Des chimères bionanotechnologiques. L’humain aux prises avec les imaginaires technoscientifiques

In book: Science, Fables and Chimera : Strange Encounters, Chapter: Des chimères bionanotechnologiques. L’humain aux prises avec les imaginaires technoscientifiques, Publisher: Cambridge Scholars Publishing, Editors: Laurence Roussillon-Constanty, Philippe Murillo, pp.269-286. July 2013.

Mathieu Quet – CEPED – UMR 196 – IRD/INED/Université Paris Descartes.

Abstract : Les débats autour des bionanotechnologies* accordent souvent une importance particulière aux transformations à venir du corps humain. Ces visions du (corps) futur sont variables, plus ou moins ambitieuses et plus ou moins sombres – de la crainte de la pollution ou de la contamination du corps humain par les nanoparticules aux discours sur les mutations « radicales » du genre humain et à la notion de post-humanité. Par exemple, au cours de la série de débats publics consacrés aux nanotechnologies et organisés par la Commission Nationale du Débat Public fin 2009, début 2010, un certain nombre de questions ont été abordées par des acteurs très différents : des groupes écologistes ont insisté sur les problèmes de pollution que risque de soulever à l’avenir la production de nanoparticules, les industries pharmaceutiques ont insisté sur les bienfaits que pouvaient apporter les nanosciences avec l’émergence de nouveaux traitements, comme la thérapie génique, et un groupe dit « transhumaniste » a évoqué des nanorobots infiltrés dans le corps et la mutation du genre humain. Chacun de ces groupes produisait ainsi des prédictions particulières sur les conséquences à venir des nanotechnologies pour le corps humain. Dans ce contexte, on peut essayer d’appréhender les discours d’anticipation au sujet des effets des nanotechnologies sur le corps humain dans leur hétérogénéité, et tenter de comprendre comment ces discours s’articulent, par-delà leur variété et leurs différences. La production discursive de chimères, ou de transformations plus ou moins imaginaires du corps humain, dans le cadre des multiples débats et controverses sur les nanos, est l’un des modes d’inscription des nanosciences dans l’espace public. La production de prédictions concernant l’avenir du corps, voire de la nature humaine, est donc l’une des médiations par lesquelles les acteurs sociaux tentent de saisir l’objet « nano », de penser son encadrement social. Et il n’est pas l’apanage de quelques illuminés, mais bien un mode d’inscription partagé par tout un faisceau d’acteurs : des chercheurs, des ingénieurs, des militants, des journalistes, et bien d’autres. Dès lors, les chimères et autres imaginaires technologiques remplissent un rôle essentiel dans l’appréhension sociale des effets des nanosciences.

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* Il existe une différence légère entre biologie synthétique et bionanotechnologie (même si ces deux champs partagent énormément de points communs). La première cherche à modifier des systèmes vivants, même à les créer ex nihilo. La seconde cherche à bâtir des objets non vivants, à partir de composés propres à ce dernier ou à partir d’organismes vivants. (source: Rémi Soussan, via InternetActu)

Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme

Le Dévédec, Nicolas. “Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme.” Politique et Sociétés 36, no. 1 (2017): 47–63.

Résumé : Souvent qualifiés par leurs détracteurs d’« anti-mélioristes » ou de « bioluddites », les penseurs associés au « bioconservatisme » ont développé au début du vingt et unième siècle une critique vigoureuse des avancées technoscientifiques et biomédicales visant l’amélioration de l’être humain et de ses performances. À travers l’examen de la pensée de deux de ses représentants majeurs, le philosophe Leon Kass et le politologue Francis Fukuyama, cet article propose une lecture critique de la bioéthique conservatrice. Si les bioconservateurs ont le mérite de rappeler la nécessité de tenir compte de l’ancrage vivant irréductible de l’être humain à l’ère de la bioéconomie et de l’exploitation croissante du monde vivant, nous verrons que la conception, sinon religieuse, pour le moins dogmatique de la « nature humaine » qui soutient leur argumentation permet difficilement de répondre aux défis éthiques et politiques soulevés par l’aspiration actuelle à un humain augmenté.

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Études sur la nature humaine

Résumé : Étude d’Elie Metchnikoff sur le but de la vie, la nature humaine, la vieillesse, la longévité, la mort et la sexualité. Études sur la nature humaine : essai de philosophie optimiste (5e édition). A. Maloine, 406 p., 1917. <pasteur-00724109>

