Les problèmes éthiques associés à la modification des organismes par la technologie CRISPR-Cas9

Colloque de l’Académie des sciences du 21 février 2017

Depuis l’article visionnaire publié par Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna dans Science en 2012, on assiste à une véritable révolution planétaire dans les approches utilisées pour modifier les génomes animaux ou végétaux à des fins de recherche fondamentale dans tous les domaines, ainsi que pour des applications médicales ou des améliorations de plantes ou d’animaux bien souvent dans des buts commerciaux. Les nombreux travaux publiés ces dernières années montrent que la technologie CRISPR-Cas9 est d’une puissance impressionnante, d’une rapidité évidente par rapport aux autres techniques existantes bien que parfois un peu surestimée, et d’une efficacité inespérée.

Cependant, l’approche n’est pas sans risque ! Le risque de création de mutations indésirées est réel et dépend de nombreux facteurs qu’il est important de connaître, répertorier et prendre en compte. Beaucoup d’Institutions, d’Académies, de Sociétés savantes se penchent sur les problèmes posés par les modifications ciblées chez les animaux, les plantes et aussi et surtout chez l’homme. Au cours de cette séance, une analyse des questions soulevées par l’utilisation de cette technologie chez les animaux, les plantes et chez l’homme sera présentée par trois spécialistes afin de susciter une réflexion de tous les membres de l’Académie et d’anticiper une prise de position de notre Académie.

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Drépanocytose : rémission des signes de la maladie chez le premier patient au monde traité par thérapie génique

crédit docteurclic

Une équipe dirigée par le Pr. Marina Cavazzana a réalisé à l’hôpital Necker-Enfants malades, AP-HP et à l’Institut Imagine (AP-HP/Inserm/Université Paris Descartes) en octobre 2014 une thérapie génique dans le cadre d’un essai clinique de phase I/II chez un patient de 13 ans atteint de drépanocytose sévère (forme grave d’anémie chronique d’origine génétique). Menée en collaboration avec le Pr. Philippe Leboulch (CEA/Facultés de médecine de l’université Paris-Sud et de l’université d’Harvard) qui a mis au point le vecteur utilisé et dirigé les études précliniques, ce traitement novateur a permis la rémission complète des signes cliniques de la maladie ainsi que la correction des signes biologiques. Les résultats (suivi de 15 mois après la greffe) font l’objet d’une publication dans le New England Journal of Medicine le 2 mars 2017 et confirment l’efficacité de cette thérapie d’avenir.

« Nous souhaitons, avec cette approche de thérapie génique, développer de futurs essais cliniques et inclure un nombre important de patients souffrant de drépanocytose, en Ile-de-France et sur le territoire national » indique le Pr. Marina Cavazzana.

Gene Therapy in a Patient with Sickle Cell Disease; N Engl J Med 2017; 376:848-855March 2, 2017 DOI: 10.1056/NEJMoa1609677

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© Illustration : A. Dagan pour le Journal du CNRS, d’après Catherine Caillaud

Les enjeux éthiques de la technologie CRISPR-Cas9

Le 13 juin dernier, le comité d’éthique de l’Inserm a rassemblé plus d’une centaine de personnes lors de sa journée annuelle. L’occasion pour toutes les personnes présentes de disposer d’un éclairage éthique sur de nombreuses problématiques posées par la recherche biomédicale. Parmi les questions abordées, celle de la technologie CRISPR-Cas9. Le comité d’éthique y consacre un avis alors que les NIH viennent d’obtenir un premier feu vert pour un essai d’immunothérapie anticancéreuse chez l’homme.

Le comité d’éthique de l’Inserm peut être « saisi » ou s’auto-saisir pour réfléchir sur les questions éthiques soulevées par la recherche scientifique médicale et la recherche en santé telle qu’elle est mise en œuvre au sein de l’Institut. Au terme de sa réflexion, il rend un avis sous forme de notes qui peuvent évoluer en relation avec de nouvelles contributions. En 2015, le PDG de l’Inserm a saisi le comité d’éthique afin qu’il  examine spécifiquement les questions liées au développement de la technologie CRISPR et notamment :

1- Quelles sont les questions soulevées par la technologie en tant que telle ?

2- La rapidité de son développement soulève-t-elle des problèmes particuliers ?

3- Sa simplicité d’utilisation appelle-t-elle un encadrement de sa mise en œuvre en laboratoire ?

