Manifeste Transhumaniste Universel

Manifeste Transhumaniste Universel pour les années 2020 et au-delà

Au-delà de la peur et du chaos de la vie contemporaine, il y a de bonnes nouvelles à partager.

Une nouvelle ère s’annonce : l’ère de la surabondance durable. Dans cette ère, le potentiel positif de l’humanité peut se développer de manière vraiment profonde.

La clé de cette nouvelle ère consiste à tirer parti des capacités remarquables de la science et de la technologie du XXIe siècle : robotique, biotechnologie, neurotechnologie, technologies vertes, technologies collaboratives, intelligence artificielle, etc.

Ces technologies peuvent nous fournir à tous, les moyens de vivre mieux – être en meilleure santé et en meilleure forme qu’auparavant; nourri émotionnellement et spirituellement aussi bien que physiquement; et vivre en paix avec nous-mêmes, l’environnement et nos voisins, proches et lointains.

Ce n’est pas une vision de la société actuelle au sens large – une simple abondance de biens, de services, d’activités, de relations et de récompenses. C’est la vision d’une surabondance, avec de nouvelles qualités plutôt que de nouvelles quantités.

Ce n’est pas une vision pour revenir à une période historique antérieure imaginée – un âge d’or supposé révolu. C’est une vision de l’avancement dans une nouvelle société, caractérisée par des niveaux de développement humain jamais atteints auparavant.

Ce n’est pas une vision limitée à quelques-uns – celui de l’élite de l’humanité actuelle. C’est une vision universelle pour tous, d’une fraternité large et diversifiée à laquelle tous peuvent participer librement et où tous peuvent profiter d’avantages sans précédent.

Ce n’est pas une vision d’un avenir lointain – quelque chose de pertinent, peut-être, pour nos arrière-petits-enfants. C’est une vision d’un changement qui pourrait s’accélérer de façon spectaculaire tout au long des années 2020 – une vision intensément appropriée à l’approche de l’année 2020.

Ce n’est pas une vision d’une utopie fixe et rigide. C’est une vision de la création collaborative d’un cadre social durable, ouvert et en évolution. Dans ce nouveau cadre, chacun de nous sera habilité à faire et à suivre ses propres choix, sans crainte ni favoritisme.

Dans cette vision, le ciel ne sera plus la limite. Dans cette vision, le cosmos est invoqué avec ses vastes ressources et ses possibilités infinies. Dans cette vision, notre destin réside dans l’exploration et le développement continus de l’espace intérieur et extérieur, alors que nous continuons à progresser ensemble vers des niveaux de conscience plus élevés et vers des expériences avec une signification toujours plus grande.

Choix critiques

Mais d’abord, nous sommes confrontés à des choix difficiles et critiques, des choix qui détermineront notre avenir. Si nous choisissons mal, la technologie fera beaucoup plus de mal que de bien. Si nous choisissons mal, nous nous attendons à un avenir sombre : déclin environnemental misérable, divisions sociales amères et descente rapide dans un nouvel âge sombre et lugubre. Au lieu de l’épanouissement des bons anges de notre nature humaine, ce seront nos démons intérieurs que la technologie magnifiera.

Nous devons nous tenir fermement à l’écart de ces mesures qui pourraient provoquer un tel résultat. Nous devons résister aux idées simplistes ou aux coalitions séduisantes qui nous induiraient en erreur et nous entraîneraient sur une pente glissante d’accélération de la dégradation de la situation humanitaire. Au lieu de cela, nous devons sélectionner et défendre l’ensemble des priorités qui faciliteront l’émergence rapide d’une surabondance durable.

Ce sont des tâches primordiales. Ces tâches exigeront le meilleur de l’analyse et de la compréhension humaine, de la force humaine et de la coopération humaine.

Si nous choisissons bien, les contraintes qui ont longtemps occulté l’existence humaine peuvent bientôt être levées. Au lieu de la dégradation physique et des infirmités grandissantes liées au vieillissement, nous nous attendons à une abondance de la santé et de la longévité.

Au lieu de la somnolence collective et des échecs aveugles du raisonnement, une abondance d’intelligence et de sagesse est à notre portée. Au lieu de la dépression morbide et de l’aliénation émotionnelle – au lieu de l’envie, de la jalousie et de l’égotisme (narcissisme) – nous pouvons atteindre une abondance de bien-être mental et spirituel.

Au lieu d’une société chargée de tromperies, d’abus de pouvoir et de factions divisives, nous pouvons embrasser une abondance de démocratie – une floraison de la transparence, de l’accès, le soutien mutuel, la vision collective et la possibilité pour tous, sans que personne ne soit laissé de côté.

Si nous choisissons bien, le résultat sera une liberté sans précédent. Le résultat sera que les gens du monde entier seront à la hauteur de leurs attentes et de leurs possibilités, et plus encore. Le résultat sera une humanité transformée et améliorée, faisant des progrès remarquables dans l’évolution, à mesure que la technologie élève et augmente de plus en plus la biologie. Le résultat sera d’aller au-delà de la simple humanité pour atteindre la transhumanité.

Temps pour l’action

À l’approche des années 2020, avec leur rythme de changement accéléré, avec des technologies toujours plus puissantes et largement diffusées, et avec une variété déroutante d’interconnexions enchevêtrées menaçant de conséquences imprévisibles, il est très important pour nous de le garder collectivement à l’esprit.

La pensée qui mérite une attention soutenue, au milieu de toutes les autres considérations, est la vision centrale d’un groupe de personnes connu sous le nom de transhumanistes. Cette idée concerne l’ampleur de la transformation prochaine de l’humanité vers la transhumanité.

Ce n’est pas simplement que cette transformation est possible. Ce n’est pas simplement que cette transformation pourrait être relativement imminente. C’est que cette transformation, gérée avec sagesse, pourrait avoir un énorme avantage positif. C’est que cette transformation, traitée à bon escient, est profondément souhaitable.

Cette idée n’est comprise, aujourd’hui, que par une infime fraction de la population mondiale – par une maigre dispersion de pionniers transhumanistes. Cependant, il est temps que ces pionniers transhumanistes prennent la parole. Les quelques peuvent devenir nombreux.

À l’approche des années 2020, il est temps que les transhumanistes remettent en question et réorientent le récit public. Il est temps d’élever le niveau de la conversation collective sur l’avenir.

Il est temps d’affirmer que l’avenir peut être considérablement meilleur que le présent. Il est temps de clarifier à quel point la nature humaine n’est qu’un point de départ pour un voyage vers des capacités posthumaines extraordinaires. Il est temps de souligner que, alors que l’évolution de la vie a été aveugle pendant des milliards d’années, elle passe maintenant dans notre contrôle conscient et réfléchi. Il est temps de souligner que, alors que l’évolution de la société est dominée depuis des siècles par les questions économiques et les luttes pour des ressources rares, le centre de la scène peut bientôt être marqué par l’épanouissement de l’abondance. Et il est temps de proclamer que de puissants catalyseurs de ces changements exceptionnels arrivent déjà, ici et maintenant.

En bref, il est temps que les transhumanistes du monde entier prennent la responsabilité d’avant-garde de la transformation à venir. Il est temps que les transhumanistes inspirent et soutiennent les peuples du monde entier à s’unir dans le projet historique visant à créer une ère de surabondance durable. Il est temps d’appliquer la sagesse transhumaniste pour identifier et défendre les meilleurs choix en prévision du tumulte des perturbations à venir. Il est temps de veiller à ce que la technologie apporte des avantages universels, au lieu d’être quelque chose que nous regretterons amèrement.

À l’heure actuelle, nous ne pouvons entrevoir que les grandes lignes de l’ère de la surabondance durable à venir. Les transhumanistes ont la responsabilité fondamentale de discerner les contours à venir avec plus de clarté, et d’aider l’ensemble de l’humanité à envisager et à naviguer dans les sentiers à venir.

C’est au service de cette cause capitale que ce Manifeste Transhumaniste Universel est dédié. Ce Manifeste constitue un point d’entrée dans un réseau croissant de documents vivants, dans le but de faire participer des chercheurs, des créatifs, des entrepreneurs, des activistes, des ingénieurs, des humanitaires, et plus encore.

Ensemble, appliquons nos compétences, notre temps et nos ressources pour brosser un tableau plus complet de la surabondance durable. Dépassons nos préoccupations actuelles, nos divisions inutiles, nos programmes individuels et nos limitations humaines héritées. Saisissons le pouvoir de transformation radicale des nouvelles technologies pour améliorer profondément notre vision, notre sagesse, nos structures sociales et notre efficacité.

Ensemble, imaginons des solutions constructives aux obstacles et distractions qui entravent le progrès – solutions combinant le meilleur de la technologie et le meilleur de l’humanité. Construisons des alliances productives qui affaiblissent les forces qui résistent au changement positif. Préparons-nous à tirer parti de l’élan croissant d’un mouvement technoprogressiste mondial inspirant. Nous allons prévoir comment nous délogerons la prise sur le pouvoir détenu par des intérêts rétrogrades d’aujourd’hui.

