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Albert Jacquard : réflexion autour de l’idée de compétition

Scientifique de renommée mondiale et militant humaniste devant l’éternel, Albert Jacquard a combattu toute sa vie pour un monde plus juste et plus solidaire. En 1994, il était invité par la RTBF (la télévision publique de Belgique) à partager sa réflexion autour de l’idée de compétition. Pour lui, pas de doute, la compétition est une habitude désastreuse. Pire, c’est même, selon lui, une forme de suicide !

à méditer : “Tout pouvoir est provisoire ; celui qui l’exerce doit savoir qu’il aura un jour à rendre des comptes.” Albert Jacquard.

Émission complète : Il parlait déjà de médecine prédictive (à 29:00). Faire un enfant avec deux ovules (31:55) [C’est à dire un bébé né de trois parents, connu aujourd’hui par une technique visant à utiliser deux ovules et un spermatozoïde pour féconder via une FIV], il faut une démocratie de l’éthique, clone, trafic d’organes, etc… (33:20). « Demain dépend de nous. Nous n’avons pas le droit de laisser tomber. » (45:00) « On est en train de courir le plus vite possible dans la pire des directions. » « Toute compétition est un suicide. » « Chercher à être le meilleur, c’est faire preuve de conformisme. » « Les grandes écoles ne font que sélectionner les plus conformistes. » « Plus on est conformiste, plus on est dangereux. » « Il nous faut extirper la notion de compétition de toute la société. »

Préférence système, une BD de Ugo Bienvenu

Denoël Graphic

En 2055, le data de l’humanité est devenu si volumineux qu’il faut commencer à supprimer des données. Toute archive frappée d’un visa d’élimination par le corps des « Prophètes », chargé de ces choix drastiques, doit être détruite. Yves, archiviste humaniste du Bureau des Essentiels, ne peut s’y résoudre. Pour les sauver de l’oubli, il sauvegarde clandestinement certaines données condamnées, plus poétiques que politiques, et les rapporte chez lui pour les stocker dans la mémoire de Mikki, son robot domestique. Une infraction grave aux règles de sa profession. Une forme de résistance au transhumanisme dominant.

Les progrès de l’intelligence artificielle ayant par ailleurs permis de confier la charge de la gestation pour autrui aux machines, Mikki porte l’enfant d’Yves et Emy, son épouse. Cependant, au Bureau des Essentiels, les fuites de données sont décelées, une vaste enquête est lancée parmi le personnel. Se sentant soupçonné, Yves décide de s’enfuir avec Emy, Mikki et l’enfant à naître pour rejoindre une bastide oubliée de tous, sur un causse désert.

En route, traqué par les autorités, il perd le contrôle de son véhicule. Seul Mikki parvient à s’extraire de l’habitacle avec sa précieuse cargaison. Le choc déclenche l’accouchement. Une petite fille naît à quelques pas de la voiture en feu dans laquelle se consument les corps de ses parents biologiques.

Une fuite éperdue dans la nature revenue à l’état sauvage conduit le bot et son fardeau de chair jusqu’à la vieille bastide. Caché du monde, au milieu de nulle part, Mikki entreprend au fil des saisons de transmettre à celle qu’il a baptisée Isi tous les fragments de savoir entreposés dans ses mémoires. Parviendra-t-il à faire de sa pupille l’Ève future avant que les autorités toutes-puissantes n’arrivent à les localiser et que le dénouement inévitable ne survienne ?

“Chaque homme dans sa vie assiste à la fin d’un monde.”

