un d’autre veut utiliser cette invention, il doit obtenir le feu vert du propriétaire du brevet, et doit généralement payer pour le privilège. Et quand vous considérez le formidable potentiel de CRISPR, et les différents domaines dans lesquels il peut être utilisé, vous commencez à avoir une idée de l’utilité des brevets CRISPR.

En 2012, Doudna et ses collègues ont mis en branle la révolution CRISPR en publiant le premier article sur l’enzyme dans Science. Mais en 2017, l’USPTO a accordé à Feng Zhang et à son équipe du Broad Institute of Harvard et du MIT le brevet convoité pour l’utilisation de CRISPR-Cas9 pour éditer l’ADN chez les mammifères. L’équipe de Doudna fait appel de cette décision, mais elle doit faire face à une bataille difficile.

Alors que le brevet CRISPR-Cas9 actuellement détenu par l’équipe Broad est sans doute le plus précieux, et non le seul brevet CRISPR existant. En avril, l’USPTO avait déjà délivré 60 brevets liés à CRISPR aux inventeurs de 18 organisations différentes, chacune étant suffisamment différente pour que l’USPTO la considère comme une invention unique.

Mardi, le bureau a accordé à l’UC Berkeley son premier brevet relatif à CRISPR, demandé par l’université en 2014. Celui-ci se concentre sur l’utilisation de CRISPR-Cas9 pour éditer l’ARN simple brin (et non l’ADN).

L’USPTO accordera à UC Berkeley l’autre brevet que l’université a demandé en 2015, la semaine prochaine, selon un rapport de STAT News. Ce brevet est basé sur l’utilisation du système CRISPR-Cas9 standard pour éditer des régions de 10 à 15 paires de bases. L’UC Berkley voit un certain nombre d’applications potentielles dans la recherche, le diagnostic et l’industrie pour son nouveau brevet CRISPR.

Mais le reste de la communauté scientifique le voit différemment. Un porte-parole du Broad a déclaré à STAT que les revendications du brevet délivré “sont extrêmement étroites et auraient peu ou pas d’effet sur le domaine CRISPR.” Un autre expert, Jacob Sherkow, professeur agrégé à la New York Law School, a déclaré que le deuxième brevet aura une valeur commerciale assez minime.

Peu importe l’importance de ces brevets spécifiques, le nombre de brevets délivrés témoigne du nombre de recherches consacrées à CRISPR. Et il n’est pas impossible que le Broad les conteste de toute façon.

STAT News, Futurism

Transhumanisme : business d’un mythe

S’il est un terme qui revient systématiquement à l’évocation des promesses technologiques actuelles, c’est celui de transhumanisme – à savoir, cette idéologie du dépassement de la nature humaine par la technologie. Celui-ci fait désormais florès, que ce soit en fin d’éditorial sur l’intelligence artificielle, lors d’un reportage sur la médecine réparatrice ou dans un rapport sur l’ingénierie génétique. Toujours, la perspective de la fin de l’humanité sinon celle du travail, le mirage de l’immortalité ou encore l’espoir d’une fusion salutaire entre l’Homme et la machine alimentent tous types d’appels à la régulation et d’admonestations éthiques, repris en cœur dans le paysage médiatique français comme autant de litanies post-modernes. Or, pour dénoncer les vraies erreurs scientifiques de ceux qui profitent de ce business du mythe, il s’agit de ne pas se tromper de procès.

Une humanité à deux vitesses ?

Le transhumanisme subit le tir croisé de bons et de mauvais procès. Dans cette dernière catégorie, le plus courant consiste à dire que seuls les plus riches auront accès aux technologies augmentatives (implants neuronaux, prothèses bioniques voire modifications génétiques), leur conférant un avantage concurrentiel indéniable sur le reste de la population. Faux procès puisque les technologies sur lesquelles les transhumanistes portent leurs espoirs, regroupées sous l’acronyme NBIC, (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) progressent à un rythme exponentiel proportionnel à l’effondrement de leur coût. L’exemple le plus marquant est celui du coût du séquençage de l’ADN – le premier de ce genre ayant été finalisé en 2003 après quinze ans de recherches pour une dépense de deux milliards d’euros. Ce même exercice se réalise aujourd’hui en quelques heures pour moins de 750€.