Et grâce à l’émergence d’une compréhension commune des avantages essentiels que les politiques transhumanistes peuvent apporter à chacun, transformons progressivement une opposition craintive en partenaires volontaires. Les quelques peuvent devenir nombreux.

De cette manière, nous pouvons accélérer la transition vers une surabondance durable. Le plus tôt sera le mieux.

Table des matières complète

Super-abondance à venir
Au-delà de la technologie
Principes et priorités
Vers une énergie abondante
Vers une nourriture abondante
Vers des matériaux abondants
Vers une santé abondante
Vers l’intelligence abondante
Vers une créativité abondante
Vers une démocratie abondante
Options à engager

source : Transpolitica

Remarque: le texte de ce manifeste est provisoire et fait actuellement l’objet d’une révision régulière.

Télécharger le Manifeste Transhumaniste Universel

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Qu’est-ce qu’un transhumain ?

Dans son usage contemporain, «transhumain» fait référence à une forme intermédiaire entre l’humain et le posthumain (voir «Qu’est-ce qu’un posthumain ?»).

On pourrait se demander, étant donné que notre utilisation actuelle de la médecine et de la technologie de l’information nous permet de faire régulièrement beaucoup de choses qui auraient étonné les humains qui vivaient dans les temps anciens, si nous ne sommes pas déjà transhumains ? La question est provocante, mais finalement pas très significative ; le concept de transhumain est trop vague pour qu’il y ait une réponse définitive.

Un transhumaniste est simplement quelqu’un qui prône le transhumanisme (voir «Qu’est-ce que le transhumanisme ?»). C’est une erreur courante pour les journalistes et autres écrivains de dire que les transhumanistes «prétendent être transhumains» ou «se disent transhumains». Adopter une philosophie qui dit qu’un jour, tout le monde devrait avoir la chance de se développer au-delà des limites humaines actuelles ne signifie clairement pas que l’on est meilleur ou d’une certaine manière actuellement «plus avancé» que ses semblables.

L’étymologie du terme «transhumain» remonte au futuriste FM-2030 (également connu sous le nom de F. M. Estfandiary, Are You a Transhuman? New York: Warner Books, 1989), qui l’a introduit comme un raccourci pour «humain en transition». Appelant les transhumains la “première manifestation de nouveaux êtres évolutifs”, FM a affirmé que les signes de transhumanité comprenaient les prothèses, la chirurgie plastique, l’utilisation intensive des télécommunications, une vision cosmopolite et un style de vie globalisé, l’androgynie, les technologies de reproduction assistée (comme la fécondation in vitro), l’absence des croyances religieuses et un rejet des valeurs familiales traditionnelles.

Cependant, les diagnostics de FM sont d’une validité douteuse. Il est difficile de comprendre pourquoi quiconque a eu des parties du corps améliorées ou un style de vie nomade est plus près de devenir posthumain que le reste d’entre nous; pas plus que ces personnes ne sont nécessairement plus admirables ou moralement louables que d’autres.

En fait, il est parfaitement possible d’être un transhumain – ou même un transhumaniste – et d’adhérer à la plupart des valeurs traditionnelles et principes personnelle.

Humanity+

Qu’est-ce qu’un posthumain ?

Il est parfois utile de parler d’êtres futurs possibles dont les capacités fondamentales dépassent tellement radicalement celles des humains actuels qu’ils ne sont plus sans équivoque des humains selon nos normes actuelles. Le mot standard pour de tels êtres est “posthumain”.

De nombreux transhumanistes souhaitent suivre des chemins de vie qui, tôt ou tard, nécessiteront de devenir des personnes posthumaines. Les transhumanistes aspirent à atteindre des sommets intellectuels supérieurs à tout génie humain actuel, de même que les humains sont supérieurs aux autres primates; être résistant aux maladies et au vieillissement; avoir une jeunesse et une vigueur illimitées; d’exercer un contrôle sur leurs propres désirs, leurs humeurs et leurs états mentaux; être capable d’éviter de se sentir fatigué, haineux ou irrité par de petites choses; avoir une capacité accrue de plaisir, d’amour, d’appréciation artistique et de sérénité; faire l’expérience de nouveaux états de conscience auxquels le cerveau humain actuel ne peut accéder. Il semble probable que le simple fait de mener une vie active, saine et indéfiniment longue, amènerait quiconque à la posthumanité s’il accumulait souvenirs, compétences et intelligence.

Les posthumains peuvent être des intelligences artificielles complètement synthétiques, ou des uploads améliorés, ou bien ils peuvent être le résultat de nombreuses augmentations cumulatives profondes d’un humain biologique. Cette dernière alternative nécessiterait probablement soit une nouvelle conception de l’organisme humain utilisant des nanotechnologies avancées, soit son amélioration radicale à l’aide d’une combinaison de technologies telles que le génie génétique, la psychopharmacologie, les thérapies anti-âge, les interfaces neuronales, des outils avancés de gestion de l’information, des médicaments améliorant la mémoire, ordinateurs portables (wearables) et techniques cognitives.

La science du transhumanisme : comment la technologie mènera à une nouvelle race d’êtres immortels superintelligents

Certains auteurs écrivent qu’en modifiant simplement notre conception de nous-mêmes, nous sommes devenus ou pourrions devenir posthumains. Ceci est une confusion ou une corruption du sens original du terme. Les changements nécessaires pour nous rendre posthumains sont trop profonds pour être réalisables en modifiant simplement un aspect de la théorie psychologique ou la façon dont nous pensons à nous-mêmes. Des modifications technologiques radicales de notre cerveau et de notre corps sont nécessaires.

Il est difficile pour nous d’imaginer à quoi cela ressemblerait d’être une personne posthumaine. Les posthumains peuvent avoir des expériences et des préoccupations que nous ne pouvons pas comprendre, des pensées qui ne peuvent pas enter dans le tissu nerveux que nous utilisons pour réfléchir. Certains posthumains trouveront peut-être un avantage à abandonner leur corps et à vivre comme des schémas d’information sur de vastes réseaux informatiques ultra-rapides. Leur esprit peut être non seulement plus puissant que le nôtre, mais aussi utiliser différentes architectures cognitives ou inclure de nouvelles modalités sensorielles permettant une plus grande participation dans leurs environnements de réalité virtuelle. Les esprits posthumains pourraient peut-être partager des souvenirs et des expériences directement, augmentant ainsi considérablement l’efficacité, la qualité et les modes de communication entre les posthumains. Les frontières entre les esprits posthumains peuvent ne pas être définies aussi nettement que celles entre les humains.

Les posthumains pourraient se modeler sur eux-mêmes et sur leur environnement de manière si nouvelle et si profonde que les spéculations sur les caractéristiques détaillées des posthumains et du monde posthumain risquent d’échouer.

Valeurs transhumanistes Explorer le royaume posthumain

Humanity+ (anciennement World Transhumanist Association)

De la rareté des ressources aux paris sur l’avenir

Guillaume Pitron livre avec La guerre des métaux rares1 la synthèse d’une enquête de plusieurs années sur les nouveaux équilibres géopolitiques et les problèmes environnementaux auxquels nous confronte la convergence des technologies vertes avec les technologies numériques. Ces dernières étant non seulement supposées optimiser les premières, mais également œuvrer à la dématérialisation des flux, on pourrait s’attendre à l’avènement d’une croissance mondiale décarbonée, présentée comme « propre » et durable par ses promoteurs. Mais c’est sans compter avec la matérialité bien tangible des métaux rares nécessaires à l’ensemble de ces technologies, dont nous feignons d’ignorer l’impact sur la terre et les gens comme si, par exemple, le cloud était une sorte de saint-esprit sans support physique. Or nous ne sommes qu’au début du paradoxe de la transition énergétique, dont la consommation ne cesse de croître : la dernière étude de Greenpeace estime que le secteur numérique représente déjà 7% de la consommation mondiale d’électricité… tout en encourageant ce secteur à se tourner vers les énergies renouvelables2. Le travail de Guillaume Pitron inviterait justement à douter de l’évidence de cette recommandation (qui n’est d’ailleurs pas contredite par les géants du numérique, pressés de se mettre au diapason vert des marchés du moment). Contre toute attente, il existe même quelques convergences entre certains courants écologistes et transhumanistes3. Les solutions transhumanistes au problème écologique vont de la modification de l’environnement (géo-ingénierie par exemple) à la modification de l’empathie et de la morale humaine (moral enhancement). Elles ne remettent pas en question la capacité de la technologie à surmonter la finitude terrestre en explorant l’univers.