Ugo Bienvenu commence sa formation artistique à l’école Estienne en DMA illustration, avant d’intégrer la section cinéma d’animation à Gobelins l’école de l’image dans laquelle il co-réalise son premier court-métrage en équipe, “Jelly Sunday”, pour le festival international du film d’animation d’Annecy, ainsi que “Jean-luc”. En 2010, durant son séjour à la Californian Institute of the Arts (Los angeles), il s’oriente vers l’animation expérimentale et réalise son premier court-métrage “Je t’aime” ainsi que le clip “Fragments” pour le musicien Chris Adams du label zotrecords. De retour en France, il intègre Miyu Productions en tant que réalisateur. Il réalise le clip du titre “Voyage chromatique” pour Renart, du label Dawn Records, avec Kevin Manach entamant par la même une étroite collaboration. Étudiant-chercheur dans le programme Image Temps Réel de l’École des Arts Décoratifs (Paris), il réalise en parallèle le court métrage d’ouverture du Festival International de Mexico city “Une île” puis le clip “Singing” pour Agoria du label in finé. Ses recherches oscillent entre réalisme domestique et dérives surréalistes inquiétantes.

Utérus artificiel : l’avenir de la procréation humaine ?

L’Homme-machine

L’Homme & la Société 2017/3

L’Homme-machine I

Le travailleur machine

La machine, l’automation, l’automatisation, l’ordinateur, le numérique, les nouvelles technologies sont de formidables générateurs à prophéties, annonçant, par exemple, avec l’« usine du futur » et la robotisation de l’industrie, la suppression d’un nombre considérable d’emplois, ou avec le numérique et l’Internet, la multiplication des pépites ou des licornes dans l’Eldorado des start-up. Ce dossier éclaire ces prophéties, leurs déploiements, leurs impasses et leurs contradictions.

Mais en adoptant une perspective sociohistorique, la place de la machine dans le construit social (visible dans les sphères économique, politique mais aussi dans le champ du loisir en tant que prétexte à re-création des forces de production) révèle la platitude idéologique d’une succession de « révolutions », industrielles hier, numériques aujourd’hui, qui font de chaque instant une grande transformation.

Vingt ans après leurs envolées lyriques sur la société numérique, les experts qui avaient chanté les louanges de la Silicon Valley ressortent du placard où les avait envoyés la crise des valeurs technologiques en 2000. Les « révolutions » industrielles s’enchaînent à un rythme toujours plus soutenu, en renvoyant sans cesse le présent dans un passé révolu, le travail et le salariat pouvant être pendant ce temps soumis aux vagues des « réformes structurelles » qui permettront aux entreprises de faire face à l’insoutenable incertitude de la rentabilité.

Le progrès technique transforme les sociologues en voyants, penchant vers le pessimisme d’un « travail en miettes », d’un monde toujours plus « sécuritaire », vers la joie de la libération du travail relayée par une multitude de « mouvements sociaux » promettant autant d’« interventions sociologiques » pour dépasser la grisaille du syndicalisme, ou la sobriété d’un revenu universel préfigurant la décroissance finale.

La presse se fait, quant à elle, régulièrement l’écho d’études sur le rôle présumé des machines en matière de destruction ou de création d’emploi. Les problématiques des conditions de travail, d’organisation du travail, du temps de travail, de la santé au travail entrent immédiatement en résonance avec le sujet.

Nous interrogeons ici ces éléments avec une distance critique, distance prise avec la fascination pour l’Internet, le miracle de ces technologies de l’information qui, dès les années 1960, transforment le monde en un « village planétaire », le local en global, le travailleur en maker, etc.

L’Homme et la Société entend, avec « Le travailleur-machine », dégager la réflexion sur la technologie et la société de la chape de l’incessante nouveauté qui impose un futur sans avenir. Ce dossier s’inscrit dans la poursuite de deux précédents volumes intitulés « Les mille peaux du capitalisme », qui revendiquaient que le profit, la justification, le contrôle, la perpétuation et la prophétie constituaient le moteur du capitalisme.

Sommes-nous des Hommes-Machines ?

L’Homme-machine II

L’Homme & la Société 2018/2 (n° 207). 290 pages.