Le coût des technologies de pointe s’effondre en effet grâce à plusieurs phénomènes. En raison, d’abord, d’économies d’échelles dues à une augmentation de la production technologique procédant de celle de la demande. De même, les innovations croisées dans les méthodes de productions – terme qui désigne le fait que les progrès dans un domaine permettent des innovations dans un autre – donnent lieu à des observations remarquables : citons par exemple la réalisation, par Joel Gibbard, d’une prothèse de main grâce à une imprimante 3D. Imprimable en une quarantaine d’heures seulement, cette prothèse coûte un peu moins de 1 370€ contre des tarifs habituellement compris entre 41 000 à 82 000€.

Dans le même ordre d’idée, on associe souvent l’eugénisme – cette volonté de modifier le patrimoine génétique humain – transhumaniste à celui d’autres idéologies totalitaires. La sélection des embryons ou la modification de son propre génome ne serait pourtant pas l’apanage des régimes inégalitaires : Luc Ferry considère au contraire, dans La Révolution transhumaniste, qu’elle permettrait la réalisation de l’utopie égalitaire. Après avoir gommé autant que possible les sources d’inégalités socialement construites, l’ultime bastion de l’inégalité entre les individus demeure, puisque l’on ne choisit pas son génome. « From Chance to Choice » serait alors le slogan tout désigné d’une société où la liberté des individus à s’autodéterminer ferait office de valeur universelle.

L’intelligence humaine bientôt dépassée ?

Le Professeur Laurent Alexandre, très entendu sur le thème de l’intelligence artificielle (IA), invoque régulièrement le risque d’une humanité dépassée dans tous les domaines par la puissance technologique.

Kevin Kelly, essayiste et co-fondateur du magasine Wired, s’attaque à cette idée dans un article publié en avril 2017. Il y démontre que l’idée de l’avènement d’une intelligence technologique supérieure en tout point à la nôtre n’est que le produit d’une série d’erreurs scientifiques pourtant largement répandues dans la Silicon Valley. En réalité, les erreurs attachées à l’intelligence artificielle trahissent une incompréhension de ce qu’est l’intelligence d’une manière générale. Par exemple, la vision unidimensionnelle de l’intelligence, pourtant reprise par Nick Bostrom, transhumaniste et auteur de Superintelligence, s’avère poser problème. Il n’existe pas d’échelle d’évolution sur laquelle puisse se situer de successives formes d’intelligences. L’intelligence, au contraire, est pluridimensionnelle et non linéaire, c’est-à-dire que chaque type de cognition répond à un besoin spécifique (lié à l’adaptation d’un système biologique à son environnement).

Certes, des programmes d’IA sont d’ores et déjà imbattables en calcul, aux échecs ou au jeu de Go. Il est à admettre qu’aucun être humain n’a la mémoire nécessaire pour retenir tout Wikipédia, comme l’a fait le superordinateur Watson d’IBM pour vaincre le champion du monde de Jeopardy dans une séquence largement relayée par les médias. Mais l’intelligence humaine est-elle réellement mesurable à cette aune ? Un écureuil peut retenir la localisation exacte d’un millier de cachettes à noisettes pendant toute sa vie : cet animal est-il pour autant plus intelligent que notre voisin qui n’a de cesse d’égarer ses clés ? Kevin Kelly revendique l’idée qu’il ne saurait exister d’intelligence absolue, dite de general purpose. La question du sens, ou de la fonction de l’intelligence, est primordiale.

En effet, chaque type de cognition a une fonction au sens physiologique comme cela a été démontré par les neuroscientifiques modernes (Antonio Damasio par exemple). La question du support (corps carboné versus puces en silicium) conditionne et « donne un sens » à la nature profonde d’une intelligence. Sans corps biologique, l’intelligence artificielle ne peut se comparer à la nôtre. Il en découle que le type de cognition attaché au corps biologique humain ne permet pas de retenir des terra octets de données par cœur. En revanche, lui seul sait donner un sens à chacune des phrases d’un livre, sens qui résulte des liaisons neuronales complexes ramenant chaque concept à une sensation de plaisir ou de déplaisir inhérente à la neurophysiologie humaine.

L’intelligence humaine restera ainsi toujours la seule adaptée à un contexte proprement humain. Si elle peut avoir utilité des applications dérivées du machine-learning, celles-ci ne sauraient rester que des outils mis à notre disposition. Bien que leur complexité donne à ces outils les formes de certains types de cognitions avancées (calcul, déduction, analyse, synthèse, etc.), l’intelligence humaine sera toujours nécessaire pour redonner un sens proprement humain à leurs produits.

