Dopage, éthique et dommage génétique. Le sport à l’épreuve de la biomédecine

Mathieu Quet, Matthieu Hubert, 2013. In book: Ethique du sport, Chapter: Dopage, éthique et dommage génétique. Le sport à l’épreuve de la biomédecine, Publisher: L’Age d’Homme, Editors: Bernard Andrieu, pp. 378-391.

Introduction : Parmi les nombreux thèmes de débat et de controverse soulevés par des innovations thérapeutiques, le dopage sportif occupe une place de premier plan. Ceci est tout particulièrement vrai dans le cas de la thérapie génique : pour des raisons à la fois médicales, éthiques, politiques, économiques, la possibilité d’usages dérivés de la thérapie génique à des fins d’amélioration des performances sportives s’est rapidement trouvée au cœur de débats enflammés. Tandis que certains dénoncent le détournement de pratiques de laboratoires encore expérimentales, d’autres se montrent en faveur d’une libéralisation des usages dopants (Stock, 2002 ; Miah, 2004 ; Brown, 2009). Les principes traditionnels de l’équité dans le sport sont une nouvelle fois fragilisés par l’irruption de pratiques dont le dépistage est encore impossible, et les débats sur les valeurs sportives sont relancés face à la nécessité de prendre en considération des tendances présentées comme inéluctables. En particulier, la tension entre réparation et augmentation des facultés physiques est déplacée au niveau génétique, appelant de nouveaux développements et prises de position.

De nombreux avis exprimés au cours de ces débats et controverses reposent sur l’intuition d’une transformation radicale des corps sportifs, transformation allant dans le sens d’une augmentation nouvelle des capacités du corps humain (Quéval, 2004). Une telle transformation, selon certains acteurs du débat, remet en cause la continuité de l’évolution humaine, et soulève à la fois des questions d’éthique sportive et d’éthique scientifique et médicale (Andrieu, 2010). Ces prises de position insistent souvent sur la figure du sportif comme espace d’hybridation et sur sa transformation en athlète génétiquement modifié. Si fécondes soient-elles, elles tendent cependant à faire abstraction des jeux d’institutions et d’acteurs qui fabriquent cette réalité sociohistorique, notamment à travers la constitution de discours et d’argumentaires variables sur le dopage, sur les sciences, et sur l’éthique. De ce fait, la compréhension des enjeux qui pèsent sur le corps sportif demande de réintroduire une prise en compte du processus d’immixtion des sciences dans le sport, comme force de transformation des pratiques, des institutions, des normes et des débats. Il semble alors heuristique de recadrer les controverses actuelles sur le dopage génétique dans une histoire du dopage mettant en perspective l’évolution des argumentaires sur l’augmentation artificielle de la performance et sur les rapports entre savoirs et pratiques sportives.

Dans cette perspective, la première partie du texte revient sur le rôle controversé et ambigu des sciences biomédicales dans le sport, depuis les premières tentatives de définition et de régulation du dopage dans les années 1960. La seconde partie analyse les continuités et les ruptures des argumentaires éthiques liés à l’émergence de cette nouvelle – possible – forme de dopage, qui recourt aux avancées des thérapies géniques. La troisième partie s’intéresse plus particulièrement aux figures de dénonciation d’un nouveau régime d’expérimentation, dont l’émergence serait liée à l’amélioration génétique des performances humaines.

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Le soldat chimique : usage et dérives des psychostimulants dans la Wehrmacht durant la seconde guerre mondiale

« J’exige de vous que vous ne dormiez pas pendant trois jours et trois nuits si cela est nécessaire1. » Général Heinz Guderian

L’éclat aveuglant de la bombe atomique, expression de la physique, a largement éclipsé l’usage de la chimie pendant la seconde guerre mondiale (DDT, gaz, bombes incendiaires)2.

Avec L’extase totale. Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, le journaliste et documentariste allemand Norman Ohler signe un ouvrage grand public qui donne une autre perspective à cette guerre chimique3, celle de l’usage massif par les soldats de la Wehrmacht (par millions de doses) d’un psychostimulant de synthèse, une méthamphétamine nommée pervitine. Une thèse, soit dit en passant, qui ne fait pas l’unanimité chez les historiens4.

