Liberté, Égalité, Singularité

À l’heure de la globalisation, les frontières ne disparaissent pas qu’entre les pays. Longtemps confinée aux domaines de la science, de l’industrie et du divertissement, la technologie envahit désormais des territoires considérés jusque-là comme essentiellement humains : les relations intimes, la psychologie, l’art, l’éducation et même… la politique. La conquête se fait sur plusieurs fronts simultanément : la sécurité, l’économie, le droit, l’environnement, la santé, mais aussi sur le plan électoral lui-même, et tout cela à grand renfort de big data. Cette évolution, qui soulève pourtant de nombreuses questions éthiques, ne semble pas inquiéter les citoyens et les citoyennes de nos chères démocraties, probablement usées par des décennies de scandales et de crises à répétition. En effet, dans un sondage réalisé le 21 mars 2019 par l’Université IE de Madrid, on apprend que « 25% des Européens seraient prêts à laisser des algorithmes gouverner plutôt que des hommes politiques pour prendre les bonnes décisions (…) Un chiffre qui monte à 30% en Allemagne, en Italie, en Irlande, au Royaume-Uni et même à 43% aux Pays-Bas »… Saint George (Orwell), priez pour nous.

Big data, big brother, big control

Les temps changent et, avec eux, les pratiques politiques. Enfin, les outils évoluent, mais les objectifs des puissants restent, eux, désespérément identiques au fil des siècles. Parmi ces objectifs, la clé de voûte du pouvoir : le contrôle. Et c’est ce que le big data permet aujourd’hui, dans des proportions inédites. Nous sommes scrutés sous toutes les coutures, nos actions sont observées, mesurées et enregistrées sans que nous en ayons conscience : caméras de surveillance dans les rues, reconnaissance faciale, géolocalisation, analyse de nos habitudes de consommation via nos cartes de paiement, de nos préférences culturelles et de nos orientations politiques sur les réseaux sociaux… Nous savons même désormais avec certitude que nous sommes écoutés par nos téléphones portables, nos tablettes et nos ordinateurs. Bien sûr, pour le moment cette collecte de données se fait officiellement à titre anonyme et pour des motivations commerciales. Mais il est clair que leur exploitation ne se limite pas à un usage mercantile et que ces pratiques ont d’ores et déjà des visées politiques, comme l’a démontré récemment le scandale Cambridge Analytica. Ajoutons à ce tableau le développement de nouvelles techniques comme le facial coding, qui consiste à décrypter les émotions sur le visage d’une personne, ou encore le déploiement du nudge, discipline qui vise à influer sur le comportement du consommateur (ou de l’électeur) par des moyens subtils et donc à guider sournoisement ses choix, et nous voyons se dessiner les contours d’une société où les notions de vie privée et de liberté ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir. Or, cette liberté est l’un des fondements de la démocratie et si les avancées technologiques la mettent en péril, alors il ne s’agit plus de progrès, mais d’une terrible régression. Le journaliste et essayiste Philippe Vion-Dury, auteur de La nouvelle servitude volontaire, le confirme : « Les entreprises de la Silicon Valley sont porteuses d’un véritable projet politique. Leurs algorithmes mettent sous leur coupe ceux qui s’y soumettent, volontairement. Aveuglant les consommateurs et les États par l’éclat de leur spectaculaire réussite économique, ces entreprises sont en train d’accumuler des sommes incalculables de données, grâce auxquelles elles ambitionnent de tout mesurer, tout contrôler, tout prévoir. Ou quand les mathématiques deviennent totalitaires. »

Power of equality

Les algorithmes sont-ils égalitaires, par nature ? Dans un rapport de la Human Technology Fondation intitulé « Intelligence artificielle, solidarité et assurances en Europe et au Canada » et daté du 20 janvier 2020, des acteurs majeurs du monde de l’assurance dressent un constat clair : « La montée en puissance des technologies et de l’IA nous force à réfléchir à ces pratiques et à leur futur. Ainsi, le recours, par les assureurs, aux objets connectés qui fournissent des informations précieuses sur le comportement de l’assuré, peut entrer en conflit avec le droit fondamental des personnes de mener leur existence selon leur propre conception de la vie bonne. En outre, l’hypersegmentation, qui aboutirait, à son point limite à la personnalisation complète des tarifs, pourrait remettre en question le principe de mutualisation entre les assurés. » En d’autres termes, l’IA et le big data pourraient accroître les inégalités en faisant payer davantage les citoyens dont on jugera le mode de vie « non conforme ». Les algorithmes pourraient devenir, si l’on n’y prend garde, des outils au service d’une discrimination sans précédent. Et ce qui est valable dans le monde de l’assurance, l’est tout autant dans les domaines de la culture, de l’éducation, de l’orientation religieuse, politique ou même sexuelle… Qui établira ce qui est conforme et ce qui ne l’est pas ? Quels seront les intérêts défendus par les instances en charge de telles décisions ? C’est là que l’État, en tant que représentant de l’intérêt général, a plus que jamais son rôle à jouer. Oui, mais voilà… Pour certains militants radicaux de la big tech, l’État, c’est justement la bête à abattre. Curtis Yarvin, ingénieur quadragénaire de la Silicon Valley et membre du mouvement néo-réactionnaire NRx, déclare : « Les États doivent devenir des entreprises lourdement armées et ultra rentables, qui aboliront le pouvoir de la presse, écraseront les universités, vendront les écoles publiques et transféreront les « populations décivilisées » dans des enclaves sécurisées pour les rééduquer ». Pour David Golumbia, professeur à la Virginia Commonwealth University, ce mépris pour la démocratie ferait partie de l’ADN même des fondateurs de la Valley : « Des gens comme Peter Thiel ou Elon Musk, pour ne citer qu’eux, dont le mépris est encore plus flagrant, sont célébrés comme des héros par les néo-réactionnaires ». Derrière les outils technologiques, il est donc bien question d’idéologie politique.

Make America tech again

Comme tout courant de pensée, l’idéologie techno-futuriste a ses penseurs. D’aucuns diraient ses gourous. Malgré une posture anti-politique de façade, certains ne cachent pas leurs ambitions dans ce domaine, à l’instar de Peter Thiel. Le cofondateur de Paypal et de Palantir Technologies, une société spécialisée dans le big data, a soutenu la candidature de Donald Trump à la présidentielle américaine de 2016 et est resté, depuis, l’un de ses proches conseillers. Pour le très libertarien Thiel, « le sort de notre monde dépend d’un seul individu, d’une personne, qui sera capable de bâtir et diffuser des outils technologiques favorisant la liberté et permettant un monde plus sûr pour l’épanouissement du capitalisme »… Cette personne serait-elle Elon Musk ? Avec son entreprise Neuralink, le patron de Tesla entend augmenter l’être humain grâce à des interfaces homme-machine implantées directement dans le cerveau et ce, afin d’augmenter la mémoire, de piloter des logiciels par la pensée ou encore de bénéficier d’un moteur de recherche cérébral… De quoi donner des sueurs froides à la CNIL, dans une France encore très attachée à la protection des données et aux libertés individuelles. Catherine Vidal, neurobiologiste et membre du comité d’éthique de l’Inserm, estime qu’« une vigilance éthique accrue s’impose face au développement spectaculaire des technologies de manipulations cérébrales qui dépassent désormais le cadre de la médecine, avec des applications commerciales destinées à la population en bonne santé (…) Les stimulations (électriques ou magnétiques) peuvent altérer le fonctionnement normal du cerveau, ses capacités de plasticité, et porter atteinte à l’autonomie du patient en interférant avec ses pensées, ses émotions, son libre arbitre ». Mais si la plupart des chercheurs français se montrent prudents quant à l’impact des neurotechnologies sur la société, les américains sont plus décomplexés, voire carrément débridés. Parmi eux, le pape transhumaniste Ray Kurzweil qui considère que « l’existence humaine ne dépend pas d’un corps biologique » et que « la biologie elle-même n’est qu’un ensemble de nanomachines ». Pour le directeur de l’ingénierie de Google, « les machines dépasseront nos capacités » très bientôt et nous n’aurions d’autres choix, pauvres humains limités que nous sommes, que de fusionner avec une super intelligence artificielle pour survivre. Une vision que partage le leader du parti transhumaniste Zoltan Istvan, candidat aux élections présidentielles de 2020, qui fait campagne « pour mettre fin à l’idée de la mort ». Dans son programme, quelques grands classiques ultralibéraux et technophiles : fin de l’impôt sur le revenu et de l’IRS (l’administration fiscale américaine), réduction du nombre de fonctionnaires grâce aux robots et aux nouvelles technologies, lutte contre le réchauffement climatique avec la géo-ingénierie, développement des utérus artificiels… Mais aussi, en toute logique, des mesures orientées plus radicalement vers le transhumanisme. « Le gouvernement ne devrait pas être en mesure de limiter ce que nous pouvons faire à notre corps, quelles que soient les normes culturelles, les préjugés religieux ou l’orientation politique », déclare le candidat sur son site de campagne. Si Istvan souhaite accéder à la fonction suprême, c’est pour « interdire les lois qui entravent la recherche de la santé et de la longévité pour les citoyens, notamment les interdictions sur l’édition génétique, le clonage et d’autres sciences radicales (…), déréglementer autant que possible l’innovation scientifique et technologique (…), explorer des options telles que donner aux criminels le choix du reconditionnement cérébral plutôt que de l’exécution (…), jeter les bases de droits civils pour de futurs êtres avancés comme les robots conscients, les cyborgs et les êtres vivants génétiquement créés »… Le Docteur Frankenstein est sorti de son laboratoire pour convertir le monde à la religion scientiste. Le président américain ne prêtera-t-il bientôt plus serment sur la Bible lors de son investiture, mais sur l’ouvrage du médecin philosophe Julien Offray de La Mettrie, L’Homme Machine ? Amérique, pays de tous les extrêmes.