Le nouveau business du mythe : entre marketing de la peur et logique d’escalade

Il conviendrait dès lors de relayer les prophéties d’une super-intelligence artificielle au rang de mythes fondés sur nombre de biais et d’erreurs scientifiques. Il se trouve pourtant que derrière les discours apocalyptiques qui s’en nourrissent peuvent se cacher d’importants intérêts économiques.

Entretenus par Hollywood et renforcés par l’entremise de tribunes, ces mythes permettent de faire monter l’anxiété dans l’opinion, à grand renfort de tweets annonciateurs de l’extinction prochaine de l’humanité. Encore récemment (4 septembre 2017), le très populaire dirigeant de Tesla, Elon Musk, annonçait que la compétition pour créer une IA supérieure déclenchera une troisième guerre mondiale.

Des propos qui font écho à ceux de nos techno-prophètes hexagonaux qui déplorent le retard et les valeurs conservatrices d’une Europe, en retard sur le terrain des technologies NBIC. Ici, on agite le spectre de la supériorité chinoise et américaine pour justifier la course à l’armement technologique. « Nous ne les convaincrons pas de devenir conservateurs, alors que fait-on ? Acceptons-nous d’être déclassés, de devenir les Amish du XXème siècle, en défendant nos valeurs ? […] Il est urgent de prendre la mesure de l’ampleur de cette révolution. » écrit ainsi Laurent Alexandre, dont le dernier livre s’intitule La Guerre des Intelligences.

L’horizon indépassable de ce conflit annoncé a pour effet paradoxal de nous précipiter dans une logique d’escalade pour la dominance technologique. Pour pallier l’absence de concertation internationale à un niveau étatique sur ces enjeux, certains intérêts privés s’allient. En septembre 2016, Amazon, Facebook, Google, Deepmind, Microsoft, IBM, s’unissaient dans un consortium technologique nommé Partnership on AI. Bientôt rejoints par Apple, ces géants du digital affichent vouloir s’entendre sur une utilisation éthique de l’IA.

Insuffisant pour Elon Musk, qui a fait savoir par tweets interposés aux patrons de Google et de Facebook qu’ils ne prenaient pas la perspective de l’avènement d’une super-intelligence à sa juste mesure. Un an auparavant, il créait lui-même une association à but non lucratif destinée à promouvoir la recherche favorisant « une IA à visage humain » nommée Open AI. Après deux ans de recherche, la conclusion de l’industriel est sans appel : « Il est urgent d’hybrider nos cerveaux avec des micro-processeurs, avant que l’intelligence artificielle nous transforme en animaux domestiques ».

Il est fort à parier qu’avec de tels discours, les sommes investies dans Open AI trouveront la voie de la rentabilité : Neuralink, nouvelle start-up dévoilée par Elon Musk le 28 Mars 2017, propose à ses clients de rester dans la course à l’intelligence grâce à ses implants intracérébraux connectés (disponibles d’ici cinq ans selon les dernières annonces).

Une nécessaire prise de recul

Il est nécessaire de prendre un certain recul épistémologique ainsi que d’être conscients de nos biais culturels si nous voulons faire le tri entre les effets d’annonce, les promesses démiurgiques et la réalité des avancées scientifiques, entre les questionnements légitimes et le marketing de l’anxiété.

Les avancées technologiques des NBIC portent en effet des promesses importantes dont il ne sera possible de profiter qu’une fois nos imaginaires débarrassés de nombre de fantasmes qui y sont rattachés. Il ne s’agit pas de refuser d’emblée les implants intracérébraux, la thérapie génique, les prothèses bioniques ou la sélection des cellules souches, mais de rester vigilants quant au rôle systémique des usages qui en sera fait. Dans un récent rapport, les Vendredis de la Colline énoncent un principe thérapeutique selon lequel doit se refuser le dopage et la mutilation d’un corps sain qui souhaiterait s’augmenter : prenons le cas d’un athlète qui demanderait à se sectionner les jambes pour pouvoir porter des prothèses en carbone, plus performantes. Le principe thérapeutique est une boussole importante pour éviter de nombreuses dérives, mais il doit être intégré à une vision systémique plus large. En effet il importe également que ne soit pas banalisé le recours à la thérapeutique quand cette dernière ne fait que pallier les carences d’une démarche préventive efficiente. Par exemple, le recours aux implants pancréatiques ne doit pas se substituer à une prévention globale contre le diabète de type II, dont on connaît les liens avec le mode de vie et l’environnement social.