Voyons plutôt où mène l’examen de l’industrie des métaux rares. Tout le monde se souvient de l’usine de Rhône-Poulenc de la Rochelle qui, au début des années 90, était le premier traiteur et fournisseur mondial de terres rares4 (à côté des activités textiles, agrochimiques et pharmaceutiques du groupe, nationalisé en 1982 et privatisé en 1993, et auquel succéda Aventis en 1998). Les Français s’inquiétaient à l’époque du traitement des déchets radioactifs générés par l’usine. Le problème du traitement des déchets n’a pas été résolu, mais les temps ont changé. En 2010, c’est la Chine qui détenait 95% du marché mondial des métaux rares5. Sous la pression des citoyens, des riverains, et des écologistes, tout comme sous la pression des marchés financiers mondialisés, les activités d’extraction minière et de raffinage – confrontées à une demande mondiale exponentielle – furent délocalisées et alimentèrent l’illusion occidentale des technologies propres. Guillaume Pitron, qui est allé voir sur place, donne une toute autre version de ce « cauchemar environnemental où se côtoient – pour ne citer qu’eux – rejets de métaux lourds, pluies acides et eaux contaminées. (…) En ce sens, la transition énergétique et numérique est une transition pour les classes les plus aisées : elle dépollue les centre-villes, plus huppés, pour mieux lester de ses impacts réels les zones plus miséreuses et éloignées des regards6. » En conséquence de quoi l’auteur propose de réouvrir les mines sur le sol français, à l’encontre des militants écologistes, afin que les citoyens et gouvernements aient à nouveau « sous leurs fenêtres », dit-il, les conséquences intenables du mode de production et de consommation actuel et prennent les responsabilités qui vont de pair. Une proposition de bon sens pour réintégrer les externalités dans le bilan final. Les standards européens sont, de fait, plus exigeants que les standards chinois et la confrontation directe avec les problèmes environnementaux pousseraient peut-être les consommateurs à exiger la fin de l’obsolescence programmée. C’est du moins là-dessus que l’on peut spéculer.

Or il se pourrait que cette idée – défendue par Emmanuel Macron – soit prise au sérieux, non pas tant par souci de l’environnement que pour retrouver dans le domaine des métaux rares une souveraineté perdue, essentielle en termes de stratégie économique et militaire. Ce livre conte l’ascension fulgurante de la Chine dans le monopole mondial des métaux rares, qui explique sa position actuelle de première puissance informatique au monde – exploit conjugué à son bilan écologique catastrophique. Ayant compris qu’elle n’avait aucun intérêt à rester le fournisseur de matières premières à bas prix qu’elle avait été jusqu’alors et ayant pris la mesure de la fin annoncée des énergies fossiles, la Chine a provoqué des embargos sur ses exportations de terres rares, attiré les industriels étrangers sur son territoire en les alléchant par un accès aux matières premières et passé avec eux des partenariats de « co-innovation » qui lui permirent de s’approprier les technologies de pointe, de garder la main sur la valeur ajoutée et d’investir ensuite dans ses propres laboratoires de recherche. L’Union Européenne, le Japon et les États-Unis furent pris de vitesse et l’attaquèrent d’ailleurs devant l’OMC pour ses quotas d’exportation7. La Chine remplaça alors ses quotas par un système de licences. Mais le chantage chinois « technologies contre ressources8 » inspira d’autres pays émergents…

Comme le rappelle Guillaume Pitron, devant la raréfaction de ces ressources difficiles à extraire de la croûte terrestre, certains lorgnent déjà les gisements marins et la captation d’astéroïdes. La question que personne ne pose volontiers est la suivante : « Combien faut-il d’énergie pour produire de l’énergie ?9 » Car les procédés d’extraction capables d’atteindre l’espace ou le fond des océans ne sauraient être eux-mêmes gratuits et écologiquement inoffensifs, ils ne font que décupler le challenge énergétique. Ainsi la question des limites de la croissance ne fait que reculer indéfiniment son échéance jusqu’à l’acculement ultime. Comme le résumait Philippe Bihouix : « Nous faisons face à [ces] deux problèmes au même moment, et ils se renforcent mutuellement : plus d’énergie nécessaire pour extraire et raffiner les métaux, plus de métaux pour produire une énergie moins accessible10. » Ce n’est pas tout : l’impact écologique des voitures électriques, panneaux solaires ou éoliennes est, selon certains calculs, peu concluant considéré sur l’ensemble d’un cycle de vie, même si l’empreinte carbone est moindre. Si l’on ajoute à ce bilan pas si glorieux l’effet rebond (selon lequel un équipement technologique plus efficace et plus rentable s’accompagne en fait d’une hausse de consommation et non de la diminution attendue) – duquel l’auteur de la Guerre des métaux rares ne fait pas mention – alors le battage médiatique et les formidables investissements que mobilisent les énergies renouvelables semblent une cruelle escroquerie effectuée sur le dos des populations des pays émergents, qui, certes, voient leur niveau de vie s’élever au rythme de la croissance mondiale, mais en ignorant la facture ultime de cette amélioration relative.

Il ne resterait, pour non pas empêcher mais ralentir cette échéance, que le recyclage. Or lui-même a un coût si prohibitif que l’on investit peu dans cette filière. Les alliages et matériaux composites, les multicouches à l’origine de propriétés extraordinaires des objets modernes sont difficiles à séparer et nécessitent de repenser les modes de fabrication, afin de prendre en compte dès la conception la perspective du recyclage en fin de vie. Le recyclage de matériel électronique exige des opérations chimiques polluantes destinées à séparer les composants. Des méthodes plus propres et prometteuses sont toutefois en cours de recherche. Le caractère apparemment écologique et charitable de la volonté de rendement (rendre accessible à plus de monde des produits informatiques ou de l’énergie bon marché avec moins de risques sanitaires et écologiques) ne saurait masquer l’enjeu capitaliste : produire, vendre et consommer toujours plus. Dans ces conditions, même le recyclage intégral ne compenserait pas l’augmentation constante de la consommation globale et l’apparition régulière de nouveaux gadgets, tels la cigarette électronique. Les annonces d’Apple sur le recyclage des iPhones représentent en effet une goutte d’eau dans les chiffres de la consommation électronique. La directive européenne DEEE de 2002, qui transfère la responsabilité du recyclage aux fabricants reste suivie d’effets très insuffisants et les fabricants ont plus intérêt à fabriquer de nouveaux appareils à l’aide de matériaux partiellement recyclés qu’à récupérer les pièces et réparer les vieux. Il y a fort à parier que des techniques propres et efficaces de recyclage ne seront étudiées et mises en œuvre à grande échelle que lorsque les ressources disponibles seront épuisées (c’est à dire lorsque le coût d’extraction des ressources disponibles sera devenu supérieur à celui de l’exploitation des montagnes de déchets accumulées entre temps), ce qui laisse augurer d’une situation planétaire infernale, chaque parcelle de terre ayant été exploitée au maximum, avec une humanité dépendante de machines qui seront devenues omniprésentes et hypersophistiquées, mais peut-être privées de l’énergie nécessaire à leur entretien… Nous devrions alors nous contenter d’un stock de ressources limité à gérer parcimonieusement et à se disputer âprement entre terriens, loin des rêves de conquêtes spatiales. Enfin, aucun recyclage n’est intégral, son écobilan n’est jamais nul et les matériaux recyclés peuvent être de qualité inférieure. Georgescu-Roegen l’exprimait de cette manière imagée : « Nous pouvons ramasser toutes les perles tombées par terre et reconstituer un collier cassé, mais aucun processus ne peut effectivement réassembler toutes les molécules d’une pièce de monnaie usée11. » Il précisait qu’il ne s’agit pas d’exclure en principe la reconstitution d’une structure matérielle, mais que « si en pratique de telles opérations sont impossibles, c’est seulement parce qu’elles réclameraient un temps pratiquement infini12. » On ne reconstitue pas miraculeusement des stocks naturels qui ont mis des millions d’années à se constituer.

Georgescu-Roegen démontra implacablement pourquoi la dégradation de l’environnement était liée à un principe d’entropie irréversible (« la seule loi naturelle dont la prédiction n’est pas quantitative13 ») mais accéléré par les activités humaines et constamment ignoré par les économistes orthodoxes, qui ne s’intéressent ni à l’input des ressources ni à l’output des déchets. Selon lui, les limites du progrès technologique seront données par le coefficient de rendement énergétique qui ne saurait être exponentiel sans rendre la production incorporelle, ce que prétend sans le savoir « le sophisme de la substitution perpétuelle14» qui ne tient pas compte du coût énergétique croissant de l’accès à de nouvelles énergies. Ce modèle suppose, en somme, une croyance surnaturelle exactement là où il se prétend le plus scientifique. La promotion de l’extropie – antonyme de l’entropie – développée dans le journal et l’institut du même nom, et formalisée par Max More en 1998 dans Les principes extropiens15 se fonde, quant à elle, exclusivement sur un article de foi dans le progrès technologique illimité. Elle ne constitue en rien une réponse scientifique aux travaux de Georgescu-Roegen et aux objections de nombreux physiciens.