Du travailleur augmenté à l’homme augmenté

Notre exploration des fantasmes idéologiques accompagnant la perpétuation du capitalisme se poursuit à travers ce dossier, et nous fait passer de l’utopie d’une production mécanisée toujours plus efficace où la machine libèrerait l’humanité du travail (L’Homme-machine I), à la recherche de la vie éternelle dans la multiplication de thérapies, de disciplines, de prothèses et de big data visant à porter les corps et les esprits vers les sommets.

Il reste à en analyser la portée, en interrogeant ce que ce fantasme de l’homme augmenté représente dans la justification actuelle du capitalisme et en revenant sur sa spécificité à l’égard de la fascination pour la machine. L’homme-machine et l’homme augmenté sont liés au travail et à la question récurrente : « le travail ou comment s’en débarrasser ? »

La grande équation capitaliste de la machine se ramène aux gains de productivité liés à des combinaisons de facteurs de production nouvelles reposant sur la domestication de l’énergie dans le cadre d’un paradigme dominé par la physique. Cela nous a conduits à parler de « travailleur-machine » pour appréhender cette absorption du travailleur par la machine, mais aussi, en un sens, sa transformation en un « berger des machines ».

Le dossier invite à s’interroger sur le « décalage prométhéen » entre ce que les hommes savent faire techniquement et ce qu’ils sont en mesure de penser et de maîtriser moralement. Passé un certain seuil, la capacité technique devient démesurée par rapport à la condition humaine et l’excède.

Mais il s’agit également de réfléchir sur le transhumanisme comme un modèle de dépassement de l’humain qui, ce faisant, présuppose l’existence même d’une nature humaine qu’il entend transcender par l’initiative de ces capitaines d’industrie californiens défrayant la chronique de l’humanisme établi.

Or, dans la perspective que s’efforce d’approfondir L’Homme & la Société, c’est l’hypothèse même d’une nature humaine qui reste à mettre en question, pour saisir le déploiement historique d’une humanité dont la nature profonde est de réveiller les potentialités qui y sommeillent en bouleversant ainsi continûment cette nature même.

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/ethique-transhumaniste/

Transhumanisme et intelligence artificielle – Transhumanisme, Nanotechnologies, Transhumaniste, Neurosciences, GAFA

La bioéthique à l’épreuve des ruptures technoscientifiques

Détails de l’évènement organisé le 6 mars 2018

Toutes les préoccupations bioéthiques impliquent, directement ou indirectement, l’évolution des sciences et des techniques, à tel point que la bioéthique est parfois confondue avec une éthique des sciences et des techniques du vivant. A cela s’ajoute le constat que les mutations techno-scientifiques interrogent jusqu’à la possibilité même d’une bioéthique, là où le rythme de celles-ci s’accélère en même temps qu’elles deviennent omniprésentes dans toutes les dimensions de nos existences. A fortiori, de nouveaux territoires de la bioéthique se dessinent. Mais dans quelle mesure les fortes évolutions du champ techno-scientifique mettent à l’épreuve les principes et les méthodes classiques de la bioéthique ? La bioéthique doit-elle et peut-elle s’imposer comme cadre réflexif et normatif pour repenser l’éthique des sciences et des techniques ? Finalement, pouvons-nous dire qu’à la résignation politique qui consiste à suivre aveuglement un progrès techno-scientifique qui s’auto-justifie correspond une résignation éthique qui nous interdit de penser celle-ci comme pratique émancipatrice de questionnement dont l’exigence principale est de montrer que tout choix techno-scientifique est un choix de société ?

Intervenants :

Bernard Stiegler, philosophe, fondateur et président du groupe de réflexion philosophique Ars industrialis, et directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) qu’il a créé au sein du centre Georges-Pompidou

Muriel Mambrini‐Doudet, Directrice de l’Institut des Hautes Etudes pour la Science et les Technologie (IHEST)

Modération :

Léo Coutellec, chercheur en épistémologie et éthique des sciences, Espace éthique IDF, Université Paris-Sud/Paris Saclay

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Entre sciences et politique, que peut la bioéthique ?

