Écologisme et transhumanisme. Des connexions contre nature

Ecologistes, véganes et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un de ses représentants à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Verts en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science (1). » II aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation (2). Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé.

Faut-il un État mondial inter-espèces pour lutter contre les dominations entre humains et animaux ? Voire entre animaux, avec des prédateurs devenus herbivores après modification génétique ? Même si leurs idées prêtent à rire, les transhumanistes ne sont pas des ahuris victimes d’une indigestion de mauvaise science-fiction. Ils sont écologistes et véganes (c’est-à-dire refusant de consommer les produits issus des animaux), certes. Parfois même bouddhistes. Mais aussi philosophes, généticiens, informaticiens, sociologues ou start-uppers rétribués par Harvard, Oxford, la London School of Economics ou Google. La plupart d’entre eux veulent le bien de la planète et de ses habitants, lutter contre les oppressions, tout en augmentant notre espérance de vie jusqu’à « la mort de la mort ».

Les deux porte-parole du mouvement transhumaniste francophone revendiquent leur militantisme « écolo ». Marc Roux a été adhérent de l’Alternative rouge et verte. Didier Cœurnelle est élu Verts de la commune de Molenbeek. Le cofondateur de Humanity+, la principale association transhumaniste américaine, David Pearce, est un militant antispéciste et végane. L’Australien Peter Singer, philosophe et auteur du livre de référence des antispécistes La Libération animale (1975), est lui-même transhumaniste et ancien candidat Verts en Australie. Quant à l’actuel directeur de Humanity+, James Hughes, en tant que bouddhiste, il ne ferait pas de mal à une mouche. Loin de l’image repoussoir de libertariens insensibles aux malheurs qui les entourent, les transhumanistes sont souvent des progressistes de gauche, écologistes et féministes, suivant la bonne conscience qui règne dans la Silicon Valley depuis le mouvement hippie des années 1960. En France, à l’avant-garde des partisans de la reproduction artificielle de l’humain (PMA-GPA) figurent les membres d’Europe Écologie-Les Verts.

D’après Marc Roux et Didier Cœurnelle, auteurs de Technoprog (3), les transhumanistes seraient majoritairement de gauche, attachés à un système social et à une médecine redistributive, contre l’idée d’une humanité à deux vitesses après sélection génétique. Ils se trouvent même des points communs avec les « objecteurs de croissance » (4). Fort bien. Laissons de côté les ultras, libertariens ou technogaïanistes, et intéressons-nous à ces transhumanistes sociaux-démocrates et soi-disant écolos. Ceux qui introduisent le loup transhumaniste dans la bergerie verte.[…]

L’écologie transhumaniste est pétrie de cette idéologie de la « résilience » – un terme issu de la psychologie synonyme d’adaptation à la dégradation des conditions d’existence –, qui prévaut aujourd’hui jusque dans les Conférences sur le climat. « Aucune idée n’est à écarter a priori si elle peut déboucher sur une meilleure adaptation des corps à leur environnement. […] Il s’agit, dans la tradition du darwinisme social, de permettre la survie du mieux adapté. Crèvent les faibles et les inadaptés. D’où l’appel aux transformations génétiques. Voilà l’imposture.[…]

TomJo, Hors-sol, octobre 2016

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Modifier l’espèce humaine ou l’environnement? Les transhumanistes face à la crise écologique

 

Fin des Lumières : bienvenue dans le meilleur des mondes transhumanistes

Par Nicolas Le Dévédec, sept. 2016 FigaroVox (PDF)

Extrait :

«Changer l’être humain plutôt que changer le monde», telle pourrait être résumée la rupture introduite par le transhumanisme quant à la conception de la perfectibilité humaine. Il ne s’agit désormais plus tant d’améliorer la société et nos conditions de vie sociales par des moyens politiques, mais d’améliorer l’humain par des moyens technoscientifiques dans une optique adaptative. Ce renversement marque une rupture importante avec la culture humaniste des Lumières, qui encourageait au contraire les êtres humains à conquérir leur autonomie sociale et politique.

Il ne se passe pas un jour ou presque sans qu’on parle du mouvement transhumaniste et de son ambition d’«améliorer» techniquement l’être humain et ses performances intellectuelles, physiques et émotionnelles. Militant en faveur d’un humain revu et corrigé par les technosciences et bénéficiant du soutien de géants économiques comme Google ou PayPal, le transhumanisme ne cesse en effet de gagner en notoriété. Les idéaux d’un «humain augmenté» trouvent un écho certain dans nos sociétés obnubilées par le culte de la performance. Chirurgie esthétique, dopage sportif, recours aux psychostimulants pour optimiser les capacités cognitives ou développement d’une médecine régénératrice qui œuvre à repousser la mort en sont quelques-unes des manifestations saillantes.