Opération Crossroads 2020

« Il est évident que la guerre, peut-être même les civilisations, sont arrivées à un point critique grâce à cette arme révolutionnaire ». Telles sont les paroles du vice-amiral William Blandy, chef de l’opération Crossroads (« À la croisée des chemins »), une série d’essais nucléaires qui eurent lieu dans l’atoll de Bikini, au cours de l’été 1946, et dont le but était de valider la puissance destructrice des bombes A sur des navires et des sous-marins situés aux alentours. À la croisée des chemins, c’est probablement là que nous nous situons actuellement, avec le développement spectaculaire des neurotechnologies, de l’intelligence artificielle et du transhumanisme. Les enjeux de ces progrès sont, tout comme ceux liés à l’invention de la bombe atomique, planétaires et historiques. Nous parlons bel et bien ici, sans exagération, de l’avenir de l’humanité. À nos pieds, s’étendent deux voies, deux visions politiques, deux futurs possibles. L’une de ces routes nous mènerait vers un monde imprégné de scientisme, dans lequel la technologie serait mise au service d’une minorité recherchant toujours plus de richesses et de pouvoir, au détriment d’une population de plus en plus déclassée et soumise. Laurie Pycroft, chercheur en neurochirurgie à l’Université d’Oxford, analyse parfaitement ce risque : « Des neurotechnologies de pointe dont l’usage serait large pourraient offrir des modes de manipulation politique inimaginables jusqu’ici (…) Ce qui nous inquiète, c’est que si les mesures de sécurité appropriées ne sont pas mises en place, les patients pourraient être victimes de sévères effets secondaires, et leurs pensées pourraient être ciblées par des cyberattaques (…)L’attraction que pourrait générer la manipulation des souvenirs chez certains dirigeants politiques me semble évidente ! Modifier la mémoire ou changer notre point de vue sur un sujet est l’un des principaux objectifs de n’importe quel propagandiste. » Si le corps a déjà commencé à être envahi par la société de consommation, à travers la chirurgie esthétique et le transhumanisme, la conscience était restée jusque-là un territoire imprenable. Mais aujourd’hui, ce dernier bastion de la liberté humaine est menacé et pourrait bien être colonisé avec une efficacité redoutable, si nous n’y prenons pas garde. Les capitaines de la big tech eux-mêmes multiplient les déclarations chocs, comme pour se préserver de leur propre hubris. Brad Smith, le président de Microsoft, déclarait en 2018 au Web Summit de Lisbonne : « Pour la première fois, le monde est au seuil de technologies qui donneraient à un gouvernement la possibilité de suivre n’importe qui, n’importe où (…) Il pourrait savoir exactement où vous allez, où vous êtes allé et où vous étiez hier. Et cela a de profondes ramifications potentielles, même pour les libertés civiles fondamentales sur lesquelles reposent les sociétés démocratiques. Avant de nous réveiller et de constater que l’année 2024 ressemble à l’ouvrage « 1984 », déterminons le genre de monde que nous voulons créer, quels sont les garde-fous et les limites des entreprises et des gouvernements dans l’utilisation de ces technologies. » Nous devons, en effet, déterminer le monde dans lequel nous voulons vivre. La crise du Covid-19 nous le rappelle de manière brutale : le marché et ses lois ne nous guident pas vers un monde meilleur, et aujourd’hui sa main invisible doit être désinfectée chaque jour avec du gel hydroalcoolique, sous peine de mort. Pourtant, certaines autorités tentent actuellement de renforcer leur pouvoir – et celui de l’économie néolibérale – en proposant des mesures radicales de surveillance numérique, au prétexte de vouloir protéger les populations… Mais gardons espoir, car il existe une deuxième voie. Nous pouvons bâtir un autre avenir, un monde dans lequel la technologie ne tiendra pas un rôle oppressif, mais libérateur. Une société low tech où le numérique régulera la surconsommation, au lieu de l’aggraver ; où la technologie apportera un soutien à chaque citoyen, quel que soit son niveau social ; où la priorité ne sera pas la rentabilité d’un médicament, mais son efficacité ; où l’épanouissement des salariés prévaudra sur le niveau des dividendes ; où les tâches pénibles et dangereuses seront assurées par des robots, au bénéfice de l’homme ; où les solutions énergétiques durables ne seront pas enterrées parce qu’elles menacent les intérêts de certaines industries polluantes ; où chaque être humain mangera à sa faim, où qu’il soit sur Terre ; où le besoin de sécurité ne sera pas assuré par des politiques de surveillance liberticides, mais par la disparition des inégalités… Un nouvel Éden, où le progrès technique sera au service de l’humanité tout entière. Cette société est possible, ce n’est pas une utopie. Mais pour la faire advenir, nous avons des choix à faire. Des choix politiques, au sens le plus philosophique du terme.

In Google We Trust

Depuis son adoption par le Congrès en 1956, « In God We Trust » (« Nous avons confiance en Dieu ») est devenue la devise officielle des États-Unis. Quelle ironie de voir une nation qui a fondé ses valeurs sur la foi religieuse, devenir le fer de lance de la foi transhumaniste et promettre à qui veut l’entendre, par la bouche de ses techno-prophètes, que l’immortalité numérique est pour bientôt ! C’est justement là qu’une réflexion philosophique s’impose. Paradoxalement, l’intelligence artificielle, aboutissement ultime du matérialisme, va nous obliger à nous poser des questions d’ordre spirituel. Rappelons que la singularité annoncée par Ray Kurzweil, ce moment où l’intelligence artificielle dépassera l’intelligence humaine et où son développement échappera à tout contrôle, a son équivalent en mathématiques et en astrophysique : il s’agit de la frontière d’un trou noir, appelé « horizon des évènements », au-delà de laquelle les lois de la physique ne s’appliquent plus, une réalité littéralement métaphysique. Et c’est l’ultime raison pour laquelle le politique doit s’emparer des questions soulevées par la big tech : pour ne pas laisser ce qui relève de la pérennité de l’humanité aux seuls industriels, dont les choix sont encore trop dictés, aujourd’hui, par des objectifs uniquement financiers. L’humanité est, nous le pressentons tous, à un tournant de son histoire. Il se pourrait que, demain, de nouvelles découvertes scientifiques sur la conscience changent complètement la donne et redéfinissent les priorités de la recherche, autant que la vision que nous avons de la vie elle-même… Que deviendraient les promesses des transhumanistes et leur obsession de « guérir la mort », si nous découvrions que nous avons une âme et qu’elle existe dans une autre dimension ? Zoltan Istvan a-t-il envisagé cette possibilité ? Ray Kurzweil en a-t-il tenu compte dans son business plan ? Qu’elle soit spirituelle ou technologique, la singularité à venir ne peut, par définition, pas être anticipée. Mais une chose est sûre, elle sera le résultat des intentions que nous aurons déposées, aujourd’hui, collectivement, pour la construction de notre futur. Citoyennes, citoyens, nous sommes à la croisée des chemins.

Grégory Aimar
Auteur du roman d’anticipation I.AM

L’Invention des corps

Dès les premières pages, L’invention des corps s’élance dans le sillage d’Álvaro, jeune prof mexicain, surdoué de l’informatique, en cavale après les tragiques événements d’Iguala, la nuit du 26 septembre 2014 où quarante-trois étudiants disparurent, enlevés et assassinés par la police. Rescapé du massacre, Álvaro file vers la frontière américaine, il n’est plus qu’élan, instinct de survie. Aussi indomptable que blessé, il se jette entre les griffes d’un magnat du Net, apprenti sorcier de la Silicon Valley, mécène et apôtre du transhumanisme, qui vient de recruter une brillante biologiste française. En mettant sa vie en jeu, Álvaro s’approche vertigineusement de l’amour, tout près de trouver la force et le désir d’être lui-même. Exploration tentaculaire des réseaux qui irriguent et reformulent le contemporain – du corps humain au World Wide Web –, L’invention des corps cristallise les enjeux de la modernité avec un sens crucial du suspense, de la vitesse et de la mise en espace. Il y a une proportion élevée de réalité dans cette histoire étourdissante, sans doute sa part la plus fantastique, la plus effrayante. Mais c’est dans sa foi butée, parfois espiègle, en l’être humain que ce roman d’alerte déguisé en page-turner puise son irrésistible force motrice.