Organisée le 20 avril 2018 à l’Assemblée nationale dans le cadre des États généraux de la bioéthique.

Détails de l’évènement

Les évolutions technoscientifiques sont au cœur de forts enjeux de divers ordres – sociétaux, éthiques, politiques, économiques, géopolitiques, thérapeutiques, culturels, etc. La bioéthique en est souvent réduite à la passivité d’un consentement, d’une acceptation conditionnée ou d’un refus à l’égard des évolutions, voire des mutations scientifiques. A l’épreuve d’innovations intervenant dans le champ d’une compétition internationale, quelles valeurs produire, autre qu’incantatoires, et qu’en est-il d’une législation soumise à révisions régulières ? Est-il possible d’anticiper et de réguler alors que s’accroit la complexité et la multiplicité des défis ? Convient-il de repenser nos principes démocratiques, de développer une intelligence collective à hauteur d’enjeux inédits ? Il n’est rien d’évident en ces domaines. En témoigne le processus de révision de la loi relative du 7 juillet 2011 dans le cadre d’États généraux, ouverts cette année aux thématiques comme l’intelligence artificielle ou les données de masse. Hier, la bioéthique concernait essentiellement la biomédecine. Aujourd’hui il ne s’agit pas moins que de se demander « Quel monde voulons-nous pour demain ? », selon l’accroche retenue par le CCNE pour ces États généraux.

Ce colloque intervient dans le parcours fait de rencontres et de débats que propose l’Espace éthique Ile-de-France à cette occasion. Organisé à l’Assemblée nationale avec Jean-Louis Touraine (Député du Rhône, vice-président de la commission des affaires sociales) il se fixe comme objectif de réfléchir à un rôle pour la bioéthique qui soit ni seulement celui d’un compagnon vigilant, ni seulement celui d’un censeur, mais bien un rôle actif de propositions. Il s’agira de se demander en somme comment donner à la bioéthique davantage de prise sur le présent et sur le futur de nos sociétés.

Programme

En quoi la bioéthique relève-t-elle du politique ?
Édicter des règles, se fixer des limites a-t-il encore un sens ?
Conclusion

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Le transhumanisme c’est quoi ?

ISBN : 9782204127479

• Comment est née l’idéologie transhumaniste ?
• Comment est-on passé de la volonté d’améliorer les conditions de la vie humaine au fantasme d’une nature humaine profondément modifiée ?
• Le transhumanisme est-il une utopie réalisable ?
• Quels en sont les fondements intellectuels ?
• Quels sont les dangers d’une telle entreprise ?
• Comment réhabiliter l’humanisme aujourd’hui ?

Trois spécialistes, un médecin, un philosophe et un théologien, répondent ici aux questions que pose aujourd’hui ce sujet de société aussi crucial que fascinant. Un ouvrage accessible pour connaître et comprendre le transhumanisme.

Et si vous vous projetiez en 2070 ?

ISBN-10: 1980986193

Dans son roman « La théorie de la paire », Evelyne Boury-Sipelgas dresse le panorama d’une société gérée par de nouvelles règles internationales imposées dans tous les pays dès 2069, avec la mise en place d’une supra-organisation. Pour faire face à la surpopulation, une répartition s’est instaurée entre le jour et la nuit. Jack a la chance d’être affecté le jour. Il a rejoint sa moitié à Barcelone où il a l’obligation de vivre avec elle. Ce n’est pas celle que vous croyez mais c’est la personne du même sexe, identifiée par le système, une fois le cerveau mature. Sur le plan psychologique, elle correspond à la personnalité la plus proche de celle de Jack. L’organisation des espaces de vie est dorénavant orchestrée par la théorie de la paire, qui impose l’interdiction de rencontrer sa moitié. Véritable paradoxe. Qu’est-il craint ? Chercheur brillant, passionné par la génétique et le cerveau, Jack n’hésite pas à rompre le pacte. Il va rencontrer Maxime et s’associer avec lui pour découvrir les failles de cette théorie. Si le problème de la faim est résolu, la survie dépend de la capacité à garantir l’espace : c’est la dépendance géographique absolue. Alors qu’Oriana n’a toujours pas été appelée par le Conseil, elle aide Jack et part à la recherche de ses parents.