Guillaume Pitron ne prône pas la décroissance, ne s’exprime pas sur les principes de la thermodynamique et ne tire aucune conclusion prospective. C’est au lecteur de le faire. La situation qu’il décrit ne nous confronte pas seulement au délire d’une croissance qui ne s’arrête jamais et se croit capable d’inventer sans cesse à mesure de ses nouveaux déficits. Elle nous ramène aussi au pari transhumaniste, celui qui propose de risquer le va-tout pour atteindre peut-être « la maturité technologique » capable de résoudre un jour des problèmes aujourd’hui insolubles. Au-delà du risque brandi par certains de l’avènement d’une intelligence artificielle maligne, c’est le problème platement physique des ressources qui se pose déjà. Un problème trop terre-à-terre ? La focalisation sur le développement de l’intelligence occulte la question d’une barrière énergétique infranchissable dans les conditions physiques connues. Le technoprogressisme ne donne aucun scénario vraisemblable de réponse à l’accroissement exponentiel de la demande d’énergie que suppose sa vision. Au mieux, il affirme son engagement écologique sur le mode religieux du déni green tech exposé plus haut et choisit de croire qu’il existe quelque part dans le futur un degré de développement technologique capable d’inverser une équation tenue par les physiciens pour impossible, à savoir l’accès à une source d’énergie à la fois propre, gratuite et illimitée.

Le paradoxe formulé par le prix Nobel de physique Enrico Fermi en 1950 – s’étonnant de l’absence de signes extraterrestres, compte tenu de la très haute probabilité de civilisations extraterrestres plus anciennes que la nôtre – a suscité un nombre considérable d’hypothèses. Une solution fut celle formulée par l’astrophysicien Haqq-Misra et le géographe Baum16, qui considéraient les paramètres de croissance durable ou non durable comme une explication plausible soit de l’échec (en raison d’un effondrement de leurs écosystèmes), soit de la lenteur (en raison d’une croissance ralentie ou bloquée) de civilisations extraterrestres à coloniser l’espace jusqu’à nous. Le physicien Gabriel Chardin a émis récemment une hypothèse similaire : « Sous l’hypothèse apparemment raisonnable d’un taux de croissance de la consommation et de l’utilisation des ressources de 2 % par an, la durée d’épuisement des ressources de la Terre est de quelques centaines d’années, avec une large marge d’incertitude. Pour l’Univers observable tout entier, curieusement, l’estimation est plus précise : entre 5 000 et 6 000 ans, à très peu de chose près… (…) Autrement dit, une croissance de 2 % par an poursuivie pendant quelques millénaires grille presque nécessairement le système planétaire qui en subit l’expérience17. »

Ces hypothèses ne sont pas apocalyptiques, au sens où elles ne postulent pas l’extinction inéluctable de l’espèce humaine (du moins une extinction d’origine anthropique). En revanche elles suggèrent qu’une croissance rapide est à coup sûr incompatible avec la colonisation de l’espace ou même avec l’accomplissement d’un progrès technologique qui sera pris de court par sa propre accélération. Seul un rythme d’innovation ralenti, déconnecté d’intérêts marchands et financé par des fonds publics, éloigné d’applications de masse et faisant l’objet de délibération éthique et politique aurait peut-être une chance de favoriser le progrès technologique à long terme. La course en avant chargée de nous donner la solution toujours repoussée à des problèmes toujours plus gros semble par contre aller droit dans le mur. Mais notons que ce n’est pas sûr : personne ne connaît la structure ultime de l’univers. Georgescu-Roegen concluait ses travaux sur cette alternative : « Peut-être le destin de l’homme est-il d’avoir une vie brève mais fiévreuse, excitante et extravagante, plutôt qu’une existence longue, végétative et monotone. Dans ce cas, que d’autres espèces dépourvues d’ambition spirituelle – les amibes par exemple – héritent d’une Terre qui baignera longtemps encore dans une plénitude de lumière solaire !18 » Cet avertissement pose d’une manière plus aiguë que jamais l’enjeu de choix politiques fondés sur des paramètres inconnus et peut-être inconnaissables ou impossibles à mesurer.

Sandrine Aumercier

1Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares – La face cachée de la transition énergétique et numérique, Éditions Les Liens qui Libèrent, Paris, 2018.

2« Impact environnemental du numérique : il est temps de renouveler Internet », 10 janvier 2017

3Marc Roux, « Transhumanisme et écologie », 11 avril 2016

4Dominique Challiol, « Déchets : une solution en vue pour l’usine Rhône-Poulenc de la Rochelle », Les Echos, 24 mai 1991.

5Bertrand d’Armagnac, « Grandes manœuvres autour des métaux rares », Le Monde, 03 février 2010.

6Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, pp. 80-81.

7Dominique Albertini, « Les terres rares, un facteur majeur de la puissance chinoise », Libération, 14 mars 2012.

8Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, p. 151.

9Ibid. p. 220.

10Philippe Bihouix, « Du mythe de la croissance verte à un monde post-croissance », in Crime climatique stop , Collectif, Seuil, Paris, 2015.

11Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, Sang de la Terre, Paris, 2011, p. 105.

12Ibid., p. 105.

13Ibid., p. 98.

14Ibid., p. 113.

15Principes transhumanistes d’Extropie

16Jacob D. Haqq-Misra et Seth D. Baum, « The Sustainability Solution to the Fermi Paradox », Journal of British Interplanetary Society, vol. 62,‎ 2009.

17Gabriel Chardin, « Le paradoxe de Fermi et les extraterrestres invisibles », Libération, 2 mai 2015.

18Nicholas Georgescu-Roegen, La décroissance, op. cit., p. 149.

Transhumanisme et spatial : les deux faces d’une seule révolution

Il y a derrière le renouveau de l’économie spatiale deux dimensions. La première est économique. Il existe une guerre pour accéder à l’espace et maîtriser, aujourd’hui l’envoi des satellites, demain l’envoi des hommes. L’Europe, qui ne veut décidément pas être une puissance, ne l’a pas encore compris. La seconde dimension est philosophique, comme le montre la conférence que Luc Ferry a donné lors du dernier colloque du Cercle de Belém, le 24 novembre 2017, “Espace : nouvelle frontière économique, nouveau défi européen.”

Fondé en 2015 par les économistes Nicolas Bouzou et Pierre Bentata, le Cercle de Belém est un groupe de réflexion européen, libéral et progressiste. Il vise à enrichir le débat public en plaçant les grands enjeux sociétaux dans une perspective européenne. Les membres du Cercle de Belém interviennent aux côtés de personnalités politiques et de figures du monde de l’entreprise lors de colloques organisés dans une ville européenne sur une thématique choisie. Ils publient régulièrement des articles dans la presse française et européenne.

Transhumanisme : penser une troisième voie

Notre Club Politique Indépendant des Vendredis de la Colline a officiellement publié, le 15 novembre dernier, son rapport “Transhumanisme : penser une troisième voie”. Dans ce document, nous proposons une réflexion sur l’impact des nouvelles technologies sur ce qui fonde notre humanité, à mi-chemin des positions bio-conservatrice et techno-progressiste. Nous énonçons notamment quelques principes forts pour que jamais l’Homme ne se mutile en espérant “s’augmenter”.

Ci-dessous l’esprit général donné à notre rapport tel que décrit en introduction de celui-ci.

Le décalage est patent. Si, d’un côté, une multitude d’articles catastrophistes annonciateurs de l’avènement d’une intelligence artificielle prédatrice alimente l’effervescence de sentiments contradictoires, de l’autre, pareils questionnements peinent à s’imposer comme enjeux incontournables auprès du grand public. La remise du rapport France IA en mars 2017 au gouvernement participe à la sensibilisation – indispensable – de nos représentants politiques aux thèmes liés à la problématique transhumaniste.

Le docteur Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimo, souligne l’incompétence technique de la classe politique sur ces sujets afin d’en expliquer leur délaissement dans nos grands débats de société. Le message qui est le sien, largement repris dans la presse, est alors le suivant : la France – et plus largement l’Europe – accuse un profond retard, certes d’un point de vue technologique, mais essentiellement dans la prise de conscience du tsunami à venir de la part de nos élites. « Dans un siècle, on a Matrix », alerte-t-il le Sénat lors d’une audition publique le 19 janvier 2017.

Déjà déplore-t-il le « bio-conservatisme » de la société française et exhorte-t-il à entrer dans la course au plus vite. Aux Etats-Unis, Elon Musk, fondateur d’OpenAI, tient un raisonnement d’un alarmisme similaire, duquel il tire des conclusions radicales : la puissance cognitive de l’intelligence artificielle va bientôt dépasser celle de l’Homme.

Autant d’appels à un accompagnement d’une hybridation rapide de l’Homme – jusqu’à envisager une greffe cérébrale de composants électroniques – pour lui permettre de développer ses facultés psychiques et motrices.

Le raisonnement, fataliste, prévoit qu’il nous sera impossible d’échapper à cette révolution ; le scénario catastrophe, selon celui-ci, serait pour la France de se retrouver déclassée si elle n’accepte pas de prendre part pleinement à cette escalade technologique, quitte à consentir à des sacrifices éthiques sur l’autel du moindre mal. Pourtant, réduire la problématique à la seule fracture entre le transhumanisme et le bio-conservatisme restreint, considérablement, le champ des possibles dans un esprit d’affrontement dogmatique et a fortiori de défaitisme.

En sus du manque parfois de connaissances scientifiques sur le sujet, une autre raison semble expliquer l’absence du transhumanisme dans l’essentiel des discours politiques : l’indifférence. La montée en puissance d’idéologies technophiles serait un non-évènement. En effet, le développement technique est constitutif de l’hominisation, et son accélération dans le cadre du « progrès » n’est en rien une nouveauté. Plus encore, elle serait même souhaitable selon les chantres des technologies NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives), dont les prises de position irriguent une logique d’acceptation tacite et, de facto, de participation à la construction du monde post-humain qui se profile à l’horizon.

