Encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme

L’humain et ses préfixes

ISBN 978-2-7116-2536-9 – janvier 2015

Les préfixes de l’humain sont nombreux (ab- in-, para-, pré-, post-, proto-, sub-, sur-, trans-humain…). Ils invitent à réfléchir à la nature, aux limites et aux transformations de l’être humain ainsi qu’aux réactions intellectuelles et émotionnelles suscitées. Le trans/posthumanisme concerne toutes les techniques matérielles d’augmentation ou d’amélioration (physique, cognitive, émotionnelle) de l’homme, une perspective volontiers située dans le prolongement de l’humanisme progressiste des Lumières. Mais l’homme « amélioré ou augmenté » – « transformé » – pourrait s’éloigner toujours davantage des conditions de l’homme naturel « cultivé » ordinaire. Le transhumanisme risque de verser, brutalement ou imperceptiblement, dans le posthumanisme, référant à des entités qui, bien que « descendant » de l’homme, seraient aussi étrangères à celui-ci que l’espèce humaine est éloignée des formes de vie paléontologiques. Le posthumanisme flirte avec le nihilisme et l’imagination apocalyptique.

Aux franges les plus audacieuses de la bioéthique, l’Encyclopédie n’écarte pas plus qu’elle ne focalise les questions éthiques. Elle englobe, sans les confondre, l’analyse conceptuelle, l’extrapolation technoscientifique et l’imagination spéculative. La première partie « Philosophie et éthique » est consacrée au débat philosophique relatif au trans/posthumanisme. Les entrées reflètent le vocabulaire conceptuel propre aux principaux auteurs trans/posthumanistes et à leurs critiques directs. La deuxième partie « Technoscience et médecine d’amélioration » parcourt les références actuelles aux sciences et aux techniques biomédicales inhérentes à la problématique transhumaniste. Elle distingue entre ce qui se fait, pourra probablement se faire ou relève du domaine de la projection spéculative et imaginaire.

La troisième partie « Techniques, arts et science-fiction » est centrée autour des échanges entre technosciences et créations artistiques, spécialement l’imaginaire de la science-fiction où les thèmes post/transhumanistes sont fortement représentés.

Ont collaboré à ce volume : S. Allouche, M. Andrin, B. Baertschi, J.-M. Besnier, G. Chapouthier, A. Cleeremans, P.-F. Daled, Ch. Den Tandt, É. De Pauw, G. Dine, L. Frippiat, J. Goffette, J.-Y. Goffi, D. Goldschmidt, M. Groenen, G. Hottois, C. Kermisch, D. Lambert, A. Mauron, J.-N. Missa, D. Neerdael, P. Nouvel, L. Perbal, M.-G. Pinsart, C. Pirson, J. Proust, I. Queval, S. Vranckx

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Faut-il défendre la culture contre l’homme augmenté ?

L’un des arguments imparables en faveur du progrès technoscientifique veut que l’homme soit technicien depuis l’invention, dès le paléolithique, des premiers outils en pierre taillée. Il n’y aurait depuis lors qu’une évolution continue, dans laquelle « l’homme augmenté » ou encore les technologies d’amélioration humaine [Human Enhancement Technologies] ne représenteraient qu’un pas supplémentaire le long de la série indéfinie des progrès techniques. Ce ne serait que le parachèvement d’un processus de perfectionnement inscrit dans une disposition naturelle (dans la droite ligne de la perfectibilité des Lumières). Il n’est donc pas étonnant d’entendre dire que, dès lors que nous avons accepté la machine à écrire, nous avons, disons, accepté le téléchargement du cerveau : ce ne serait qu’une affaire de degrés. Les détracteurs de cette argumentation arguent au contraire de certaines modifications biologiques (telle la modification du génome humain) comme étant une intervention d’un ordre qualitatif nouveau et irréversible. Ils sont inlassablement à la recherche d’un critère capable de marquer un point d’arrêt dans cette évolution. Las de ne trouver aucun critère ultime, ou de ne pas s’accorder entre eux, ils se réfugient parfois dans l’argument d’une nature à laquelle il ne faudrait pas toucher.

