La pensée n’est pas dans le cerveau !

Dans l’expression « intelligence artificielle », le mot « intelligence » n’est qu’une métaphore. Car, si sa capacité calculatoire dépasse celle de l’homme, l’intelligence artificielle est incapable de donner une signification à ses propres calculs. Pour le philosophe et psychanalyste argentin Miguel Benasayag, réduire toute la complexité du vivant à un code informatique est illusoire, tout comme l’idée qu’une machine peut se substituer à l’homme est absurde.

Miguel Benasayag répond aux questions de Régis Meyran

Qu’est-ce qui distingue l’intelligence humaine de l’artificielle ?

L’intelligence vivante n’est pas une machine à calculer. C’est un processus qui articule l’affectivité, la corporéité, l’erreur. Elle suppose la présence du désir et d’une conscience chez l’être humain de sa propre histoire sur le long terme. L’intelligence humaine n’est pas pensable en dehors de tous les autres processus cérébraux et corporels.

Contrairement à l’homme, ou à l’animal, qui pense à l’aide d’un cerveau situé dans un corps, lui-même inscrit dans un environnement, la machine produit des calculs et des prédictions sans être capable de leur donner une signification. La question de savoir si une machine peut se substituer à l’homme, est en réalité absurde. C’est le vivant qui crée du sens, pas le calcul. Nombre de chercheurs en IA sont convaincus que la différence entre intelligence vivante et intelligence artificielle est quantitative, alors qu’elle est qualitative.

Deux ordinateurs du programme Google Brain seraient parvenus à communiquer entre eux dans une « langue » qu’ils auraient eux-mêmes créée et qui serait indéchiffrable pour l’homme… Qu’en pensez-vous ?

Cela n’a tout simplement aucun sens. En réalité, à chaque fois qu’on lance ces deux machines, elles répètent systématiquement la même séquence d’échange d’informations. Et cela n’a rien d’une langue, cela ne communique pas. C’est une mauvaise métaphore, comme celle consistant à dire que la serrure « reconnaît » la clé.

Dans le même ordre d’idées, certaines personnes disent qu’elles sont « amies » avec un robot. Il existe même des applications pour smartphone qui sont supposées vous permettre de « dialoguer » avec un robot. Voyez le film Her, de Spike Jonze (2013) : après une série de questions posées à un homme, qui permettent de cartographier son cerveau, une machine fabrique une voix et des réponses qui déclenchent un sentiment amoureux chez cet homme.

Mais peut-on avoir une relation amoureuse avec un robot ? Non, car l’amour et l’amitié ne se réduisent pas à un ensemble de transmissions neuronales dans le cerveau.

L’amour et l’amitié existent au-delà de l’individu, au-delà même de l’interaction entre deux personnes. Quand je parle, je participe à quelque chose que nous avons en commun, la langue. Il en va de même pour l’amour, l’amitié et la pensée : ce sont des processus symboliques auxquels les humains participent. Personne ne pense en soi. Un cerveau donne son énergie pour participer à la pensée.

À ceux qui croient que la machine peut penser, nous devons répondre : ce serait étonnant qu’une machine pense, puisque même le cerveau ne pense pas !

Selon vous, le fait de réduire le vivant à un code constitue le défaut principal de l’intelligence artificielle.

En effet, certains spécialistes de l’intelligence artificielle sont tellement éblouis par leurs prouesses techniques, un peu comme des petits garçons fascinés par leur jeu de construction, qu’ils perdent la vue d’ensemble. Ils tombent dans le piège du réductionnisme.

Le mathématicien américain et père de la cybernétique Norbert Wiener écrivait en 1950, dans The Human Use of Human Beings (Cybernétique et société), qu’on pourra un jour « télégraphier un homme ». Quatre décennies plus tard, l’idée transhumaniste du mind uploading est élaborée sur le même fantasme, selon lequel le monde réel tout entier peut être réduit à des unités d’information transmissibles d’un hardware à un autre.

L’idée que le vivant peut être modélisé en unités d’information se retrouve aussi chez le biologiste français Pierre-Henri Gouyon, par exemple, avec qui j’ai publié un livre d’entretiens, Fabriquer le vivant ? (2012). Il voit dans l’acide désoxyribonucléique (ADN) le support d’un code qu’on peut déplacer sur d’autres supports. Mais quand on estime que le vivant peut être modélisé en unités d’information, on oublie que la somme d’unités d’information n’est pas la chose vivante, et on ne s’inquiète pas de faire des recherches sur le non-modélisable.