Lire un extrait

Les Utopiales Maçonniques 2017 – Devenir : Ethique et Transhumanisme

La 4e édition des Utopiales Maçonniques s’est déroulée les samedi 8 et dimanche 9 avril au siège du Grand Orient de France, à Paris.

Table ronde 5 : Devenir : Éthique et Transhumanisme

Michel Lévy-Provençal est un entrepreneur emblématique français. Ingénieur de formation, il est l’un des fondateurs du site d’informations Rue89 et fut directeur du studio multimédia et chargé du développement digital de la chaîne d’information France 24 de mai 2007 à novembre 2010. En mars 2008, à cause d’un désaccord sur la ligne éditoriale du journal et la stratégie adoptée par la direction, il décide de céder ses parts et quitter Rue89. En mai 2009, il fonde TEDx Paris (la conférence française sous licence TED). Il quitte France 24 en novembre 2010 pour créer Joshfire, une agence dédiée au développement d’objets connectés. En 2012, il crée avec plusieurs membres de l’équipe TEDxParis, l’agence éditoriale Brightness spécialisée dans le coaching d’intervenants et l’accompagnement des entreprises dans leur démarche de transformation. En 2014, il lance L’échappée volée, un do-tank, spin-off de TEDxParis, consacré à l’innovation au service du bien commun.

Transhumanisme : l’homme dans la tourmente

Le Transhumanisme

Les plus illustres scientifiques croyaient en une entité supérieure, une intelligence qui dictait les phénomènes découverts. Plus ils entraient dans cet univers que seul un esprit pourvu de questionnements pouvait sonder, plus ils se confortaient dans une foi. Ils étaient fascinés par ce qu’ils observaient et il n’y avait rien de plus fort que la croyance en un Dieu créateur pour soulager la fièvre que provoquaient ces découvertes. Éclairés par cette cause première de toutes choses, ils ne cessaient de s’émerveiller de ce que la nature soit intelligible à l’homme. Nicolas Copernic, Johannes Kepler, Galilée, William Harvey, Robert Boyle, John Ray, Isaac Newton, Louis Pasteur, William Thomson Kelvin et Albert Einstein nous ont apporté la vision actuelle de notre environnement et pourtant, tous croyaient en Dieu.

Au début du XXème siècle, la sécularisation (1) apparaît sous la pression d’une forte expansion scientifique – la religion s’efface en emportant avec elle l’humilité qu’elle conférait à ceux qui découvraient. Des scientifiques comme Haldane amorcent des idées où l’homme pourra contrôler son évolution en réalisant des mutations génétiques grâce à la fécondation in vitro – nous goûtons à l’ère industrielle qui nous propulsera jusqu’à aujourd’hui. En 1932, Aldous Huxley entr’ouvre une porte au grand public sur des idées dystopiques d’une société anesthésiée par le progrès scientifique avec l’apparition de son célèbre ouvrage : Le meilleur des mondes. Fin des années 60, de nouveaux mouvements religieux (NMR) comme l’astrologie, voyance, réincarnation, télépathie, expérience de mort imminente, pratiques spirites, groupes syncrétiques d’origine orientale (néo-bouddhisme, néo-hindouisme), New Age, etc. voient le jour.

Est-ce un hasard si c’est à cette même époque que Julian Huxley (biologiste et frère d’Aldous Huxley) nous a fait découvrir le mot transhumanisme ? Cette philosophie avait son autoroute toute tracée pour venir s’implanter dans notre quotidien. Nous pouvons penser qu’avec la perte d’humilité, scellée par la religion dans le cœur des plus curieux de l’époque, l’homme s’est découvert créateur. Il est convaincu de sa singularité et se crée une foi – celle de lui-même. Les outils qu’il façonne à l’aide des sciences vont tordre l’espace-temps, bouleverser son habitat et propulser sa propre condition vers un éclatement qu’il ne contrôlera plus.

Cet emballement est à l’image du monde qu’il a fait naître – un monde des finances qui étouffe la condition humaine où l’essentiel est oublié : être libre. Cette folle envie inconsidérée de tout maîtriser nous emprisonne dans un individualisme – charriant notre égo nous abîmons notre condition humaine.

Cependant, le transhumanisme des années 70, individualiste et libertarien, a évolué pour devenir aujourd’hui sensible aux aspects sociaux, sanitaires et environnementaux (2) – technoprogressisme ou transhumanisme démocratique. Ce mouvement transhumaniste même sous une forme modérée qu’une partie du milieu médical favorise, va nous conduire sur le chemin du libre échange du corps et de l’esprit : le posthumain.

Aujourd’hui

Nous sommes familiers aux idées d’une augmentation des performances et ces derniers temps le mot transhumanisme ne nous est plus étranger. Une société qui reconnaît le premier – le meilleur – mais jamais le deuxième, une société qui nous rend angoissés par les frustrations du perdant, génère une fuite du réel vers un monde artificiel que nous pouvons maîtriser en étant le meilleur.

Cette frénésie, qui soulage la souffrance de ne pas pouvoir exister suffisamment dans le monde réel, nous ôte le lien social – nous nous enfonçons dans un artefact de la vie à coup de réseaux sociaux, jeux vidéos, écrans simulant la réalité, achats en ligne, télétravail, etc. Nos politiques nous tournant le dos, ce sont les GAFA qui se présentent à nous – devenus hétéronomes (3) à leurs technologies, nous fabriquons avec ces outils notre bonheur artificiel.

Aujourd’hui, penser co-évoluer avec ces techniques ne nous paraît pas extraordinaire et pour nous en convaincre, considérons la liste ci-dessous :

Prolongation de la vie,
Amélioration physique,
Amélioration cognitive,
Biométrie,
Amélioration émotionnelle,
Téléchargement de l’esprit,
Ingénierie génétique, biologie de synthèse,
Création de tissus,
Nanotechnologies, augmentations, implants, puces,
Intelligence artificielle,
Robotique,
Exploration de l’espace,
Réalité virtuelle, augmentée, mixte,
Informatique Quantique,
Nourriture synthétique – légumes modifiés,
Blockchain,
Clonage.

Êtes-vous catastrophés ?

Prenons de la hauteur et évaluons le temps qu’il nous a fallu pour passer de ces idées folles à leurs concrétisations sur l’échelle de l’humanité. Je vous invite pour cela à faire un focus sur une période de la vie d’un homme ; nous y sommes presque !

Continuons à zoomer et vous voilà en 2008, au moment de souffler vos 51 ans (si vous êtes né (e) en 1957) – c’est ce temps-là qu’il a fallu pour arriver à cloner des embryons humains à partir de cellules de peau (4). Cet exemple, représentatif de la rapide évolution de ces idées transhumanistes, nous semblait incontestablement faire partie d’une fiction cauchemardesque : nous sommes face au clonage reproductif où l’égoïsme est sublimé.

Maintenant, imaginez la même évolution sans les « lock-in » (5) de l’époque : bienvenue chez les GAFA (6). Car, au moment même où nous philosophons, Facebook et son PDG Mark Zuckerberg viennent d’annoncer lors de leur conférence annuelle les différents projets en développement et notamment : une interface cerveau-machine (7). Comprenez que nous sommes en plein cœur de cette course technologique qui permettra d’augmenter l’homme et de diffuser encore un peu plus les idées transhumanistes dans notre vie quotidienne – Ray Kurzweil et la Singularity University (8), Facebook et le B8 (9) en sont les plus représentatifs.

Hier, le transhumanisme comme pensée idéologique sur l’amélioration de l’homme devient aujourd’hui un courant politique, économique et financier. Et il n’est pas seulement à craindre pour l’humanité mais aussi pour notre environnement : l’ensemble commence déjà à vaciller. Car même si les plus climato-sceptiques ont l’argument lourd pour déresponsabiliser l’activité humaine sur les bouleversements environnementaux, on observe une accélération des catastrophes (tsunamis, ouragans, canicules, séismes, Ebola, etc.) (10).

Dans tous les cas, il y aura un besoin phénoménal en énergie que nous ne parviendrons pas à obtenir sans aggraver la situation.

Nous sommes dans une mauvaise dynamique ; tout du moins nos élites : « l’hyperglobalisation a donc transformé l’économie mondiale en un système géant hautement complexe qui connecte et décuple les risques propres à chacun des secteurs critiques […]».(11)

L’environnement, l’énergie et l’humain sont au bord d’un predicament (12).

Demain

Interconnecté, élaboré sur le même modèle et charriant notre anthropodicée (13), l’homme se dirige vers une bouffissure artificielle – un monde structuré par des algorythmes.

Le monde dans lequel nous vivons s’est construit depuis le début du XXème siècle (ère industrielle) sous une nouvelle forme : la mondialisation. Loin des tentatives d’unification de Charles Quint et décriée par les altermondialistes, elle a su s’imposer comme modèle économique. Ce phénomène a eu un impact multiple : culturel, politique, géographique et sociologique.

« La mondialisation est inéluctable et irréversible. Nous vivons déjà dans un monde d’interconnexion et d’interdépendance à l’échelle de la planète. Tout ce qui peut se passer quelque part affecte la vie et l’avenir des gens partout ailleurs. Lorsque les mesures à adopter ont évolué dans un endroit donné, il faut prendre en compte les réactions dans le reste du monde. Aucun territoire souverain, si vaste, si peuplé, si riche soit-il, ne peut protéger à lui seul ses conditions de vie, sa sécurité, sa prospérité à long terme, son modèle social ou l’existence de ses habitants. Notre dépendance mutuelle s’exerce à l’échelle mondiale […] » (14).

