Technoscepticisme ou comment la pensée de Jacques Ellul continue-t-elle d’être pertinente aujourd’hui ?

Jacques Ellul (1912-1994) est un professeur d’histoire du droit, sociologue français et théologien protestant. Il est né et mort dans l’agglomération bordelaise où il a vécu la quasi-totalité de son existence. Surtout connu comme penseur de la technique et de l’aliénation au XXe siècle, il est l’auteur d’une soixantaine de livres et de plusieurs centaines d’articles. La trilogie qui nous intéressera est composée de : La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Le Système technicien (1977) et notamment Le Bluff technologique (1988) ; les deux derniers étant publiés à la naissance du système informatique. Jacques Ellul a en effet consacré l’essentiel de sa réflexion à l’impact des techniques sur les sociétés contemporaines, des années 50 à 1998.

Selon lui, la technique est la recherche et l’utilisation du moyen absolument le plus efficace. Elle constitue la clé de notre modernité. En voulant domestiquer la nature, les hommes ont créé un environnement artificiel beaucoup plus contraignant. L’homme moderne croit se servir de la technique et c’est lui qui la sert. Il est devenu l’instrument de ses instruments. Le moyen s’est transformé en fin, la nécessité s’est érigée en vertu, la culture technicienne ne tolère aucune extériorité.

Ellul n’a jamais dit que la technique ne faisait rien de bien. Il faut placer son discours dans un contexte où tout le monde est fasciné par la technique et ne voit en elle que des aspects positifs. C’est donc en réaction à cela qu’il s’applique à montrer ce qu’il y a de moins bien et quels sont les aspects négatifs à ne pas négliger.

« D’être opposé à la technique est aussi absurde que de dire qu’on est opposé à une avalanche de neige ou à un cancer. C’est enfantin de dire que l’on est « opposé à la technique! » page 9 Le Bluff technologique.

« Le développement de la technique n’est ni bon, ni mauvais, ni neutre (…) il est impossible de dissocier les facteurs [qui composent la technique] de façon à obtenir une technique purement bonne » page 55 Le Bluff technologique.

Technique et Technologie

Voici d’abord un petit rappel philo pour mieux comprendre toutes les mises en cause de la technique chez Ellul :

La technique se trouve dans un très grand nombre de comportements et d’activités qui ne nécessitent pas toujours l’existence d’instruments. Sa caractéristique principale est d’être une activité finalisée, tendant vers un but. Cette finalité doit être visée à l’aide de moyens extérieurs à l’acte lui-même. C’est l’homme qui manifeste le plus la capacité de technique puisqu’il peut penser les moyens à employer. On a alors proposé cette définition : « la technique est la mise en œuvre de moyens orientés intentionnellement et méthodiquement en fonction d’expériences, de réflexions et parfois même de considérations scientifiques ». Cette définition met en relief le rapport entre les moyens et les fins. La technique ne procède pas par le hasard, elle obéit à des règles et des méthodes qui la rendent facilement transmissible.

« La technique s’est développée avec l’humanité et fait partie d’elle. Elle constitue d’abord pour l’homme un instrument de maîtrise car elle le libère d’un certain nombre de contraintes naturelles : l’outil a pour vocation première d’être utile. Mais avec le temps, la technique est également vécue comme un instrument de puissance. D’autant qu’elle procure au corps différents instruments qui en sont comme les prolongements. Destinées à augmenter ses capacités »

 Cf : http://fr.wikipedia.org/wiki/Technique

Le mot technologie, entré dans la langue française en 1657 signifie étude des techniques et des outils ou discours sur la technique. La confusion entre technique et technologie est courante. Dans un sens dérivé, et par extension, on nomme technologies les techniques dont l’ensemble crée un domaine industriel nouveau.

Pour savoir si la pensée d’Ellul est toujours actuelle il faudrait réussir à transposer sa pensée et son résonnement dans le monde d’aujourd’hui, avec les nouvelles technologies qui l’accompagnent. Pour cela je vais d’abord énoncer et développer les quelques mots clefs qui caractérisent le technoscepticisme d’Ellul :

  • L’ambivalence de la technique
  • Le risque
  • L’absence de finalité

L’ambivalence :

Certes la technique amène du progrès, mais elle amène aussi des inconvénients. Il y a des effets positifs et négatifs au cœur de la technique. Et pas uniquement suivant si l’on fait un bon ou mauvais usage de la technique (« la technique est neutre, tout dépend de l’usage que l’on en fait »).

