Pourquoi reste-t-il encore de la place pour la spiritualité dans le transhumanisme

Max More dit que les transhumanistes peuvent garder tous les bénéfices de la religion, en finir avec certains de ses inconvénients et abandonner le surnaturel

Les anciens dieux ne sont plus de ce monde, remplacés par des smartphones, des écrans tactiles et des médias sociaux. Ce sont les nouveaux dieux, ceux pour lesquels nous nous inclinons. Plutôt que de croire en une réalité supérieure, celle dans laquelle les déités jugent discrètement, nous avons créé une réalité alternative dans laquelle des divinités auto-érigées jugent subtilement chacune de nos actions. Au lieu du paradis ou de l’enfer, nous recevons des publicités ou le Commissaire de prison (curated jail).

Il n’est pas tout à fait clair s’il reste de la place pour la spiritualité dans ce monde virtuel. Mais Max More pense qu’il y en a, et il est bien placé pour le savoir. En 1990, More a écrit un essai établissant les paramètres du transhumanisme moderne. Il a été un membre d’Alcor Life Extension Foundation, le laboratoire de cryologie de préservation humaine, pendant 30 ans, et depuis 6 ans en est le PDG. Il se soucie d’étendre notre durée de vie, et de surpasser les limites biologiques avec la technologie. Il souhaite surmonter les modèles des dieux.

→ Les extropiens constituent un groupe de transhumanistes fondé par Tom M. Morrow et Max More. En 1990, un code plus formel et concret pour les transhumanistes libertariens prend la forme des Principes transhumanistes d’Extropie (Transhumanist Principles of Extropy, traduction française), l’extropianisme étant une synthèse du transhumanisme et du néolibéralisme.

Le d’ébat sur le nouveau corps dans la cyberculture : le cas des Extropiens

More s’est intéressé à le faire depuis son enfance, raconte-t-il à Inverse. Il a testé « une multitude de systèmes de croyances différents » de 11 à 15 ans : il s’est essayé à l’occulte, puis à la méditation transcendantale, puis le rosicrucianisme, et enfin la Kabbale. Il a même donné sa chance au christianisme.

« Au bout d’un moment, j’ai commencé à penser que tout cela n’avait vraiment aucun sens, et je n’avais vraiment aucune raison de croire en ces idées », dit-il. « Étrangement, alors que mes deux demi-frères sont devenus des chrétiens fondamentalistes, j’ai perdu toute croyance. J’ai eu une période assez embarrassante où ils priaient pour mon âme. » Plus tard, cependant, il enseigna la philosophie de la religion pendant plusieurs années, bien qu’il ne possède plus aucune croyance religieuse, c’est « certainement un domaine de grand intérêt » pour lui.

Cependant, il s’intéresse plus à la spiritualité, au travers de laquelle un transhumaniste peut trouver un but et une valeur – et pas nécessairement dans un sens quasi-mystique technico-zen. Le transhumaniste spirituel n’a pas besoin de glorifier les avancées technologiques, bien que certains le font. Le transhumaniste peut garder tous les avantages de la religion, supprimer certains de ses inconvénients, et laisser de côté le surnaturel, dit More.

En tant que philosophie humaniste, les transhumanistes « orthodoxes » doivent abandonner toute foi en faveur de la raison. Toute philosophie ou religion qui donne la priorité à un autre domaine, vague, disant que le Paradis est là où tout aura enfin un sens et sera Bon, est opposée à la raison, opposée à l’empirisme. C’est pourquoi More favorise Aristote à Platon, par exemple : Platon, et plus tard, le christianisme, a souvent fait paraître que le monde réel était fait pour se languir, un simple passage. L’éthique de la vertu d’Aristote, cependant, est de poursuivre l’excellence. C’est « tout pour vous améliorer vous-même, et perfectionner votre façon de fonctionner, qui s’intègre bien avec le transhumanisme », dit More.