Synthétisée en 1937 par Dr Fritz Hauschild, chef du département de chimie de l’entreprise Temmler, cette drogue se répand d’abord dans la société civile, notamment par l’entremise des médecins, pour répondre à un large spectre de demandes : inhibitions, fatigues physiques et intellectuelles, etc… En 1938, elle est introduite dans l’armée par le médecin major Otto F. Ranke directeur de l’Institut de physiologie militaire.

On connaissait le soldat politique fanatisé, on découvre le soldat chimique, grisé, extatique, toxicomane.

Si l’ouvrage porte globalement sur l’usage de la drogue dans la société allemande sous le IIIe Reich, les prescriptions folles dont Adolf Hitler a fait l’objet (le patient A), le chapitre sur la Blitzkrieg (« guerre éclair ») donne à voir l’usage et les effets spécifiques de cette substance chez les soldats.

« De l’euphorie souvent, une attention accrue, hausse sensible de l’efficacité. Le travail s’abat plus facilement, forte impression de vivacité, sensation de fraîcheur. Travail toute la journée, dépression effacée, retour à l’état normal5. »

Contrebalancée par des effets pervers chez certains sujets (apathie, dépression, addiction, syncope), l’absorption de la pervitine permet d’optimiser la performance : rester éveillé et opérationnel plus de 40 heures parfois.

En 1944-1945, alors que le IIIe Reich vacille, les psychostimulants qui galvanisaient ne servent plus qu’à tenir. Sur fond de naufrage, d’expérimentations humaines, se joue une quête effrénée de substances toujours plus puissantes. Dans l’après-guerre, les tests réalisés par les nazis seront mis à profit par l’armée américaine.

1 Norman Ohler, L’extase totale. Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, Paris, la découverte, 2016, p. 82.

2 Edmund Russel, War and nature. Fighting humans and insects with chemicals from World War I to ‘silent spring’, Cambridge, CUP, 2011.

3 De nombreux travaux d’historiens existent sur la question et notamment Werner Pieper W (ed.), Nazis on speed. Drogen im 3. Reich, Löhrbach, Pieper and the Grüne Kraft, 2002 ; Stephen Snelders et Toine Pieters, « Speed in the Third Reich : metamphetamine (pervitine) use and a drug history from below », Social history of medecine, vol. 24, no 3, 2011, p. 686-699.

4 Thomas Guien, « Métamphétamine, opium…’L’extase totale’, récit d’une Allemagne nazie sous drogue dure », LCI, 1 octobre 2016.

5 Norman Ohler, L’extase totale, op.cit., p. 64.


L’extase totale – Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue

Norman OHLER, ed. La Découverte, sept. 2016

La drogue est la continuation de la politique par d’autres moyens : telle est sans doute l’une des leçons les plus méconnues du IIIe Reich… Découverte au milieu des années 1930 et commercialisée sous le nom de pervitine, la méthamphétamine s’est bientôt imposée à toute la société allemande. Des étudiants aux ouvriers, des intellectuels aux dirigeants politiques et aux femmes au foyer, les petites pilules ont rapidement fait partie du quotidien, pour le plus grand bénéfice du régime : tout allait plus vite, on travaillait mieux, l’enthousiasme était de retour, un nouvel élan s’emparait de l’Allemagne. Quand la guerre a éclaté, trente-cinq millions de doses de pervitine ont été commandées pour la Wehrmacht : le Blitzkrieg fut littéralement une guerre du « speed ». Mais, si la drogue peut expliquer les premières victoires allemandes, elle a aussi accompagné les désastres militaires. La témérité de Rommel, l’aveuglement d’un Göring morphinomane et surtout l’entêtement de l’état-major sur le front de l’Est ont des causes moins idéologiques que chimiques. Se fondant sur des documents inédits, Norman Ohler explore cette intoxication aux conséquences mondiales. Il met notamment en lumière la relation de dépendance réciproque qui a lié le Dr Morell à son fameux « Patient A », Adolf Hitler, qu’il a artificiellement maintenu dans ses rêves de grandeur par des injections quotidiennes de stéroïdes, d’opiacés et de cocaïne. Mais, au-delà de cette histoire, c’est toute celle du IIIe Reich que Ohler invite à relire à la lumière de ses découvertes.