Selon Ellul, tout progrès technique a un prix à payer : la société technicienne a voulu une planification pour être efficace au détriment des libertés individuelles. De plus il y a un lien entre la croissance des problèmes et la croissance des techniques. L’innovation technique a amené le Prolétariat et les problèmes écologiques sont dus aux ravages de la technique.

Le risque :

L’utilisation de la technique a différents impacts : il y a les effets voulus, les effets non voulus mais prévisibles et les effets imprévisibles.

Selon Ellul, la pensée technicienne est incapable de penser la technique, car elle pense dans le sens du progrès. Lorsqu’apparaissent des dysfonctionnements ou des effets négatifs, elle est incapable d’apporter des réponses réelles. La technique est pharmakon : c’est à la fois le remède et le poison. Si une technique engendre un problème (majeur ou non) une nouvelle technique sera chargée de rectifier le tir. « Les solutions techniques entretiennent le mal qu’elles prétendent soigner. » La pensée technique ne prévoit pas du nouveau mais seulement un prolongement ou un perfectionnement de ce qui existe déjà.

L’absence de finalité :

« On la fait parce qu’on le pouvait ». La relation équilibrée qui existe entre le moyen et la fin – l’utilisation de moyens pour parvenir à une fin – est oubliée. La technique devient sa propre fin. La technique est devenue l’objectif plutôt que le levier. La société technicienne fait passer les moyens avant les fins.

Jean Luc Porquet, journaliste français travaillant notamment pour le canard enchainé, a d’ailleurs consacré un livre à Ellul : Jacques Ellul, l’homme qui avait presque tout prévu : nucléaire, nanotechnologies, OGM, propagande, terrorisme… aux éditions le Cherche Midi (2012). Il résume ici les 20 idées fortes d’Ellul sur la technique :

  • La technique a récemment changé de nature et forme désormais le système.
  • La technique rend l’avenir impensable.
  • La technique n’est ni bonne ni mauvaise.
  • L’homme ne maîtrise pas la technique : elle s’auto-accroît en suivant sa propre logique.
  •  La technique crée des problèmes, qu’elle promet de résoudre grâce à de nouvelles techniques.
  • La technique n’en fait qu’à sa tête, et tant pis pour la démocratie !
  • La technique est devenue une nouvelle religion.
  • La technique renforce l’État, qui renforce la technique.
  • Les transnationales sont les enfants de la technique.
  • Nous vivons sous l’emprise d’une incessante propagande.
  • La publicité et le bluff technologique sont les moteurs du système technicien.
  • Devenue universelle, la technique est en train d’uniformiser toutes les civilisations : la vraie mondialisation, c’est elle.
  • Il ne peut y avoir de développement technique infini dans un monde fini : les techniques épuisent les ressources naturelles.
  • Plus le progrès technique croît, plus augmente la somme de ses effets imprévisibles.
  • La technique s’est alliée à l’image pour piétiner la parole.
  • La technique a avalé la culture. La technique a créé un nouvel apartheid ; elle éjecte les «hommes inexploitables» et les ravale au rang de déchets humains.
  • La technique prétend fabriquer un homme supérieur, mais supérieur en quoi ?
  • Une seule solution, la révolution ! (mais elle est impossible).

Dans ce livre Ellul est érigé comme un prophète des catastrophes actuelles. Ellul nous dit : attention on est en train de se tromper, lorsque la France est bouleversée par le progrès technique. Il nous prévient que la technique est devenue autonome, que c’est un processus sans sujet, que c’est un système et que l’homme est dépassé par ce qu’il a créé. Ellul ne parle pas directement du nucléaire, des OGM ou des nanotechnologies mais il avait prévu qu’il allait se créer des problèmes de plus en plus inextricables. Il assurait : la technique ne cesse de prétendre à résoudre des problèmes. Mais tout en les résolvants, elle crée de nouveaux problèmes qu’elle promet qu’elle résoudra plus tard. On peut prendre l’exemple du nucléaire. Le nucléaire, à ses débuts, était une énergie formidable, propre, bon marché. Mais cette technique a de petits problèmes et désormais des accidents majeurs à son actif (Fukushima 2011, Tchernobyl 1986). On ne sait que faire des déchets nucléaires toujours dangereux des siècles après et on se sait pas démanteler une centrale nucléaire (destruction de tous les composants y compris les réacteurs nucléaires).