Prendre du recul, discuter de la fonction et des usages, tel pourrait être le rôle d’une Convention of Parties (COP) digitale autour des sujets du numérique et de l’humain, idée pour laquelle milite notamment le Professeur Guy Vallancien. Sans doute est-ce un moyen d’éviter la logique d’escalade dans laquelle nous précipitent les businessmen du techno-frisson.

Par Ken LeCoutre, responsable du département “Santé & Innovation” des Vendredis de la Colline.

Un plan de 100 millions $ pour mettre fin à la paralysie avec une moelle épinière synthétique

Certains disent que l’expérience est le meilleur enseignement, et pour Hugh Herr, c’est certainement le cas. Son expérience en matière de handicap et son besoin subséquent de prothèses l’ont contraint à développer ce qui pourrait être le modèle bionique le plus avancé au monde.

Aujourd’hui, le chercheur et expert bionique est le co-directeur du Center for Extreme Bionics au Massachusetts Institute of Technology (MIT) – un laboratoire de recherche unique qui a commencé avec l’idée de faire progresser les prothèses au niveau supérieur.

Depuis sa création en 2014, le centre s’est donné pour objectif de traiter un large éventail de handicaps par le développement de la bionique avancée. Maintenant, le centre travaille sur un projet quinquennal de 100 millions de dollars axé sur le traitement de la paralysie, de la dépression, de l’amputation, de l’épilepsie et de la maladie de Parkinson grâce au développement de technologies bioniques.

Alors que les prothèses d’aujourd’hui sont utiles et peuvent donner aux amputés un moyen de retrouver les fonctions motrices perdues, Herr et ses collègues pensent pouvoir améliorer ces dispositifs en les combinant avec des implants neuronaux avancés. Cela donne aux nerfs et aux muscles d’une personne un moyen de parler à une prothèse, ce qui facilite le contrôle de l’appareil et son fonctionnement comme un membre biologique.

L’équipe du MIT considère que les implants neuronaux sont bien plus utiles que pour des prothèses. La technologie pourrait également être utilisée pour modifier les fonctions cérébrales afin de traiter les troubles neurologiques ou mentaux.

Pendant ce temps, un système nerveux numérique (DNS) alimenté par l’optogénétique – une technique qui utilise la lumière pour contrôler les cellules – pourrait permettre aux chercheurs de traiter la paralysie et la maladie de Parkinson en remplaçant essentiellement le système nerveux biologique. Finalement, les chercheurs pensent qu’ils sont capables d’engendrer des cellules et des tissus pour cultiver des organes capables de réparer ou de remplacer des structures biologiques.

L’Organisation Mondiale de la Santé estime 40 à 80 cas de paralysie par million d’habitants, et ce n’est là qu’une des pathologies sur lesquelles se concentre le Center for Extreme Bionics. Si les chercheurs du centre sont en mesure de trouver des moyens d’utiliser la technologie pour aider toutes ces personnes, le rêve de Herr d’un monde dans lequel le handicap n’est plus, pourrait se concrétiser.

traduction Thomas Jousse

Business Insider, Center for Extreme Bionics, Wired

Transhumanisme et business

Le philosophe Bernard Stiegler émet de sérieux doutes quant à la philosophie transhumaniste récemment promue par les multinationales californiennes. Il nous livre en quatre points ce qu’il estime être les questions importantes que l’engouement tend à voiler.

Biomécanique et biochimie. Le transhumanisme nous promet un humain augmenté et immortel mais la culture SF nous a depuis longtemps préparé aux questions graves que l’industrie évite de poser.

Pourquoi le verdict sur les brevets CRISPR n’est pas terminé ?

Des recours juridictionnels en expérimentations en cours, l’histoire expliquant qui possède les droits relatifs à l’édition génétique par CRISPR–Cas9 est loin d’être finie

Le US Patent and Trademark Office (USPTO ou bureau des brevets et des marques de commerce des États-Unis) a rendu un verdict clé cette semaine dans la bataille concernant les droits de propriété intellectuelle associés à la technologie potentiellement lucrative d’édition génétique par CRISPR-Cas9.

L’USPTO a statué sur le fait que le Broad Institute de Harvard et le MIT à Cambridge pouvaient garder ses brevets sur l’utilisation de CRISPR-Cas9 sur des cellules eucaryotes. C’était un coup dur pour l’Université de Californie à Berkeley qui avait déposé ses propres brevets et espérait que ceux de Broad soient rejetés.