Philosophe et physicien, spécialisé dans les questions d’éthique scientifique, Dietmar Hübner oppose à ces derniers une réponse séduisante qui vise à battre en brèche ce qu’il appelle « l’argument de la nature »1. Dietmar Hübner rappelle qu’une tradition philosophique qui remonte à l’Antiquité marque l’être humain du sceau de la seconde nature, soit de l’irrémédiable sortie de la nature. La thèse des coordonnées intangibles de la nature s’expose à l’objection – bien connue – de l’impossible consensus quant aux critères retenus pour la moindre intervention technique : à quel moment cette intervention devient-elle invasive ou irréversible, à quel moment traduit-elle un changement de paradigme ? Cela ne commence-t-il pas avec le premier outil ? Les débats sur ce sujet démontrent l’impossibilité de poser une limite infranchissable en théorie. Même la plus complaisante des éthiques naturalistes aurait peine à démontrer que la nature est toujours juste et bonne, ou à tirer de l’être de la nature l’argument de son devoir-être-ainsi. Ce dernier argument est déjà d’ordre normatif ou transcendantal, et s’expose ainsi à la discussion morale qu’il croyait éviter (soit celle qui ne fait jamais consensus). Par conséquent, nous manquons d’arguments décisifs pour nous opposer, par exemple, au bricolage du génome humain.

C’est bien plutôt l’insuffisance de la nature et l’inadéquation foncière de l’homme à son environnement qui fonde le thème ancien de la seconde nature et justifie l’invention d’artefacts et l’histoire de la culture. « L’argument de la culture » dessine selon Dietmar Hübner une alternative théorique aux impasses de « l’argument de la nature » : ce n’est pas tant la nature qu’il s’agirait de conserver que l’ensemble des productions culturelles issues d’un état de nature fondamentalement déficient. Contrairement aux productions de la culture, affirme l’auteur, « l’homme adapté par les techniques de l’humain serait en fait rendu à l’animalité2 », en tant que ces techniques ne visent rien d’autre qu’à surmonter par une modification biologique le fossé distinguant l’homme de l’animal et caractérisant la spécificité de la condition humaine. Une telle intervention serait bien plus une avancée anti-culturelle qu’un geste contre-nature. Son crime serait éventuellement de nous priver des moyens d’une intervention cultivée. Mais en quoi consiste celle-ci ?

On songe aux mots de Freud sur la détresse infantile mise en corrélation avec la phylogenèse dans le développement de la culture. Lorsque Freud affirme par ailleurs que « le développement culturel est bien un tel processus organique3 », il laisse indéterminées les conséquences d’une double possibilité théorique : celle de biologiser la culture le long d’une boucle rétroactive que suivrait la trajectoire de la civilisation elle-même, ou celle d’extraire de l’élément culturel (dans toute son incertitude) les forces politiques capables d’inventer un règlement des conflits humains. Il est patent que Freud pressent la possibilité, si ce n’est la conjonction de ces deux possibilités à la fois. Lacan parlait aussi de prématuration, thème qu’il disait reprendre au biologiste Louis Bolk4, (dont la célèbre contribution sur l’anthropogenèse ne fut traduite et publiée en français par la Revue Française de Psychanalyse qu’en 19615). La prématuration humaine ou ce qu’on appelle aujourd’hui la néoténie renvoie à un corpus millénaire, aussi bien scientifique que mythologique, qui peut déboucher, selon les options politiques, sur le diagnostic d’une faiblesse irrémédiable ou sur le pronostic d’une perfectibilité indéfinie6. Lacan aura insisté tout au long de son œuvre sur la « béance originelle » ou le « manque à être » constitutifs de l’homme. Aussi bien Freud que Lacan ont porté un immense intérêt au déploiement des systèmes symboliques et des institutions. Mais ni l’un ni l’autre n’ont affirmé le dogme d’institutions culturelles capables de sauver l’homme de son insuffisance originelle. La psychanalyse se solde plutôt sur le constat d’un malaise et l’idée peu réjouissante que, nonobstant nos attentes légitimes envers la civilisation, « certaines difficultés existantes sont intimement liées à son essence et ne sauraient céder à aucune tentative de réforme7 ». La raison en est, dit aussi Freud, qu’avec les progrès de la civilisation croissent simultanément le meilleur de ce qu’on lui doit autant que les maux qu’elle engendre8. Nous en sommes quittes pour les grandes annonces.

