Adrien Basdevant : Nos données valent de l’or

Quel est le point commun entre notre ordinateur, notre téléphone portable, notre carte de transport ou encore les réseaux sociaux ? Ils fournissent tous des données sur nous et sur nos habitudes. Le traitement des données, personnelles mais aussi industrielles et financières, est l’un des enjeux du siècle. Il existe même un marché secondaire de données, licite ou illicite.

L’Empire des données

L’Empire des données

Credit Don Quichotte

Essai sur la société, les algorithmes et la loi

Le numérique bouleverse nos manières d’être et d’agir, mais demeure un fait social rarement compris, souvent réduit à un optimisme béat ou à un pessimisme figeant. Cet essai pluridisciplinaire propose au contraire des pistes de réflexion.

Plus de données ont été créées en 2011 que depuis le début de l’histoire de l’humanité. Cette production double tous les deux ans, si bien que notre monde est désormais organisé et déterminé par cette nouvelle matière première, qualifiée de pétrole du XXIe siècle.

Vous souffrez d’une maladie apparemment indiagnostiquable ? En comparant votre information génétique aux vingt millions d’études oncologiques, le logiciel IBM Watson pourrait bien être votre sauveur. Vous recevez des réductions personnalisées pour des couches ? Pas d’inquiétude, le supermarché Target sait si vous êtes enceinte avant que vous ne l’annonciez à vos parents. L’un de vos amis a perdu son emploi ou est en retard sur ses échéances de paiement ? Attention, vos interactions sur les réseaux sociaux peuvent être utilisées comme critère pour vous octroyer votre prochain crédit.

Nos données sont collectées, traitées, vendues, chaque seconde. Par qui ? Comment fonctionne ce monde opaque dans lequel nous vivons ? Et existe-t-il un projet politique du Big data ? Les algorithmes des géants du numérique calculent nos moindres faits et gestes, anticipent nos désirs, profilent nos comportements. Ces nouveaux acteurs bouleversent tous les secteurs de la société, de l’agriculture à l’industrie des transports, et menacent la souveraineté des États et les missions traditionnelles qui leur sont dévolues en matière de santé, d’éducation, d’emploi, de recherche, de culture…

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Ces mécanismes restent pourtant largement incompris des citoyens qui s’en remettent volontairement à eux pour suggérer qui inviter au restaurant, prédire les possibilités d’échec scolaire ou de récidive criminelle. Le droit cherche à se réapproprier ces enjeux, par une redéfinition de la propriété et de la concurrence, et par une réglementation européenne sur les données personnelles. Cela suffira-t-il ? Le rythme effréné de l’innovation nous pose une question plus que jamais cruciale : dans quelle société voulons-nous vivre demain ? L’urgence de notre choix n’est dès lors plus entre l’ancienne dichotomie du XXe siècle, l’État ou le marché, mais entre l’État de droit et la dictature des data.

Largement illustré, L’Empire des données retrace la grande histoire de cette collecte pour ouvrir à de nouvelles perspectives, et offre les clefs pour sortir de l’ornière catastrophiste aussi bien que d’une vision trop technophile.

Avocat spécialiste des enjeux numériques, Adrien Basdevant enseigne aussi à Sciences-Po et au sein du Master Data Science de l’ESSEC et de Centrale sur la gouvernance des données. Jean-Pierre Mignard, docteur en droit sur la cybercriminalité, est avocat, membre du Comité consultatif national d’éthique, et maître de conférences à l’École de journalisme et en Droit pénal des affaires à Sciences-Po Paris.

Extrait :

Le contentieux de données représente à n’en pas douter le contentieux du futur. Aujourd’hui peu maîtrisé, il deviendra notre quotidien de demain. La cybercriminalité va se démocratiser. Il est primordial de définir une politique pénale cohérente au sein de l’Union européenne dans la mesure où la cybercriminalité dépasse souvent et facilement les frontières, l’infraction étant commise à distance.

Juger les individus selon les statistiques collectives.

Que se passera-t-il, en effet, lorsque les données désigneront des criminels avant mêmes qu’ils n’aient commis leurs crimes ? Que restera-t-il de la présomption d’innocence pour celui qui présente les caractéristiques d’un multirécidiviste ? Il est certain qu’à l’heure où l’on écrit ces lignes, des laboratoires de recherche, des services de sécurité privés ou étatiques, réfléchissent aux vastes possibilités d’identification d’auteurs potentiels de crimes, grâce à l’exploitation de données massives. Il s’agirait alors de glisser insensiblement du commencement d’exécution à l’acte préparatoire, puis de l’acte préparatoire à la potentialité de commettre un crime. Indéniablement, cette piste ne peut être envisagée qu’avec intérêt par les organismes publics ou privés en charge de la sécurité, que ce soit pour des raisons de sécurité publique ou d’intérêt commercial. La plus neuve des technologies, par un extraordinaire raccourci, rejoindrait alors la plus vieille des criminologies. Les systèmes numériques prédictifs permettraient d’identifier le criminel en puissance. Tout comme, les caractéristiques morphologiques devaient permettre d’identifier le criminel-né, selon le père de la criminologie italienne, Cesare Lombroso.