La bataille remonte à 2012, lorsque Jennifer Doudna à Berkeley, Emmanuelle Charpentier, alors à l’Université de Vienne, et leurs collègues, ont mis en évidence comment CRISPR-Cas9 pouvait être utilisée pour couper avec précision de l’ADN isolé. En 2013, Feng Zhang du Broad Institute de Harvard et ses collègues – ainsi que d’autres équipes – ont montré que CRISPR-Cas9 pouvait être utilisée pour éditer l’ADN de cellules eucaryotes de plantes, de bétail, et d’humains.

Berkeley a déposé un brevet plus tôt, mais l’USPTO a reconnu les brevets du Broad Institute en premier – décision qui a été maintenue cette semaine. Ce jugement implique de gros enjeux. Les propriétaires de brevets clés pourraient tirer des millions de dollars des applications industrielles de CRISPR-Cas9. La technique a d’ores et déjà donné un coup d’accélérateur à la recherche en génétique, et des scientifiques l’utilisent pour développer des animaux d’élevage résistant à certaines maladies ainsi que des traitements pour les maladies humaines.

Mais la bataille pour les droits de brevet de la technologie CRISPR est loin d’être terminée. Voici quatre raisons qui expliquent cette situation :

1. Berkeley peut faire appel de cette décision

Berkeley dispose de deux mois pour faire appel de la décision de l’USPTO, et il y a de fortes chances qu’elle le fasse. Une question clé est dans quelle mesure Berkeley a confiance dans le fait que ses propres brevets, une fois accordés, puissent couvrir les applications les plus lucratives en matière d’édition génétique chez les cellules eucaryotes, telles que générer de nouveaux végétaux destinés à l’agriculture ou encore développer des thérapies humaines.

La victoire de Broad est due à une différence essentielle : ses brevets précisent que CRISPR pourrait être adaptée afin d’être utilisée sur des cellules eucaryotes. Les brevets déposés par Berkeley n’ont pas précisé ce point. L’USPTO a ainsi donné droit à Broad en expliquant que les brevets de ce dernier n’interféraient pas avec ceux de Berkeley et qu’ils pouvaient, par conséquent, être reconnus. L’équipe de Berkeley a rapidement réagi, dès l’annonce du verdict, arguant que son brevet (si ce dernier est reconnu dans son état actuel) pouvait inclure l’utilisation de CRISPR-Cas9 sur n’importe quel type de cellule. Et l’équipe d’ajouter que ceci implique toute personne désireuse de vendre un produit résultant de l’utilisation de CRISPR-Cas9 dans des cellules eucaryotes aurait besoin de contracter une licence d’utilisation auprès de Berkeley et de Broad.

A ce stade, les détails de la décision prise par l’USPTO pourraient affaiblir les chances de Berkeley de renforcer les brevets relatifs aux cellules eucaryotes, ont déclaré des spécialistes des droits des brevets. Par exemple, la plupart des 50 pages de décision de l’USPTO avancent que l’utilisation de CRISPR-Cas9 dans des cellules eucaryotes (décrite dans le brevet déposé par Broad) requiert des inventions supplémentaires à celles décrites dans le brevet d’application de Berkeley.

Donc Berkeley a le sentiment qu’elle doit encore faire appel de cette décision. Et sa propriété intellectuelle fait déjà l’objet de licences d’utilisation par plusieurs compagnies souhaitant déployer la technologie CRISPR-Cas9 dans des cellules eucaryotes. Ces compagnies n’apprécieront sans doute pas d’avoir à payer une licence supplémentaire auprès de Broad pour poursuivre leurs travaux.

2. Les brevets européens sont encore disponibles

Les deux équipes ont déposé des brevets similaires en Europe et continuent de se battre pour ces derniers là-bas.

Une décision en Europe ne suivra pas nécessairement le même processus que celui de l’USPTO, fait remarquer Catherine Coombes, avocat spécialiste des brevets au sein de l’équipe propriété intellectuelle chez HGF à York (UK).

Selon la jurisprudence, l’Office européen des brevets (European Patent Office) pourrait déclarer que la découverte du système global d’édition génétique décrit dans le brevet déposé par Berkeley a été le moteur d’une « motivation suffisante » pour qu’on essaye de l’appliquer à des cellules eucaryotes. Si les juges européens en arrivent à cette conclusion, ils pourraient donc statuer que le brevet de Berkeley englobe les applications de CRISPR-Cas9 sur les cellules eucaryotes.