Mais revenons à Dietmar Hübner ; ce dernier s’appuie sur d’autres sources de pensée, notamment sur les thèses d’Arnold Gehlen développées dans un ouvrage dont la première édition remonte à 1940, alors que ce dernier, membre du parti nazi, effectuait sa carrière de sociologue sans être inquiété9. Arnold Gehlen définissait justement l’homme comme un être naturellement démuni et inadapté, ce à quoi seules des institutions stables pouvaient suppléer. On voit tout de suite la difficulté de s’accorder sur le rôle et la définition de ces institutions : les régimes totalitaires se sont aussi bien entendus à faire une telle promesse que les régimes démocratiques.

Lors d’un débat l’opposant à Theodor Adorno en 1965 sous le titre La sociologie est-elle une science de l’homme ?10, Gehlen voyait dans le progrès technique une source d’insécurité croissante à laquelle pouvaient pallier des institutions solides qu’il appelait de ses vœux. Adorno attirait l’attention de son interlocuteur sur les rapports de production sous-jacents au progrès technique. C’était, selon ce dernier, la constellation des rapports sociaux, fondée sur le principe de l’échange, qui méritait une critique, et non la technique pour elle-même. Il récusait les expressions de société industrielle ou de rationalité technique, expressions abstraites de la structure effective des rapports de production. Lors d’un autre débat mené en 1967 entre les mêmes protagonistes sous le titre Institution et liberté11, Gehlen affirmait le rôle de protection des libertés par les institutions, ce à quoi Adorno opposait le caractère objectivé et contraignant des institutions, intrinsèquement contradictoire avec leur idée fondatrice et justifiant dès lors, une approche critique. Adorno exigeait des institutions qu’elles mènent les hommes à l’autonomie (au sens kantien), et, si elles doivent administrer les choses, qu’elles ne traitent pas les hommes en éternels mineurs. Gehlen n’hésitait pas pour sa part à rapporter ici la critique des institutions à une posture rituelle… Le débat, qui semblait, en toute politesse, se dérouler au niveau des seuls concepts, était pour le moins chargé d’histoire récente. Et même de l’histoire imminente.

Replacé dans la problématique qui nous occupe, ce que Dietmar Hübner appelle « l’argument de la culture » se teinte avec Arnold Gehlen d’une défense de l’ordre à laquelle la Technique semble faire face comme une entité autonome et débridée. C’est comme si la Technique n’avait rien à voir avec l’homme qui la fait. Si on lui ajoute un accent heideggerien, elle devient une modalité de la métaphysique, le stade ultime de l’oubli de l’Être. Hübner ne paraît pas assumer une telle position et s’accroche plutôt à une thématique de la culture un peu vague, une sorte de culturalisme impressionniste. Il rebaptise les deux pôles de son opposition : technique de l’humain [Anthropotechnik] et technique culturelle [Kulturtechnik]. La première entend modifier l’humain, et, en somme, réparer une erreur originelle en intervenant sur la nature elle-même. C’est la défense de la seconde qui pourrait selon Hübner sauver l’homme d’une technoscience privée de garde-fous. Mais la question plusieurs fois posée par lui des critères de transgression à l’œuvre dans les technologies d’amélioration [Enhancement] est curieusement renvoyée à des réactions morales intuitives, à la gestion du cas par cas et à la mise en garde individuelle. Si bien que « l’argument de la culture » semble à la fin reculer devant lui-même aussi piteusement que « l’argument de la nature ». Cela nous montre pourquoi le vieux problème de l’anthropologie pour départager nature et culture au cours de l’histoire de l’hominisation et de la civilisation échoue doublement, du côté de la nature comme du côté de la culture. Nous ne savons pas davantage définir ce que seraient pour l’Homme les critères pertinents de la « culture » que ceux de la nature humaine, comme si l’Homme était non pas un peu l’un et un peu l’autre, non pas un alliage improbable de nature et de culture, non pas une anomalie dont l’irruption nous est historiquement inaccessible, non pas un hybride dont le cyborg serait la figure la plus récente. L’homme est bien plutôt intrinsèquement à la fois tout l’un et tout l’autre, une espèce parmi les espèces – résultat de l’évolution des espèces – en même temps que la source d’une production technologique dont la civilisation est le fleuron. Il est, pourrait-on dire, porteur d’une impossibilité logique : entièrement cause et entièrement effet, à la crête de ce paradoxe. D’où l’impasse inhérente à toute démarche qui se donne pour tâche de distinguer les deux et d’en isoler un côté en essentialisant une position théorique qui représente un de ces côtés (par exemple le constructivisme et le naturalisme). Une autre impasse consiste à cuisiner un mélange des deux, dont le dosage ne dépend, en dernière instance, que des préférences du théoricien.