La prise en compte du non-modélisable ne renvoie pas à l’idée de Dieu, ni à l’obscurantisme, quoi qu’en pensent certains. Les principes d’imprédictibilité et d’incertitude sont présents dans toutes les sciences exactes. C’est pourquoi l’aspiration à la connaissance totale des transhumanistes s’inscrit dans un discours technolâtre, parfaitement irrationnel. Si elle connaît un grand succès, c’est qu’elle est capable d’étancher la soif de métaphysique de nos contemporains. Les transhumanistes rêvent d’une vie dans laquelle ils auraient chassé toute incertitude. Or, dans le quotidien, comme dans la recherche, il faut bien se coltiner les incertitudes, l’aléatoire…

L’immortalité humaine pourrait être acquise grâce à l’intelligence artificielle

Selon la théorie transhumaniste, nous serons un jour capables d’atteindre l’immortalité grâce à l’intelligence artificielle.

Dans le bouleversement postmoderne actuel, où la relation entre les choses n’est plus pensée, où le réductionnisme et l’individualisme dominent, la promesse transhumaniste prend la place de la caverne de Platon.

Pour le philosophe grec, la vraie vie n’était pas dans le monde physique, elle était dans les idées. Pour les transhumanistes, vingt-quatre siècles plus tard, la vraie vie n’est pas dans le corps, elle est dans les algorithmes. Le corps n’est pour eux qu’un simulacre : il faut en extraire un ensemble d’informations utiles, et se débarrasser de ses défauts naturels. C’est ainsi qu’ils entendent atteindre l’immortalité.

J’ai eu l’occasion, lors de colloques scientifiques, de rencontrer plusieurs membres de l’Université de la Singularité [à orientation transhumaniste] qui portaient un médaillon autour du cou, pour signifier qu’en cas de décès, leur tête sera cryogénisée.

J’y vois l’émergence d’une nouvelle forme de conservatisme, alors même que c’est moi qui passe pour un bioconservateur, car je m’oppose à la philosophie transhumaniste. Mais lorsque mes adversaires me traitent de réactionnaire, ils utilisent le même type d’arguments que les hommes politiques qui prétendent moderniser ou réformer, pendant qu’ils détruisent les droits sociaux d’un pays et qu’ils taxent de conservateurs ceux qui veulent conserver leurs droits !

L’hybridation entre l’homme et la machine est déjà une réalité. C’est aussi un idéal transhumaniste.

Tout reste à faire pour comprendre le vivant et l’hybridation, car le monde de la technique biologique ignore aujourd’hui encore presque tout de la vie, qui ne se réduit pas aux seuls processus physicochimiques modélisables. Cela dit, le vivant est déjà hybridé avec la machine et il le sera certainement encore davantage avec les produits issus des nouvelles technologies.

Il existe de nombreuses machines, avec lesquelles nous travaillons et auxquelles nous déléguons un certain nombre de fonctions. Sont-elles toutes nécessaires ? C’est toute la question. J’ai travaillé sur l’implant cochléaire et la culture sourde : il existe des millions de sourds qui revendiquent leur propre culture – qui n’est pas assez respectée – et refusent l’implant cochléaire car ils préfèrent s’exprimer dans la langue des signes. Cette innovation, qui pourrait écraser la culture des sourds, constitue-t-elle un progrès ? La réponse ne va pas de soi.

Avant tout, nous devons veiller à ce que l’hybridation se fasse dans le respect de la vie. Or, ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est pas tant l’hybridation que la colonisation du vivant par la machine. À force d’externaliser, de nombreuses personnes ne se rappellent plus de rien. Elles ont des problèmes de mémoire qui ne résultent pas de pathologies dégénératives.

Prenez le cas du GPS : on a observé des chauffeurs de taxi à Paris et à Londres, deux villes labyrinthiques. Alors que les Londoniens conduisaient en s’orientant eux-mêmes, les Parisiens utilisaient systématiquement leur GPS. Au bout de trois ans, des tests psychologiques ont montré que les noyaux sous-corticaux qui s’occupent de cartographier le temps et l’espace étaient atrophiés chez ces derniers (des atrophies certainement réversibles si la personne abandonne cette pratique). Ils étaient affectés d’une sorte de dyslexie qui les empêchait de se repérer dans le temps et dans l’espace. C’est cela la colonisation : la zone est atrophiée car la fonction est déléguée sans être remplacée par quoi que ce soit.

https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/les-technologies-emergentes/le-rapport-nbic/

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus?