(de) « Brevet de la Pervitine, du 31 octobre 1937, accordé à Temmler » [archive] [PDF], sur amphétamines.com,‎ 31 octobre 1937


Arte reportage – Émission “Les Mercredis de l’Histoire” – La pilule de Göring – La fabuleuse histoire de la pervitine 1/2

Soldats allemands dopés aux amphétamines

Le sujet a été longtemps tabou. Les soldats de la Wehrmacht étaient dopés à la pervitine, la «pilule de Göring».

Quand ils envahissent la France ou l’URSS au cours de marches forcées, les soldats de la Wehrmacht sont souvent dopés par une «pilule magique», la pervitine qu’on appelle aussi la «pilule de Göring». Mais d’où vient cette pervitine et quel usage en a exactement fait l’Allemagne hitlérienne. Le documentaire diffusé sur Arte s’intéresse à cette amphétamine encore en usage actuellement.

Après de premières recherches au Japon et aux États-Unis dans les années 1920, c’est en Allemagne, en 1937, qu’un chimiste arrive à synthétiser une amphétamine particulièrement efficace, la méthamphétamine. Elle est commercialisée la même année par la firme Temmler sous le nom de pervitine. Très vite, les médecins de la Wehrmacht s’intéressent à ce nouvel excitant du système nerveux qui accroît la vigilance, la résistance à la fatigue et le sentiment d’invincibilité. Distribuée aux conducteurs de chars et aux pilotes d’avions aussi bien qu’aux fantassins, la “pilule magique” permet à l’armée allemande d’envahir la France et l’URSS à marche forcée. Et, dans les derniers moments du Reich, de faire tenir les recrues des Jeunesses hitlériennes qui, après l’école, sont mobilisées dans la défense antiaérienne. Dans ce documentaire de Sönke el Bitar, réalisé en 2010, les témoins de cette époque révèlent aussi que, tant dans l’armée que dans la population civile, la consommation de pervitine en Allemagne s’est prolongée bien au-delà de la fin des hostilités. On notera que la pervitine est répertoriée par la convention sur les substances psychotropes de 1971. Au Canada, elle est pénalement classée au même rang que la cocaïne et l’héroïne.

Nicolas Le Dévédec : L’humain augmenté, un enjeu social

Nicolas Le Dévédec : Université de Montréal et Université de Rennes 1 – Institut du Droit Public et de la Science Politique (IDPSP)
Fany Guis : Université de Montréal, Qc, Canada

Résumés

« Human Enhancement » est l’expression aujourd’hui consacrée pour désigner l’« amélioration » technique des performances humaines, aussi bien physiques, intellectuelles qu’émotionnelles. Source d’inquiétude pour les uns, motif d’espérance pour les autres, l’augmentation de l’humain soulève un nombre considérable de débats. Ceux-ci se caractérisent cependant par l’évacuation de toute dimension sociale et politique du sujet. Au regard de deux ensembles de pratiques contemporaines, la consommation de médicaments psychotropes et le recours aux nouvelles technologies reproductives, cet article abordera les problèmes de la médicalisation de la société et de l’instrumentalisation de l’humain que recouvre l’humain augmenté.

Plan

Entre les transhumanistes et les bioconservateurs : un débat sur l’avenir de la nature humaine
Les transhumanistes
Les bioconservateurs
Les partisans d’une éthique libérale : gérer l’augmentation de l’humain
Une condamnation intenable et injustifiée
Une régulation nécessaire
L’humain augmenté, un enjeu social
Amélioration ou médicalisation ? Le cas des médicaments psychotropes
Amélioration ou instrumentalisation ? Le cas des technologies reproductives
Conclusion

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Nicolas Le Dévédec et Fany Guis, « L’humain augmenté, un enjeu social  », SociologieS [En ligne], Premiers textes, mis en ligne le 19 novembre 2013, consulté le 09 janvier 2016.
URL : http://sociologies.revues.org/4409

Humanisme, transhumanisme, posthumanisme

Gilbert Hottois montre dans cet article à quel point les idées transhumanistes sont contestées et débattues.