L’objection adressée par Adorno à Gehlen pourrait nous aider par contre à aborder le problème autrement. Plutôt que de s’en prendre à une technologie diabolique ou spectaculaire (tout critère de rationalité lui étant dès lors retiré dans une histoire qui, vue d’ici, semble n’avoir ni commencement ni fin), replaçons-là, sur le conseil d’Adorno, dans les rapports de production où elle prend effet. Qui profère la promesse d’une amélioration humaine et à qui s’adresse-t-elle ? Sur fond de quels marchés ? Au profit de qui ? Aux frais de qui ? Au moyen de quoi ? Nous verrons peut-être se dessiner des axes économiques et géopolitiques, des rapports de production et de domination qui, eux, ne surprennent pas beaucoup. La « culture » – si nous voulons bien l’admettre comme argument – ne sera plus cette mystification qui finirait presque par célébrer la minorité congénitale de l’être humain pour mieux la faire chapeauter par des discours totalitaires ou par des technologies qui se rêvent omniscientes. La culture ressuscitera la contradiction au principe des faits établis ; la culture voudra le conflit, voudra sortir de l’enfance et saura considérer avec une suspicion politique l’indécence de certaines offres.

Humanisme et transhumanisme : l’Homme en question

Notes :

1 Dietmar Hübner, « Kultürlichkeit statt Natürlichkeit: Ein vernachlässigtes Argument in der bioethischen Debatte um Enhancement und Anthropotechnik », in: Jahrbuch für Wissenschaft und Ethik, Bd.19(2014), 25–57.

2Ibid., p. 44.

3Sigmund Freud, « Pourquoi la guerre ? », in Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985 [1933], p. 214-215.

4Jacques Lacan, « La troisième », Lettres de l’Ecole freudienne, n°16, 1975.

5Louis Bolk, « Le problème de la genèse humaine », in Revue Française de Psychanalyse, Tome XXV, n°1, Janvier-Février 1961, pp. 243-280.

6Marc Levivier, « L’hypothèse d’un Homme néoténique comme “grand récit” sous-jacent », in Les Sciences de l’Education – Pour l’Ère nouvelle, 2011/3, vol. 44, pp. 77-93. En ligne.

7Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971 [1929], p. 70.

8Sigmund Freud, « Pourquoi la guerre ? », op. cit., p. 214.

9Cf. Article « Arnold Gehlen », in Ernst Klee, Das Personenlexikon zum Dritten Reich, Francfort sur le Main, Fischer, 2003, p. 176-177.

10« Ist die Soziologie eine Wissenschaft des Menschen ? Ein Streitgespräch zwischen Theodor W. Adorno und Arnold Gehlen », Norddeutschen Rundfunk, 3.2.1965. Vidéo en ligne.

11« Freiheit und Institution – Ein Soziologisches Streitgespräch zwischen Arnold Gehlen und Theodor W. Adorno », (Moderator: Alexander von Cube), WDR, 3.6.1967. Vidéo en ligne.