Il s’agit d’une fiction. Néanmoins, deux thématiques clés y sont abordées, ouvrant une véritable réflexion sur l’évolution technologique en cours. L’intelligence artificielle est omniprésente. La théorie de la paire est basée sur un système algorithmique ultra-puissant. Grâce aux avancées spectaculaires réalisées sur le cerveau, celui-ci permet d’identifier la clé obligeant chaque individu à se soumettre à la loi. Question de survie. L’ambition transhumaniste conduit à une surpopulation dont il est crucial d’assurer la gestion face à l’épuisement des lieux de vie.

Au moment où sont les débats toujours aussi insuffisants sur ces thématiques, ce roman les manie avec style et humour pour laisser place à la réflexion. Raccroché à notre quotidien au travers des deux protagonistes centraux, il nous livre un message transgénérationnel fort qui constitue le fil rouge d’une prise de conscience avertie. Faire bouger les lignes est bien son intention afin que « La théorie de la paire » ne puisse jamais naître, où que ce soit. La relation d’amitié attachante entre Jonaz, un sexagénaire et Joy, une jeune lycéenne de 16 ans nous touche et nous bouscule profondément. Plus que tout, le lecteur en sort encore plus vivant.

Evelyne Boury-Sipelgas travaille dans un groupe de télécommunications au sein de la Direction Digitale et Marketing. Ce premier roman auto-édité est disponible sur Amazon.

Extraits

Tous connaissaient la théorie selon laquelle chacun posséderait un ou plusieurs sosies dans le monde. Mais la probabilité de se retrouver un jour face à son sosie était si faible qu’elle n’inquiétait guère. En revanche, une autre théorie proposait une réelle mutation : un système plus écologique et plus équilibré, dans lequel tout était divisé par deux. Les nouvelles règles internationales avaient été imposées dans tous les pays. D’effet direct, elles supplantaient toutes les lois nationales, quel que fût le pays de résidence.

[…]
L’Organisation Internationale des Échanges Humains avait été créée en 2068. Son objectif premier consistait à gérer la surpopulation. Elle tentait de donner un cadre de vie acceptable et digne à chacun, partageant les ressources entre le jour et la nuit. Il s’agissait d’une mesure d’équité, acceptée par tous. L’espace translumineux avait fait le reste.

[…]
C’était huit mois environ après qu’il avait appris la mise en place de la nouvelle organisation. Jack se disait toujours qu’il avait le temps… Cela n’avait pas changé fondamentalement sa vie puisque sa moitié lui ressemblait. Elle disposait du même mode de raisonnement, éprouvait les mêmes sentiments et les mêmes émotions que lui.

[…]
L’opération ne semblait pas risquée. Il était fréquent de renouveler les cellules malades ou défectueuses par des cellules de substitution. Les plus grands hôpitaux avaient développé leurs services spécialisés dans les organes de remplacement depuis fort longtemps. Tout, de la tête aux pieds, pouvait être reproduit. Avec des années de recul, c’était une technologie largement éprouvée. Sur un simple catalogue, il suffisait de choisir la pièce à remplacer et de passer à la caisse.

[…]
La famille de Jack apprit la nouvelle de sa mort comme une bombe. Certains scientifiques avaient bâti leur renommée sur la pose fréquente de substituts. Tout le monde s’était vu proposer une permutation au moins une fois dans sa vie. Jeanne avait besoin d’un cerveau neuf. Une tumeur ravageait le sien, il fallait intervenir, et vite. Via l’interrogation des learning-serveurs, les caractéristiques de ses données cellulaires neurologiques avaient été comparées aux millions d’informations des autres patients atteints des mêmes anomalies. Très rapidement, l’équipe médicale avait posé un diagnostic sévère en s’appuyant sur les préconisations.

