La critique des technologies émergentes face à la communication promettante

Contestations autour des nanotechnologies

Quet Mathieu, « La critique des technologies émergentes face à la communication promettante. Contestations autour des nanotechnologies », Réseaux, 2012/3 (n° 173-174), p. 271-302. DOI : 10.3917/res.173.0271.

Résumé : La promesse technologique est une forme spécifique de communication scientifique et de médiation des savoirs. Particulièrement employée pour promouvoir certaines sciences et technologies émergentes comme les nanotechnologies ou la biologie synthétique, elle déploie des échelles temporelles de long terme et prédit de profonds changements. Le recours à cette forme de communication n’est pas sans conséquences sur la mise en débat des savoirs et sur les pratiques contestataires autour des sciences. Elle transforme à la fois les discours, les pratiques argumentatives et les modes d’investissement ou d’organisation des acteurs critiques face aux technologies émergentes. Un enjeu majeur de la critique est alors de mettre en question les conceptions de la temporalité et du progrès technologique sous-jacentes à la communication promettante.

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Plan de l’article

Une forme singulière de communication
Promesses nanotechnologiques et nouveaux enjeux activistes
Contre-promesses nanotechnologiques
Pratiques contestataires par temps de promesses
Conclusion : infléchir les temporalités technologiques

Dopage, éthique et dommage génétique. Le sport à l’épreuve de la biomédecine

Mathieu Quet, Matthieu Hubert, 2013. In book: Ethique du sport, Chapter: Dopage, éthique et dommage génétique. Le sport à l’épreuve de la biomédecine, Publisher: L’Age d’Homme, Editors: Bernard Andrieu, pp. 378-391.

Introduction : Parmi les nombreux thèmes de débat et de controverse soulevés par des innovations thérapeutiques, le dopage sportif occupe une place de premier plan. Ceci est tout particulièrement vrai dans le cas de la thérapie génique : pour des raisons à la fois médicales, éthiques, politiques, économiques, la possibilité d’usages dérivés de la thérapie génique à des fins d’amélioration des performances sportives s’est rapidement trouvée au cœur de débats enflammés. Tandis que certains dénoncent le détournement de pratiques de laboratoires encore expérimentales, d’autres se montrent en faveur d’une libéralisation des usages dopants (Stock, 2002 ; Miah, 2004 ; Brown, 2009). Les principes traditionnels de l’équité dans le sport sont une nouvelle fois fragilisés par l’irruption de pratiques dont le dépistage est encore impossible, et les débats sur les valeurs sportives sont relancés face à la nécessité de prendre en considération des tendances présentées comme inéluctables. En particulier, la tension entre réparation et augmentation des facultés physiques est déplacée au niveau génétique, appelant de nouveaux développements et prises de position.

De nombreux avis exprimés au cours de ces débats et controverses reposent sur l’intuition d’une transformation radicale des corps sportifs, transformation allant dans le sens d’une augmentation nouvelle des capacités du corps humain (Quéval, 2004). Une telle transformation, selon certains acteurs du débat, remet en cause la continuité de l’évolution humaine, et soulève à la fois des questions d’éthique sportive et d’éthique scientifique et médicale (Andrieu, 2010). Ces prises de position insistent souvent sur la figure du sportif comme espace d’hybridation et sur sa transformation en athlète génétiquement modifié. Si fécondes soient-elles, elles tendent cependant à faire abstraction des jeux d’institutions et d’acteurs qui fabriquent cette réalité sociohistorique, notamment à travers la constitution de discours et d’argumentaires variables sur le dopage, sur les sciences, et sur l’éthique. De ce fait, la compréhension des enjeux qui pèsent sur le corps sportif demande de réintroduire une prise en compte du processus d’immixtion des sciences dans le sport, comme force de transformation des pratiques, des institutions, des normes et des débats. Il semble alors heuristique de recadrer les controverses actuelles sur le dopage génétique dans une histoire du dopage mettant en perspective l’évolution des argumentaires sur l’augmentation artificielle de la performance et sur les rapports entre savoirs et pratiques sportives.

Dans cette perspective, la première partie du texte revient sur le rôle controversé et ambigu des sciences biomédicales dans le sport, depuis les premières tentatives de définition et de régulation du dopage dans les années 1960. La seconde partie analyse les continuités et les ruptures des argumentaires éthiques liés à l’émergence de cette nouvelle – possible – forme de dopage, qui recourt aux avancées des thérapies géniques. La troisième partie s’intéresse plus particulièrement aux figures de dénonciation d’un nouveau régime d’expérimentation, dont l’émergence serait liée à l’amélioration génétique des performances humaines.

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Des chimères bionanotechnologiques. L’humain aux prises avec les imaginaires technoscientifiques

In book: Science, Fables and Chimera : Strange Encounters, Chapter: Des chimères bionanotechnologiques. L’humain aux prises avec les imaginaires technoscientifiques, Publisher: Cambridge Scholars Publishing, Editors: Laurence Roussillon-Constanty, Philippe Murillo, pp.269-286. July 2013.

Mathieu Quet – CEPED – UMR 196 – IRD/INED/Université Paris Descartes.

Abstract : Les débats autour des bionanotechnologies* accordent souvent une importance particulière aux transformations à venir du corps humain. Ces visions du (corps) futur sont variables, plus ou moins ambitieuses et plus ou moins sombres – de la crainte de la pollution ou de la contamination du corps humain par les nanoparticules aux discours sur les mutations « radicales » du genre humain et à la notion de post-humanité. Par exemple, au cours de la série de débats publics consacrés aux nanotechnologies et organisés par la Commission Nationale du Débat Public fin 2009, début 2010, un certain nombre de questions ont été abordées par des acteurs très différents : des groupes écologistes ont insisté sur les problèmes de pollution que risque de soulever à l’avenir la production de nanoparticules, les industries pharmaceutiques ont insisté sur les bienfaits que pouvaient apporter les nanosciences avec l’émergence de nouveaux traitements, comme la thérapie génique, et un groupe dit « transhumaniste » a évoqué des nanorobots infiltrés dans le corps et la mutation du genre humain. Chacun de ces groupes produisait ainsi des prédictions particulières sur les conséquences à venir des nanotechnologies pour le corps humain. Dans ce contexte, on peut essayer d’appréhender les discours d’anticipation au sujet des effets des nanotechnologies sur le corps humain dans leur hétérogénéité, et tenter de comprendre comment ces discours s’articulent, par-delà leur variété et leurs différences. La production discursive de chimères, ou de transformations plus ou moins imaginaires du corps humain, dans le cadre des multiples débats et controverses sur les nanos, est l’un des modes d’inscription des nanosciences dans l’espace public. La production de prédictions concernant l’avenir du corps, voire de la nature humaine, est donc l’une des médiations par lesquelles les acteurs sociaux tentent de saisir l’objet « nano », de penser son encadrement social. Et il n’est pas l’apanage de quelques illuminés, mais bien un mode d’inscription partagé par tout un faisceau d’acteurs : des chercheurs, des ingénieurs, des militants, des journalistes, et bien d’autres. Dès lors, les chimères et autres imaginaires technologiques remplissent un rôle essentiel dans l’appréhension sociale des effets des nanosciences.

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* Il existe une différence légère entre biologie synthétique et bionanotechnologie (même si ces deux champs partagent énormément de points communs). La première cherche à modifier des systèmes vivants, même à les créer ex nihilo. La seconde cherche à bâtir des objets non vivants, à partir de composés propres à ce dernier ou à partir d’organismes vivants. (source: Rémi Soussan, via InternetActu)