Transhumanisme et génétique humaine

Imaginer les technologies de “mémoire totale” avec la SF audiovisuelle occidentale

Étude sémiotique, intermédiale et technocritique des représentations de la mémoire personnelle

Résumé

On reconnaît généralement la science-fiction cyberpunk et postcyberpunk à sa particularité de mettre en scène des objets techniques plus évolués que ceux que nous utilisons au quotidien. Ces objets sont à la fois défamiliarisants et familiers. L’étrangeté instaurée par les mondes (post)cyberpunks repose en partie sur une mise à distance de notre présent dans le but de nous le faire éprouver.

Elle repose également sur l’exploration du devenir de nos propres objets techniques. Formant un laboratoire de possibles, la science-fiction concourt à l’élaboration de nouvelles séries technologiques dans les diégèses. Toutefois, nous aurions tort de les cantonner à de simples fantaisies. Ces technologies fictionnelles s’inscrivent en effet dans une dialectique propre : si la science-fiction se réapproprie et narrativise les objets techniques existants, elle nourrit en retour des liens étroits avec la science appliquée à l’industrie (les technosciences).

La science-fiction forme en réalité un moteur de l’innovation technologique. Cette dialectique invite à prendre au sérieux le « terrain socio-anthropologique » que constitue la science-fiction et les objets que celle-ci met en scène.

Par ailleurs, qu’il soit virtuel ou actuel, tout objet technologique peut s’observer suivant les dynamiques relationnelles qu’il entretient avec les autres objets. Les études intermédiales n’appréhendent pas les objets comme des dispositifs autonomes pour lesquels il faut penser a posteriori les dynamiques, mais partent du principe que ce sont les relations qui informent les objets.

Selon cette approche, une technologie comporte en elle des structures sémiotiques qui ne lui sont pas exclusives et réarticule des mémoires, des conflictualités, des matérialités, des questions, des concepts et des rapports de force liés à des objets plus anciens. Les technologies imaginées dans la science-fiction ne semblent pas échapper à ce nœud de relations.

En s’appuyant sur ce cadre théorique, cette thèse s’intéresse à un ensemble de technologies qui émerge dans la science-fiction audiovisuelle au sortir de la Guerre froide. Ces technologies, que nous appelons technologies de « mémoire totale », permettent aux personnages de gérer de façon inédite leur mémoire personnelle.

Du dispositif de lifelogging implanté dans le cerveau au phénomène du mind uploading (« téléversement de l’esprit »), la science-fiction imagine et problématise le devenir de la mémoire humaine.

Ainsi, l’étude entreprise ici consiste, d’une part, à comprendre d’où provient l’idée d’une mémoire totale, et d’autre part, à analyser les enjeux et les conséquences des technologies de mémoire totale sur la mémoire, les individus et les univers fictionnels.

À terme, ce projet de thèse vise à réfléchir avec la science-fiction aux limites de l’innovation technologique à l’heure où, d’un côté, l’idéologie transhumaniste prend de plus en plus d’ampleur et, de l’autre, les projets technoscientifiques s’inspirent ouvertement des fantaisies technologiques issues de la science-fiction.

En explorant les technologies de « mémoire totale », cette étude développe une critique de l’idéologie transhumaniste et de son projet d’amplification corporelle radicale (human enhancement) au sein duquel la mémoire tient un rôle clé.

Caccamo, Emmanuelle (2017). « Imaginer les technologies de “mémoire totale” avec la science-fiction audiovisuelle occidentale (1990-2016) : étude sémiotique, intermédiale et technocritique des représentations de la mémoire personnelle » Thèse. Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Doctorat en sémiologie.

Conférence : Amélioration de l’homme par la technologie ?

La conférence sera animée par Vincent Guérin. L’objet de cette soirée est de sonder les origines du transhumanisme, explorer les discours de ses représentants, analyser ses concepts, ses incarnations, ses résonances, afin de donner du sens à cette idéologie et observer la manière dont elle exprime notre temps.

date : 15 juin 2017, 18h30
à : IN’TECH Sud-Ouest, Amphithéâtre de l’ENAP, 440 avenue Michel Serres, 47000 Agen.

Renseignements complémentaires : m.bru@intech-so.fr

Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme

Le Dévédec, Nicolas. “Entre la sacralisation de la vie et l’essentialisation de la nature humaine : un examen critique du bioconservatisme.” Politique et Sociétés 36, no. 1 (2017): 47–63.