Cela donnerait un avantage à Berkeley, avantage qui lui manque aux USA. « Le fait que six groupes aient réussi à faire fonctionner CRISPR-Cas9 dans un environnement eucaryote en quelques semaines seulement montre l’ampleur de la motivation dans ce domaine » remarque Coombes.

Malgré tout, il y a peu de chances qu’une solution rapide soit apportée à la bataille qui se joue également en Europe. Coombes estime que les débats pourraient durer encore cinq ans, voire plus.

3. D’autres équipes défendent également les droits et brevets de CRISPR-Cas9

L’attention s’est portée sur la bataille Berkeley–Broad du fait que leurs brevets couvrent un champ d’action particulièrement vaste et qu’ils sont déterminants pour la plupart des applications commerciales de CRISPR-Cas9. Mais, selon l’entreprise IPStudies (à côté de Lausanne en Suisse), il existe 763 ensembles de brevets (groupes de brevets associés) relatifs à Cas9. Parmi ces derniers, certains réclament des droits d’utilisation pour certains aspects de l’édition génétique par CRISPR-Cas9. Et avec le temps, les propriétaires de ces brevets pourraient essayer de faire valoir leurs droits.

Cela n’arrivera peut-être pas jusqu’à ce que les compagnies utilisant CRISPR-Cas9 commencent à faire de l’argent à partir de leurs produits. Alors, n’importe qui possédant un brevet similaire pourrait engager des poursuites en justice pour infraction ou demander des royalties.

Quand ce temps arrivera, il faudra s’attendre à un nombre considérable de plaintes déposées par les propriétaires de brevets, alerte Jacob Sherkow, spécialiste de la propriété intellectuelle à la New York Law School à New York. « N’importe qui, ainsi que ses cousins et petits cousins, affirmera qu’il est intervenu à un moment ou un autre dans l’invention qui a mené au dépôt du brevet de Broad » déclare t’il. « Broad doit se préparer à des années de batailles ».

4. La technologie CRISPR va bien au-delà de ce que les brevets couvrent actuellement

Les chercheurs, qu’ils travaillent pour une structure académique ou pour l’industrie, ont poussé les études sur l’édition génétique par CRISPR bien au-delà du périmètre des brevets de Broad et de Berkeley.

Tous ces brevets impliquant l’utilisation de CRISPR-Cas9 s’appuient sur la capacité de l’enzyme Cas à inciser de l’ADN. Mais il existe des solutions de rechange à Cas9, qui possèdent d’autres fonctions, et qui constituent des moyens de contourner la bataille de brevets dans laquelle sont engagés Broad et Berkeley.

Cpf1 une alternative à CRISPR-Cas9 ?

Parmi ces solutions de rechange, Cpf1, une enzyme potentiellement plus simple à utiliser et plus précise que cas9 dans certains cas. Broad a déjà déposé des brevets relatifs aux applications de Cpf1 dans l’édition génétique, et vendu les licences à la compagnie biotechologies Editas Medicine à Cambridge au Massachusetts (qui a également contracté des licences auprès de Broad pour l’utilisation de CRISPR-Cas9). Si l’on en croit IPStudies, au total, 28 groupes demandent des brevets relatifs à Cpf1, et toutes ces demandes n’émanent pas de Broad.

Des rapports relatifs à d’autres enzymes se propagent. En décembre, des chercheurs de Berkeley ont affirmé qu’ils avaient découvert deux nouvelles alternatives à Cas9, CasX et CasY. Et des chercheurs sont peut-être déjà en train de déposer des brevets sur des solutions de rechange non publiées. En général, l’application d’un brevet aux USA ne devient publique que 18 mois après le dépôt.

Sherkow assimile la situation actuelle à celle qu’a vécut la PCR (polymerase chain reaction, c’est-à-dire amplification en chaîne par polymérase ou réaction en chaîne par polymérase) à ses débuts. La PCR est une technique utilisée pour amplifier des segments d’ADN très rapidement devenue incontournable en biologie moléculaire. Les laboratoires utilisaient initialement une seule enzyme, la Taq1 polymérase, pour mener à bien le protocole. « Maintenant, si vous parcourez le catalogue, il y a pour ainsi dire un entrepôt Amazon de polymérases que l’on peut utiliser en fonction de la réaction particulière souhaitée», déclare t’il.