Je suis inquiet du succès démesuré de la logique d’innovation. La notion de progrès a fait long feu. Elle a été remplacée par l’idée d’innovation, qui est bien différente : elle ne contient ni point de départ, ni point d’arrivée, elle n’est ni bonne, ni mauvaise. Il faut donc la questionner de façon critique. Le traitement de texte sur ordinateurs est bien plus performant que la machine à écrire Olivetti que j’utilisais dans les années 1970 : pour moi, c’est un progrès. Mais, à l’inverse, tout smartphone contient plusieurs dizaines d’applications, et peu de gens se posent la question de combien parmi elles leurs sont vraiment nécessaires. La sagesse consiste à rester à distance de la fascination que provoquent le divertissement et l’efficacité des nouvelles technologies.

Par ailleurs, dans une société déboussolée, qui a perdu ses grands récits, le discours transhumaniste est très inquiétant : il infantilise les humains, et ne prend aucune distance avec la promesse technologique. En Occident, la technique a toujours renvoyé à l’idée de dépassement des limites. Déjà au XVII e siècle, le philosophe français René Descartes, pour qui le corps était une machine, avait imaginé la possibilité d’une pensée hors du corps. C’est une tentation humaine que de rêver que, par la science, on va se libérer de notre corps et de ses limites – ce que le transhumanisme pense enfin pouvoir réaliser.

Mais le rêve d’un homme post-organique tout-puissant et hors-limite a des conséquences en tous genres sur la société. Il me semble qu’il devrait même être analysé dans un rapport spéculaire avec la montée des fondamentalismes religieux, qui se recroquevillent sur les supposées valeurs naturelles de l’humain. Je les vois comme deux intégrismes irrationnels en guerre.

Philosophe et psychanalyste argentin. Miguel Benasayag est un ancien résistant guévariste au péronisme, il réussit à fuir l’Argentine en 1978 après y avoir été emprisonné et torturé, et réside désormais à Paris, en France. Il a publié récemment Cerveau augmenté, homme diminué (2016) et La singularité du vivant (2017).

Le Courrier de l’UNESCO • juillet-septembre

Le transhumanisme prépare un monde d’apartheid

Dans cet entretien vidéo, Miguel Benasayag explique pourquoi un cerveau augmenté signifie une humanité diminuée. Et pourquoi le transhumanisme dessine un monde d’apartheid. Interview réalisé le 4 mars 2017 par Reporterre et plumeStudios.

Cerveau augmenté, homme diminué, de Miguel Benasayag, éditions La Découverte, mai 2016, 200 p.

Que les citoyens soient maintenus dans l’ignorance totale de la mutation en cours et qu’ils y adhèrent comme des moutons, c’est nouveau et très dangereux.

Les conférences de la nuit de l’#‎echappee16‬ sur #France 5

Le temps de la fascination pour un futur promettant abondance, vie éternelle ou colonisation martienne est dépassé. La sidération pour une vision catastrophiste de l’avenir est paralysante et infondée. Il reste par conséquent à construire pas à pas les conditions d’un monde nouveau qui ne fait pas table rase de nos valeurs et de notre humanité. 2030 sera radicalement différent et la révolution qui nous attend sera deux fois plus puissante que celle que nous avons vécue depuis le début des années 2000. Un monde meilleur ne va pas de soi et notre génération a la responsabilité d’accompagner cette transition. Elle est complexe, destructrice par certains aspects, exaltante par d’autres. Ce monde sera le produit de nos choix, de nos décisions, de nos réussites et de nos erreurs. Il ressemblera à celui dans lequel nous aurons individuellement et collectivement choisi de vivre. C’est par conséquent à chacun d’entre nous de rêver, d’oser et de s’engager pour le monde que nous voulons.

France 5, partenaire or de L’ÉCHAPPÉE d’été 2016

France 5, chaîne du savoir et de la connaissance, s’engage, depuis sa création, à raconter le monde. Les moments de bascule dans l’histoire, les grandes crises, les mutations profondes de notre société, les enjeux de demain pour la planète sont montrés et analysés à travers notre programmation documentaire et magazine.