Dans plusieurs de ses livres (et notamment la trilogie sur la technique : La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Le Système technicien (1977) et Le Bluff technologique (1988)), Jacques Ellul ne cessera de dénoncer la société technicienne et de mettre en avant les dangereuses dérives du progrès technologiques. Son discours est forcément daté et peut sembler dépassé car il a été soutenu à la naissance du système informatique et avant la création d’internet. Est-il toujours pertinent aujourd’hui, là où le numérique est partout ? Ses doutes et ses craintes sont-ils toujours d’actualités ?

Dans le cadre de la journée du discours de l’internet qui s’est tenu le 22 octobre 2009 à l’ENSSIB (Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèque), André Vitalis, professeur à l’Université de Bordeaux 3 et Directeur du Groupe de Recherche et d’Etudes des Médias, a présenté les travaux de Jacques Ellul et en particulier « Le système technicien » et « Le bluff technologique ». Il a montré que même si J. Ellul est décédé en 1994, son discours visionnaire s’applique à l’internet actuel.

« Ellul se « bonifie » avec le temps » prétend André Vitalis. Effectivement Jacques Ellul est un auteur qui a été et qui reste méconnu des Français. Il a néanmoins percé aux USA où plusieurs de ces ouvrages ont été traduits et s’y est trouvé des héritiers. En France, il était en contraction avec son temps, car il était réticent à ce que tout le monde adulait. Ellul se « bonifie » avec le temps car nous vivons au fur et à mesure les désillusions et les dédales du progrès. De plus, sa pensée est mobile, dialectique et elle prend en compte les changements.

On retrouve les notions d’ambivalence, de risque et de relation moyen/fin d’Ellul appliquées à internet dans les discours d’A. Vitalis. Certes la technique amène des progrès mais elle amène aussi des inconvénients. D’un côté internet nous offre des choses nouvelles, très intéressantes, de l’autre il nous encombre de désagréments non négligeable. Ce qui pourrait caractériser internet c’est son apport de liberté et son surcroit de contrôle. Comme toutes nouvelles techniques, internet confronte le prévisible et l’inattendu. Dans les années 70, il était prévu qu’internet fasse progresser la société et notamment celle de l’information, que ce réseau informationnel qui ne cesse de se développer permettrait de poursuivre la croissance économique et de sortir de la crise. Le discours sur internet voit donc dans cette technique un moyen autonome de transformation social, et par c’est réseaux eux même, de façon presque magique, vont apporter un surplus de communication, de participation. On va pouvoir mieux soigner, mieux éduquer etc.… Mais internet amène aussi de l’imprévu : dans les années 90, des chercheurs autonomes, autrement dit hackers, se préoccupent de changer le réseau à partir de valeurs nouvelles : une valeur démocratique et un accès universel, pour tous, partout, en tout lieu. Internet devient un outil démocratique, avec une accessibilité considérable et une grande interactivité où le citoyen lambda peut intervenir. Malgré cela, le revers de la société d’information c’est le contrôle. Internet facilite la participation mais permet le piratage des données de l’utilisateur. En effet, l’utilisateur de tout produit électronique ignore qu’il laisse des traces derrière lui. Ces traces sont stockées, traitées et font l’objet d’un commerce. Selon Vitalis, la gratuité d’internet ce paie d’un prix : c’est une cartographie planétaire des identités par une puissance privée indépendamment des lois « informatiques et libertés » et des conditions de contrôle. Google fiche 27 millions de Français mais n’est pas du tout diabolisé. De tels bénéfices sont faits par ce contrôle qu’il est possible de laisser internet gratuit pour tout le monde.