Résumé

Je ne reviens pas ici sur les objections de ceux qui s’opposent absolument à l’enhancement, pour des raisons théologiques, métaphysiques, irrationnelles ou fausses. Je m’intéresse aux difficultés soulevées par ceux qui adhèrent foncièrement à l’esprit transhumaniste. Il s’agit des problèmes et objections de nature éthique, sociale et politique. Le paradigme évolutionniste du transhumanisme est matérialiste. Ce matérialisme est technoscientifique, il évolue avec les technosciences, leurs instruments et leurs concepts opératoires. Le paradigme évolutionniste est un paradigme “dangereux”: il peut être interprété et appliqué de façon simpliste, brutale, aveugle, insensible et conduire dans un monde posthumain de fait inhumain, barbare. Cependant, par contre, des Rapports américains tels que Converging technologies for improving human performance (2002) et Beyond therapy (2003) sont figés dans leur unilatéralisme respectif et antagoniste, le transhumanisme bien compris c’est l’humanisme progressiste capable d’intégrer les révolutions technoscientifiques théoriquement et pratiquement.

Universidad El Bosque • Revista Colombiana de Bioética. Vol. 8 No 2 • Julio-Diciembre de 2013 – Gilbert Hottois

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La santé haute définition : Autour de la notion d’homme « augmenté »

MEDECINE/SCIENCES Volume 26, Numéro 4, Avril 2010 p. 427-431

Florence Arnoux
Directeur d’hôpital, Assistance publique-Hôpitaux de Marseille,
80, rue Brochier, 13354 Marseille 05
Chercheur associé au CHERPA (Croyances, Histoire, Espaces, Régulation Politique et Administrative),
Sciences Po Aix-en-Provence, 25, rue Gaston de Saporta, 13625 Aix-en-Provence Cedex 1

Aujourd’hui encore, nous nous représentons essentiellement notre corps comme un organisme invariant, stable, circonscrit, où les yeux permettent de voir, les poumons de respirer… Comment imaginer ce que pourra demain un corps qui serait prolongé chimiquement, mécaniquement, informatiquement, un homme « augmenté » (enhanced man), amélioré par les technosciences ? Cette question intéresse de plus en plus les sciences biomédicales, captive les chercheurs et retient l’attention du grand public. Nous aspirons en effet tous à une meilleure santé, une vie dépourvue de douleur, de souffrance, à faire l’expérience d’un bien-être complet. À cette aspiration généralisée s’ajoute l’obsession de la société de remplacer l’homme au travail tout en le rendant plus efficace, plus productif, plus performant. En survalorisant les performances individuelles, nos sociétés post-industrielles encouragent en quelque sorte le dopage dans la pratique sportive, professionnelle, sexuelle, militaire. Enfin, et surtout, parmi la nébuleuse de désirs qui nous animent figure la volonté démiurgique de retarder l’échéance de la mort, de faire reculer la fatalité, de dépasser la frontière biologique programmée dans notre ADN et dite « limite de Hayflick », du nom du microbiologiste américain qui démontra dès 1965 que les cellules ne pouvaient se diviser qu’un nombre fini de fois avant de mourir. Rompre avec l’entropie, soustraire l’homme au deuxième principe de la thermodynamique : de très sérieux scientifiques, comme ceux qui officient dans le très célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT), s’y essayent.

Les possibilités d’intervention sur l’homme sont grandes aujourd’hui et les technologies de la santé, qu’elles soient préventives, diagnostiques ou thérapeutiques, ont beaucoup évolué sous les effets des progrès, entre autres, de la biologie, de la physique, de la chimie et de l’informatique. La convergence des biotechnologies actuelles, des neurosciences, de la biologie de synthèse, de la prothétique, de la robotique, des technologies de l’information, des nanotechnologies permet de franchir les frontières connues ou de créer des interfaces entre les espèces (humaine, végétale, animale), entre les genres (hommes-femmes), entre l’homme et l’artéfact, entre l’homme et le divin, ou encore entre le vivant et l’inerte…

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Archives Strategie.gouv.fr : Les technologies d’amélioration des capacités humaines