Comprenons que nous sommes de plus en plus cantonnés au périmètre délimité par de puissantes holdings. La finance vient d’actionner le levier idéologique du transhumanisme pour investir la révolution industrielle (15) qui a déjà commencé. Seulement, si la spéculation est trop forte, le sort de l’humain risque de voler en éclat.

Demain, notre pensée sera déposée dans une clé USB (16), uploadable, nous pourrons ainsi changer d’enveloppe ou encore diffuser notre pensée dans la toile interconnectée qu’on nous aura tissée.

Ne vous méprenez pas, les GAFA mettent énormément d’argent et d’énergie pour y parvenir : neurone formel, perceptron, etc. sont des sujets exploités. (17)

Cependant, il nous faudra dépasser ce qui fait de nous des humains pour accepter ce monde artificiel : la critique et le désir d’être libre.

L’homme dans la tourmente

Qu’est-ce que l’homme, au sens intergenre ? Pour répondre à cette question, il faut avoir le cœur sensible au mouvement humaniste. Nous nous définissons « homme » par notre humanité et c’est cela même qui nous fait nous interroger sur les risques de cette transhumance. Pierre angulaire des mouvements traitant d’éthique, la question de savoir si nous allons perdre notre humanité est au centre de la tourmente.

L’humanité désigne une vie qui conscientise sa condition d’être ; libre et critique – l’homme en représente toutes les caractéristiques. Ce modèle ne sépare pas le corps de l’esprit comme l’envisage le transhumanisme. « L’”Homme” n’est pas une “nature” ou une “essence”. Il est la cristallisation généalogique provisoire et instable d’une forme de vie en évolution (…) » (18).

Le gnosticisme (19) considère le corps et la vie terrestre comme une prison dont l’homme doit se libérer pour être sauvé. C’est de ce postulat ésotérique que le mouvement transhumaniste base ses idées les plus dangereuses.

Si nous reprenons l’exemple de la reproduction de la conscience, actuellement, avec la duplication des neurones formels sous des modèles mathématiques complexes, il n’est pas possible de créer une conscience sans considérer dans son ensemble le cerveau (la matière) et la pensée – des interactions entre les deux sont observées. Pour les chercheurs les plus vigilants, il est possible de créer une structure qualitative du vécu mais sans obtenir une conscience (20).

Malheureusement, c’est avec des artefacts comme décrits précédemment que le transhumanisme veut construire un futur artificiel.

Ne sous-estimons pas ce mouvement transhumaniste qui par une idéologie scientiste et futurologiste opère une dissociation de la pensée et du cerveau : il est en passe de brouiller la frontière entre le réel et l’artificiel.

Cependant, il ne tient qu’à nous de nous informer, nous instruire et d’échanger sur le phénomène posthumain car en définitive nous sommes déjà dans la transhumance.

Nous ne devons pas non plus avoir une vision chaotique de notre futur – nous observons une recrudescence de mobilisations sur l’éthique liée à l’impact des nouvelles technologies sur l’humain.

Le fait que des espaces de dialogue – comme celui que vous êtes en train de lire – existent, est un exemple d’espoir. Alors, si notre cœur nous insuffle, encore, le sens critique et le goût de la liberté – interrogeons-nous et agissons.

Nicolas Bernard
Diplômé de l’École des applications militaires de l’énergie atomique (EAMEA). Après une longue carrière dans les forces sous-marines de la Marine Nationale en tant qu’atomicien, Nicolas travaille comme chargé d’affaires en industrialisation militaire pour le groupe DCNS. Il nous propose des articles d’opinions sur des questions importantes en matière de transhumanisme, post humanisme et d’intelligence artificielle.

Notes :

1) Sciences Humaines : Les métamorphoses des croyances religieuses
2) IEET
3) Revue La Recherche n° 417, mars 2008
4) Hétéronomie
5) lock-in
6 ) GAFA
7 ) Facebook travaille sur une interface cérébrale qui vous permettra de « communiquer uniquement avec votre esprit »
8) Singularity university
9 ) Facebook – B8
10) Catastrophes naturelles : Bilan statistique des catastrophes naturelles survenues dans le Monde entre 2001-2015
11) Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer, coll. anthropocène ed. Seuil,
12) Predicament Revue Acropolis: L’effondrement de notre civilisation industrielle
13) Anthropodicée
14) Zygmunt Bauman
15) Rapport Mady Delvaux – La révolution industrielle
16) Téléchargement de l’esprit
17) Réseaux de neurones artificiels
18) Jean-Marie Schaeffer, La Fin de l’exception humaine, Paris, Gallimard, 2007. Cité in Pour une histoire naturelle de l’homme [archive], compte-rendu de lecture sur La Vie des idées.
19) Gnosticisme : Les thèses gnostiques.
20) Christophe Habas, conférence publique – Nantes : Le Transhumanisme avec Le Grand orient de France.

Écologisme et transhumanisme. Des connexions contre nature

Ecologistes, véganes et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un de ses représentants à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Verts en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science (1). » II aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation (2). Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé.

Faut-il un État mondial inter-espèces pour lutter contre les dominations entre humains et animaux ? Voire entre animaux, avec des prédateurs devenus herbivores après modification génétique ? Même si leurs idées prêtent à rire, les transhumanistes ne sont pas des ahuris victimes d’une indigestion de mauvaise science-fiction. Ils sont écologistes et véganes (c’est-à-dire refusant de consommer les produits issus des animaux), certes. Parfois même bouddhistes. Mais aussi philosophes, généticiens, informaticiens, sociologues ou start-uppers rétribués par Harvard, Oxford, la London School of Economics ou Google. La plupart d’entre eux veulent le bien de la planète et de ses habitants, lutter contre les oppressions, tout en augmentant notre espérance de vie jusqu’à « la mort de la mort ».

Les deux porte-parole du mouvement transhumaniste francophone revendiquent leur militantisme « écolo ». Marc Roux a été adhérent de l’Alternative rouge et verte. Didier Cœurnelle est élu Verts de la commune de Molenbeek. Le cofondateur de Humanity+, la principale association transhumaniste américaine, David Pearce, est un militant antispéciste et végane. L’Australien Peter Singer, philosophe et auteur du livre de référence des antispécistes La Libération animale (1975), est lui-même transhumaniste et ancien candidat Verts en Australie. Quant à l’actuel directeur de Humanity+, James Hughes, en tant que bouddhiste, il ne ferait pas de mal à une mouche. Loin de l’image repoussoir de libertariens insensibles aux malheurs qui les entourent, les transhumanistes sont souvent des progressistes de gauche, écologistes et féministes, suivant la bonne conscience qui règne dans la Silicon Valley depuis le mouvement hippie des années 1960. En France, à l’avant-garde des partisans de la reproduction artificielle de l’humain (PMA-GPA) figurent les membres d’Europe Écologie-Les Verts.

D’après Marc Roux et Didier Cœurnelle, auteurs de Technoprog (3), les transhumanistes seraient majoritairement de gauche, attachés à un système social et à une médecine redistributive, contre l’idée d’une humanité à deux vitesses après sélection génétique. Ils se trouvent même des points communs avec les « objecteurs de croissance » (4). Fort bien. Laissons de côté les ultras, libertariens ou technogaïanistes, et intéressons-nous à ces transhumanistes sociaux-démocrates et soi-disant écolos. Ceux qui introduisent le loup transhumaniste dans la bergerie verte.[…]

L’écologie transhumaniste est pétrie de cette idéologie de la « résilience » – un terme issu de la psychologie synonyme d’adaptation à la dégradation des conditions d’existence –, qui prévaut aujourd’hui jusque dans les Conférences sur le climat. « Aucune idée n’est à écarter a priori si elle peut déboucher sur une meilleure adaptation des corps à leur environnement. […] Il s’agit, dans la tradition du darwinisme social, de permettre la survie du mieux adapté. Crèvent les faibles et les inadaptés. D’où l’appel aux transformations génétiques. Voilà l’imposture.[…]

TomJo, Hors-sol, octobre 2016

Lire la suite : Télécharger le PDF ; Télécharger au format « Livret »

Modifier l’espèce humaine ou l’environnement? Les transhumanistes face à la crise écologique

 

Fin des Lumières : bienvenue dans le meilleur des mondes transhumanistes

Par Nicolas Le Dévédec, sept. 2016 FigaroVox (PDF)

Extrait :

«Changer l’être humain plutôt que changer le monde», telle pourrait être résumée la rupture introduite par le transhumanisme quant à la conception de la perfectibilité humaine. Il ne s’agit désormais plus tant d’améliorer la société et nos conditions de vie sociales par des moyens politiques, mais d’améliorer l’humain par des moyens technoscientifiques dans une optique adaptative. Ce renversement marque une rupture importante avec la culture humaniste des Lumières, qui encourageait au contraire les êtres humains à conquérir leur autonomie sociale et politique.

