Homme augmenté, humanité diminuée

D’Alzheimer au transhumanisme, la science au service d’une idéologie hégémonique mercantile

Ma mère a passé quelques années dans une petite unité fermée d’un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Ce que j’y ai vu durant ces années n’a fait qu’alimenter mes doutes sur la maladie d’Alzheimer. La maltraitance institutionnelle latente, l’omniprésence des laboratoires pharmaceutiques dans sa médicalisation et son accompagnement, l’échec des différentes politiques censées la gérer, la surenchère médiatique… Qu’est-ce qui se cache derrière ce qu’on nous présente comme une épidémie ?

De plus en plus de doutes planent sur la maladie d’Alzheimer, maladie apparue dans les années 1970 dont on n’a jamais réussi à identifier les causes, diagnostic à la mode recouvrant diverses formes de démence sénile, aubaine pour les laboratoires pharmaceutiques lorgnant sur “l’or gris” de la population occidentale vieillissante… Parce que tous les traitements jusque-là mis en place s’avèrent inefficaces, la recherche s’oriente désormais vers la prévention d’Alzheimer : le dépistage précoce, à travers l’étude des gênes des patients qui pourraient un jour être sujets à la démence sénile. Une nouvelle médecine dans laquelle des projets mégalomaniaques d’entreprises comme Google, Apple, Facebook ou encore Amazon investissent massivement, rêvant d’un être humain “augmenté” grâce à des manipulations génétiques et des prothèses technologiques. Une nouvelle science, au service d’une nouvelle société… où la santé devient un “business” de plus en plus rentable. Les nouvelles technologies négligent l’humain, et pourraient bien réaliser un projet de société eugéniste des corps et des consciences.

Ce livre, qui commence sous la forme d’un carnet de bord écrit au chevet d’une mère diagnostiquée Alzheimer, est une enquête menée à la première personne, s’intéressant aux spéculations des laboratoires pharmaceutiques soutenus par les politiques publiques, au détriment d’un accompagnement humaniste des malades, pour les relier au transhumanisme, une conception aussi “personnalisée” qu’élitiste de la médecine, en pleine expansion.

Biographie de l’auteur
Philippe Bagué est journaliste, auteur et réalisateur de films documentaires. Il a notamment dirigé La Bio entre business et projet de société (Agone, 2012).

Alzheimer, le grand leurre

Miguel Benasayag : Cerveau augmenté, homme diminué

Le transhumanisme prépare un monde d’apartheid

Le transhumanisme prépare un monde d’apartheid

Dans cet entretien vidéo, Miguel Benasayag explique pourquoi un cerveau augmenté signifie une humanité diminuée. Et pourquoi le transhumanisme dessine un monde d’apartheid. Interview réalisé le 4 mars 2017 par Reporterre et plumeStudios.

Cerveau augmenté, homme diminué, de Miguel Benasayag, éditions La Découverte, mai 2016, 200 p.

Que les citoyens soient maintenus dans l’ignorance totale de la mutation en cours et qu’ils y adhèrent comme des moutons, c’est nouveau et très dangereux.

Les SIC à l’heure du transhumanisme

Nicolas Oliveri
Enseignant-chercheur, IDRAC Business School, campus de Sophia-Antipolis (06), Chercheur associé au Laboratoire I3M, Université de Nice Sophia-Antipolis, Sciences de l’information et de la communication

Puisque le transhumanisme croît de manière aussi rapide qu’abrupte, de même que les technologies de pointe sur lesquelles il s’appuie – biomécatronique en tête – la question du développement de ce courant de pensée semble plus que jamais au centre de préoccupations sociétales majeures (Besnier, 2009 ; Kleinpeter, 2013). Effectivement, deux enjeux émergent simultanément : d’une part, la dimension économique du projet d’une posthumanité en devenir. A priori, les biotechnologies ne sauront combler les disparités économiques entre les futurs bénéficiaires de telles avancées. Ainsi, les populations privilégiées financièrement, auront sans doute la primauté de l’accès aux technologies transhumanistes. Pour la majorité des autres – bien plus nombreux sur la planète – et dont les ressources financières ne permettront pas d’acquérir de tels dispositifs d’amélioration, le risque de n’être ‘qu’un humain’, marquera en toute rigueur logique, l’avènement d’une distinction malvenue entre humains et posthumains. L’humanité scindée en deux ?