Hitachi : une IA capable de prédire les crimes avant qu’ils se produisent
Des projets Chinois à la Minority Report utiliseront l’IA pour prédire des crimes

Conférence CNCPI – Quelle éthique pour les données ?

Maîtres Jean-Pierre Mignard et Adrien Basdevant, avocats du cabinet Lysias Partners, étaient invités par la CNCPI (Compagnie Nationale des Conseils en Propriété Industrielle) dans le cadre de la 2ème édition des Rendez-Vous de la Propriété Intellectuelle, pour une conférence autour du thème : “Quelle éthique pour les données ?” : Big data, algorithmes prédictifs : comment appréhender leurs enjeux ? L’accès et le partage des données prévalent-ils sur la propriété ? Une nouvelle gouvernance et un ordre juridique mondial pour réguler les données ? Cet événement s’est tenu le 14 juin 2016 au Théâtre de la Madeleine.

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L’Inde numérise tout, de l’argent à l’identification du citoyen

En novembre dernier, dans le cadre d’un plan directeur controversé pour faire de l’Inde une société sans numéraire et numérisée, le Premier Ministre Narendra Modi a annoncé que les billets de Rs500 et Rs1000 devaient être démonétisés, ce qui enlevât efficacement 86 % de la valeur des espèces en circulation.

La mesure a été l’une des dernières étapes du plan, après que les travaux préliminaires ont été posés en introduisant la base de données biométriques Aadhaar, qui a donné à 95 % de la population une preuve d’identité numérique en 2016. Aadhaar s’est accru près d’India Stack, ce qui a permis aux gens de stocker et de partager des informations telles que les adresses, les relevés bancaires, les dossiers d’emploi, et les déclarations fiscales – par le système Aadhaar qui ont tous été ratifiés.

L’aspect clé d’India Stack donnait à tout le monde l’accès à l’une des 11 banques de paiement pouvant gérer les paiements et les transferts mais pas les prêts. L’élimination de l’argent obligeait les individus à adopter cette nouvelle infrastructure numérique, ce qui a amené 270 millions de personnes à ouvrir des comptes bancaires et de 10 milliards de dollars à déposer au cours des trois premières années – cela a généré une dynamique pour ce qui pourrait évoluer vers la première société sans numéraire dans le monde.

Vers une économie sans argent liquide

La décision a des conséquences importantes non seulement pour l’Inde, mais aussi pour le reste du monde. Pour l’Inde, il y aura des frictions initialement en raison de la prééminence des transferts en espèces dans la société : il a été estimé plus tôt cette année que 78 pour cent des transactions dans le pays utilisaient toujours du cash.

Ceci pourrait être justifié, cependant, par les gains de long terme. La mesure pourrait infléchir la corruption et “l’argent au noir” en Inde ainsi qu’introduire un système fiscal plus efficace et robuste. Cela pourrait également faire des paiements une affaire complètement sécurisée – amenant une bureaucratie moderne et une formalité sans précédent à l’économie Indienne.

Les ramifications mondiales de la numérisation de l’Inde sont également sérieuses. Raoul Pal, ancien gérant de GLG Global Macro Fund, a écrit dans un éditorial pour Mauldin Economics, “Cela pourrait bien être le tueur du bitcoin ou au mieux fournir le cadre sur la manière d’appliquer la technologie blockchain dans le monde réel”.

Même si cela n’annonce pas la fin du bitcoin, la mesure se révélera une expérience intéressante à observer pour d’autres pays cherchant à être sans numéraire, comme la Suède, qui a vu une une réduction de 40 pour cent de l’encaisse et des pièces en circulation.

traduction Benjamin Prissé

Business Insider, Financial Times, Mauldin Economics

Court métrage : In Sight

Dans un monde où les souvenirs peuvent être numérisés et visionnés. Une jeune femme découvre ses véritables origines en regardant les souvenirs de son père.

ArtFx : l’école des effets spéciaux, du cinéma d’animation 3D et du jeu vidéo.