Ce livre, d’une originalité incontestable, a été analysé par toute la presse avec de grands éloges, qu’il mérite d’ailleurs. Il a produit sur moi l’impression d’un ouvrage étrange. L’auteur cherche à nous enlever la crainte de la mort, et à nous réconcilier avec l’idée de l’anéantissement. Il me semble que la crainte de la mort ne tourmente pas tellement les individus bien portants, et qui sont en pleine vie active. Les consolations que nous offre M. Metchnikoff sont extrêmement curieuses; il ne croit, ce me semble, à aucune espèce de survivance; je dirai plus : pour traiter un pareil sujet, il n’a fait appel à aucune des ressources qu’auraient pu lui procurer les phénomènes psychiques. Il est resté tout naturellement dans son domaine, qui est celui du naturaliste, domaine où il semble qu’à première vue la philosophie optimiste ne doit pas trouver beaucoup d’arguments. Il nous en a donné deux, cependant, qui, lorsqu’on les dépouille de tout luxe accessoire, paraissent un peu insuffisants. L’étude des éphémères lui ayant montré que l’instinct de conservation peut disparaître chez certaines espèces animales, il en tire des raisons pour admettre que si l’homme parvenait à une longévité suffisante pour accomplir entièrement son évolution biologique individuelle, l’instinct de la vie pourrait être remplacé par un instinct de la mort naturelle. A cet argument vient s’ajouter une sorte de recette de longue vie, qui consisterait, outre quelques bizarres conseils d’alimentation, dans l’ablation du gros intestin, où se fait une putréfaction nuisible à l’organisme. Malgré toutes les objections qu’on pourrait faire à cette philosophie optimiste, nous nous plaisons à reconnaître toute la hardiesse de son originalité. Voilà bien le livre d’un homme sincère.

Compte rendu d’A. Binet, L’année psychologique Année 1903 Volume 10 Numéro 1 pp. 548-549 (version PDF).

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Ilya Ilitch Metchnikov, francisé en Élie Metchnikoff, (né le 15 mai 1845 à Ivanovka près de Kharkov, actuelle Ukraine et mort le 15 juillet 1916 à Paris) est un zoologiste et bactériologiste sujet de l’Empire russe. On doit à Metchnikov la découverte des mécanismes de défense immunitaire contre les bactéries au moyen des globules blancs : la phagocytose. Il est avec Paul Ehrlich co-lauréat du Prix Nobel de physiologie ou médecine en 1908. (Wikipedia)

Jürgen Habermas : L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?

Né en 1929, le philosophe Jürgen Habermas est sans aucun doute le plus important et le plus célèbre des philosophes allemands vivants. Héritier de l’école de Francfort, cet ancien assistant de Theodor Adorno a enseigné à Heidelberg, à Francfort, à l’institut Max-Planck dont il a été le directeur, ainsi qu’à New York. Il conduit, depuis maintenant plus de quarante ans, une recherche centrée sur la capacité de la raison à parvenir, par l’argumentation dans un espace public, à un accord entre les sujets en vue d’une action commune.

Il est, notamment, l’auteur de Théorie et pratique (1963), Théorie de l’agir communicationnel (1981), Le discours philosophique de la modernité (1985) et De l’éthique de la discussion (1991). Théoricien de la démocratie, Habermas plaide pour un «consensus rationnellement motivé» et estime que seule une «éthique de la discussion», en nous permettant de nous accorder librement sur le choix des normes auxquelles nous acceptons de nous soumettre, peut aujourd’hui fonder nos valeurs morales.

Dans son livre, L’avenir de la nature humaine, Jürgen Habermas fait porter sa réflexion sur le défi auquel les récents progrès des biotechnologies et les nouvelles possibilités d’intervention sur le génome humain qui en résultent confrontent nos conceptions de la liberté et de la responsabilité. En effet, alors que notre nature organique était jusque-là quelque chose de donner et d’intangible, elle est désormais susceptible de devenir l’objet de manipulations et de programmations, par lesquelles une personne interviendrait intentionnellement en fonction de ses propres préférences sur l’équipement génétique et les dispositions naturelles d’une autre.

Avec cette menace d’un effacement de la frontière entre les personnes et les choses risque également de se trouver remise en cause, estime Habermas, la compréhension que nous avons de nous-mêmes comme êtres autonomes et responsables, et par là même les fondements d’une société de sujets libres et égaux. Quelles limites fixées, dans ces conditions, aux interventions génétiques? Comment garantir la possibilité d’un eugénisme thérapeutique ou négatif, simplement destiné à empêcher l’apparition de maladies graves, tout en évitant la dérive vers un eugénisme libéral, visant l’ «amélioration» d’un bien héréditaire, autrement dit un libre-service génétique?

Préface

Face aux progrès des biosciences, au développement des biotechnologies, au déchiffrement du génome, le philosophe ne peut plus se contenter des déplorations sur l’homme dominé par la technique. Les réalités sont là, qui exigent de lui qu’il les pense à bras-le-corps.

Désormais, la réponse que l’éthique occidentale apportait à la vieille question «Quelle vie faut-il mener ?» : «pouvoir être soi-même», est remise en cause. Ce qui était jusqu’ici «donné» comme nature organique par la reproduction sexuée et pouvait être éventuellement «cultivé» par l’individu au cours de son existence est, en effet, l’objet potentiel de programmation et de manipulation intentionnelles de la part d’autres personnes. Cette possibilité, nouvelle à tous les plans : ontologique, anthropologique, philosophique, politique, qui nous est donnée d’intervenir sur le génome humain, voulons-nous la considérer comme un accroissement de liberté qui requiert d’être réglementé, ou comme une autorisation que l’on s’octroie de procéder à des transformations préférentielles qui n’exigent aucune autolimitation ?

Trancher cette question fondamentale en la seule faveur de la première solution permet alors de débattre des limites dans lesquelles contenir un eugénisme négatif, visant sans ambiguïté à épargner le développement de certaines malformations graves. Et de préserver par là même la compréhension moderne de la liberté.