Compte tenu des avantages techniques de la méthode et de sa très rapide diffusion, la question est aujourd’hui d’évaluer où, quand et comment son usage pourrait poser un problème éthique. Il est apparu d’emblée important de distinguer trois domaines aux enjeux différents :

1/ l’application de la technologie  à l’homme qui soulève essentiellement la question des modifications de la lignée germinale ;

2/ l’application à l’animal, en particulier aux espèces « nuisibles », qui soulève la question d’un éventuel transfert latéral de gènes et l’émergence de dommages irréversibles à la biodiversité ;

3/ des risques d’atteinte à l’environnement.

Recommandations du comité d’éthique de l’Inserm

Le comité propose dans l’immédiat que l’Inserm adopte les principes suivants :

1- Encourager une recherche dont l’objectif est d’évaluer l’efficacité et l’innocuité de la technologie CRISPR et des autres technologies d’édition du génome récemment publiées, dans des modèles expérimentaux pouvant permettre au cas par cas de déterminer la balance bénéfice/risque d’une application thérapeutique y compris éventuellement sur des cellules germinales et l’embryon. Cette information est essentielle pour pouvoir définir, dans le futur, ce qui pourrait être autorisé chez l’homme en termes d’approches thérapeutiques.

2- Les effets potentiellement indésirables du guidage de gènes doivent être évalués avant toute utilisation hors d’un laboratoire respectant des règles de confinement déjà en vigueur pour d’autres modifications génétiques. Les évaluations doivent se faire sur des périodes longues compte-tenu du caractère transmissible du gène guide. Des mesures de réversibilité devraient être prévues en cas d’échappement ou d’effet indésirable. De telles analyses et l’élaboration de scénarios multiples nécessitent la constitution d’équipes pluridisciplinaires.

3- Respecter l’interdiction de toute modification du génome nucléaire germinal à visée reproductive dans l’espèce humaine, et n’appuyer aucune demande de modification des conditions légales avant que les incertitudes concernant les risques ne soient clairement évaluées, et avant qu’une concertation élargie incluant les multiples partenaires de la société civile n’ait statué sur ce scénario.

4- Participer à toute initiative nationale ou internationale qui traiterait les questions de liberté de la recherche et d’éthique médicale y compris avec les pays émergents qui seront également impactés par le développement des technologies d’édition du génome.

5- Enfin attirer l’attention sur la question plus philosophique qui met en tension la plasticité du vivant avec l’idée d’une nature humaine fondée sur le seul invariant biologique. Il convient de susciter une conscience qui fasse la part de l’utopie et des dystopies que peuvent engendrer certaines promesses thérapeutiques.

→ CRISPR-Cas9 Position officielle de l’Académie nationale de médecine sur les modifications du génome des cellules germinales et de l’embryon humains.

Communiqué – Salle de Presse Inserm Les enjeux éthiques de la technologie CRISPR-Cas9

Pour ce neurologue, le transhumanisme est un crime contre l’humanité

Le 9 avril 2016, le neurologue de l’Inserm François Berger participait à la table ronde “Embryon, génome, cerveau : faut-il craindre les manipulations ?”, dans le cadre des Grands débats de la science, organisés par les magazines Sciences et Avenir et La Recherche au Collège des Bernardins, à Paris.

La modification du génome est une arme de destruction massive

Place du sujet dans le transhumanisme ? Vers une théorie du sujet augmenté ?

Plusieurs approches sont proposées pour appréhender le sujet humain dans sa nature intrinsèquement biologique. Nature qu’il partage, par nombre d’aspects, avec de nombreux autres organismes vivants, mais que l’on analysera ici dans sa singularité : son humaine condition.

La première approche porte sur la nature ontologique du sujet en tant qu’être biologique. Matériellement impermanent, lent avatar de lui-même mais pensant et disant toujours « je », le sujet au cours du temps se réalise par l’individuation.

Si contraintes biologiques et contingence opèrent dans l’évolution du vivant, suivant la théorie de l’évolution des espèces, un parallèle est proposé dans la deuxième partie avec le sujet en tant qu’individu, où les contraintes structurant l’identité du sujet et les hasards de la vie façonnent son existence et sa personnalité. La question du libre-arbitre est alors discutée dans la mesure où pensées et actions du sujet, même dans un processus dynamique rationnel et réflexif, peuvent émaner aussi d’interactions inconscientes avec le monde.