Reconnaissance de l’iris pour le programme alimentaire des réfugiés syriens de Zaatari

Hana Heraaki, une réfugiée syrienne dans le camp de Zaatari, en Jordanie, regarde la caméra pour scanner l’iris. Photo PAM/Shada Moghraby

Le Programme alimentaire mondial (PAM) a établi un partenariat avec le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR ou HCR dans l’espace francophone) afin de fournir un système de paiement avec la numérisation (le scan) de l’iris dans le camp de réfugiés de Zaatari en Jordanie.

La technologie permettra à 76 000 réfugiés syriens d’acheter de la nourriture dans les supermarchés du camp en scannant leurs yeux au lieu d’utiliser du cash, des bons alimentaire ou des cartes électroniques.

Lancé en février au camp de réfugiés de King Abdullah Park en Jordanie, le système de reconnaissance de l’iris a ensuite été étendu au camp de réfugiés d’Azraq dans l’Est de la Jordanie en avril.

Expérience de Bitcoin avec une puce NFC : une clé privée implantée

« Le système de paiement par scan de l’iris a connu un énorme succès, et nous sommes ravis que le PAM et ses partenaires soient maintenant en mesure de venir en aide aux réfugiés syriens vivant dans le plus grand camp de Jordanie à travers ce système innovant », a déclaré le directeur du PAM en Jordanie, Mageed Yahia. « La technologie de scan de l’iris a transformé l’expérience de faire des courses pour les réfugiés syriens en Jordanie. Aujourd’hui c’est plus facile et plus sûr pour eux, tout en améliorant la transparence des opérations. »

Pour la résidente du camp Zaatari, Hana Heraaki, la valeur réelle de ce système réside dans son utilité. « Maintenant, je ne m’inquiète plus quand j’oublie ma carte à la maison ou si je l’ai égarée. Chaque fois que je suis près de la boutique, je peux juste me présenter et prendre les aliments qui manquent à la maison », dit-elle.

Le système du PAM repose sur les données d’enregistrement biométriques des réfugiés du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR). Le système est alimenté par IrisGuard, la société qui a développé la plate-forme du scan de l’iris, la banque Jordan Ahli ainsi que ses homologues Middle East Payment Services.

Une fois que le client a son iris scanné, le système communique automatiquement avec la base de données d’enregistrement du HCR pour confirmer l’identité du réfugié, vérifie le solde du compte avec la banque Jordanie Ahli et des services de paiement du Middle East Payment Services. Par la suite l’achat est confirmé et un reçu est imprimé en quelques secondes.

L’introduction de ce nouveau système de paiement dans des camps de réfugiés syriens en Jordanie représente l’engagement du PAM à utiliser de nouveaux dispositifs et de nouvelles approches dans sa lutte contre la faim. Le PAM cherche à étendre l’utilisation de cette technologie par les réfugiés vivant dans des communautés en dehors des camps.

Grâce au scan de l’iris et au programme des bons électroniques, le PAM apporte son assistance à plus d’un demi-million de réfugiés syriens en Jordanie. Le PAM fournit également une assistance à près de 140.000 Jordaniens vulnérables à travers des rations alimentaires et les programmes « espèce contre travail » et « espèce contre formation ».

En juin, le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés a déployé sa nouvelle carte d’identité pour les réfugiés, ainsi qu’une nouvelle application mobile de vérification de la carte, afin de lutter contre la fraude et la contrefaçon d’identité.

BiometricUpdate, PAM Actualités , Centre d’actualités de l’ONU

Vers une économie politique des données : le pouvoir à l’aune des data

Pre-print du chapitre publié dans D. Bourcier et P. De Filippi (dir.), Open Data & Big Data. Nouveaux défis pour la vie privée, Paris, Mare & Martin, 2016, p. 245-262.

Benjamin Loveluck, Télécom ParisTech et CERSA (CNRS/Paris 2)

L’extension de l’environnement numérique a entraîné une inflation de traces numériques produites par les individus autant que par les institutions – et, de plus en plus, par les objets eux-mêmes à travers la prolifération de capteurs, de compteurs et de dispositifs « intelligents ». L’afflux de données quantifiées atteint aujourd’hui les proportions d’un data deluge qu’il est devenu trivial de signaler (The Economist 2010). En tant qu’outils d’observation scientifique et de mise au jour de phénomènes inédits, mais aussi comme instruments d’étude de marché et d’intelligence économique, d’analyse et de gestion des risques, de prospective et d’aide à la décision etc., la collecte et l’analyse de ces données a acquis une place prépondérante dans tous les domaines de la vie sociale, économique et politique.