Toute l’efficacité de l’idéologie transhumaniste repose sur ce double phénomène de résignation et de soumission à la croyance selon laquelle l’humanité n’échappera pas à sa technicisation. Cette domination idéologique s’appuie sur des axiomes culturels et scientifiques très largement acceptés, y compris dans les milieux décisionnels. Or, comme tout système de pensée efficace, le transhumanisme réactualise les présupposés culturels qui permettent son émergence, et par là-même les rend invisibles jusqu’à ce qu’ils soient progressivement acceptés par tous comme des évidences incontestables, selon le mécanisme du biais cognitif – autrement appelé angle mort de polarisation par Emily Pronin et Matthew B. Kugler.

Il ne s’agit pas de refuser le progrès technique dans une ultime convulsion réactionnaire. Il convient, au contraire, d’imaginer une troisième voie qui fasse des technologies NBIC un moyen au service du bien-être humain, et non une fin au service d’une idéologie de dépassement de la nature humaine. Il ne s’agit pas de choisir entre les multiples utopies et dystopies promises par les techno-prophètes en guise d’avenir, mais de prendre suffisamment de recul sur nos conditionnements présents pour éviter de mutiler notre humanité en pensant « l’augmenter ».

La science du transhumanisme : comment la technologie mènera à une nouvelle race d’êtres immortels superintelligents

Le développement rapide des technologies dites NBIC – la nanotechnologie, la biotechnologie, les technologies de l’information et la science cognitive – donne lieu à des possibilités qui ont longtemps été du domaine de la science-fiction. La maladie, le vieillissement et même la mort sont autant de réalités humaines auxquelles ces technologies cherchent à mettre fin.

Elles peuvent nous permettre de jouir d’une plus grande « liberté morphologique » – nous pourrions prendre de nouvelles formes par le biais de prothèses ou du génie génétique, ou faire progresser nos capacités cognitives. Nous pourrions utiliser les interfaces cerveau-ordinateur pour nous connecter à une intelligence artificielle avancée.

Des nanobots pourraient parcourir notre circulation sanguine pour surveiller notre santé et améliorer nos propensions émotionnelles à la joie, l’amour et autres émotions. Les progrès dans un domaine créent souvent de nouvelles possibilités dans d’autres secteurs, et cette « convergence » peut entraîner des changements radicaux dans notre monde à court terme.

Le « transhumanisme » est l’idée que les humains devraient transcender leur état naturel et leurs limites actuels grâce à l’utilisation de la technologie, c.-à-d. que nous devrions adopter une évolution humaine autodirigée. Si l’histoire du progrès technologique peut être considérée comme la tentative de l’humanité de dompter la nature pour mieux répondre à ses besoins, le transhumanisme est la suite logique : la révision de la nature de l’humanité pour mieux servir ses fantasmes.

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/les-technologies-emergentes/le-rapport-nbic/

Comme le dit David Pearce, principal défenseur du transhumanisme (ainsi que de l’« impératif hédoniste », exigence morale selon laquelle les hommes doivent travailler à la réduction — voire à l’abolition — de la souffrance pour tous les organismes dotés de sensibilité (sentient beings)) et cofondateur de Humanity + :

« Si nous voulons vivre dans un paradis, nous devrons l’élaborer nous-mêmes. Si nous voulons la vie éternelle, nous aurons besoin de réécrire notre code génétique truffé de bogues et devenir semblables à Dieu… Seules les solutions de haute technologie peuvent éradiquer les souffrances du monde. La compassion seule ne suffit pas. »

Mais il y a un aspect plus sombre à la foi naïve que Pearce et d’autres partisans ont dans le transhumanisme, aspect incontestablement dystopique.

Il est peu probable que nous devenions des transhumains du jour au lendemain. Les technologies deviendront plutôt davantage intrusives et s’intégreront parfaitement au corps humain. La technologie a longtemps été considérée comme une extension de soi. De nombreux aspects de notre monde social, notamment nos systèmes financiers, sont déjà largement basés sur les machines. Il y a beaucoup à apprendre de ces systèmes hybrides homme/machine en constante évolution.

Pourtant, le langage et les attentes souvent utopiques qui entourent et façonnent notre compréhension de ces développements n’ont pas fait l’objet d’une grande analyse. Les changements profonds qui nous attendent sont souvent abordés de manière abstraite, car les « progrès » évolutifs sont considérés comme si radicaux qu’ils ignorent la réalité des conditions sociales actuelles.

Ce faisant, le transhumanisme devient une sorte de « technoanthropocentrisme », dans lequel les transhumanistes sous-estiment souvent la complexité de la relation que nous entretenons avec la technologie. Ils le voient comme un outil contrôlable et malléable qui, avec la bonne logique et la rigueur scientifique, peut être tourné vers n’importe quelle fin. En fait, tout comme les avancées technologiques dépendent et tiennent compte de l’environnement dans lequel elles s’accomplissent, elles se répercutent dans la culture et créent de nouvelles dynamiques, souvent imperceptiblement.

Ainsi, situer le transhumanisme dans les contextes sociaux, culturels, politiques et économiques plus larges au sein desquels il émerge est essentiel pour comprendre sa portée éthique.

Environnements concurrentiels

Max More et Natasha Vita-More, dans leur ouvrage intitulé « The Transhumanist Reader », revendiquent le besoin d’un transhumanisme pour « l’inclusion, la pluralité et la remise en question perpétuelle de notre connaissance ».

Pourtant, ces trois principes sont incompatibles avec le développement de technologies transformatrices dans le système actuel duquel elles émergent aujourd’hui : le capitalisme avancé.

L’un des problèmes réside dans le fait qu’un contexte social hautement concurrentiel ne se prête pas à diverses façons d’être. Il exige plutôt des comportements de plus en plus efficaces. Prenez le cas des étudiants, par exemple. Si certains ont accès à des pilules qui leur permettent d’obtenir de meilleurs résultats, les autres étudiants peuvent-ils se permettre de ne pas faire de même ? Il s’agit bien d’un dilemme. Un nombre croissant d’étudiants prennent déjà des pilules améliorant leur performance. Et si les pilules deviennent plus puissantes, ou si les améliorations font appel au génie génétique ou à la nanotechnologie intrusive qui offre des avantages concurrentiels encore plus grands, alors quelle est la suite ? Rejeter une orthodoxie technologique avancée pourrait rendre quelqu’un socialement et économiquement moribond (peut-être même sur le plan de l’évolution), alors que tous ceux qui ont accès aux pilules sont effectivement forcés de la suivre pour garder la cadence.

Passer outre les limites quotidiennes suggère une sorte de libération. Cependant, il s’agit plutôt d’une impulsion contraignante d’agir d’une manière déterminée. Nous devons littéralement nous transcender afin de nous conformer (et survivre). Plus la transcendance est extrême, plus la décision de se conformer est délibérée et plus il est impératif de le faire.

Les forces systémiques qui poussent l’individu à s’« améliorer » pour rester compétitif jouent également un rôle géopolitique. Un domaine où la recherche et le développement technologique ont le plus grand potentiel transhumaniste est celui de la défense. DARPA (le département de la défense américaine chargé de développer des technologies militaires), qui tente de créer des « soldats métaboliquement dominants » – Metabolically Dominant Soldier ou MDS – est un exemple concret de la façon dont les intérêts particuliers d’un système social donné pourraient déterminer le développement de technologies transformatrices radicalement puissantes à des fins destructrices plutôt qu’utopiques.

La précipitation pour développer une IA super intelligente par des États-nations mondiaux concurrentiels et mutuellement méfiants pourrait également devenir une course aux armements. Dans « Radical Evolution », Verner Vinge décrit un scénario dans lequel l’intelligence surhumaine est l’« arme ultime ». Idéalement, l’humanité prendrait le plus grand soin de développer une innovation aussi puissante et transformatrice.

Il y a à juste titre une grande inquiétude entourant la création d’une superintelligence et l’émergence de la singularité, c.-à-d. l’idée qu’une fois que l’IA atteindra un certain niveau, elle se redéveloppera rapidement, entraînant une explosion d’intelligence qui dépassera rapidement celle des humains (quelque chose qui se passera d’ici 2029 selon le futuriste Ray Kurzweil). Si le monde prenait la forme de ce que l’IA la plus puissante est programmée (ou s’est reprogrammée) à obtenir, son évolution pourrait prendre un tournant pour le tout banal – une IA pourrait-elle détruire l’humanité parce qu’elle désire produire le plus de trombones possible par exemple?