C’est donc tout naturellement que France 5 a souhaité être  partenaire de l’édition 2016 de L’ÉCHAPPÉE. Trois jours durant lesquels se retrouvent hommes et femmes, scientifiques, artistes ou tout simplement citoyens, autour de débats, conférences et ateliers afin d’imaginer les 15 prochaines années.

France 5 diffusera les meilleurs moments de ces rencontres.

Le programme

Session 1 : Conférence – “Nouveau départ !”

Marc de Basquiat #revenudexistence #travail #dignité

Session 2 : Conférence – “A l’ère cyber : gouvernés ou gouvernants ?”

Alain Bensoussan #avocat #nouvellesteachnologies #gouvernancealgorithmique
Guy-Philippe Goldstein #géopolitique #consultant #cyber-expert

Session 3 : Conférence – “La science en progrès”

Session 4 : Débats & Conférences – “Humanités en question”

Hannes Sjoblad #biohacker #implantparty #humanitéaugmentée
Jean-Michel Besnier #philosophe #ethique #posthumain
Laurent Alexandre #médecin #transhumanisme #séquençageADN
Miguel Benasayag #psychanalyste #philosophe #elogeduconflit

Colloque international : L’humain et ses prothèses : savoirs et pratiques du corps transformé

11 et 12 décembre 2015, Paris

Ce colloque est organisé avec le pôle de recherche « Santé connectée et humain augmenté » du CNRS. Les questions qui seront abordées ont une visée interdisciplinaire et une volonté de confronter différentes approches européennes (France, Royaume-Uni, Belgique, Suisse) sur la question de l’hybridation technique du corps humain.

Dans un monde en pleine mutation, la médecine, outre son rôle traditionnel de soin, multiplie ses offres et ses innovations pour une société avide du meilleur, qui incite l’homme à traiter son corps comme un objet toujours perfectible.

C’est dans cette « disposition prométhéenne de l’homme » que la médecine, alliée à la technique, pose actuellement un autre regard sur le corps malade ou handicapé puisqu’elle permet d’accéder à des dispositifs prothétiques qui s’imposent comme des solutions palliatives idéales. Même s’ils permettent à ces personnes d’avoir accès à des traitements auparavant inimaginables, et de bénéficier d’avancées scientifiques inestimables, ils les engagent dans une dépendance qui va au-delà de l’accoutumance à un objet. Elles participent d’un processus complexe qui amène à la construction paradoxale du corps, affectant le sujet dans un au-delà de la construction de son image.

Par ailleurs, derrière cette proposition de l’homme « réparé » et porteur d’espoir, une autre vision de l’humain se profile en coulisse, celle d’un homme « augmenté » dans ses capacités. Ces connexions hybrides de prothèses directement intégrées au corps s’inscrivent dans le fantasme d’un humain idéal. Elles ne sont pas l’expression d’un désir nouveau, mais peuvent être comprises comme des solutions répondant aux exigences contemporaines du processus civilisateur – ce que Freud a appelé Kulturarbeit.

Être hybride engage le sujet dans un corps à corps avec la technique et provoque des expériences corporelles nouvelles, sans être certain d’en contrôler les effets.

Voilà de quoi alimenter avec vigueur le mouvement transhumaniste, qui trouve son origine aux États-Unis, du moins dans sa forme contemporaine. Si ce mouvement se scinde en de nombreux courants, tous partagent cependant la même ambition, celle de modifier l’humain par des technologies pour lui permettre de dépasser ses limites naturelles, d’avancer vers une « évolution choisie » et, surtout, d’en finir avec la vulnérabilité du corps (vieillesse, maladie, mort, etc.). Dans l’idéologie transhumaniste, l’hybridation corps-technique est non problématique. Le corps est considéré comme plastique et ne serait pas ontologiquement différent d’une machine dont on pourrait, à loisir, remplacer ou modifier des parties, en évacuant ainsi les dimensions subjectives et pulsionnelles. Pour ces militants du progrès illimité, qu’en est-il des questions interrogeant l’éthique et le psychique ?