Il ne se passe pas un jour ou presque sans qu’on parle du mouvement transhumaniste et de son ambition d’«améliorer» techniquement l’être humain et ses performances intellectuelles, physiques et émotionnelles. Militant en faveur d’un humain revu et corrigé par les technosciences et bénéficiant du soutien de géants économiques comme Google ou PayPal, le transhumanisme ne cesse en effet de gagner en notoriété. Les idéaux d’un «humain augmenté» trouvent un écho certain dans nos sociétés obnubilées par le culte de la performance. Chirurgie esthétique, dopage sportif, recours aux psychostimulants pour optimiser les capacités cognitives ou développement d’une médecine régénératrice qui œuvre à repousser la mort en sont quelques-unes des manifestations saillantes.

Suscitant depuis plusieurs années d’importants débats, force est de constater que le transhumanisme demeure toutefois essentiellement interrogé dans une perspective bioéthique gestionnaire et utilitariste centrée sur la minimisation des risques et la maximisation des avantages de l’humain augmenté. lire la suite

 

« Réinventer le rêve américain » : Le parti transhumaniste

Publié in Marianne Celka, Matthijs Gardenier, Éric Gondard et Bertrand Vidal (éd.), Utopies, dystopies et uchronies, RUSCA, revue électronique de sciences humaines et sociales, n° 9, 2016/2, p. 16-24.

« Vote for Zoltan if you want to live forever »

Digitaliser le cerveau, télécharger la conscience dans un ordinateur, le cloud computing, naître d’un utérus artificiel, créer des bébés sur mesure, vivre indéfiniment et en bonne santé : science-fiction ? Pas pour Zoltan Istvan, candidat à l’élection présidentielle aux États-Unis.

Zoltan Istvan est transhumaniste, un courant de pensée qui prône l’affranchissement des limites physiques, cognitives et émotionnelles humaines par les technosciences et une prise en main de l’évolution naturelle jugée imparfaite1. En 2014, il a fondé le parti transhumaniste américain. Depuis, il s’est lancé dans la campagne présidentielle. En décembre dernier, après trois mois de voyage à travers les États-Unis à bord du « bus de l’immortalité » (en forme de cercueil), il a déposé symboliquement une Bill of Rights au Capitol, à Washington, revendiquant entre autres, pour les humains mais aussi les intelligences artificielles « sensibles » et les cyborgs, que des recherches soient effectuées afin de favoriser l’extension de la longévité en bonne santé2.

L’objet de ce texte est d’observer un désir d’insuffler, donner du sens, à une perfectivité technoscientifique radicale, un « nulle part3 » en quête de légitimité.

Qui est Zoltan Istvan ?

Zoltan Istvan est né aux États-Unis en 1973 de parents ayant fui la Hongrie et le régime communiste4. Il étudié la philosophie et la religion à Colombia University de New York5. C’est lors d’un cours qu’il découvre la cryonie : c’est une révélation6.

À 21 ans, il embarque sur un bateau avec 500 livres et entreprend un voyage transocéanique de plusieurs années. Devenu reporter, il publie pour The New York Times Syndicate, National Geographic.com, Sunday San Francisco Chronique, etc7. Il sera ensuite recruté par National Geographic Channel. En 1999, il couvre la guerre du Cachemire opposant l’Inde et le Pakistan et réalise Pawns of paradise : inside the brutal Kachmir Conflit, un documentaire qui sera récompensé par plusieurs prix. Athlète de l’extrême, il inaugure une pratique sportive pour le moins originale : la planche sur volcan8.

En 2004, alors qu’il accompagne des « chasseurs de bombes » américains au Vietnam, directement exposé à la mort, il revient avec deux convictions : vivre le plus longtemps possible et pour cela consacrer sa vie à promouvoir le combat contre la mort9.

En 2013, il publie The transhumanist Wager (Le pari transhumaniste), un roman de science-fiction. L’action se situe aux États-Unis dans un futur proche. Alors que des changements technologiques radicaux sont en cours dans l’intelligence artificielle, l’ingénierie génétique, la cryonie, etc., les transhumanistes font l’objet d’attaques de la part de politiciens, de religieux chrétiens, des scientifiques sont assassinés. Dans ce contexte, Jethro Knights, son personnage principal, défend une philosophie radicale qu’il nomme Teleological Egocentric Functionalism, qui consiste à promouvoir l’augmentation et l’immortalité.

Pour Zoltan Istvan, il s’agit d’explorer ce que nous serions prêts à faire pour vivre indéfiniment10. En partie autobiographique : Jethro Knights est étudiant en philosophie, il a traversé les Océans, couvert le conflit du Cachemire, fait de la planche sur les volcans et oeuvre pour le magazine International Geographic. Récusant la posture radicale, violente, de son personnage, Zoltan Istvan évoque la fiction.

Le parti transhumaniste américain

En octobre 2014, il passe à l’action et fonde le parti transhumaniste américain11. Jusqu’alors les éventuels sympathisants, souvent ingénieurs, scientifiques, étaient peu versés dans la politique12. Simultanément il crée, avec l’Anglais Amon Twyman, le Party Transhumanism Global qui vise à favoriser le développement et la coopération entre les différents partis transhumanistes émergeants13.

La naissance de ce parti est une nouvelle étape dans l’histoire du transhumanisme. Si le terme est né sous la plume du biologiste Julian Huxley (frère d’Aldous) en 192714, c’est seulement dans les années 1980 qu’il prend son sens contemporain. Longtemps diffuse, cette constellation s’incarne en 1998 avec le World Transhumanist Association, une organisation créée par les philosophes David Pearce et Nick Boström qui a pour but non seulement de donner corps au transhumanisme, mais aussi du crédit à ses idées afin de générer des recherches académiques15.

L’objectif de Zoltan Istvan est d’unifier politiquement le transhumanisme, lui donner une voix16. Le parti est affilié à un think tank : Zero State/Institute for Social Futurism. L’expression Social Futurism, forgée par Amon Twyman est synonyme de techno-progressisme. Apparenté à la gauche libérale, se présentant comme une alternative aux libertariens, il a pour slogan « positif social change throught technology ». Le Social Futurism, qui associe socialisme et technologie, a pour objectif de faire converger justice sociale et transformation radicale de la société par la technologie17. Dans la nébuleuse transhumaniste, les technoprogressistes tranchent par leur volonté de favoriser des changements devant bénéficier à tous18.

En octobre 2014, Zoltan Istvan s’est ouvertement déclaré candidat à la présidence des États-Unis. À cette fin, il s’est entouré des célébrités anciennes et montantes du transhumanisme. Le « biogérontologue » anglais Aubrey de Grey et la jeune biophysicienne Maria Konovalenko, cofondatrice en Russie du Parti de la longévité, sont ses conseillers anti-âges. Natasha Vita-More, figure mythique du transhumanisme, est sa conseillère transhumanisme, Jose Luis Cordeira, membre de la Singularity University, est son conseiller technique. Gabriel Rothblatt, qui a concouru comme démocrate pour un siège au Congrès en 2014, est son conseiller politique19.

Il évalue ses supporters, regroupant ingénieurs, scientifiques, futuristes et techno-optimistes à 25 00020. Initialement constitué surtout d’hommes blancs, situés académiquement, le mouvement serait en train de se diversifier, avec de jeunes hommes et femmes, d’horizons géographiques, politiques et professionnels divers. Certains seraient LGBT, d’autres handicapées, beaucoup athées21.

L’objectif de la campagne est de toucher ces trois groupes spécifiques : les athées, les LGBT et la communauté handicapée, soit environ 30 millions de personnes aux États-Unis22.

Lucide, il considère ses chances de remporter l’élection proche de 0. Ses ambitions sont toutes autres : faire croître le parti, promouvoir des idées politiques qui unissent les nations dans une vision techno-optimiste, favoriser des désirs illimités23. Avec une population américaine à 75 % chrétienne et alors que 100 % du Congrès est religieux, il estime que son plus grand obstacle est son athéisme24.

En octobre dernier, Amon Twyman apportait une autre limite à l’ambition politique de Zoltan Istvan en réaffirmant la pluralité du transhumanisme. Selon lui, la force du parti réside dans sa diversité. Les idées de Zoltan Istvan, perçues comme libertariennes25 et potentiellement schismatiques, risquent d’affaiblir le transhumanisme. Tout en reconnaissant le bien fondé de son action, Amon Twyman considère qu’un discours centré sur la longévité fait oublier les autres aspects du transhumanisme et se heurte au techno-progressivisme26. Confrontée au réel, l’utopie s’affaiblit.

« Réinventer le rêve américain »

Trois thèmes dominent la campagne : la superintelligence artificielle, le devenir cyborg et le dépassement de la culture mortifère.