Une autre controverse en gestation, se situera autour des critères de sélection des individus ayant recours aux progrès visant à « augmenter » certains au détriment d’autres. Dès lors, l’homme « non augmenté » pourrait-t-il être perçu comme un « homme diminué », à la productivité réduite ? (Stiegler, 2015) Comment anticiper et contourner le problème majeur de la malveillance technologique ? Comment les gouvernements, à terme, parviendront-ils entre autres, à contenir une probable « criminalité augmentée » ? Les conséquences, ici en forme de second enjeu, seront donc essentiellement sociétales. Il s’agira donc pour les transhumanistes (Kurzweil, 2007) d’offrir à l’humanité, au-delà des fantastiques prouesses technologiques promises à transformer l’être humain, un véritable cadre à la fois politique, social, économique, législatif, éthique, etc., qui saura faire la synthèse des attentes de chacun… à l’échelle mondiale.

Si le pouvoir de pénétration des technologies demeure actuellement si marqué – trop diront certains (Morozov, 2014) – alors l’appareil de régulation et les discours d’accompagnement devront être à la hauteur de la vitesse d’apparition des technologies œuvrant pour le transhumanisme. C’est encore à l’humain et à la communication, espérons-le, qu’appartiendront le droit de définir ce que le posthumain sera ou non. Une urgence se profile alors ; celle de permettre aux sciences de l’information et de la communication de se saisir de cet enjeu sociétal émergent et par nature, complexe. Sans une méthodologie de recherche adaptée, sans des concepts stabilisés pour le penser et sans rigueur épistémologique pour le discuter scientifiquement, le projet transhumaniste pourrait alors alimenter un déterminisme technologique particulièrement puissant (Oliveri, 2014), et dont les SIC devront pourtant se saisir afin de proposer une analyse interdisciplinaire et féconde des transformations visibles et en devenir.

Nicolas Oliveri, « Les SIC à l’heure du transhumanisme », Revue française des sciences de l’information et de la communication [En ligne], 10 | 2017, mis en ligne le 01 janvier 2017, consulté le 11 avril 2017. URL : http://rfsic.revues.org/2658 ; DOI : 10.4000/rfsic.2658

Miguel Benasayag a présenté son dernier ouvrage “Cerveau augmenté, homme diminué” à la Maison de l’Amérique Latine

13 mai 2016

Rencontre à l’occasion de la parution du nouveau livre de Miguel Benasayag (La Découverte).

Avec Giuseppe Longo, mathématicien et épistémologue, Valeria Giardino, philosophe et François Gèze, Éditions La Découverte.

Les avancées des neurosciences rendent désormais envisageables pour certains la perspective d’améliorer le cerveau et de supprimer ses faiblesses et ses « défauts » : le rêve d’un cerveau « parfait » semble à portée de la main. Miguel Benasayag montre ici pourquoi ce nouvel idéalisme du « cerveau augmenté » est en réalité une illusion dangereuse : le monde qu’entendent préparer les transhumanistes et certains scientifiques risque fort d’être surtout habité par la folie et la maladie…

Miguel Benasayag : Cerveau augmenté, homme diminué

Le cerveau humain connaît, étudie, explique et comprend, au point qu’il en est arrivé à prendre comme objet d’étude… lui-même. Et les nouvelles connaissances sur le fonctionnement du cerveau ébranlent profondément nombre de croyances au fondement de la culture occidentale. Car les remarquables avancées des neurosciences rendent en effet désormais envisageable pour certains la perspective d’améliorer le cerveau et de supprimer ses faiblesses et ses « défauts » : le rêve d’un cerveau « parfait » semble à portée de la main.