Cependant, la pensée d’Ellul a des limites. Ellul prône l’autolimitation. On ne doit pas faire tout ce qui est techniquement possible de faire, surtout si les moyens dépassent les fins. L’autolimitation, selon lui, n’existe pas dans la société occidentale et c’est des contraintes externes qui nous rappellent à l’ordre telles que le réchauffement climatique, les pollutions de toutes natures etc. L’utilisation d’une technique exige la détermination de ses limites. Cependant on ne peut pas vraiment appliquer ce principe à internet et aux technologies de l’information dit Vitalis. Pourquoi fixerait-on des limites à des techniques qui offrent de nouveaux espaces d’expressions et permettent de nouvelles relations (réseaux sociaux…) ? On peut tout de même souligner que les conséquences de son utilisation sur nos perceptions, sur nos représentations et sur les processus cognitifs sont difficilement évaluables et ne seront visibles que dans une centaine d’années.

Technophobes vs Technosceptiques :

Il faut bien différencier la technophobie et le technoscepticisme ! Quand la première rejette totalement la technique et l’accuse de tous les maux, la seconde s’interroge et s’en méfie grandement, Ellul est un de leur représentant. Une des représentations de la technophobie est le néoluddisme, basé sur l’héritage historique des luddites, mouvement de revendication des ouvriers du textile en Angleterre actif entre 1811 et 1813. Le néoluddisme veut enrayer le progrès par souci écologique, lutter contre l’automatisation tenue pour responsable du chômage, et dénoncer les méfaits de l’informatique. «Les technologies créées et disséminées par les sociétés occidentales sont incontrôlables et défigurent le fragile équilibre de la vie sur Terre», écrit Chellis Glendinning, un psychologue du Nouveau-Mexique dans Notes pour l’écriture d’un manifeste néoluddite. La Société industrielle et son avenir (1995) est une des expressions littéraires du néoluddisme défendue par Theodore Kaczynski. Le manifeste précise :

« La révolution industrielle et ses conséquences ont été un désastre pour la race humaine. Elle a accru la durée de vie dans les pays « avancés », mais a déstabilisé la société, a rendu la vie aliénante, a soumis les êtres humains à des humiliations, a permis l’extension de la souffrance mentale (et de la souffrance physique dans les pays du Tiers-Monde) et a infligé des dommages terribles à la biosphère. Le développement constant de la Technologie ne fera qu’aggraver la situation. Ce qu’auront à subir les hommes et la biosphère sera de pire en pire ; le chaos social et les souffrances mentales s’accroîtront, et il est possible qu’il en aille de même pour les souffrances physiques, y compris dans les pays « avancés ».

Le système techno-industriel peut survivre ou s’effondrer. S’il survit, il PEUT éventuellement parvenir à assurer un faible niveau de souffrances mentales et physiques, mais seulement après être passé par une longue et douloureuse période d’ajustements, et après avoir réduit les êtres humains et toutes les créatures vivantes à de simples rouages, des produits calibrés de la machine sociale. En outre, si le système perdure, les conséquences sont inéluctables : il n’y a aucun moyen de réformer ou modifier le système de façon à l’empêcher de dépouiller les hommes de leur dignité et de leur autonomie. »

Voir aussi : Les briseurs de machines – De Nedd Ludd à José Bové de Nicolas Chevassus-au-Louis, édition « Science ouverte », 2006

Les autres technosceptiques d’aujourd’hui et d’hier

Ellul s’étant éteint en 1994, y-a-t-il dans les jeune générations, des personnes qui défendent la même cause que lui ? Ses propos ont-il toujours un sens aujourd’hui ? La tyrannie technologique écrit par Guillaume Carnino, Cédric Biagini, Cécile Izoard et le collectif Pièces et Mains d’œuvres paru en 2007 est-il la suite logique du Bluff technologique (1988) d’Ellul ? Ce n’est pas aussi simple que cela et je ne suis pas sûr que l’on puisse les « ranger » dans la même catégorie, cependant le fil rouge est le même : attention aux techniques ! La tyrannie technologique est une critique assez virulente de la technique. “Attention, nous ne sommes pas des technophobes, prévient Cédric ­Biagini, coauteur et éditeur. Nous ne souhaitons pas revenir à la bougie. La question n’est pas seulement de savoir si l’on veut utiliser ou pas un portable, mais de savoir qu’elle société on veut.” Les auteurs de l’ouvrage dénoncent l’invasion technologique et ses ravages : télévision, Internet, portable, biométrie, puces RFID (radio frequency identification, permettant de détecter un objet ou une personne), des techniques acceptées sans problème par une société bercée par le mythe du progrès. Leur dénonciation se rapproche de très près de celle d’Ellul faites en son temps à propos de la télévision, la publicité, l’informatique et la télématique.