Zoltan Istvan défend l’idée que dans 30 ans le président des États-Unis pourrait être une intelligence artificielle27. Considérée comme peu influençable par un lobby, une intelligence artificielle agirait, « de manière altruiste », pour le bien de la société. Mais un dysfonctionnement, une prise de contrôle par une autorité malveillante, un devenir « égocentré » de la machine seraient les faiblesses de cette prospective28. Cette idée fait écho aux préoccupations « académiques » de deux transhumanistes : Eliezer Yudkowsky du Machine Intelligence Research Institute et Nick Boström (Université d’Oxford), directeur de l’Institut for Future of Humanity. Ces derniers sont inquiets des risques anthropiques liés, entre autres, à l’émergence possible d’une superintelligence inamicale29. Zoltan Istvan occulte ce danger en postulant que les transhumanistes n’ont pas pour ambition de laisser les machines agir à leur guise. Proche du discours techno-optimiste libertarien de Ray Kurzweil et Peter Diamandis, dans une vision plutôt adaptative qu’émancipatoire30, la fusion avec la machine, le devenir cyborg, permettra selon lui de réduire le risque31. La faiblesse de l’argumentaire éthico-politique est ici frappante.

Techno-évolutionniste, se positionnant ouvertement au-delà de l’humain, il souhaite améliorer le corps humain par la science et la technologie, faire mieux et plus rapidement que la sélection naturelle. Zoltan Istvan se dit porteur d’une « nouvelle façon de penser », un nouveau territoire pour l’espèce humaine32. Qualifiant d’anti-progrès, d’anti-innovation le moratoire sur l’ingénierie génétique, il souhaite que les recherches se poursuivent dans un cadre éthiquement borné ; l’enjeu : vivre mieux. Il défend l’idée qu’avec cette ingénierie les maladies du cœur, les cancers, les hérédités pathogènes seront éliminées. Dans une approche résolument eugéniste, il serait donné aux parents le choix de leur enfant : couleur des cheveux, taille, genre, aptitudes athlétiques et cognitives. Récusant les critiques, il les estime infondées et fruits de la religion. La crainte de créer une race non-humaine, des êtres monstrueux, est, selon lui, surestimée et habitée par un imaginaire hollywoodien. À cela, il oppose la création d’une population libérée de la maladie. Ici techno-progressiste, il évoque le risque que seuls les riches pourraient se le permettre33. Au-delà du devenir cyborg, c’est la mort qui est visée.

Un des obstacles majeurs à la croissance du transhumanisme résiderait, selon Zoltan Istvan dans la culture mortifère (deathist culture). 85 % de la population mondiale croit à la vie après la mort et au moins 4 milliards d’habitants considèrent le dépassement de celle-ci par la technologie comme un blasphème. Beaucoup de gens souscrivent à une culture qui suit les principes de La Bible : mourir et aller au paradis34. Partant du constat que 150 000 personnes meurent chaque jour, pour la plupart de vieillesse et de maladie, il suggère deux voies « prometteuses » pour réduire cette mortalité : la digitalisation du cerveau et le téléchargement de l’esprit ainsi que l’inversion du processus de vieillissement développé par Aubrey de Grey35. Les millions de dollars investis dans la recherche anti-âge et la longévité grâce notamment par Google et le projet Calico, Human LLC et Insilico, le rendent optimiste. Mieux encore, l’idée de faire une fortune autour de l’immortalité ferait son chemin36. Matérialiste, comme Aubrey de Grey, il perçoit le corps comme une voiture que l’on peut réparer37. Il ne s’agit pas de vivre éternellement mais plutôt de choisir de mourir ou non. C’est une transcendance opératoire, un ici et maintenant, qu’il propose38.

Récemment, Zoltan Istvan a fait scandale en évoquant le contrôle des naissances. Dans la perspective d’une conquête de la mort, il s’interroge : « Devra-t-on encore permettre à n’importe qui d’avoir autant d’enfants qu’il souhaite ? » Il imagine un permis, accordé suite à une série de tests, qui permettrait l’accès à la procréation et la possibilité d’élever des enfants. En seraient exclus les sans domicile fixe, les criminels et les drogués. Mobilisant, tout à tour, l’argument humanitaire – donner une meilleure vie aux enfants –, environmental, démographique, féministe – les enfants qui nuisent à la carrière professionnelle –, il conclut qu’il ne s’agit pas de restreindre la liberté mais de maximiser les ressources pour les enfants présents et à venir39. Ces propos tenus dans la revue libertarienne Wired co.uk, lui ont valu l’ire d’une presse40 qu’il qualifie de « conservatrice ». Il aurait même reçu des menaces de mort41.

Conclusion

Le transhumanisme sort de sa sphère techno-scientifique et philosophique, il s’aventure maintenant sur le terrain politique, éprouve ses forces. Sans surprise, cette irruption dans le réel attise le conflit entre les bioconservateurs et les bioprogressistes. Plus intéressant, cette campagne électorale révèle un obstacle encore largement invisible : la colonisation politique de l’utopie, qui s’incarne dans les tensions entre les libertariens et les technoprogressistes.

Si les résultats de l’élection seront sans surprise pour Zoltan Istvan, le « pari » de faire connaître le transhumanisme à une large audience est d’ores et déjà remporté, quant à l’idée d’unifier les forces potentielles en présence : nous le verrons lors de l’élection.

Cette candidature doit attirer notre attention sur les mutations technologiques radicales en cours, leurs ressorts et motivations. Plus encore, c’est une invitation cruciale à penser les implications politiques et sociales et la nécessité d’anticiper les arbitrages et risques associés.

Notes :

1 MORE M. & VITA-MORE N., The transhumanist reader, Hoboken, John Wiley & Sons, 2013 ; BOSTROM, N., « A history of transhumanist Though », Journal of Evolution & Technology, 14, 1, 2005.
2 ISTVAN Z., « Immortality Bus delivers Transhumanist Bill of Rights to US Capitol », IBT, 21 décembre 2015.
3 RICOEUR P., L’idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 1997, p. 37.
4 LESNES C., « Zoltan Istvan, le candidat de la vie éternelle », Le Monde, 14 septembre 2015.
5 RAJ A., « The transhumanist who would be president », Reform, 6 mars 2014.
6 NUSCHKE M., « Fireside Chat with Zoltan Istvan – Author of ‘The Transhumanist Wager’ », Retirement singularity, 4 mai 2014.
7 Site de Zoltan Istvan.
8 ISTVAN Z., « EXTREME SPORTS / Really Good Pumice, Dude! / Volcano boarding: Russian roulette on a snowboard », Sfgate, 8 décembre, 2002.
9 ISTVAN Z., « Forget Donald Trump. Meet Zoltan Istvan, the only presidential candidate promising eternal life », Vox, 8 septembre 2015.
10 Idem.
12 RAJ A., « The transhumanist who would be president », Op. Cit.
14 HUXLEY J., Religion without revelation, Santa Barbara, Greenwood Press, 1979 (1927).
15 BOSTROM, N., « A history of transhumanist Though », Op. Cit.
16 ISTVAN Z., « An interview with Zoltan Istvan, founder of the transhumanist party and 2016 U.S. presidential candidate », Litost Publishing Collective, 23 novembre 2014.
17 Institute for social futurism, Op. Cit.
18 TREDER M., « Technoprogressives and transhumanists : What’s the difference ? », IEET, 25 juin 2009.
19 ISTVAN Z., « Why I’m running for president as the transhumanist candidat », GIZMODO, 5 juillet 2015.
20 Idem.
21 ISTVAN Z., « A new generation of transhumanists is emerging », Huffpost, 3 octobre 2014.
22 ISTVAN Z., « Why I’m running for president as the transhumanist candidat », Op. Cit.
23 Idem.
24 Idem.
25 BENEDIKTER R et al., « Zoltan Istvan’s ‘Teleological Egocentric Functionalism’: A approach to viable politics ? », Op. Cit.
26 TWYMAN A., « Zoltan Istvan does not speak for the Transhumanist Party », Transhumanity.net, 12 octobre 2015.
27 HENDRICKON J., « Can this man and his massive robot network save America », Esquire predicts, 19 mai 2005.
28 Idem.
29 Cf. Superintelligence, Paths, Dangers, Strategies de Nick Bostrom (oup, 2014).
30 DEVELEC LE N., « De l’humanisme au post-humanisme : mutations de la perfectibilité humaine », Revue MAUSS, 21 décembre 2008.
31 ISTVAN Z., « The morality of artificial intelligence and the three laws of transhumanism », Huffpost, 2 février 2014.
32 ISTVAN Z., « The culture of transhumanism is about self-improvement », Huffpost, 4 septembre 2015.
33 ISTVAN Z., « Transhumanist party scientists frown on talk of engineering moratorium », Huffpost, 5 avril 2015.
34 ISTVAN Z., « Why I’m running for president as the transhumanist candidat », Op. Cit.
35 ISTVAN Z., « Transhumanism is booming and big business is noticing », Huffpost, 17 juillet 2015.
36 Idem.
37 GREY A. de avec RAE M., Ending Aging. The Rejuvenation Breakthrought That could Reverse Human Aging in Our Lifetime, NY, St Martin Griffin, 2007, p. 326.
38 ISTVAN Z., « Can transhumanism overcome a widespread deathist Culture ? », Huffpost, 26 mai 2015.
39 ISTVAN Z., « It’s time to consider restricting human breeding », Wired. co.uk, 14 août 2014.
40 McCLAREY D., « Hitler : “Born Before this time” », The American Catholic, 21 août 2014 ; SMITH WESLEY J., « Tranhumanism’s Eugenics Authoritarianism », Evolution. News.net, 15 août 2014.
41 ISTVAN Z., « Death, threats, freedom, Transhumanism, and the future », Huffpost, 25 août 2014.