Les gens associent les aspects commerciaux de CRISPR à cette étonnante bataille de brevets, constate Sherkow. « C’est passer à côté du contexte bien plus général de la situation. »

traduction Virginie Bouetel

Nature doi:10.1038/nature.2017.21510

Le Broad Institute remporte une rude bataille pour les brevets CRISPR

Le US Patent and Trademark Office rend son verdict dans un litige portant sur les droits afférents à la technologie de la modification génomique.

Le bureau des brevets et des marques de commerce des États-Unis, (USPTO), a maintenu la validité d’une série de brevets visant la technologie de la modification génomique CRISPR–Cas9 octroyés au Broad Institute du MIT et de Harvard.

Cette décision très attendue pourrait résoudre le litige opposant le Broad Institute de Cambridge, au Massachusetts, et l’université de Californie qui porte sur les droits de propriété intellectuelle de cette technologie possiblement lucrative. Bien que le Broad s’est vu accorder ses brevets en premier, c’est l’université de Californie qui avait déposé la première une demande de brevet pour cette technologie. Le contingent californien allègue de plus que c’est son équipe de Berkley qui a inventé la technique avant les chercheurs du Broad.

Les avocats représentant l’université de Californie ont déposé une « procédure en revendication de priorité d’invention » dans le but de voir les brevets du Broad rejetés. Mais le 15 février, les juges chargés des brevets ont conclu qu’il n’y avait pas lieu à revendiquer une priorité d’invention, ce qui signifie que l’invention du Broad diffère de celle de l’université de Californie et que les brevets du Broad demeureront en vigueur. La demande de brevet de l’université de Californie sera maintenant examinée de nouveau, mais les contestations judiciaires pourraient se poursuivre.

Perspectives incertaines

Dans le cadre de la procédure en revendication de propriété d’invention, annoncée en janvier 2016, les avocats du Broad ont allégué que la demande de brevet de l’université de Californie ne portait aucune mention quant à la façon dont l’édition CRISPR–Cas9 pourrait être adaptée pour utilisation sur des cellules eucaryotes, comme celles des souris ou des humains. Les brevets du Broad le mentionnaient; par conséquent, les avocats ont fait valoir que les deux familles de brevets n’empiéteraient pas l’une sur l’autre. Cette stratégie donnerait au Broad le contrôle sur ce qui semble bien être les applications les plus lucratives de la modification génomique CRISPR–Cas9 sur les plantes, le bétail et les humains.

Dans la foulée du jugement de l’USPTO, les représentants de l’université de Californie ont toutefois déclaré que leur brevet couvrirait néanmoins l’utilisation du CRISPR–Cas9 dans toutes les cellules, eucaryotes ou autres. L’un des inventeurs du brevet, la biologiste moléculaire Jennifer Doudna de l’université de Californie, à Berkeley, a comparé cette situation au fait de concéder une licence à une personne souhaitant utiliser des balles de tennis vertes. « Ils auront un brevet sur les balles de tennis vertes », a-t-elle dit, désignant les brevets du Broad, « nous aurons un brevet sur toutes les balles de tennis. »

Malgré cela, les actions d’Editas Medicine — société biotechnologique de Cambridge, au Massachusetts, qui utilise sous licence les brevets du Broad Institute — se sont redressées subitement à la suite du verdict de l’USPTO. « Nous sommes heureux de la décision de l’USPTO », a déclaré la présidente d’Editas, Katrine Bosley, « cette importante décision confirme l’inventivité du travail du Broad. »

« Je crois que cette décision est équitable », confie Catherine Coombes, avocate spécialisée en brevet d’invention de l’équipe d’experts en propriété intellectuelle de HGF, à York, au Royaume-Uni. L’invention de l’université de Californie couvrirait la structure de la molécule ARN sur laquelle repose l’étape clé de l’édition génomique CRISPR–Cas9, qui dirige l’enzyme Cas9 vers un lieu précis dans le génome. Mais faire en sorte que ce système fonctionne pour les cellules eucaryotes, c’est pousser la technologie un peu plus loin, avance Coombes.

Doubles troubles

Lors d’une conférence de presse tenue peu de temps après la délibération, l’avocate Lynn Pasahow, représentante de l’université de Californie, a déclaré que l’équipe ne savait pas encore si elle allait interjeter un appel.

Les deux équipes pourraient aussi parvenir à une entente, mentionne Kevin Noonan, associé au cabinet juridique McDonnell Boehnen Hulbert & Berghoff, à Chicago, dans l’État de l’Illinois. La bataille de brevet a été particulièrement féroce, étant donné que les inventeurs travaillaient tous pour des institutions académiques, et leur incapacité à atteindre un consensus avant la procédure en revendication de propriété d’invention en a surpris plus d’un.