« Son livre décrit un individu dépossédé de son savoir-être par les nouvelles technologies, comme l’auraient été les luddites de leur savoir-faire. Disparition de métiers, impossibilité de communiquer sans machines, vision utilitariste du monde, identification croissante des individus et traçabilité des biens avec la biométrie et les puces de détection. Le portrait qu’ils font de la société ne prête guère à rire. » Frédérique Rousselle, Liberation.fr

Une partie de leur livre est consacrée à casser les grands lieux commun des techno. tels que :

  • «La technique est neutre. Tout dépend de ce qu’on en fait»
  • «La technique nous libère de la servitude»
  • «Refuser le progrès, c’est revenir à la bougie»

Vous pouvez télécharger un court extrait du livre ici : http://www.multimedialab.be/blog/?p=1078

http://www.multimedialab.be/blog/?p=1216

Hans Jonas (1903-1993) est un philosophe allemand qui a traversé le XXème, tout comme Ellul, et qui a réfléchi sur les tragédies politiques et sur les révolutions technoscientifiques de son temps. Son œuvre la plus connue Le principe responsabilité (1979) interroge concrètement les enjeux éthiques de la médecine et de ses nouvelles pratiques. Plus largement, Jonas prend acte d’une modification radicale de l’essence de la technique et, en conséquence de ses modifications, il faut une éthique qui soit à la hauteur de ses enjeux. L’éthique de la responsabilité prend en compte les conséquences de l’agir technique : c’est-à-dire qu’elle porte un danger sur la vie, sur l’humanité et sur la nature. Les problèmes qui émanent de la technique selon Jonas sont les suivants : le développement technique et scientifique conduit à une « prolifération » de l’humanité en raison de son « succès biologique », les limites des ressources (Jonas conçoit le progrès technique systématiquement comme consommateur d’énergie). Dans Le principe responsabilité, Hans Jonas s’interroge sur l’évidence de l’existence de l’humanité. Il fonde l’impératif que l’homme doit exister car il a, comme tout être vivant, une valeur absolue qui lui est inhérente. Cependant cette évidence pourrait disparaitre de nos jours : l’homme, par son énorme pouvoir qu’il a grâce à la technique moderne, a désormais les capacités de s’autodétruire. Il faudrait donc absolument interdire toute technologie qui comporte le risque de détruire l’humanité. De plus, il apparaît une notion très singulière dans le discours de Jonas : c’est l’idée de responsabilité envers les générations futures. Dans le terme génération il faut entendre la possibilité de l’humanité, celle-ci doit être préservée puisqu’elle peut être mise en péril par la technique. Aujourd’hui, on voit combien il est pertinent de penser aux générations futures qu’on endette déjà ou à qui on laisse une planète saccagée. L’éthique Jonasienne est « biocentrée » : elle porte aussi bien sur l’humanité que sur la vie, l’humanité ayant une priorité axiologique.

Le discours de Jonas peut être vu comme conservateur, mais c’est avant tout parce qu’il tient à faire contrepoids au mouvement aveugle technoscientifique. Il faut voir cette notion conservatrice comme le rétablissement de la possibilité de questionnement que le mouvement technoscientifique a tendance à abolir.

Posted on 2 décembre 2012 by Pauline Vitupier
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Alex Türk, ancien président de la CNIL, sur l’invasion des nanopuces, de la biométrie et de la géolocalisation

Audition de M. Alex Türk, ancien président de la CNIL, par la commission des affaires économiques du 17 Septembre 2010.

à partir de la 49ème minutes

Il dit qu’il est dépassé par ce qu’il voit tous les jours concernant les applications technologiques, que ce soit la vidéo surveillance, la puce RFID, la géolocalisation, ou la biométrie. Il explique que la multiplication des puces “nano-brothers” va nous priver de toute intimité et qu’il faut intervenir pour la protection de nos libertés individuelles.