[…]
Son liquide céphalo-rachidien était pollué par un produit encore inconnu. Le binôme professeur-bot qui l’avait opérée avait transfusé le contenu de son cerveau pour le remplacer par un liquide totalement sain. Mais le phénomène survenu était des plus rares, la poche malade contenant ce liquide était poreuse. En jouant le rôle de filtre, elle contaminait immédiatement toute injection du nouveau liquide, aussi parfaite fut-elle. Cette enveloppe, composée de couches ultrafines restait très délicate à dupliquer. Les faits étaient sans appel. Renouveler le contenu du cerveau était réalisable mais le contenant était dégradé. L’opération avait une très forte probabilité d’échouer. La zepto-chirurgie se heurtait à une limite qu’aucun n’était encore parvenu à lever.

Pour contacter l’auteur : ebourysipelgas@gmail.com, Instagram, Facebook

Adrien Basdevant : Nos données valent de l’or

Quel est le point commun entre notre ordinateur, notre téléphone portable, notre carte de transport ou encore les réseaux sociaux ? Ils fournissent tous des données sur nous et sur nos habitudes. Le traitement des données, personnelles mais aussi industrielles et financières, est l’un des enjeux du siècle. Il existe même un marché secondaire de données, licite ou illicite.

L’Empire des données

Le transhumanisme, une nouvelle religion ?

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrivait Rabelais, il y a cinq siècles, dans Pantagruel. Nul doute que l’auteur aurait été très inspiré, aujourd’hui, par le mouvement transhumaniste. En effet, quoi de plus pantagruélique que l’appétit de ses adeptes ? Leur gloutonnerie va jusque-là : vouloir rendre l’être humain immortel, omniscient et omnipotent. Las de croquer la vie à pleines dents, les transhumanistes veulent désormais la dévorer jusqu’au trognon.

Au menu de leur banquet, qui n’a rien de platonique : le rajeunissement de nos cellules pour prolonger nos vies et même la « fin de la mort », le remplacement de nos organes par des ersatz synthétiques censés être plus efficaces, l’amélioration de nos capacités intellectuelles et cognitives grâce à des implants cérébraux, une interconnexion permanente entre les humains « augmentés » et une super intelligence centrale qui possèderait l’ensemble des connaissances de l’humanité depuis la nuit des temps et qui, de plus, répondrait à nos besoins immatériels, émotionnels et psychologiques, qui encadrerait nos activités professionnelles et financières, mais aussi nos loisirs, nos déplacements, nos relations, et qui mesurerait nos performances dans tous ces domaines… L’indigestion ? Tout dépend du point de vue. Pour ses apôtres, le transhumanisme n’est rien d’autre que la prochaine étape de l’humanité, incontournable, logique, évidente. Ce qui est certain, c’est qu’il est la prochaine étape du capitalisme et de nombreux investisseurs l’ont compris : Alphabet (Google), Microsoft et Facebook injectent des sommes colossales dans la recherche sur l’intelligence artificielle et les NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). Et ces géants de la Silicon Valley ne sont pas les seuls : en Russie, en Chine et en Europe aussi, entreprises et milliardaires de tout bord investissent massivement dans ces domaines, avec toutes les questions qu’un tel engouement peut poser d’un point de vue sociétal. Ou plutôt qu’un tel engouement devrait poser car, pour le moment, les États et les citoyens sont loin de s’être emparés du sujet et c’est tout le problème. Les conséquences de ce projet de société sont innombrables, littéralement. Nous ne pouvons en mesurer la portée aujourd’hui et, surtout, nous n’en comprenons pas réellement les motivations.