Cette vision conduit à considérer notre cerveau comme un ordinateur qu’il s’agirait d’optimiser en l’améliorant par divers outils pharmacologiques ou informatiques. À partir d’une vulgarisation très pédagogique de recherches récentes souvent très « pointues » en neurosciences, Miguel Benasayag montre ici, de façon fort convaincante, pourquoi ce nouvel idéalisme du « cerveau augmenté » est en réalité une illusion dangereuse : le monde qu’entendent préparer les transhumanistes et certains scientifiques risque fort d’être surtout habité par la folie et la maladie…

Une thèse critique solidement argumentée, qui a commencé à faire son chemin dans le milieu des chercheurs les plus préoccupés par les apories et les failles de ce nouveau mythe du progrès.

Lire un extrait

Miguel Benasayag, est Professeur d’épistémologie et Chercheur en anthropologie et dirige un laboratoire de biologie moléculaire.

Table des matières:

Introduction. Une rupture historique fondamentale
Quand le cerveau devient un organe « comme les autres »…
…dans un monde désenchanté et colonisé par la technologie : le rêve du « cerveau augmenté »
1. Cerveau augmenté, homme disloqué ?
La nouvelle science du cerveau, quatrième « blessure narcissique » de l’humanité
Puissance de la technologie, impuissance de l’homme
Les nouveaux défis de l’ère de l’anthropocène
Le cerveau, architecte de la réalité
Comprendre ou prévoir ?
2. La modernité bousculée par les neurosciences
La « liberté » absolue du cerveau selon les modernes
Au fondement du cartésianisme, le dilemme de l’âne idiot de Buridan
L’illusion d’un cerveau transparent
3. Quand le cerveau construit un monde
Connaissance et perception
La question de la conscience
La temporalité du cerveau : la machine du temps
4. La sculpture du cerveau
Pourquoi le cerveau ne fonctionne pas comme un ordinateur
Aux origines de l’extraordinaire plasticité cérébrale
Comment les informations corporelles modèlent le cerveau
5. Le cerveau déraciné
Les effets délétères du pouvoir hypnotique des écrans
Les informations « codifiées » ne peuvent pas sculpter le cerveau
L’absurde utopie du « cerveau sans corps »
6. La « révolution numérique », rupture anthropologique ?
De la coévolution homme-animaux à la coévolution homme-artefacts
Quand la technologie, pour la première fois, tend à la « machinisation » de l’homme
Possibles et compossibles : les apories de la postmodernité
Comment les possibles technologiques deviennent une obligation
7. Agrégats, organismes et mixtes : les trois modes d’être des systèmes organisés
Les agrégats : l’exemple de la voiture
Les organismes : l’exemple du nouveau-né
Les mixtes : l’exemple du langage
Menaces et espoirs des modes d’hybridation entre culture, biologie et technologie
8. Le cerveau sans organes, les organes sans cerveau
La leçon des étonnants mécanismes de plasticité et de recyclage neuronal
De l’individu au « profil » : le cerveau disloqué
Le nouveau formatage du neuromarketing et du big data
La puissance du « syndrome du pont de la rivière Kwaï »
9. Le cerveau ne pense pas, tout le corps pense
L’interface entre cerveau et pensée au cœur du phénomène humain
Dépasser le corps pour libérer l’esprit ?
Quand la conscience s’égare…
Ce que recouvrent le « sentiment de soi » et l’utilité de l’inutile
10. La mémoire et l’identité
Un travail permanent de construction et de reconstruction
Les tentatives de modifier la mémoire
La « mémoire du corps »
11. Morale et cerveau
L’hyperactivité, une pathologie ?
Le monde univoque de la technologie contre le monde polysémique de la culture
Codes moraux, codifications et réseaux neuronaux
La réponse magique de la technoscience à la question de la négativité
12. Le cerveau modulaire : à propos des sourds et des compétences
Les enseignements de la culture sourde
Le programme de déstructuration de la pédagogie par compétences
13. Les affects et les modules, le cerveau des affects
Les affects, de simples illusions ?
Amour, bonheur et plaisir : la machine n’est pas le paysage
Des affects, des rats et de la pornographie
En guise de non-conclusion. Résister à l’artefactualisation du monde.