Il affirme que les experts disent que “dans moins de 10 ans, il sera possible d’installer des systèmes qui verront, entendront, communiqueront à distance et seront d’une taille telle, qu’on ne les verra pas à l’œil nu”. (France24 : La loi controversée sur le renseignement entre en vigueur ce samedi 3 octobre 2015).

Il explique que la surveillance ne doit pas être tolérée, “sous prétexte que l’on vit dans un cadre légal, légitime et moral”, mais que nous devons de toutes les manières être préservés dans notre vie privée.

Il avoue être très pessimiste et dit que nous finirons par être des “clones mentaux”, car nous sachant sous surveillance, nous nous comporterons autrement, et nous nous auto-formaterons.

voir les archives sur Le Monde, NouvelObsIT espresso
source LCP

“Toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence.”

 Arthur Schopenhauer

Et vous … Dans quelle étape vous trouvez-vous ?

Est-on plus heureux grâce à la technologie ?

L’emballement du progrès scientifique et technique à l’horizon 2020 exige de notre part une responsabilité accrue face aux menaces que font peser sur nos sociétés les moyens technologiques de manipulation de l’homme par l’homme.

Les frontières traditionnelles entre disciplines s’estompent. Les mariages pluridisciplinaires sont désormais la règle. Les enjeux stratégiques des convergences entre info, bio, Nano et écotechnologies soulignent la nécessité et l’urgence d’actions à entreprendre dans les domaines de la formation, de la compétitivité industrielle et du renouvellement de nos méthodes de prospective. Nous continuons en effet à privilégier l’extrapolation linéaire à une prospective systémique tenant compte de l’interdépendance des facteurs et des convergences technologiques.

Mais il y a plus grave. Face à la complexité, notre approche reste analytique et fragmentaire. Face aux demandes de la formation, notre enseignement demeure axé sur les disciplines traditionnelles et sur la linéarité des programmes. Quant aux impacts de ces convergences technologiques sur les populations, nous avons des difficultés à communiquer sur la différence entre le risque individuellement choisi et les risques socialement imposés, ainsi que sur la mise en pratique du principe de précaution.

De nouveaux problèmes naissent, liés aux libertés individuelles. Nous sommes déjà menacés par la traçabilité de nos mobiles ou de nos achats sur Internet. En 2020, notre vie privée ne sera plus, sans doute, qu’un «compromis négociable», et les tests ADN, largement répandus, créeront de graves problèmes familiaux ainsi que des risques de discrimination à l’emploi ou pour la souscription d’une police d’assurances.

Mais il y a plus inquiétant. Grâce à la « biotique », le pouvoir des scientifiques et des technologues va encore s’accroître. En effet, il s’agira désormais d’hybridation de puces électroniques à l’intérieur même du corps humain et d’extension du corps humain vers des moyens de communication extérieurs. Nous assisterons en quelque sorte à une « machinisation » du biologique et à une «biologisation» des machines. L’interface entre les deux deviendra de plus en plus floue. L’homme devra alors se poser la question de son identité. Qui est l’«homme», s’il est fait de biopuces implantables, de tissus greffés provenant de l’ingénierie tissulaire? Qui est-il, s’il peut être coextensif en permanence à d’autres corps par l’intermédiaire des réseaux ? L’homme de 2020 ou de 2050 continuera-t-il d’être mesuré à l’aune de l’humain ou à celle de la machine?

Est-on plus heureux grâce à la technologie? Je n’en suis pas certain. La technologie crée souvent un climat anxiogène, d’urgence, de nécessité de maîtrise des outils. Qui, aujourd’hui, ne se plaint pas de la quantité d’e-mails reçus, des sollicitations de son mobile, de l’excès d’informations télévisées, transmises par Internet, ou de l’œil de « Big Brother » matérialisé par la surveillance biométrique ou l’ubiquité des caméras dans les lieux publics ? Le grand luxe, demain, sera peut-être d’être « débranché » pour éviter l’« infopollution ». Ou pour prendre simplement le temps de penser. Sans doute devrons-nous préférer un excès de sagesse à un trop-plein d’informations !