More résume la croyance implicite de la croyance traditionnelle : « Ce monde est un peu crasseux, déplaisant et mauvais, et c’est simplement quelque chose que nous devrions attendre pour passer le temps, et aller à l’endroit réel, agréable, qu’est le paradis. » Il pense que c’est un « point de vue vraiment malheureux ». A l’inverse du transhumanisme, « cela nous décourage vraiment d’améliorer le monde dans lequel nous vivons, qui, pour autant que je sache, est le seul [qui existe]. »

« [La spiritualité] peut vraiment juste dire vos valeurs plus élevées, les motivations les plus profondes, votre grande vision du monde, » dit More. « Et en ce sens, je pense que vous pouvez certainement avoir une spiritualité transhumaniste. Et c’est de cette façon que je l’ai abordé, vraiment. »

Le transhumanisme « peut être une façon de regarder au-delà nos corps de chair et la forme particulière que nous avons, en reconnaissant nos relations avec d’autres espèces, les différentes possibilités pour nos cellules ; et en réalisant que, quelle que soit la couleur de notre peau, ou d’où nous venons, ou ce que sont nos croyances religieuses, n’est pas vraiment important. » En reconnaissant nos limites fondamentales et naturelles, et en regardant au-delà de nous-mêmes pour trouver des moyens de surmonter ces limites, les transhumanistes poursuivent l’illumination. [communément associée au bouddhisme et à l’hindouisme, désigne un état de conscience supérieur dans de nombreuses religions et philosophies et l’aboutissement d’une voie religieuse ou spirituelle].

« Un problème que nous avons aujourd’hui est que nous avons évolué pour être très tribaux dans la nature », dit More. « Nous faisons beaucoup plus confiance à quelqu’un de notre groupe [social] ; nous devenons beaucoup plus suspicieux des personnes extérieures (hors du groupe), et, au moindre prétexte, partons en guerre contre eux. Ce serait bien si pouvions surmonter cela en reprogrammant nos gènes. Prudemment, parce qu’il y a des raisons pour lesquelles cela a évolué ainsi. Mais les conditions ont changé. »

More dit que les gens lui demandent souvent si la religion lui manque. Ce n’est pas le cas. Le transhumanisme lui offre tout ce dont il a besoin, ce qui lui donne « un sens de la signification de la vie, une raison d’être, une motivation, et une manière différente de regarder les choses que je trouve assez satisfaisante et inspirante. » Ce n’est pas le cas pour la religion, avec ses « règles ridicules et arbitraires. Je n’ai pas à m’en inquiéter. Je n’ai pas à m’inquiéter de brûler en enfer pour toujours, ce que je faisais quand j’étais adolescent. »

En fait, More fera exactement l’inverse : après sa mort, il se fera probablement congeler dans l’une des chambres cryogéniques d’Alcor – où Satan, espérons-le, n’a aucune emprise.

Traduction Thomas Jousse

Inverse

Anne Frémaux – L’ère du Levant

Roman d’anticipation philosophique sur le thème de la crise écologique, du post-humanisme, de la révolution transhumaniste, des évolutions sociétales et spirituelles du futur.

Anne Frémaux, est agrégée de Philosophie et Doctorante à la Queen’s University de Belfast (UK). Elle a publié un essai critique, La nécessité d’une écologie radicale (Sang de la Terre, 2011) et signe là son premier essai dystopique.

En l’an 90 de la nouvelle ère, Dimitri Atskov, le puissant Gouverneur d’Urbio, première province dans l’ordre protocolaire de la Confédération, envoie la jeune Jana en mission dans le territoire du Levant où, à cause de dérèglements magnétiques liés aux vents solaires, aucun cyborg ou homme augmenté ne peut pénétrer. Elle y rencontrera le vieux Gild et son fils, Github, et sera confrontée aux effets de l’holéum, la fleur du soleil aux vertus psychotropes qui ouvre l’esprit sur de nouvelles réalités. Outre l’amour et les révélations qui l’attendent sur le sens véritable de son existence ainsi que sur le secret de sa naissance, elle fera l’expérience de modes de vie rudimentaires, de formes de pensée et de pratiques spirituelles aux antipodes de ce qu’elle connaissait jusqu’alors et qui la pousseront à questionner la rationalité et le bien-fondé de son monde hautement « technologisé ».

Pendant ce temps, dans la banlieue prolétarienne d’Ustis, capitale d’Urbio, la Résistance se poursuit autour de Rostam et d’Ahün contre l’organisation eugéniste et bientôt génocidaire de la société urbienne qui condamne les faillibles improductifs à la mort et s’apprête à déclarer l’espèce humaine « obsolète », au nom de la révolution mécatronique (transhumaniste) en cours, menée par la vieille Fräulein Kassner. D’autres protagonistes, tels que Clara, la femme du Gouverneur, qui s’oppose aux desseins de son mari, la petite Emna qui rêve d’épouser un robot ou Marius, jeune homme insouciant qui profite des rouages du système et savoure son ascension progressive dans l’échelle confédérale, auront des rôles clés à jouer dans la trame événementielle.