On parle aujourd’hui plus volontiers de « données » que d’« informations », mais cette évolution terminologique traduit avant tout le stade le plus récent d’un processus initié au début du XX e siècle lors du basculement vers une conception mathématique et scientifique de la notion d’information (Aspray, 1985 ; Segal, 2003). Alors qu’elle désignait jusqu’à lors avant tout un fait, une occurrence ou une « nouvelle » susceptible d’être communiquée, l’information devient un matériau universel capable d’être encodé et ainsi quantifié, traité et mis en circulation à l’aide des ressources de la logique mathématique et d’instruments techniques. Derrière cette évolution, l’on peut également identifier un idéal de libre circulation qui a animé toute l’histoire des réseaux informatiques, si bien que l’on peut parler à cet égard d’un « libéralisme informationnel » mu par l’idée que la numérisation et la mise en flux de l’information pourrait, en soi, servir de fondement au « pouvoir d’agir » (empowerment) des individus d’un côté et à l’auto-régulation socio-politique de l’autre (Loveluck, 2015). Ce faisant, de nouveaux rapports de force entre l’individu, la société civile et la puissance publique sont apparus, dont l’économie politique des données – leurs modes de production, d’appropriation, de partage – se présente comme un révélateur. En particulier, l’articulation entre la transparence et l’ouverture d’un côté et la protection des libertés individuelles – notamment la vie privée – de l’autre, qui est au cœur du libéralisme classique, se trouve posée à nouveaux frais.

Différents ordres de données peuvent être identifiés, que nous examinerons successivement dans ce chapitre. Il peut s’agir 1) de données « ouvertes », en particulier celles qui ont été produites ou collectées par des administrations publiques et qui sont mises à disposition du public (open data) ; il peut également être question 2) de données « massives », produites ou collectées avant tout par des entités privées, en particulier à travers les traces des actions et des interactions réalisées au sein d’un environnement de plus en plus susceptible d’en conserver des enregistrements (big data) ; mais il peut également s’agir 3) de données « fuitées », c’est-à-dire de données personnelles ou institutionnelles à caractère confidentiel qui ont été divulguées de manière involontaire ou illicite (leaked data). L’articulation entre ces trois ordres des données pose un certain nombre de questions nouvelles pour des catégories structurantes du politique, et sur les possibilités émancipatoires autant que les modalités du contrôle. Nous voudrions ici explorer quelques-unes de leurs implications, en revenant sur ce que ces trois ordres des données révèlent des dispositifs de savoir/pouvoir à l’œuvre – une question qui peut se résumer de la manière suivante : en matière de données, qui accède à quoi et avec quels effets ?

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1. Ce que les pouvoirs publics dissimulent, ce qu’il doivent montrer : les dimensions de l’open data
2. Ce que les entreprises et les institutions peuvent voir, comment elles orientent le regard : big data, protection de la vie privée et politique des algorithmes
3. Ce que la société civile dévoile de force : l’irruption des leaked data
Conclusion

Conférence du comité Armée du Futur de l’ANAJ-IHEDN : Comment imaginez-vous la Défense de demain ?

maj au 12/03/16
Compte-rendu de la conférence Télécharger le document

Axe d’étude n° 1 : Impacts de la rupture stratégique sur l’Armée de demain – Synthèse des contributions Télécharger le document

Axe d’étude n° 2 : Soldat augmenté et transhumanisme : enjeux et impacts – Synthèse des contributions Télécharger le document


Robotisation, numérisation, transhumanisme et armées du futur

Alain DUNAUD
Ingénieur Général de l’Armement, Ancien architecte de système de forces à la DGA

Patrice BINDER
Médecin Général Inspecteur (2s) – Conseiller du Président de l’INSERM, Spécialiste en recherche de biodéfense

Suite à l’analyse des travaux reçus en réponse à notre appel à contribution de juin 2015 les membres du comité Armée du Futur ainsi que les jeunes et experts ayant contribué à cette réflexion, ont identifié deux axes qu’il semble pertinent de mettre en lumière et de développer. Cette conférence est le point de départ d’une réflexion qui s’étalera jusqu’en juin 2016, avec pour objectif la production d’un article détaillé sur ces deux axes.

Le premier axe relève des impacts que peuvent avoir les ruptures stratégiques sur les Armées de demain, en prenant en compte les évolutions technologiques ou de paradigmes inhérentes à l’évolution de la société. Nous nous intéresserons en particulier à la robotisation du champ de bataille, et à l’impact du numérique sur les forces.

Le deuxième axe fait référence à un sujet au cœur de l’organisation de la Défense : l’augmentation des performances des soldats. Nous soulèverons des questionnements liés au transhumanisme, et développerons les impacts des évolutions en biologie sur l’Armée de demain.

voir : Éthique sur le champ de bataille dans un futur proche

source : Anaj-Ihedn


PDF : Compte-rendu ; Axe d’étude n° 1 ; Axe d’étude n° 2