Catastrophe globale et transhumanisme

Les transhumanistes ne sont pas tous techno-optimistes

« Only a singleton could control evolution1 »

Nick Bostrom

En 2008, le philosophe transhumaniste Nick Bostrom (université d’Oxford) publiait un article au titre singulier : « Où sont-ils ? Pourquoi j’espère que la quête de la vie extraterrestre ne donnera rien2. » Tandis que la sonde spatiale américaine Phoenix poursuivait ses investigations sur Mars, il développait l’idée que si nous trouvions une trace de vie intelligente, ce serait un mauvais présage pour l’humanité.

Inspiré du paradoxe du physicien Enrico Fermi, son raisonnement procède de la sorte : alors que nous sondons l’univers depuis plus de 60 ans (notamment dans le cadre du projet SETI – Search for extraterrestrial intelligence)3, que la Voie lactée recèle plus de 200 milliards d’étoiles et l’univers observable entre 100 et 200 milliards de galaxies, pourquoi n’avons-nous pas trouvé de traces tangibles de vie extraterrestre ? En d’autres termes, alors que la probabilité de la vie semble si grande, pourquoi aucune intelligence extraterrestre n’a encore entrepris l’exploration de l’univers ? Comment expliquer ce paradoxe ? Reprenant le concept de l’économiste américain Robin Hanson4, Nick Bostrom s’interroge : existe-t-il « un grand filtre »5, un obstacle, un goulot d’étranglement, une étape critique, au saut évolutionniste nécessaire à l’expansion de la vie et l’essaimage d’une l’intelligence dans l’univers, la civilisation galactique ? Partant de là, il distingue deux possibilités. Soit le « grand filtre » se situe dans notre passé et nous l’avons franchi : au seuil de notre expansion dans l’univers, il est vrai encore timide, cela revient à dire que la vie est rare, peut-être unique, et qu’elle nécessite d’improbables coïncidences pour émerger, sinon d’autres intelligences seraient venues nous rendre visite. La vie étant peu répandue et l’univers immense, on peut aussi imaginer qu’elle a pu émerger loin de nous, dans ce cas les deux intelligences resteront peut-être pour toujours étrangères l’une à l’autre. Dans l’autre hypothèse, le « grand filtre » se situe devant nous, dans le futur, cela signifierait qu’il y a dans le développement technologique de la civilisation un stade critique, qui expliquerait que quelque chose a empêché l’essaimage de l’intelligence. Dans ce cas c’est le risque anthropique, lié à l’homme lui-même, qu’il faut redouter.

Ces considérations liminaires mettent en relief le primat de l’intelligence et le risque anthropique existentiel, qui pourrait nuire à l’étape prochaine de l’évolution désirée par certains transhumanistes, un mouvement philosophique, scientifique et politique, qui s’est cristallisé notamment en Californie dans les années 1960 et qui a pour ambition de prendre en main l’évolution humaine, jugée imparfaite, par la technologie.

Souvent présentés comme techno-fétichistes, il s’agit ici d’explorer un aspect moins connu des transhumanistes : les liens qui unissent certains d’entre eux à l’idée de catastrophe globale6 et comprendre les ressorts de cette inquiétude. Après quelques éléments biographiques sur Nick Bostrom et une définition du risque anthropique existentiel, nous développeront l’exemple de l’« explosion de l’intelligence ».

Nick Bostrom

Niklas Bostrom est né en Suède. Mû par une curiosité intellectuelle intense, adolescent, il décide de faire sa propre éducation7. Au début des années 1990, il réussi le tour de force d’être diplômé de l’université de Göteborg en philosophie, en logique mathématique et en intelligence artificielle. Il poursuit ensuite sa formation à Stockholm où il étudie la philosophie et les mathématiques puis au King’s College de Londres où il s’initie à l’astrophysique et aux neurosciences8.

Acteur transhumaniste historique, il fonde, en 1998, avec le philosophe anglais David Pearce, le World Transhumanist Association (maintenant Humanity +), une institution qui a pour ambition de donner corps au transhumanisme mais aussi lui donner du crédit afin de stimuler des recherches académiques9. La même année, il participe à la rédaction de La déclaration transhumaniste ainsi qu’à la création du Journal of Transhumanism (devenu Journal of Evolution & Technology).

Son doctorat de philosophie obtenu à la London School of Economics porte sur le paradoxe de l’Apocalypse (Doomsday argument), un raisonnement probabiliste sur le risque d’extinction de l’humanité inspiré par l’astrophysicien Brandon Carter que, selon Nick Bostrom, l’on sous-estime trop souvent, notamment dans sa dimension anthropique10. En 2005, il donne naissance, au sein d’Oxford Martin School11, au laboratoire Future of Humanity Institute (FHI)12. Son objectif : générer des outils pluridisciplinaires pour appréhender les risques technologiques émergents mais aussi les opportunités civilisationnelles associées afin de clarifier les choix qui façonnent le futur de l’humanité sur le long terme, en tirer le meilleur profit. En 2014, son livre, Superintelligence, paths, dangers, strategies, a eu un grand retentissement13. En écho à cette publication, qui alimente l’inquiétude autour de l’intelligence artificielle, Elon Musk (Tesla Motors, PayPal, SpaceX, SolarCity) a doté le FHI d’une somme d’un million de dollars14. Récemment on a pu voir Nick Bostrom témoigner sur le risque existentiel à l’ONU au côté du cosmologiste Max Tegmark (MIT)15 fondateur du Future of Life Institute16.

Le risque existentiel

Nick Bostrom définit le risque existentiel comme un risque qui menace prématurément l’extinction de l’intelligence née sur Terre avant qu’elle ne puisse atteindre sa maturité, l’expression de sa plénitude17.

Depuis 500 millions d’années, 15 extinctions de masse auraient eu lieu dont 5 ont failli faire disparaître la vie sur Terre. Une en particulier, au Permien-Trias, il y a 250 millions d’années, aurait éliminé 90 % des espèces18. Dans un passé plus récent, la chute d’un astéroïde comme celui du Yucatán (Mexique), il y a 65 millions d’années, mais aussi l’impact du supervolcan Toba (Indonésie) sont à l’origine d’extinctions massives, directement et indirectement par l’absence de luminosité et le refroidissement induit.

Cependant, si l’humanité a survécu aux risques naturels depuis des centaines de milliers d’années, Nick Bostrom est moins optimiste quant aux menaces nouvelles introduites par celle-ci, depuis peu : c’est le risque existentiel anthropique19. Outre le réchauffement climatique global, l’usage de l’arme nucléaire, d’autres risques sont mis en avant comme une pandémie anthropogène liée au bioterrorisme, l’altération du climat par la géo-ingénierie et l’avènement d’une superintelligence artificielle hostile.

Nick Bostrom fait aussi état du risque nanotechnologique, pas seulement le très fantasmé gray goo20, une écophagie environnementale liée à la perte de contrôle d’un assembleur moléculaire popularisée par Eric Drexler (FHI)21, mais aussi l’usage d’armes nanométriques22. Il ajoute quelque chose d’imprévisible23. Focalisons-nous sur le risque inhérent à l’émergence de la superintelligence artificielle.

« 10 scénarios pour la fin de l’homme (avec Nick Bostrom) :

Partie 2

L’ « explosion de l’intelligence »

Le statisticien Irving John Good (1916-2009) serait le premier à l’avoir exposée officiellement en 1965 :

« Supposons qu’existe une machine surpassant en intelligence tout ce dont est capable un homme, aussi brillant soit-il. […] cette machine pourrait à son tour créer des machines meilleures qu’elle-même ; cela aurait sans nul doute pour effet une réaction en chaîne du développement de l’intelligence, pendant que l’intelligence humaine resterait presque sur place. Il en résulte que la machine ultra-intelligente sera la dernière invention que l’homme aura besoin de faire, à condition que ladite machine soit assez docile pour constamment lui obéir. Il est curieux que ce point soit si rarement abordé en dehors de la science-fiction. Il faudrait parfois prendre la science-fiction au sérieux24. »

Cette ultra-intelligence devient singularité technologique sous la plume du mathématicien et auteur de science fiction Vernor Vinge en 1993.

« Within thirty years, we will have the technological means to create superhuman intelligence. Shortly after, the human era will be ended25. »

En 2008, Robin Hanson (FHI) et Eliezer Yudkowsky (Machine Intelligence Research Institute) ont débattu à ce propos, l’un considérant que le « décollage » (takeoff) sera lent, qu’il prendra des années, des décennies et l’autre, au contraire, fulgurant26. Nick Bostrom pense aussi que le décollage sera explosif27.

L’ « explosion de l’intelligence » peut être résumée de cette manière : lorsque la machine aura atteint le stade de l’intelligence humaine, elle pourrait se reprogrammer, puis à nouveau se reprogrammer à partir de cette nouvelle programmation et ainsi de suite jusqu’à produire une évolution exponentielle.