Cette lancinante question du « bonheur » que procureraient les technologies doit être posée, me semble-t-il, dans le cadre d’une réflexion humaniste et citoyenne. Le bonheur est une construction et une conception personnelles. Le bonheur collectif repose, lui, en partie, sur la perception des risques et la capacité à gérer ceux liés à la vie. Or, nous vivons dans des sociétés de «mise en scène de la peur* ».

Une mise en scène qui sert des intérêts politiques, médiatiques, juridiques ou industriels. Il est difficile de ne pas se laisser manipuler et de garder toute sa clairvoyance alors que le risque est quotidien : la peur du manque, de la rareté (entretenue par certains), du terrorisme, des catastrophes écologiques ou biologiques. Mais aussi la perception profonde des inégalités, de l’égoïsme des plus riches, des fossés économiques et numériques qui appellent constamment notre attention devant le malheur des défavorisés.

C’est pourquoi une des grandes questions que posent les développements technologiques à l’échéance de 2020 reste celle de l’éducation. Pour appréhender la légitimité ou non des risques, il nous faut les comprendre et les évaluer afin d’exercer notre responsabilité citoyenne. L’éducation moderne doit aborder la transmission des connaissances par la synthèse et non seulement par l’analyse. Il s’agit là d’une vision multidisciplinaire et multifonctionnelle de la connaissance, une intégration des informations dans des savoirs, des savoirs dans des connaissances et des connaissances dans des cultures.

Il existe en effet une grande différence entre l’information et la communication. La première peut se faire en temps réel et à l’échelle mondiale. La seconde nécessite une intégration, une médiation humaine, une relation sociale, de la durée. Les TIC (technologies de l’information et de la communication) et Internet démultiplient les moyens d’information instantanés, mais favorisent-ils la communication humaine, donnent ils du sens au lien social? C’est toute la question. La perte de sens peut conduire à un certain désenchantement vis-à-vis de la technologie envahissante, on le constate aujourd’hui. Un décalage amplifié par la rapidité du marché à s’emparer des nouvelles techniques et des nouveaux outils. Étant donné la fluidité créée par la société du numérique et par les possibilités qu’ouvre le monde virtuel, le marché propose des objets et des produits servant à satisfaire plus souvent des «désirs» que des nécessités. Ces offres correspondent-elles à des besoins fondamentaux de la société ou seulement à des désirs passagers nourris par les fantasmes que suscite la publicité ?

Face à ces incertitudes, nous avons besoin d’autres dimensions, notamment éthiques. Les grands secteurs scientifiques et techniques ne pourront s’épanouir sans satisfaire ces légitimes préoccupations. Ainsi, une «info-éthique» devra nous guider dans l’accès à l’information, la protection de la vie privée ou l’épanouissement de la personnalité. La «bioéthique» contribue déjà à dessiner les limites des pouvoirs que nous accordent la génomique et la transgenèse. Tandis qu’une « éco-éthique » pourra nous aider à devenir des «éco-citoyens» soucieux de léguer à leurs enfants une Terre préservée.

Une telle perspective sous-entend que notre attitude face à la science et à la technique ne soit plus seulement de nature « optimiste » ou « pessimiste », mais à la fois pragmatique, constructive et responsable. En tant qu’objet et sujet de la révolution biologique, l’homme tient entre ses mains l’avenir de l’espèce humaine. Il se situe à la charnière d’un «nano-monde» qui le détermine en partie et d’un «macro-monde» sur lequel il agit et qui, en retour, conditionne son existence. Sa vie dépend du moléculaire et du microscopique : protéines, gènes, cellules. Mais elle dépend aussi, collectivement, de son action sur la société humaine et sur l’écosystème, bases de son développement et de son avenir.

Une des meilleures façons de prédire 2020 – et d’en avoir envie –, c’est encore d’inventer solidairement cet avenir incertain, dans le respect des valeurs d’un nouvel humanisme technologique.

Joël DE ROSNAY, 2020 : Les Scénarios du futur, Des Idées & des Hommes, 2007 p. 247-256

* Leyla Dakhli, Christian Losson, Valérie Peugeot, Roger Sueet Georges Vigarello, Gouverner par la peur, Fayard, collection« Transversales », 2007.

http://www.scenarios2020.com/