Il est également difficile de concevoir un aspect de l’humanité dont l’efficacité ne pourrait être « améliorée » pour satisfaire les exigences d’un système concurrentiel. C’est donc le système qui détermine l’évolution de l’humanité, sans avoir de vision sur ce que sont les humains ou sur ce qu’ils devraient être. Une des façons dont le capitalisme avancé se révèle extrêmement dynamique est dans son idéologie de neutralité morale et métaphysique. Comme l’affirme le philosophe Michael Sandel : « les marchés ne font aucune distinction entre le bien et le mal » (Michael J. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché, Paris, Seuil, 2014). Dans le capitalisme avancé, maximiser notre pouvoir d’achat maximise notre capacité à nous épanouir – par conséquent, acheter pourrait être considéré comme un impératif moral primaire de l’individu.

Le Philosophe Bob Doede suggère à juste titre que c’est cette logique banale du marché qui dominera :

« Si la biotech a fait en sorte que la nature humaine soit entièrement révisable, elle ne peut aucunement diriger ni contraindre la forme que nous lui donnons. Ainsi, quelle forme les artéfacts posthumains prendront-ils ? Je ne doute point que notre grande société de consommation, notre économie capitaliste saturée de médias et nos forces commerciales parviendront à leur fin. Alors, l’impératif commercial deviendrait le vrai architecte de l’humain futur. »

Que le processus évolutif soit déterminé par une IA super intelligente ou un capitalisme avancé, nous pourrions être obligés de nous conformer à une transcendance perpétuelle qui ne nous rendra plus efficaces que dans les activités nécessaires au système le plus puissant. Le résultat final serait, d’une manière prévisible, une entité technologique entièrement non humaine – bien que très efficace – issue de l’humanité qui ne servirait pas nécessairement un but que l’homme moderne ne valorise en aucune façon. La capacité de servir efficacement le système sera la force motrice. Cela vaut également pour l’évolution naturelle, la technologie n’étant pas un outil simple nous permettant d’élucider cette énigme. Mais le transhumanisme pourrait amplifier la vitesse et les aspects les moins souhaitables du processus.

L’autoritarisme de l’information

Pour le bioéthicien Julian Savulescu, la raison principale pour laquelle les humains doivent être améliorés est pour que notre espèce survive. Il affirme que nous sommes confrontés à un Triangle des Bermudes de l’extinction : le pouvoir technologique radical, la démocratie libérale et notre nature morale. En tant que transhumaniste, Savulescu exalte le progrès technologique et le considère comme inévitable et infreinable. C’est la démocratie libérale, en particulier notre nature morale, qui devrait changer.

L’incapacité de l’humanité à régler les problèmes mondiaux est de plus en plus évidente. Mais Savulescu néglige de situer nos faiblesses morales dans leur contexte culturel, politique et économique général, croyant plutôt que les solutions se trouvent dans notre composition biologique.

« Nous devrons renoncer à une protection maximale de la vie privée. Nous constatons une augmentation de la surveillance des individus et elle sera nécessaire si nous voulons éviter les menaces que les personnes ayant un trouble de la personnalité antisociale et les fanatiques représentent par leur accès à une technologie radicalement améliorée. »

Une telle surveillance permet aux entreprises et aux gouvernements d’accéder à des informations extrêmement précieuses et de les utiliser. Dans « Who Owns the Future », le pionnier de l’Internet, Jaron Lanier, explique :

« Les multiples données sur la vie privée et les habitudes des gens ordinaires, colligées sur les réseaux numériques, sont groupés pour former une nouvelle forme privée de monnaie d’élite… c’est une nouvelle forme de sécurité négociée par les plus nantis, et sa valeur augmente naturellement. C’est devenu un énorme levier inaccessible aux gens ordinaires. »

Essentiellement, ce levier est aussi invisible pour la plupart des gens. Il ne fait pas que dévier le système économique vers les élites, mais modifie de manière significative la conception même de la liberté, car l’autorité du pouvoir est à la fois radicalement plus efficace et dispersée.

La notion de Foucault selon laquelle nous vivons dans une société panoptique – où le sentiment d’être perpétuellement surveillé instille la discipline – s’étend maintenant au point où la machinerie incessante d’aujourd’hui a été appelée « superpanopticon ». Les connaissances et l’information que les technologies transhumanistes auront tendance à générer pourraient renforcer les structures du pouvoir existantes qui consolident la logique inhérente du système duquel la connaissance émane.

On peut notamment le constater dans la tendance des algorithmes à établir des discriminations raciales et sexistes, lesquelles reflètent déjà nos échecs sociaux existants. La technologie de l’information tend à interpréter le monde de façons définies : elle privilégie l’information facilement mesurable, comme le PIB, aux dépens de l’information non quantifiable, comme le bonheur ou le bien-être. À mesure que les technologies invasives fourniront davantage de données granulaires sur notre personne, ces données pourraient vraisemblablement en venir à définir notre monde, et l’information intangible pourrait perdre sa place légitime dans les affaires humaines.

Déshumanisation systémique

Les inégalités actuelles seront sûrement amplifiées avec l’introduction de psychopharmaceutiques ultra puissants, de la modification génétique, de la surperintelligence, des interfaces cerveau-ordinateur, de la nanotechnologie, de la prosthétique robotique et du progrès possible dans le domaine du prolongement de la vie. Ils sont tous fondamentalement inégalitaires et reposent sur une notion de non-limitation plutôt que sur le niveau standard de bien-être physique et mental que nous acceptons dans le domaine des soins de santé. Il est difficile de concevoir une façon où tous pourront jouir de ces possibilités.

La sociologiste Saskia Sassen parle de « nouvelles logiques d’exclusion », qui reflètent « les pathologies du capitalisme mondial d’aujourd’hui ». Les exclus englobent les 60 000 migrants et plus qui ont perdu leur vie dans des trajets mortels au cours des 20 dernières années et les victimes du profilage racial de la population carcérale grandissante.

En Grande-Bretagne, ces exclus sont les 30 000 personnes dont la mort en 2015 était liée aux coupures dans les soins de santé et l’aide sociale et tous les autres qui ont péri dans l’incendie de la Tour Grenfell. On pourrait dire que leur mort est due à la marginalisation systématique.

La concentration aiguë et sans précédent de la richesse va de pair avec ces exclusions. Les exploits économiques et techniques avancés favorisent cette richesse et l’exclusion de groupes excédentaires. En même temps, Sassen avance qu’ils créent une sorte de contexte nébuleux sans centre semblable au lieu de pouvoir :

« Les opprimés se sont souvent élevés contre leurs maîtres. Mais aujourd’hui, ils ont été pour la plupart exilés et survivent à grande distance de leurs oppresseurs… L’« oppresseur » est un système de plus en plus complexe combinant individus, réseaux et machines dont le centre n’est pas défini. »

La population excédentaire retirée des aspects productifs du monde social pourrait rapidement augmenter dans un proche avenir à mesure que les améliorations apportées à l’IA et à la robotique engendreront possiblement une importante automaticité du chômage. De vastes pans de la société pourraient devenir productivement et économiquement excédentaires. Pour l’historien Yuval Noah Harari, « la question la plus importante dans l’économie du 21e siècle pourrait être la suivante : que fera-t-on de tous ces gens inutiles ? »

Nous n’aurions d’autre scénario que celui d’une petite élite possédant la presque totalité de la richesse et ayant accès à la plus puissante des technologies transformatrices de l’histoire de l’humanité et d’une masse de gens accessoires, ne pouvant suivre le contexte évolutif dans lequel ils se trouvent et dépendant entièrement de la bienveillance de cette élite. Le traitement déshumanisant accordé aux groupes exclus d’aujourd’hui démontre que les valeurs libérales des pays développés ne s’étendent pas toujours à ceux qui ne partagent pas les mêmes privilèges et la même race, culture ou religion.

Au sein d’une ère de pouvoir technologique radical, les masses pourraient même représenter une importante menace pour la sécurité de l’élite, ce qui pourrait justifier des mesures agressives et autoritaires (et peut-être d’autres mesures plus radicales grâce à une culture de la surveillance).

Dans leur traité sur le transhumanisme, « The Proactionary Imperative », Steve Fuller et Veronika Lipinska allèguent que nous sommes obligés de poursuivre sans relâche le progrès technoscientifique jusqu’à ce que nous accomplissions notre destin semblable à celui de Dieu ou que nous atteignons un pouvoir infini – soit celui de servir Dieu en devenant Dieu. Ils nous révèlent imperturbablement le processus de violence et de destruction naissant que ces visées prométhéennes nécessiteraient : « remplacer la nature par de l’artificiel est la clé d’une stratégie proactionnaire… du moins il est sérieusement possible, sinon probable, que cela entraîne une dégradation environnementale de la Terre à long terme. »

L’ampleur de toute la souffrance qu’ils seraient prêts à mettre en jeu dans leur cruel casino ne peut être entièrement comprise que lorsque nous analysons ce que leur projet signifie pour les êtres humains :

« Un monde proactionnaire ne ferait pas que tolérer la prise de risque, mais l’encouragerait, puisque les gens se verront fournir des incitatifs juridiques pour spéculer sur leurs actifs bioéconomiques. Vivre dangereusement deviendrait une entreprise en soi… les proactionnaires cherchant d’importants bénéfices à long terme sur les survivants d’un régime révolutionnaire qui encouragerait bien des préjudices pour y parvenir. »

Survivre demandera de nombreux sacrifices.