Le Centre d’analyse stratégique est une institution d’expertise et d’aide à la décision placée auprès du Premier ministre. Il a pour mission d’éclairer le gouvernement dans la définition et la mise en œuvre de ses orientations stratégiques en matière économique, sociale, environnementale et technologique. Il préfigure, à la demande du Premier ministre, les principales réformes gouvernementales. Il mène par ailleurs, de sa propre initiative, des études et analyses dans le cadre d’un programme de travail annuel. Il s’appuie sur un comité d’orientation qui comprend onze membres, dont deux députés et deux sénateurs et un membre du Conseil économique, social et environnemental. Il travaille en réseau avec les principaux conseils d’expertise et de concertation placés auprès du Premier ministre.

Note d’analyse 310 – Décembre 2012
Auteur : Pierre-Yves Cusset, département Questions sociales

Va-t-on voir se développer des technologies d’amélioration des capacités physiques et intellectuelles de l’être humain ? Quels enjeux sanitaires, éthiques et sociaux ?

Sommaire

Augmenter les capacités de l’homme : un vieux rêve dont on commence à (re)parler sérieusement
Technologies d’amélioration des capacités physiques et cognitives : l’état de l’art
L’amélioration des capacités humaines : une perspective qui inquiète

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Les technologies d’amélioration de l’être humain présentent par ailleurs des risques pour le fonctionnement de nos sociétés. En particulier, ces technologies pourraient renforcer la tendance à l’émergence d’une société de la performance quasi eugéniste, caractérisée par une pathologisation et une médicalisation croissante des comportements. Comme l’analyse Hervé Chneiweiss), dans cette société de la performance, il s’agit d’améliorer ses performances non pas pour être meilleur que les autres, mais simplement pour être normalement intégré à sa communauté. L’amélioration artificielle de l’homme risquerait de devenir une norme imposée directement ou indirectement par les employeurs, l’école ou le gouvernement…

Extraits :

Un autre danger souvent évoqué est celui d’une forte croissance des inégalités, entre ceux qui pourront et ceux qui ne pourront pas avoir accès à ces technologies. À cette critique fondamentale, les partisans des technologies d’amélioration des performances humaines opposent plusieurs arguments. Tout d’abord, ils font remarquer que les nouvelles technologies sont toujours chères au début de leur développement, mais qu’elles se démocratisent avec le temps. Par ailleurs, le phénomène qui consiste, pour les plus fortunés, à investir au maximum dans l’éducation de leur progéniture n’est pas nouveau : les plus riches offrent déjà les meilleures écoles ou bien des cours particuliers à leurs enfants. Enfin, loin d’accroître les inégalités, ces technologies pourraient au contraire les atténuer. Par exemple, il semble que les psychostimulants actuels, comme le modafinil, tendent à agir davantage sur les personnes dont les performances cognitives sont les plus faibles. Mais surtout, pour les défenseurs des technologies d’amélioration, la nature elle-même est à l’origine de grandes inégalités qu’il est parfaitement légitime de vouloir combattre à la racine.

Pour autant, et dans la mesure où il s’agirait de technologies permettant d’accroître les capacités cognitives, le fait pour les plus fortunés d’y avoir accès avant tout le monde pourrait leur garantir une avance définitive sur le reste de la population : les capacités nouvellement acquises favoriseraient la réussite de ceux qui les posséderaient, leur permettant d’acquérir les premiers les technologies les plus récentes et les plus chères.

Un troisième risque fondamental évoqué fréquemment concerne les phénomènes de surpopulation qu’une augmentation importante de l’espérance de vie entraînerait, ainsi que les coûts de ces technologies pour les systèmes d’assurance sociale. Les partisans de l’extension de la durée de vie conviennent généralement que la surpopulation constituerait un défi majeur, mais que celui-ci ne peut justifier d’abandonner les efforts visant à allonger la durée de vie car cela reviendrait à légitimer un génocide générationnel (generational cleansing). Concernant les coûts, ils estiment que, si c’est bien la vie en bonne santé que l’on augmente, toutes les maladies qui nous tuent seraient décalées dans le temps, et donc la charge financière des soins pourrait être en fait moins lourde qu’aujourd’hui. […]