Pour l’instant, la décision de l’USPTO engendre une certaine incertitude relativement aux entreprises qui voudraient peut-être utiliser la technologie pour les cellules eucaryotes, affirme Noonan. « Chacun conserve ses brevets », dit-il, « mais personne ne sait s’il faut obtenir des licences auprès des deux parties. »

Si les entreprises étaient forcées de demander des licences auprès des deux parties, le coût de la commercialisation de l’édition génomique CRISPR–Cas9 pourrait augmenter, ajoute-t-il. « Ce genre de dispute devrait pouvoir se régler au sein des universités », mentionne Noonan, « cette situation alimentera les discours de ceux qui croient que les universités ne devraient pas se mêler du brevetage. » Doudna a fait valoir lors de la conférence de presse que la bataille sur les brevets n’a pas gêné les recherches, vu la vitesse à laquelle les chercheurs ont adopté la technique et les entreprises se sont ruées pour la commercialiser.

À l’université du Delaware, à Newark, l’agent de transfert des technologies Joy Goswami a commencé à suivre le cas des brevets lorsqu’une importante société hésitait à accorder une licence sur certains brevets de son université relativement aux applications du CRISPR–Cas9 dans le domaine de l’agriculture. L’incertitude entourant le contexte des brevets a probablement nourri l’hésitation, dit-il – mais une telle incertitude n’est pas inusitée en biotechnologie, plus particulièrement au cours des premières années suivant une invention ingénieuse.

« Je ne sais pas si cela aura de grandes répercussions », dit-il, « dans l’ensemble, je peux affirmer que la prudence est de mise. »

traduction Stéphanie S.

Nature 542, 401 (23 February 2017) doi:10.1038/nature.2017.21502

« .. il y a une guerre des brevets, même si vous inventez quelque chose, l’institut Broad et UC Berkeley mènent une incroyable guerre des brevets. Cela est très fascinant à voir car ils s’accusent mutuellement de revendications frauduleuses et ils ont des gens qui disent : « J’ai signé mes notes ici ou là. » Cela ne sera pas réglé avant des années. Et quand cela le sera, vous pouvez parier que vous paierez un droit de licence important pour pouvoir utiliser cela. Est-ce vraiment peu cher ? Cela est peu cher si vous faites de la recherche basique et avez un labo. » Ellen Jorgensen.

Ce que vous devez savoir sur CRISPR

Par Ellen Jorgensen

Devrions-nous ramener le mammouth laineux ? Ou modifier un embryon humain ? Ou supprimer complètement des espèces que nous considérons dangereuses ? La technologie de modification de génome CRISPR a rendu légitimes des questions extraordinaires comme celles-ci — mais comment cela fonctionne-t-il ? La scientifique et porte-parole d’un labo communautaire Ellen Jorgensen (biologiste moléculaire) en a fait sa mission d’expliquer les mythes et réalités de CRISPR, loin du battage médiatique, aux non-scientifiques parmi nous.

“.. il y a une guerre des brevets, même si vous inventez quelque chose, l’institut Broad et UC Berkeley mènent une incroyable guerre des brevets. Cela est très fascinant à voir car ils s’accusent mutuellement de revendications frauduleuses et ils ont des gens qui disent : « J’ai signé mes notes ici ou là. » Cela ne sera pas réglé avant des années. Et quand cela le sera, vous pouvez parier que vous paierez un droit de licence important pour pouvoir utiliser cela. Est-ce vraiment peu cher ? Cela est peu cher si vous faites de la recherche basique et avez un labo.”

“Nous n’en savons pas tant que ça sur les cellules. Ce sont encore des boites noires. Par exemple, nous ignorons pourquoi certains ARN guidés fonctionnent très bien et certains ne fonctionnent pas. Nous ignorons pourquoi certains cellules veulent se réparer d’une façon et certaines préfèrent l’autre façon. En plus de cela, il y a le problème de l’insertion du système dans la cellule pour commencer. Dans une boite de Petri, c’est assez facile mais si vous voulez le faire sur un organisme complet, cela devient complexe.”

“L’autre problème est que nous ne savons pas vraiment comment réaliser une chose spécifique en changeant des points précis du génome. Nous sommes loin de comprendre comment, par exemple, donner des ailes aux cochons. Ou même rajouter une patte…”