Ces expériences nouvelles inscrites dans un nouvel idéal prométhéen, soulèvent des questions inédites : Comment conjuguer la technique dans une interaction qui ne laisserait pas de côté ce que l’on pourrait considérer comme des aspects fondateurs de l’humain ? Dans cette offre actuelle de la médecine, en complaisance avec la technoscience, qu’en est-il des destins pulsionnels du sujet ? Serions-nous en train d’assister à la création de nouvelles formes d’habiter son corps ? Quels sont les configurations et enjeux psychiques du « faire corps » avec la prothèse ?

Ce colloque est l’occasion de créer un dialogue entre historiens, anthropologues, sociologues, médecins et psychanalystes sur le fonctionnement de la logique prothétique.


Playlist 

Intervenants

Pierre Ancet (Philosophe, Centre Georges Chevrier, CNRS-Université de Bourgogne)
Bernard Andrieu (Philosophe, EA Techniques et Enjeux du corps, UFR STAPS, Université Paris Descartes)
Paul-Laurent Assoun (Psychanalyste, Professeur à l’UFR d’Etudes Psychanalytiques, CRPMS, Université Paris 7-Diderot)
Miguel Benasayag (Philosophe et psychanalyste)
Fethi Benslama (Psychanalyste, Directeur de l’UFR d’Etudes psychanalytiques, CRPMS, Université Paris 7-Diderot)
Jean-Michel Besnier (Philosophe, EA Rationalités Contemporaines, Université Paris-Sorbonne)
Anne-Laure Boch (Médecin des Hôpitaux de Paris et docteur en philosophie)
Naïma Brennetot (Psychologue clinicienne, Centre de références des maladies rares, Hôpital Saint-Maurice, Saint-Maurice)
Daniela Cerqui (Anthropologue, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne)
Hervé Chneiweiss (Neurobiologiste et neurologue, DR CNRS, Neuroscience Paris Seine IBPS, CNRS-Inserm-UPMC, Président du Comité d’éthique de l’Inserm)
Christine Clerici (Professeure à l’UFR de Médecine et présidente de l’Université Paris 7 – Diderot)
Maxime Derian (Anthropologue, post-doctorant à l’ISCC et au CRPMS)
Véronique Donzeau-Gouge (Professeure d’informatique au Cnam et chercheuse associée à l’ISCC-CNRS)
Jean-Yves Goffi (Philosophe, Université Grenoble 2 – Pierre Mendès-France)
Valentine Gourinat (Doctorante en sociologie, Université de Strasbourg)
Pascal Griset (Professeur d’histoire contemporaine, directeur de l’ISCC-CNRS)
Paul-Fabien Groud (Doctorant en anthropologie, Université Lumière Lyon 2)
Nathanaël Jarrassé (Roboticien, Chercheur à l’Institut des Systèmes Intelligents et de Robotique, CNRS-Université Pierre et Marie Curie)
Édouard Kleinpeter (Ingénieur de recherche, ISCC-CNRS)
Simone Korf Sausse (Psychanalyste, MDC à l’UFR d’Etudes Psychanalytiques, CRPMS, Université Paris 7- Diderot)
Xavier Labbée (Avocat au barreau de Lille, Professeur à l’Université de Lille 2)
Laurie Laufer (Psychanalyste, Professeur à l’UFR d’Etudes Psychanalytiques, CRPMS, Université Paris 7-Diderot)
Samuel Lepastier (Psychanalyste et chercheur au CRPMS)
Thomas Lepoutre (Doctorant, CRPMS, Université Paris 7 – Diderot))
Cristina Lindenmeyer (Psychanalyste, MDC-HDR à l’UFR d’Études psychanalytique, CRPMS, Université Paris 7- Diderot et chercheuse associée à l’ISCC-CNRS)
Jean-Noël Missa (Philosophe, Faculté de Philosophie et Lettres, Université Libre de Bruxelles)
Isabelle Queval (Philosophe, Centre de recherche Sens, Ethique, Société, CNRS – Université Paris Descartes)
Rémy Potier (MDC à l’UFR d’Etudes Psychanalytiques, CRPMS, Université Paris 7- Diderot)
Gérard Reynier (Psychologue clinicien, Hôpital Saint-Louis)
Anders Sandberg (James Martin Research Fellow, Future of Humanity Institute, Oxford University)
Véra Savvaki (Doctorante CRPMS, Université Paris 7-Diderot)
Silke Schauder (Professeure en psychologie clinique, UFR sciences humaines, sociales et philosophie, université de Picardie-Jules Verne)
Alain Vanier (Psychanalyste, directeur du CRPMS, Université Paris 7 – Diderot))
François Villa (Psychanalyste, Professeur à l’UFR d’Etudes Psychanalytiques, CRPMS, Vice-Président du Conseil d’administration de l’Université Paris 7-Diderot)

Miguel Benasayag a présenté son dernier ouvrage “Cerveau augmenté, homme diminué” à la Maison de l’Amérique Latine

13 mai 2016

Rencontre à l’occasion de la parution du nouveau livre de Miguel Benasayag (La Découverte).