Suscitant depuis plusieurs années d’importants débats, force est de constater que le transhumanisme demeure toutefois essentiellement interrogé dans une perspective bioéthique gestionnaire et utilitariste centrée sur la minimisation des risques et la maximisation des avantages de l’humain augmenté. lire la suite

 

Dépasser l’humain, une étonnante aspiration contemporaine

Philo & Cie – mai-août 2016, Nicolas Le Dévédec

Que les fans de The Walking Dead se préparent, bientôt peut-être les morts-vivants ne peupleront plus seulement nos écrans. C’est du moins ce que laisse entendre l’entreprise de biotechnologies américaine Bioquark dont l’ambition est de développer une technologie capable de ranimer les morts. Baptisé ReAnima, ce projet vise en effet à établir s’il est possible ou non de régénérer le système nerveux humain en testant le cerveau de personnes en état de mort cérébrale dans le but de les ramener à la vie. L’entreprise a d’ores et déjà reçu l’autorisation éthique de mener ses essais cliniques en Inde sur une vingtaine de patients en état de mort cérébrale. Aussi fantasmagorique qu’il puisse paraître, ce projet rejoint une ambition beaucoup plus générale poursuivie aujourd’hui par de nombreux scientifiques, ingénieurs et entrepreneurs, celle de dépasser techniquement l’être humain et les potentialités du corps humain, celle de contrôler techniquement tous les paramètres de la vie, du cerveau, des émotions, de la mort. En 1950, dans « Ce qu’est et comment se détermine la phusis chez Aristote », Martin Heidegger le pressentait déjà : « Parfois on dirait que l’humanité moderne fonce vers ce but : que l’homme se produise lui-même techniquement [ … ]. » Se fabriquer soi-même en s’affranchissant de toutes les limites biologiques grâce aux avancées technoscientifiques et biomédicales, voilà une étonnante aspiration contemporaine.

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Par cette volonté acharnée d’optimiser le corps et ses performances comme on fait fructifier n’importe quelle forme de capital, le transhumanisme est entièrement en phase avec l’esprit du capitalisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mouvement bénéficie du soutien de géants économiques tels que Google ou Paypal. Le marché de l’enhancement et de l’immortalité s’annonce des plus lucratifs et l’homme augmenté sied parfaitement à la société de marché.

Modifier l’espèce humaine ou l’environnement? Les transhumanistes face à la crise écologique

Gabriel Dorthe, Johann A R Roduit
Bioethica Forum / 2014 / Volume 7 / No. 3  

Faculté des géosciences et de l’environnement, Institut de géographie et durabilité, Université de Lausanne
UFR de philosophie, Centre d’Etudes des Techniques, des Connaissances et des Pratiques, Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Neohumanitas, Geneva, Switzerland
Institute of Biomedical Ethics, University of Zurich
Oxford Uehiro Centre for Practical Ethics, University of Oxford

L’objectif de cet article est d’explorer la manière dont les transhuma­nistes essaient de répondre aux questions environnementales de notre époque. Pour cela, nous avons non seulement sélectionné et analysé certains textes «transhumanistes», mais également invité certains mili­tants transhumanistes à réagir aux textes en question, lors d’entretiens récents. Nous montrons qu’en l’espèce il n’y a pas une pensée trans­humanisme homogène, mais bien des pensées transhumanistes. Les transhumanismes diffèrent non seulement sur la façon d’agir et de réagir face aux problèmes écologiques, mais ne s’entendent également pas sur les responsabilités, sur le rôle de l’humain dans la déplétion des ressources naturelles et le réchauffement climatique.

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Extrait :

L’ingénierie humaine – Human Engineering and Climate Change

«Premièrement, comme l’élevage de bétail est responsable de 18% de l’émission de gaz à effet de serre au niveau mondial, les auteurs proposent de rendre les êtres humains intolérants à la viande. Deuxièmement, comme la taille est proportionnelle à l’empreinte écologique, ils proposent des interventions qui permettraient de rendre les êtres humains plus petits, de façon à diminuer cette empreinte. Les auteurs suggèrent de choisir les embryons dont les gènes prédisent une petite taille, de modifier les taux d’hormone de croissance chez les enfants, ou encore de réduire le poids des nouveau-nés grâce à des drogues. Troisièmement, s’appuyant sur certaines études qui montrent que les femmes «intelligentes» et éduquées font moins d’enfants, ils proposent d’améliorer les capacités cognitives des femmes afin de réduire le nombre d’enfants et ainsi indirectement influencer les changements climatiques. Finalement, ils suggèrent d’améliorer l’empathie et l’altruisme de chacun, par l’intermédiaire de modifications génétiques ou de drogues, afin de rendre l’humain plus sensible aux questions écologiques.»