La fragilité économique à laquelle les humains devront bientôt faire face et son chômage automatisé se révéleront probablement extrêmement utiles aux buts proactionnaires. Dans une société où une vaste majorité de la population dépendra d’aumônes pour survivre, les forces du marché feront en sorte que le manque de sécurité sociale poussera les gens à prendre plus de risques pour peu d’avantages, alors les « proactionnaires réinventeraient le système d’assistance sociale en tant que véhicule favorisant la prise de risque en tant qu’instrument du marché » pendant que « l’état proactionnaire serait exploité en tant qu’énorme capital-risque ».

Au cœur de cet état se trouve le remplacement des droits fondamentaux de « l’Humanité 1.0 », terme de Fuller pour définir les êtres humains non augmentés modernes, par des obligations envers l’Humanité 2.0 augmentée future. Ainsi, nos codes de valeurs peuvent et doivent même être monétisés : « l’autonomie personnelle devrait être perçue comme une franchise accordée par le gouvernement où les individus envisageraient leur corps comme une parcelle de terrain dans ce que l’on peut appeler un « patrimoine génétique commun ».

La préoccupation néolibérale entourant la privatisation s’étendrait alors aux êtres humains. En effet, l’endettement à vie qui fait partie de la réalité de la plupart des citoyens des nations développées capitalistes prendrait une tout autre signification lorsqu’une personne naîtrait endettée : être en vie équivaudrait à « vous investir dans un capital où des résultats sont attendus ».

Les masses socialement moribondes pourraient être forcées de servir le super-projet technoscientifique de l’Humanité 2.0, qui utilise l’idéologie du fondamentalisme commercial dans sa quête d’un progrès perpétuel et d’une productivité maximale. La seule différence significative est que le but déclaré des capacités divines de l’Humanité 2.0 est patent, par opposition à la fin indéfinie déterminée par le « progrès » infini d’une logique commerciale encore plus efficiente que celle que nous avons à l’heure actuelle.

Une nouvelle politique

Certains transhumanistes commencent à comprendre que les plus sérieuses limites aux objectifs des humains sont sociales et culturelles, et non techniques. Cependant, le plus souvent leur reformulation des politiques tombe dans les mêmes pièges que leur vision globale technocentrique. Ils allègent généralement que les nouveaux pôles politiques ne seront plus de droite ou de gauche mais plutôt technoconservateur ou technoprogressiste (et même technolibertaire ou technoseptique). Aussi, Fuller et Lipinska ergotent qu’ils seront situés de haut en bas plutôt que de gauche à droite : ceux qui veulent dominer le ciel et devenir puissants, et ceux qui veulent préserver la Terre et sa diversité d’espèces. Il s’agit d’une fausse dichotomie. La préservation des derniers est nécessaire à toute réalisation des premiers.

Le transhumanisme et le capitalisme avancé sont deux processus qui valorisent avant toute chose le « progrès » et l’« efficience ». Le progrès en tant que moyen d’accéder au pouvoir et l’efficience en tant que moyen de faire du profit. Les humains deviennent des véhicules pour servir ces valeurs. Les possibilités du transhumanisme nécessitent urgemment une politique ayant des valeurs humaines davantage délimitées et explicites pour procurer un environnement sécuritaire à ceux qui favorisent ces changements profonds. La position que nous prenons concernant les questions de justice sociale et de durabilité environnementale n’a jamais été aussi cruciale. La technologie ne nous permet pas de nous soustraire à ces questions, elle ne permet pas la neutralité politique. L’inverse est aussi vrai : nos politiques n’ont jamais été aussi importantes. Savulescu dit vrai lorsqu’il affirme que les technologies radicales s’en viennent. Par contre, il a tort de penser qu’elles corrigeront nos valeurs morales… elles les refléteront.

traduit avec la collaboration de Stéphanie S.

Daily Mail par Alexander Thomas With The Conversation

Les Utopiales Maçonniques 2017 – Devenir : Ethique et Transhumanisme

La 4e édition des Utopiales Maçonniques s’est déroulée les samedi 8 et dimanche 9 avril au siège du Grand Orient de France, à Paris.

Table ronde 5 : Devenir : Éthique et Transhumanisme

Michel Lévy-Provençal est un entrepreneur emblématique français. Ingénieur de formation, il est l’un des fondateurs du site d’informations Rue89 et fut directeur du studio multimédia et chargé du développement digital de la chaîne d’information France 24 de mai 2007 à novembre 2010. En mars 2008, à cause d’un désaccord sur la ligne éditoriale du journal et la stratégie adoptée par la direction, il décide de céder ses parts et quitter Rue89. En mai 2009, il fonde TEDx Paris (la conférence française sous licence TED). Il quitte France 24 en novembre 2010 pour créer Joshfire, une agence dédiée au développement d’objets connectés. En 2012, il crée avec plusieurs membres de l’équipe TEDxParis, l’agence éditoriale Brightness spécialisée dans le coaching d’intervenants et l’accompagnement des entreprises dans leur démarche de transformation. En 2014, il lance L’échappée volée, un do-tank, spin-off de TEDxParis, consacré à l’innovation au service du bien commun.

Transhumanisme : l’homme dans la tourmente

Le Transhumanisme

Les plus illustres scientifiques croyaient en une entité supérieure, une intelligence qui dictait les phénomènes découverts. Plus ils entraient dans cet univers que seul un esprit pourvu de questionnements pouvait sonder, plus ils se confortaient dans une foi. Ils étaient fascinés par ce qu’ils observaient et il n’y avait rien de plus fort que la croyance en un Dieu créateur pour soulager la fièvre que provoquaient ces découvertes. Éclairés par cette cause première de toutes choses, ils ne cessaient de s’émerveiller de ce que la nature soit intelligible à l’homme. Nicolas Copernic, Johannes Kepler, Galilée, William Harvey, Robert Boyle, John Ray, Isaac Newton, Louis Pasteur, William Thomson Kelvin et Albert Einstein nous ont apporté la vision actuelle de notre environnement et pourtant, tous croyaient en Dieu.

Au début du XXème siècle, la sécularisation (1) apparaît sous la pression d’une forte expansion scientifique – la religion s’efface en emportant avec elle l’humilité qu’elle conférait à ceux qui découvraient. Des scientifiques comme Haldane amorcent des idées où l’homme pourra contrôler son évolution en réalisant des mutations génétiques grâce à la fécondation in vitro – nous goûtons à l’ère industrielle qui nous propulsera jusqu’à aujourd’hui. En 1932, Aldous Huxley entr’ouvre une porte au grand public sur des idées dystopiques d’une société anesthésiée par le progrès scientifique avec l’apparition de son célèbre ouvrage : Le meilleur des mondes. Fin des années 60, de nouveaux mouvements religieux (NMR) comme l’astrologie, voyance, réincarnation, télépathie, expérience de mort imminente, pratiques spirites, groupes syncrétiques d’origine orientale (néo-bouddhisme, néo-hindouisme), New Age, etc. voient le jour.

Est-ce un hasard si c’est à cette même époque que Julian Huxley (biologiste et frère d’Aldous Huxley) nous a fait découvrir le mot transhumanisme ? Cette philosophie avait son autoroute toute tracée pour venir s’implanter dans notre quotidien. Nous pouvons penser qu’avec la perte d’humilité, scellée par la religion dans le cœur des plus curieux de l’époque, l’homme s’est découvert créateur. Il est convaincu de sa singularité et se crée une foi – celle de lui-même. Les outils qu’il façonne à l’aide des sciences vont tordre l’espace-temps, bouleverser son habitat et propulser sa propre condition vers un éclatement qu’il ne contrôlera plus.

Cet emballement est à l’image du monde qu’il a fait naître – un monde des finances qui étouffe la condition humaine où l’essentiel est oublié : être libre. Cette folle envie inconsidérée de tout maîtriser nous emprisonne dans un individualisme – charriant notre égo nous abîmons notre condition humaine.

Cependant, le transhumanisme des années 70, individualiste et libertarien, a évolué pour devenir aujourd’hui sensible aux aspects sociaux, sanitaires et environnementaux (2) – technoprogressisme ou transhumanisme démocratique. Ce mouvement transhumaniste même sous une forme modérée qu’une partie du milieu médical favorise, va nous conduire sur le chemin du libre échange du corps et de l’esprit : le posthumain.

Aujourd’hui

Nous sommes familiers aux idées d’une augmentation des performances et ces derniers temps le mot transhumanisme ne nous est plus étranger. Une société qui reconnaît le premier – le meilleur – mais jamais le deuxième, une société qui nous rend angoissés par les frustrations du perdant, génère une fuite du réel vers un monde artificiel que nous pouvons maîtriser en étant le meilleur.

Cette frénésie, qui soulage la souffrance de ne pas pouvoir exister suffisamment dans le monde réel, nous ôte le lien social – nous nous enfonçons dans un artefact de la vie à coup de réseaux sociaux, jeux vidéos, écrans simulant la réalité, achats en ligne, télétravail, etc. Nos politiques nous tournant le dos, ce sont les GAFA qui se présentent à nous – devenus hétéronomes (3) à leurs technologies, nous fabriquons avec ces outils notre bonheur artificiel.