Avec Giuseppe Longo, mathématicien et épistémologue, Valeria Giardino, philosophe et François Gèze, Éditions La Découverte.

Les avancées des neurosciences rendent désormais envisageables pour certains la perspective d’améliorer le cerveau et de supprimer ses faiblesses et ses « défauts » : le rêve d’un cerveau « parfait » semble à portée de la main. Miguel Benasayag montre ici pourquoi ce nouvel idéalisme du « cerveau augmenté » est en réalité une illusion dangereuse : le monde qu’entendent préparer les transhumanistes et certains scientifiques risque fort d’être surtout habité par la folie et la maladie…

Miguel Benasayag : Les êtres vivants sont vivants parce que mortels

Extrait de “Transhumanisme : l’homme augmenté, vraiment ?” L’Express, Eric Mettout, du 31/05/2016

Miguel Benasayag, Professeur d’épistémologie et Chercheur en anthropologie, dirige un laboratoire de biologie moléculaire

Que les citoyens soient maintenus dans l’ignorance totale de la mutation en cours et qu’ils y adhèrent comme des moutons, c’est nouveau et très dangereux.

Le fossé sera immense entre notre génération, qui va mourir vers 100 ans, et celles qui, dans cinquante ou cent ans, vont bénéficier des technologies NBIC et vivront beaucoup plus longtemps… La technologie va si vite qu’il est extrêmement difficile de réorienter la vague, ou même de la voir arriver. En théorie, il pourrait être bon de la freiner. En pratique, c’est quasiment impossible. 

Il va falloir, pourtant! L’idée qu’il puisse y avoir d’un côté “augmentation” de l’être humain sans “diminution” de l’autre est curieuse d’un point de vue scientifique. Un exemple: le GPS. C’est un progrès, on se trompe moins, on ne se perd plus. Mais, chez un chauffeur de taxi qui n’utilise que son GPS, les noyaux sous-corticaux, qui gèrent le repérage spatio-temporel, s’atrophient en trois ans. C’est un constat biologique qui n’est ni éthique ni politique.

Est-ce si grave?

Quand un enfant apprend à calculer une racine carrée, son cerveau change de ce seul fait. Si, pour obtenir le même résultat, il se contente d’appuyer sur un bouton, ce changement n’a pas lieu. Bien sûr que c’est grave!

Il en est de même avec la mémoire. Elle fonctionne par intégration complexe, modification, oubli et réactualisation modifiée des souvenirs. Quand on dit qu’on va “augmenter” artificiellement la mémoire, c’est en excluant de fait tous ces paramètres qui la façonnent.

On peut considérer l’hybridation entre l’organique et la machine de deux manières: dans la première, le vivant, avec sa fragilité, colonise l’artefact; dans la seconde, l’artefact, avec son infaillibilité mécanique linéaire, colonise le vivant et la culture. Une victoire à la Pyrrhus.

Les êtres vivants sont vivants parce que mortels. Il existe en chacun d’eux le désir de dépasser les limites, mais aussi le désir inverse de s’éteindre, de dormir, d’être limité et de mourir. Ce que Spinoza appelle “expérimenter l’éternité”. Etre immortel, c’est être privé de cette éternité qui se loge entre les secondes de la montre.

Miguel Benasayag : Cerveau augmenté, homme diminué

Le cerveau humain connaît, étudie, explique et comprend, au point qu’il en est arrivé à prendre comme objet d’étude… lui-même. Et les nouvelles connaissances sur le fonctionnement du cerveau ébranlent profondément nombre de croyances au fondement de la culture occidentale. Car les remarquables avancées des neurosciences rendent en effet désormais envisageable pour certains la perspective d’améliorer le cerveau et de supprimer ses faiblesses et ses « défauts » : le rêve d’un cerveau « parfait » semble à portée de la main.