Résumé : Souvent qualifiés par leurs détracteurs d’« anti-mélioristes » ou de « bioluddites », les penseurs associés au « bioconservatisme » ont développé au début du vingt et unième siècle une critique vigoureuse des avancées technoscientifiques et biomédicales visant l’amélioration de l’être humain et de ses performances. À travers l’examen de la pensée de deux de ses représentants majeurs, le philosophe Leon Kass et le politologue Francis Fukuyama, cet article propose une lecture critique de la bioéthique conservatrice. Si les bioconservateurs ont le mérite de rappeler la nécessité de tenir compte de l’ancrage vivant irréductible de l’être humain à l’ère de la bioéconomie et de l’exploitation croissante du monde vivant, nous verrons que la conception, sinon religieuse, pour le moins dogmatique de la « nature humaine » qui soutient leur argumentation permet difficilement de répondre aux défis éthiques et politiques soulevés par l’aspiration actuelle à un humain augmenté.

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L’Homme augmenté, réflexions sociologiques pour le militaire

Colin A. (dir.), mars 2016, « L’Homme augmenté, réflexions sociologiques pour le militaire », Études de l’IRSEM n°42. → Télécharger le PDF (77 pages)

Voir aussi → Éthique sur le champ de bataille dans un futur proche

Agnès COLIN est chargée d’étude à l’IRSEM depuis 2010, auprès du domaine Défense et société. Elle est diplômée d’un doctorat en Chimie-Physique de l’université Pierre et Marie Curie-Paris VI, a été ingénieure d’étude à la DGA puis chargée d’étude au Centre des Hautes Etudes de l’armement (CHEar) sur les nouvelles technologies et les enjeux sociétaux. Ses principales thématiques de recherche sont les aspects sociétaux des nouvelles technologies NBIC (Nanotechnologie, Biotechnologie, Science de l’Information et de la Cognition), ainsi que les questionnements éthiques, juridiques et philosophiques des technologies émergentes en vue d’augmenter les performances de l’homme en terrain de combat.

Cette étude collective a été dirigée par une chercheuse de l’IRSEM, notre regrettée collègue Agnès Colin. Agnès nous a malheureusement quittés en septembre 2015. Titulaire d’un doctorat en physique-chimie obtenu en 1984, elle avait été recrutée à la Délégation générale pour l’armement comme ingénieur cadre technico-commercial. Ses fonctions avaient plusieurs fois évolué au sein de la DGA où elle avait notamment occupé les postes de chef de la division Détection sous-marine-Sonar, d’ingénieur en guerre électronique puis de chargée d’études en réflexion stratégique de l’armement au CHEAr. Agnès avait rejoint l’IRSEM, en tant que chercheuse, dès sa création en 2010. Elle avait mené plusieurs projets de publication dont cette étude sur l’homme augmenté qui lui aura donné l’occasion de fédérer autour d’elle une équipe de chercheurs d’horizons divers. Agnès aurait été heureuse que cette étude paraisse, apportant ainsi une nouvelle fois sa contribution à la recherche stratégique en France. Il revient maintenant à l’IRSEM de prolonger les pistes ouvertes par les travaux originaux d’Agnès.

Sommaire :

Introduction : L’Homme augmenté, nouveaux enjeux pour la défense
Les technologies d’amélioration des capacités humaines, le contexte sociologique
L’éthique, place respective du médecin et du scientifique face à des impératifs militaires de commandement et d’opérationnalité
Le dopage sportif, quelles évolutions récentes et quelles conséquences pour les militaires ?
Le contexte sociologique des technologies augmentatrices, perception et acceptation sociale
Un regard de philosophie morale sur l’homme et le militaire augmentés : vers la fin du courage ?
Le cyborg, un regard historique

Introduction (extrait)