Les techno-optimistes de la Silicon Valley comme Peter Diamandis et Ray Kurzweil utilisent ce concept de singularité technologique pour illustrer l’émergence de la superintelligence28. Nous serions au seuil d’une « accélération technologique », objectivement impensable, qui passé un point d’inflexion deviendra explosive et profondément transformatrice. Cette singularité technologie échappe à nos catégories de pensée car nous pensons de façon linéaire, alors que l’évolution technologique se fait de manière exponentielle. Peter Diamandis utilise cette métaphore : si 30 pas linéaires (1, 2, 3, etc.) amènent approximativement à 30 mètres, 30 pas exponentiels (1, 2, 4, 8, 16, etc.) nous feraient parcourir 26 fois le tour de la planète29. Dans le cadre de cette accélération, Ray Kurzweil prophétise l’émergence de la super-intelligence autoréplicante pour 204530. Nous sommes dans un compte à rebours quasi messianique, espéré auto-réalisateur, comme l’a été la loi de Moore31. C’est le retour en grâce du fantasme de l’intelligence artificielle « forte » stimulé par le l’augmentation des capacités de stockage de l’information et des puissances de calcul.

Pour Nick Bostrom, parmi les leviers devant conduire à une augmentation cognitive, si la digitalisation du cerveau (whole brain emulation) semble la voie la plus prometteuse, la méthode la plus rapide à mettre en œuvre serait le couplage avec la superintelligence artificielle32. Seulement, cette méthode qui conditionne un devenir hybride, cyborg, comporte un risque existentiel ; nous sommes revenus au « grand filtre ».

Nick Bostrom considère que l’évolution ne sera pas toujours nécessairement avantageuse pour l’humanité33. Contrairement aux libertariens de la Silicon Valley, il n’est pas techno-optimiste, il redoute les risques existentiels qui pourraient nuire à l’humanité toute entière.

Plus précisément, ces risques menacent de façon prématurée l’extinction, selon lui, non pas de l’humanité au sens de l’Homo sapiens, une incarnation transitoire, mais de l’ « intelligence d’origine terrestre » et sa « maturité technologique », c’est-à-dire le maximum de ses potentialités : le posthumain et ses promesses comme la colonisation de l’espace, etc34.

Selon Nick Bostrom, nous sous-estimons le risque anthropique existentiel et notamment celui inhérent à la superintelligence artificielle.

Comment se prémunir contre cette catastrophe ? Une manière d’éviter le désastre consisterait à prendre en main l’évolution de l’humanité, aussi suggère-t-il de développer ce qu’il appelle un singleton (en mathématiques, un ensemble formé d’un seul élément), un ordre mondial présidé par une entité indépendante qui nous permettrait d’éviter les risques existentiels35. Ce singleton pourrait être un gouvernement mondial démocratique, une dictature  ou… une superintelligence, une sorte de gouvernement pastoral machinique36.

Finalement, la création d’un singleton, quelque soit sa nature, pourrait anticiper et ainsi réduire certains risques. Il pourrait aussi en faire advenir d’autres comme un régime oppressif global et permanent37.

Notes

1 Nick Bostrom, « The future of human evolution », in Charles Tanguy (ed), Death and anti-death: two hundred years after Kant, fifty years after Turing, Palo Alto, rup, 2004, 2009, [version en ligne], p. 16.

2 Nick Bostrom, « Where are they. Why I hope the search for extraterrestrial Life Finds Nothing », MIT Technology review, mai/juin, 2008, p. 72-77.

3 SETI Institute Home.

4 Robin Hanson, « The great filter – Are we almost in the past ? », 15 septembre 1998.

5 Ce concept est utilisé en exobiologie (ou astrobiologie). Lire Aditya Chopra et Charles H. Lineweaver, « The case for a Gaian bottleneck. The biology of habitability », Astrobiology, vol. 16, no 1, 2016.

6 Le rapport de la fondation Global challenges définit la catastrophe globale comme un événement qui tuerait au moins 10 % de l’humanité, soit actuellement 750 millions de personnes. Lire Global Challenges Foundation/Global Priorities Project (Future of Humanity Institute), Global Catastrophic Risks, 2016, p. 6.

7 Raffi Khatchadourian, « The doomsday invention. Will artificial intelligence bring us utopia or destruction ? », The New Yorker, no 23, novembre 2015.

8 Curriculum vitae de Nick Bostrom.

9 Nick Bostrom, « A history of transhumanist thought », Journal of Evolution & Technology, vol. 14, no 1, avril 2005, p. 15.

10 Cet argument est discuté par John A. Leslie dans The end of the world. The science and ethics of human extinction, London, Routeldge, 1996

11 Fondé en 2005 par James Martin, un spécialiste des technologies de l’information, Oxford Martin School, est un centre de recherche pluridisciplinaire qui porte sur les enjeux  globaux pour le XXIe siècle.

13 Nick Bostrom, Superintelligence, paths, dangers, strategies, Oxford, OUP, 2014.

14 Ideas into action, 10 years of groundbreaking research, Oxford Martin School/University of Oxford, 2015, p. 9.

15 Prof. Max Tegmark and Nick Bostrom speak to the UN about the threat of AI.

17 Nick Bostrom, « Existential risk prevention as global priority », Global Policy, vol. 4, no 1, 2013, p. 15.

18 Nick Bostrom et Milan M. Ćirković, « Introduction », Global Catastrophic Risks, Oxford, OUP, 2008, p. 8.

19 Nick Bostrom, « The future of humanity », in Jan-Kyrre Berg Olsen, Evan Selinger et Soren Riis (eds),  New Wages in philosophy of technology, NY, Palgrave McMilla, 2009 [version en ligne], p. 10-11.

20 Nick Bostrom, Existential risks: Analyzing human, extinction scenarios and related hazards, Journal of Evolution and Technology, vol. 9, mars 2009, p. 8.

21 Eric K. Drexler, Engins de création : l’avènement des nanotechnologies, Paris, Vuilbert, 2005 [Engines and creation. The coming era of nanotechnology, 1986].

22 Nick Bostrom, « The future of humanity », op. cit., p. 10-11.

23 Nick Bostrom, Existential risks : Analyzing human, extinction scenarios and related hazards, op.cit., p. 8.

24 Irving J. Good, « Speculations concerning the first ultraintelligent machine », in F. Alt et M. Ruminoff (eds.), Advances in computers, vol. 6, 1965, p. 33.

25 Venor Vinge, « The coming technological singularity: How to survive in the post-human era », Vision-21, Interdisciplinary science and engineering in the era of cyberspace. Proceedings of a symposium cosponsored by the NASA Lewis Research Center and the Ohio Aerospace Institute and held in Westlake, Ohio March 30-31, 1993, p. 11.

26 Robin Hanson et Eliezer Yudkowsky, The Hanson-Yudkowsky AI foom debate, Berkeley, CA, Machine Intelligence Research Institute, 2013.

27 Nick Bostrom, Superintelligence, paths, dangers, strategies, op. cit., p. 64-65.

28 Voir Ray Kurzweil, The singularity is near. When humans transcend biology, London, Penguin Books, 2005.

29 Peter Diamandis et Steven Kotler, Bold. How to go big, create wealth and impact the world, NY, Simon and Schuster Books, 2014, p. 16.

30 Peter Diamandis, « Ray Kurzweil’s mind-boggling predictions for the next 25 years », Singularity Hub, 20 janvier 2015.

31 Walter Isaacson, Les innovateurs. Comment un groupe de génies, hackers et geeks a fait la révolution numérique, Paris, JC Lattès, 2015, p. 247.

32 Nick Bostrom, Superintelligence, paths, dangers, strategies, op. cit.

33 Nick Bostrom, « The future of human evolution », op. cit., p. 1-2.

34 Nick Bostrom, « Existential risk prevention as global priority », op. cit., p. 15-31.

35 Nick Bostrom, « The future of human evolution », op. cit., p. 16-18.

36 Nick Bostrom, « What is a Singleton », Linguistic and Philosophical Investigations, vol. 5, no 2, 2006, p. 48-54.

37 Nick Bostrom, « The future of human evolution », op. cit. p. 18.

Transhumanisme. Utopie ou néofascisme ?

Humanité Dimanche, 30 juillet 2015

2045, l’intelligence des machines va nous dépasser… 2030, vous serez tous équipés de prothèses. Les transhumanistes imaginent ainsi améliorer l’espèce humaine par la technologie et la science, tuer la mort en quelque sorte. A priori, on aurait envie de reléguer ces scénarios au rayon science-fiction. En réalité, c’est un projet sérieux, à la fois structuré philosophiquement et politiquement. Issu des libertariens, le mouvement s’épanouit grâce aux millions déversés par les géants du numérique. Balade en Transhumanie, un monde où l’espèce humaine doit disparaître…

lire la suite, télécharger le PDF

[note admin : Les extropiens constituent un groupe de transhumanistes fondé par Tom M. Morrow et Max More. En 1990, un code plus formel et concret pour les transhumanistes libertariens prend la forme des Principes transhumanistes d’Extropie (Transhumanist Principles of Extropy, traduction française), l’extropianisme étant une synthèse du transhumanisme et du néolibéralisme.