Ainsi la troisième approche évoque ce que le sujet peut saisir du monde, sans qu’il le sache, par ses organes sensoriels et ses émotions et qui pourrait influencer ses comportements, ses choix.

Enfin, nous terminerons par une interrogation : que deviennent toutes théories du sujet, telles celles proposées dans cette revue, lorsqu’elles s’adressent, non à l’homme actuel, mais à des hommes dits « augmentés », dans une société transhumaniste, où les caractéristiques biologiques, physiques, cognitives, émotionnelles, sont considérablement modifiées par la biologie synthétique et les nanotechnologies ?

[…]

Place du sujet dans le transhumanisme ? Vers une théorie du sujet « augmenté » ?

Etudier en laboratoire l’émergence vitale et l’évolution des processus auto-organisateurs en annulant la temporalité de l’évolution naturelle, modifier les capacités biologiques (motrices, cognitives, émotionnelles…) de si profondes manières que cela produit des êtres vivants artéfactuels, c’est le projet de la convergence NBIC ou de la biologie de synthèse.

L’homme normal n’est qu’un handicapé devant le cyborg, l’homme augmenté (H+), issu du « forçage technologique » transhumaniste (Ferone et Vincent, 2011, p. 173-244).

Ces technologies vont interférer directement sur les processus de l’individuation, dont nous avons vu l’importance dans la construction de l’identité du sujet. Elles génèrent des potentialités inouïes de changer les normes vitales (Canguillhem, 1966). Dans un sujet transhumain, elles seront d’une toute autre nature.

Comment appréhender aujourd’hui ce que pourrait être un tel sujet dont les capacités mnésiques, sensorielles, cognitives sont amplifiées voir modifiées, un sujet mis directement, intrinsèquement (dans sa chair) en réseau avec les autres cyborgs, en réseau avec des machines ? Quelle société émanerait de ces sujets « augmentés » ? Quelles en seraient les valeurs ?

La nature humaine n’est pas naturelle (« anature par nature », dit Prochiantz), dans la mesure où l’homme est parvenu à se libérer de contraintes de la nature, ce que ne font pas les animaux. La nature d’ailleurs n’est pas bonne ou mauvaise, en soi. Il n’y pas de loi morale naturelle. La technique, parce qu’elle n’est pas extérieure à la vie humaine, a considérablement modifié, et en peu de temps, les normes sociales.

Le sujet, en tant qu’entité biologique modifiable, se trouve déjà au cœur d’âpres débats socio-éthiques. Dès lors, devant une accélération aveugle de la modification de ces normes, se justifie une analyse critique des conséquences de toute fuite en avant incontrôlée, une réflexion citoyenne sur la question : qu’est qu’un sujet dans une société transhumaniste ?

Que deviennent les notions de personne humaine, d’individualité, d’identité ? Les valeurs morales seront-elles modifiées et de quelle façon ? Les auteurs des différentes théories du sujet, élaborées dans cette revue, devront-ils réexaminer leurs travaux à l’aune du sujet augmenté ?

Si, comme nous l’avons vu, le sujet, dans ses pensées et ses actions, est le fruit d’une combinaison complexe d’émotions et d’idées, d’intuitions et de rationalités, il nous faut garder à l’esprit, avec Dominique Lecourt, que « notre tâche éthique n’est-elle pas d’organiser ces émotions et ces idées de telles façon que nos capacités de penser et d’agir, de ressentir donc aussi et de nous émouvoir, s’accroissent autant pour nous-mêmes que pour les autres ?». Et considérant « qu’une part de nous-mêmes appartient aux autres, cela pourrait constituer une promesse d’une plus grande liberté pour tous. » (Lecourt, 2011, p. 128).

Il est légitime de se demander si ces valeurs de solidarité, de liberté, d’empathie, sont bien encore présentes dans le projet transhumaniste.

Lionel Simonneau, Chargé de Recherche (CR1) INSERM, Université Montpellier 2, LIRDEF (EA 3749)

Extrait : « Éléments pour une théorie biologique du sujet  », Éducation et socialisation, 36 | 2014, mis en ligne le 01 septembre 2014

voir aussi : Le projet abolitionniste
L’abolitionnisme ou l’impératif hédoniste