L’homme augmenté constitue un vaste champ de recherche sur lequel se cristallisent de nombreux travaux et avancées scientifiques, liés au développement des nouvelles technologies et de la convergence croissante entre les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives (NBIC). Ces techniques ont un intérêt certain dans le domaine médical pour « réparer » l’homme lors d’applications à finalité thérapeutique mais peuvent aussi conduire à des améliorations hors du champ médical. De tout temps, l’homme a eu le désir de pouvoir un jour dépasser ses limites biologiques en vue de la création d’une espèce plus performante ou de s’élever au-dessus de la condition de simple mortel (post-humain). Ce sujet fascine car les médias et les auteurs de science-fiction entretiennent régulièrement de nombreux mythes et imaginaires sur les attentes (le cyborg). Si le débat sur l’amélioration artificielle des performances humaines, dans le secteur civil et dans le monde académique, émerge aujourd’hui de manière plus flagrante, c’est en grande partie grâce aux progrès scientifiques sur les sciences du vivant et l’ingénierie à des échelles de plus en plus petites. Il est donc logique que ces avancées scientifiques et technologiques aient des répercussions sur l’homme et posent de nouveaux enjeux sociétaux afin de garantir les droits et la santé des individus. Depuis une dizaine d’années, de nombreux scientifiques, philosophes et sociologues se penchent sur la question du “human enhancement” ou de “l’homme augmenté” et discutent des enjeux de l’amélioration artificielle des capacités humaines. Cette problématique concerne aussi le monde militaire. Pour la défense, ces nouvelles techniques ouvrent en effet des perspectives pour le combattant qui peut améliorer ses capacités d’adaptation à l’environnement militaire, d’augmenter ses performances et son efficience dans des contextes d’opérations difficiles (Vincent, 2010). Ces questionnements représentent de nouveaux défis non seulement technologiques mais aussi de nouveaux défis idéologiques et sociétaux, comme le souligne Patrice Binder (Binder, 2012) pour le Conseil Général de l’Armement dans une étude sur les enjeux des neurosciences pour la défense. Du point de vue éthique, l’utilisation des nouvelles technologies à des fins non thérapeutiques pose de nouvelles interrogations sur le respect des valeurs morales et sur la santé du personnel. En France, il n’existe pas de cadre normatif adapté aux questions d’amélioration de l’individu. Cela est dû au fait que dans le monde médical, la problématique de l’éthique des nouvelles technologies n’est actuellement abordée que pour les utilisations thérapeutiques. La refonte de la loi de bioéthique de 2004 définit un cadre d’application pour les applications thérapeutiques. Mais pour l’utilisation de dispositifs à d’autres fins, rien n’est prévu pour l’instant dans la révision des lois de bioéthique. Pour la défense, comme le militaire doit respecter les mêmes lois de bioéthique que le civil, force est de constater qu’il n’existe pas actuellement de cadre législatif particulier ni réglementaire pour traiter ce sujet. Certes, le droit et certains codes de bonnes pratiques des instituts de recherche apportent des éclairages sur ces questions. C’est ainsi que le Service de santé des Armées s’oppose à tout comportement ou à toute action susceptible de nuire à la santé du militaire.

À ce jour, il convient d’être très prudent sur les possibles technologiques et les projections futuristes. Il semble que les progrès les plus importants dans les technosciences se situent dans les technologies de l’information et de la communication, dans la mise au point de complexes interfaces cerveau-machines, dans la robotique comme les prothèses et dans de nouvelles molécules dopantes qui peuvent agir directement sur la physiologie de l’homme. Mais c’est surtout grâce aux avancées notables et conséquentes des recherches dans les neurosciences et les techniques d’exploration du cerveau, que la demande d’amélioration des performances semble être la plus forte et est présente de manière significative dans les débats éthiques du secteur civil, et commence à l’être dans le secteur militaire en France. En complément des articles présentés dans cette étude, ce préambule a pour objet d’introduire cette problématique d’actualité qui ouvre de nouveaux champs de recherche. L’ensemble de ces interrogations concerne le secteur de la défense au sein duquel des dispositifs basés sur l’imagerie cérébrale et le décodage de l’activité cérébrale sont potentiellement appelés à connaître un essor au cours des prochaines années. Ces techniques pourraient ainsi être utilisées pour le recrutement du personnel, lors de la sélection pour certaines prises de risques ou situations demandant des connaissances spécifiques. Elles seraient aussi très utiles dans les expériences sur les interfaces cerveau-machines en vue de l’amélioration des performances des militaires au combat (Colin, 2012). Les travaux de recherche militaire les plus nombreux et les plus avancés dans ce domaine sont menés par la DARPA pour le compte de l’armée américaine (Moreno, 2006) et visent à corréler l’activité de neurones avec des tâches spécifiques (dans le but, entre autres, de détecter le mensonge ou mieux gérer la peur).