Aujourd’hui, penser co-évoluer avec ces techniques ne nous paraît pas extraordinaire et pour nous en convaincre, considérons la liste ci-dessous :

Prolongation de la vie,
Amélioration physique,
Amélioration cognitive,
Biométrie,
Amélioration émotionnelle,
Téléchargement de l’esprit,
Ingénierie génétique, biologie de synthèse,
Création de tissus,
Nanotechnologies, augmentations, implants, puces,
Intelligence artificielle,
Robotique,
Exploration de l’espace,
Réalité virtuelle, augmentée, mixte,
Informatique Quantique,
Nourriture synthétique – légumes modifiés,
Blockchain,
Clonage.

Êtes-vous catastrophés ?

Prenons de la hauteur et évaluons le temps qu’il nous a fallu pour passer de ces idées folles à leurs concrétisations sur l’échelle de l’humanité. Je vous invite pour cela à faire un focus sur une période de la vie d’un homme ; nous y sommes presque !

Continuons à zoomer et vous voilà en 2008, au moment de souffler vos 51 ans (si vous êtes né (e) en 1957) – c’est ce temps-là qu’il a fallu pour arriver à cloner des embryons humains à partir de cellules de peau (4). Cet exemple, représentatif de la rapide évolution de ces idées transhumanistes, nous semblait incontestablement faire partie d’une fiction cauchemardesque : nous sommes face au clonage reproductif où l’égoïsme est sublimé.

Maintenant, imaginez la même évolution sans les « lock-in » (5) de l’époque : bienvenue chez les GAFA (6). Car, au moment même où nous philosophons, Facebook et son PDG Mark Zuckerberg viennent d’annoncer lors de leur conférence annuelle les différents projets en développement et notamment : une interface cerveau-machine (7). Comprenez que nous sommes en plein cœur de cette course technologique qui permettra d’augmenter l’homme et de diffuser encore un peu plus les idées transhumanistes dans notre vie quotidienne – Ray Kurzweil et la Singularity University (8), Facebook et le B8 (9) en sont les plus représentatifs.

Hier, le transhumanisme comme pensée idéologique sur l’amélioration de l’homme devient aujourd’hui un courant politique, économique et financier. Et il n’est pas seulement à craindre pour l’humanité mais aussi pour notre environnement : l’ensemble commence déjà à vaciller. Car même si les plus climato-sceptiques ont l’argument lourd pour déresponsabiliser l’activité humaine sur les bouleversements environnementaux, on observe une accélération des catastrophes (tsunamis, ouragans, canicules, séismes, Ebola, etc.) (10).

Dans tous les cas, il y aura un besoin phénoménal en énergie que nous ne parviendrons pas à obtenir sans aggraver la situation.

Nous sommes dans une mauvaise dynamique ; tout du moins nos élites : « l’hyperglobalisation a donc transformé l’économie mondiale en un système géant hautement complexe qui connecte et décuple les risques propres à chacun des secteurs critiques […]».(11)

L’environnement, l’énergie et l’humain sont au bord d’un predicament (12).

Demain

Interconnecté, élaboré sur le même modèle et charriant notre anthropodicée (13), l’homme se dirige vers une bouffissure artificielle – un monde structuré par des algorythmes.

Le monde dans lequel nous vivons s’est construit depuis le début du XXème siècle (ère industrielle) sous une nouvelle forme : la mondialisation. Loin des tentatives d’unification de Charles Quint et décriée par les altermondialistes, elle a su s’imposer comme modèle économique. Ce phénomène a eu un impact multiple : culturel, politique, géographique et sociologique.

« La mondialisation est inéluctable et irréversible. Nous vivons déjà dans un monde d’interconnexion et d’interdépendance à l’échelle de la planète. Tout ce qui peut se passer quelque part affecte la vie et l’avenir des gens partout ailleurs. Lorsque les mesures à adopter ont évolué dans un endroit donné, il faut prendre en compte les réactions dans le reste du monde. Aucun territoire souverain, si vaste, si peuplé, si riche soit-il, ne peut protéger à lui seul ses conditions de vie, sa sécurité, sa prospérité à long terme, son modèle social ou l’existence de ses habitants. Notre dépendance mutuelle s’exerce à l’échelle mondiale […] » (14).

Comprenons que nous sommes de plus en plus cantonnés au périmètre délimité par de puissantes holdings. La finance vient d’actionner le levier idéologique du transhumanisme pour investir la révolution industrielle (15) qui a déjà commencé. Seulement, si la spéculation est trop forte, le sort de l’humain risque de voler en éclat.

Demain, notre pensée sera déposée dans une clé USB (16), uploadable, nous pourrons ainsi changer d’enveloppe ou encore diffuser notre pensée dans la toile interconnectée qu’on nous aura tissée.

Ne vous méprenez pas, les GAFA mettent énormément d’argent et d’énergie pour y parvenir : neurone formel, perceptron, etc. sont des sujets exploités. (17)

Cependant, il nous faudra dépasser ce qui fait de nous des humains pour accepter ce monde artificiel : la critique et le désir d’être libre.

L’homme dans la tourmente

Qu’est-ce que l’homme, au sens intergenre ? Pour répondre à cette question, il faut avoir le cœur sensible au mouvement humaniste. Nous nous définissons « homme » par notre humanité et c’est cela même qui nous fait nous interroger sur les risques de cette transhumance. Pierre angulaire des mouvements traitant d’éthique, la question de savoir si nous allons perdre notre humanité est au centre de la tourmente.

L’humanité désigne une vie qui conscientise sa condition d’être ; libre et critique – l’homme en représente toutes les caractéristiques. Ce modèle ne sépare pas le corps de l’esprit comme l’envisage le transhumanisme. « L’”Homme” n’est pas une “nature” ou une “essence”. Il est la cristallisation généalogique provisoire et instable d’une forme de vie en évolution (…) » (18).

Le gnosticisme (19) considère le corps et la vie terrestre comme une prison dont l’homme doit se libérer pour être sauvé. C’est de ce postulat ésotérique que le mouvement transhumaniste base ses idées les plus dangereuses.

Si nous reprenons l’exemple de la reproduction de la conscience, actuellement, avec la duplication des neurones formels sous des modèles mathématiques complexes, il n’est pas possible de créer une conscience sans considérer dans son ensemble le cerveau (la matière) et la pensée – des interactions entre les deux sont observées. Pour les chercheurs les plus vigilants, il est possible de créer une structure qualitative du vécu mais sans obtenir une conscience (20).

Malheureusement, c’est avec des artefacts comme décrits précédemment que le transhumanisme veut construire un futur artificiel.

Ne sous-estimons pas ce mouvement transhumaniste qui par une idéologie scientiste et futurologiste opère une dissociation de la pensée et du cerveau : il est en passe de brouiller la frontière entre le réel et l’artificiel.

Cependant, il ne tient qu’à nous de nous informer, nous instruire et d’échanger sur le phénomène posthumain car en définitive nous sommes déjà dans la transhumance.

Nous ne devons pas non plus avoir une vision chaotique de notre futur – nous observons une recrudescence de mobilisations sur l’éthique liée à l’impact des nouvelles technologies sur l’humain.

Le fait que des espaces de dialogue – comme celui que vous êtes en train de lire – existent, est un exemple d’espoir. Alors, si notre cœur nous insuffle, encore, le sens critique et le goût de la liberté – interrogeons-nous et agissons.

Nicolas Bernard
Diplômé de l’École des applications militaires de l’énergie atomique (EAMEA). Après une longue carrière dans les forces sous-marines de la Marine Nationale en tant qu’atomicien, Nicolas travaille comme chargé d’affaires en industrialisation militaire pour le groupe DCNS. Il nous propose des articles d’opinions sur des questions importantes en matière de transhumanisme, post humanisme et d’intelligence artificielle.

Notes :

1) Sciences Humaines : Les métamorphoses des croyances religieuses
2) IEET
3) Revue La Recherche n° 417, mars 2008
4) Hétéronomie
5) lock-in
6 ) GAFA
7 ) Facebook travaille sur une interface cérébrale qui vous permettra de « communiquer uniquement avec votre esprit »
8) Singularity university
9 ) Facebook – B8
10) Catastrophes naturelles : Bilan statistique des catastrophes naturelles survenues dans le Monde entre 2001-2015
11) Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, coll. anthropocène ed. Seuil,
12) Predicament Revue Acropolis: L’effondrement de notre civilisation industrielle
13) Anthropodicée
14) Zygmunt Bauman
15) Rapport Mady Delvaux – La révolution industrielle
16) Téléchargement de l’esprit
17) Réseaux de neurones artificiels
18) Jean-Marie Schaeffer, La Fin de l’exception humaine, Paris, Gallimard, 2007. Cité in Pour une histoire naturelle de l’homme [archive], compte-rendu de lecture sur La Vie des idées.
19) Gnosticisme : Les thèses gnostiques.
20) Christophe Habas, conférence publique – Nantes : Le Transhumanisme avec Le Grand orient de France.