Cette vision conduit à considérer notre cerveau comme un ordinateur qu’il s’agirait d’optimiser en l’améliorant par divers outils pharmacologiques ou informatiques. À partir d’une vulgarisation très pédagogique de recherches récentes souvent très « pointues » en neurosciences, Miguel Benasayag montre ici, de façon fort convaincante, pourquoi ce nouvel idéalisme du « cerveau augmenté » est en réalité une illusion dangereuse : le monde qu’entendent préparer les transhumanistes et certains scientifiques risque fort d’être surtout habité par la folie et la maladie…

Une thèse critique solidement argumentée, qui a commencé à faire son chemin dans le milieu des chercheurs les plus préoccupés par les apories et les failles de ce nouveau mythe du progrès.

Lire un extrait

Miguel Benasayag, est Professeur d’épistémologie et Chercheur en anthropologie et dirige un laboratoire de biologie moléculaire.

Table des matières:

Introduction. Une rupture historique fondamentale
Quand le cerveau devient un organe « comme les autres »…
…dans un monde désenchanté et colonisé par la technologie : le rêve du « cerveau augmenté »
1. Cerveau augmenté, homme disloqué ?
La nouvelle science du cerveau, quatrième « blessure narcissique » de l’humanité
Puissance de la technologie, impuissance de l’homme
Les nouveaux défis de l’ère de l’anthropocène
Le cerveau, architecte de la réalité
Comprendre ou prévoir ?
2. La modernité bousculée par les neurosciences
La « liberté » absolue du cerveau selon les modernes
Au fondement du cartésianisme, le dilemme de l’âne idiot de Buridan
L’illusion d’un cerveau transparent
3. Quand le cerveau construit un monde
Connaissance et perception
La question de la conscience
La temporalité du cerveau : la machine du temps
4. La sculpture du cerveau
Pourquoi le cerveau ne fonctionne pas comme un ordinateur
Aux origines de l’extraordinaire plasticité cérébrale
Comment les informations corporelles modèlent le cerveau
5. Le cerveau déraciné
Les effets délétères du pouvoir hypnotique des écrans
Les informations « codifiées » ne peuvent pas sculpter le cerveau
L’absurde utopie du « cerveau sans corps »
6. La « révolution numérique », rupture anthropologique ?
De la coévolution homme-animaux à la coévolution homme-artefacts
Quand la technologie, pour la première fois, tend à la « machinisation » de l’homme
Possibles et compossibles : les apories de la postmodernité
Comment les possibles technologiques deviennent une obligation
7. Agrégats, organismes et mixtes : les trois modes d’être des systèmes organisés
Les agrégats : l’exemple de la voiture
Les organismes : l’exemple du nouveau-né
Les mixtes : l’exemple du langage
Menaces et espoirs des modes d’hybridation entre culture, biologie et technologie
8. Le cerveau sans organes, les organes sans cerveau
La leçon des étonnants mécanismes de plasticité et de recyclage neuronal
De l’individu au « profil » : le cerveau disloqué
Le nouveau formatage du neuromarketing et du big data
La puissance du « syndrome du pont de la rivière Kwaï »
9. Le cerveau ne pense pas, tout le corps pense
L’interface entre cerveau et pensée au cœur du phénomène humain
Dépasser le corps pour libérer l’esprit ?
Quand la conscience s’égare…
Ce que recouvrent le « sentiment de soi » et l’utilité de l’inutile
10. La mémoire et l’identité
Un travail permanent de construction et de reconstruction
Les tentatives de modifier la mémoire
La « mémoire du corps »
11. Morale et cerveau
L’hyperactivité, une pathologie ?
Le monde univoque de la technologie contre le monde polysémique de la culture
Codes moraux, codifications et réseaux neuronaux
La réponse magique de la technoscience à la question de la négativité
12. Le cerveau modulaire : à propos des sourds et des compétences
Les enseignements de la culture sourde
Le programme de déstructuration de la pédagogie par compétences
13. Les affects et les modules, le cerveau des affects
Les affects, de simples illusions ?
Amour, bonheur et plaisir : la machine n’est pas le paysage
Des affects, des rats et de la pornographie
En guise de non-conclusion. Résister à l’artefactualisation du monde.