La singularité technologique et le revenu de base inconditionnel

Face à différentes singularités technologiques, sécuriser un revenu de base inconditionnel pour tous prendrait tout son sens, estime Johann Roduit, Managing Director du Centre d’Humanités Médicales de l’Université de Zurich.

Et si le principe d’un revenu de base inconditionnel était une réponse adéquate à la singularité technologique, ce moment précis, annoncé dans un futur proche, où une espèce d’intelligence artificielle serait capable d’auto-évaluation et surpasserait l’intelligence humaine ?

Roduit,  Le Temps, 16 janvier 2014, lire la suite télécharger le PDF

Nicolas Le Dévédec : L’humain augmenté, un enjeu social

Nicolas Le Dévédec : Université de Montréal et Université de Rennes 1 – Institut du Droit Public et de la Science Politique (IDPSP)
Fany Guis : Université de Montréal, Qc, Canada

Résumés

« Human Enhancement » est l’expression aujourd’hui consacrée pour désigner l’« amélioration » technique des performances humaines, aussi bien physiques, intellectuelles qu’émotionnelles. Source d’inquiétude pour les uns, motif d’espérance pour les autres, l’augmentation de l’humain soulève un nombre considérable de débats. Ceux-ci se caractérisent cependant par l’évacuation de toute dimension sociale et politique du sujet. Au regard de deux ensembles de pratiques contemporaines, la consommation de médicaments psychotropes et le recours aux nouvelles technologies reproductives, cet article abordera les problèmes de la médicalisation de la société et de l’instrumentalisation de l’humain que recouvre l’humain augmenté.

Plan

Entre les transhumanistes et les bioconservateurs : un débat sur l’avenir de la nature humaine
Les transhumanistes
Les bioconservateurs
Les partisans d’une éthique libérale : gérer l’augmentation de l’humain
Une condamnation intenable et injustifiée
Une régulation nécessaire
L’humain augmenté, un enjeu social
Amélioration ou médicalisation ? Le cas des médicaments psychotropes
Amélioration ou instrumentalisation ? Le cas des technologies reproductives
Conclusion

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Nicolas Le Dévédec et Fany Guis, « L’humain augmenté, un enjeu social  », SociologieS [En ligne], Premiers textes, mis en ligne le 19 novembre 2013, consulté le 09 janvier 2016.
URL : http://sociologies.revues.org/4409

Humanisme, transhumanisme, posthumanisme

Gilbert Hottois montre dans cet article à quel point les idées transhumanistes sont contestées et débattues.

Résumé

Je ne reviens pas ici sur les objections de ceux qui s’opposent absolument à l’enhancement, pour des raisons théologiques, métaphysiques, irrationnelles ou fausses. Je m’intéresse aux difficultés soulevées par ceux qui adhèrent foncièrement à l’esprit transhumaniste. Il s’agit des problèmes et objections de nature éthique, sociale et politique. Le paradigme évolutionniste du transhumanisme est matérialiste. Ce matérialisme est technoscientifique, il évolue avec les technosciences, leurs instruments et leurs concepts opératoires. Le paradigme évolutionniste est un paradigme “dangereux”: il peut être interprété et appliqué de façon simpliste, brutale, aveugle, insensible et conduire dans un monde posthumain de fait inhumain, barbare. Cependant, par contre, des Rapports américains tels que Converging technologies for improving human performance (2002) et Beyond therapy (2003) sont figés dans leur unilatéralisme respectif et antagoniste, le transhumanisme bien compris c’est l’humanisme progressiste capable d’intégrer les révolutions technoscientifiques théoriquement et pratiquement.

Universidad El Bosque • Revista Colombiana de Bioética. Vol. 8 No 2 • Julio-Diciembre de 2013 – Gilbert Hottois

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