Du côté des conséquences, voici un aperçu des questions qui se posent aujourd’hui : dans un monde aux ressources limitées, où trouver les quantités d’énergie et de matières premières nécessaires à cette explosion de la technologie ? Si les transhumanistes parviennent à l’immortalité, comment la croissance de la population mondiale sera-t-elle régulée ? Devrons-nous interdire les naissances ? Comment les personnes qui ne pourront pas « s’augmenter », pour des questions de moyens financiers, pourront-elles rivaliser avec ces « posthumains » sur le marché du travail ? A fortiori quand, parallèlement, se déroulera une robotisation effrénée de l’économie mondiale, réduisant encore le nombre de postes disponibles ? Quid des relations personnelles ? Les humains purement « biologiques » deviendront-ils des sous-citoyens, incapables d’entrer en relation avec leurs congénères hybrides dotés d’une plus grande intelligence, d’une force physique décuplée, d’une meilleure santé et d’une capacité de travail infinie ? L’asymétrie des interactions entre « bio » et « techno » engendrera-t-elle une scission profonde de l’humanité et l’exploitation des uns, abaissés au rang de primates, par les autres, élevés au statut de quasi-divinités ?

Les posthumains, de nouveaux dieux ? Nous touchons là du doigt la question des motivations, voire des fondements de l’idéologie transhumaniste. Au-delà de la volonté d’améliorer la vie de chacun, de la rendre plus riche, plus intense et plus longue, outre les motivations financières, scientifiques et politiques, derrière la façade progressiste et libérale de ce mouvement, réside une croyance qui est avant tout religieuse et qui n’est jamais évoquée : l’athéisme. Le transhumanisme exerce en creux, à travers sa doctrine, un prosélytisme radical. L’illustration la plus flagrante de cette posture réside dans le projet de transférer la conscience humaine dans une machine, autrement appelé « téléchargement de l’esprit ». Ce dessein repose sur la croyance que notre conscience serait une propriété émergente de l’interaction entre les neurones : autrement dit, le cerveau produirait la conscience. À partir de là, il suffirait de copier l’activité cérébrale d’une personne et de la reproduire dans un ordinateur ou dans un corps artificiel pour « ressusciter » ladite personne. Sauf que le postulat d’une conscience émergente du cerveau n’a jamais été démontré et que prétendre le contraire relève de la promotion d’une religion matérialiste qui nie l’existence de l’âme et donc, in fine, de Dieu. Être athée n’est pas un problème, mais promouvoir l’athéisme sans le dire ouvertement, sous couvert de progrès scientifique, en est un. Compte tenu de l’accélération prodigieuse des performances en matière d’intelligence artificielle et des miracles qu’elle pourra bientôt accomplir – omniprésence, omniscience, omnipotence – à travers nos devices ou directement à travers les implants dans notre corps, nous pourrions vite nous retrouver à vivre sous l’autorité d’une divinité technologique et à mourir en elle, pour ressusciter en tant que copie. Une ultime question se pose alors : cette copie de notre personnalité sera-t-elle bien nous ?

Autrement dit, notre conscience actuelle vivra-t-elle réellement l’expérience du transfert et expérimentera-t-elle l’éternité sur un disque dur ? Ou bien allons-nous perdre le lien avec notre âme, qui pourrait être la vraie source de notre conscience selon d’autres croyances, et abréger une vie précieuse au profit d’une éternité factice ? Un Rabelais 3.0 posterait-il aujourd’hui sur son compte Facebook qu’une « science sans âme n’est que ruine de la conscience » pour accompagner la photo d’un chaton s’attaquant à une souris d’ordinateur ? Devant la puissance croissante déployée par la technologie et le pouvoir qu’en retirent ceux qui la contrôlent, rien n’est moins sûr. C’est pourquoi il incombe à chacun de nous, dès à présent, de répondre à ces questions et d’exprimer ce que nous voulons au menu de notre avenir car, plus que jamais dans notre société en quête de sens, la faim justifie les moyens.

Grégory Aimar
Auteur du roman d’anticipation I.AM

Intelligence Artificielle Mimétique – I.AM par Grégory Aimar