Les destins vont cheminer, se croiser, s’associer ou s’affronter dans un ballet haletant qui va décider du devenir de l’humanité et du sort de la planète tout entière. L’avenir sera-t-il encore humain ? Comment définir l’humanisme à l’heure des manipulations génétiques et des technologies d’amélioration de l’homme (Human enhancement technologies) ? Telles sont les questions centrales auxquelles ce livre d’anticipation tente de répondre et dont l’objet premier pourrait ainsi être résumé : éviter que « l’humanité » ne se perde en route…

Aussi captivant qu’alarmant, aussi effrayant que touchant, ce récit aux accents spiritualistes qui prend pour toile de fond des thèmes aussi importants que la crise écologique, les technologies reproductives, le terrorisme, le post-humanisme et la révolution transhumaniste, nous livre là une peinture prospective fascinante, doublée d’une réflexion critique profonde des enjeux de notre temps. Véritable vade-mecum philosophique pour le présent et le futur, cette œuvre également poétique, décrit avec générosité les aspects émouvants et touchants de la nature humaine, soulignant sa fragilité constitutive comme son éternelle capacité d’adaptation et de transformation face aux épreuves qu’elle rencontre en chemin. Un récit qui ne laissera personne indifférent…

Point de vue orthodoxe : Homme perfectible, homme augmenté

Une première partie regroupe les communications relatives à une « Approche philosophique et scientifique » :

– Bernard Baertschi, « “Human enhancement”: enjeux et questions principales »
– Jean-Louis Mandel, « Améliorer la condition humaine par la génétique? »
– Ghislain Waterlot, « Entre amélioration et aliénation: réflexions à partir de la “perfectibilité” chez Rousseau et chez Bergson »
– Pascale Lintz, « “Enhancement” et nanotechnologies »
– Otto Schäfer, « La notion d’ “homme végétal”, une piste pour renouveler le discours anthropologique chrétien? »
– Valentine Gourinat, « Le corps prothétique: un corps augmenté?
– Barbara Duarte, « Le piratage corporel ou “body hacking” au service de l’augmentation corporelle »

Une deuxième partie concerne l’« Approche biblique » :

– Christian Grappe, « La notion de perfection dans le Nouveau Testament et les réflexions contemporaines relatives à l’ “human enhancement” »

Une troisième partie contient les exposés se rapportant à l’« Approche d’éthique théologique et de spiritualité » :

Karsten Lehmkühler, « La théologie face à l’amélioration de l’homme »
– Marie-Jo Thiel, « L’homme augmenté aux limites de la condition humaine »
– Alberto Bondolfi, « Comment argumenter à propos de l’amélioration de la condition biologique de la vie humaine? »
– Jean-Claude Larchet, « La déification (“théôsis”) comme accomplissement de l’homme »
– François Marxer, « Accomplissement, performance, dépassement: quelle excellence choisir? »

“Ces communications ont, comme on l’aperçoit à leurs titres, des contenus très variés. Plusieurs d’entre elles ont souligné les limites de l’ambition de créer un homme parfait, tant du point de vue de sa réalisation technique que de son principe même, notant que le christianisme a fortement valorisé l’humilité et la faiblesse, dont le Christ lui-même, comme Dieu qui s’est fait homme, a montré l’exemple, et que le projet du christianisme consiste pour une part à assumer les limites de la nature dans l’état actuel qui est le sien, qui ne sont pas forcément négatives mais peuvent servir de support à une construction et une amélioration spirituelles de soi.

Ayant été invité à présenter le point de vue orthodoxe (qui s’est jusqu’à présent très peu exprimé dans ce débat, non seulement en France mais à l’étranger), j’ai pour ma part, dans l’introduction de mon exposé qui n’a pas été reproduite dans la version éditée, tout d’abord montré les limites internes du courant transhumaniste….”

Téléchargez le PDF pour lire le point de vue orthodoxe sur le transhumanisme

 

Bertrand Vergoly : La Tentation de l’Homme Dieu

voir : La tentation de l’homme-Dieu – Bertrand Vergely, Essai

Emission L’Esprit des Lettres, présenté par Jean-Marie Guénois et réalisée par la chaîne KTO (télévision catholique) publiée le 29 mai 2015.