Vèmes Rencontres Maçonniques Lafayette – L’essence de L’humain

Vèmes Rencontres Maçonniques Lafayette du jeudi 23 mai 2019 au Grand Orient de France – Communiqué de Presse

Essentialisme ? Existentialisme ou divers constructivismes ?

Alors que la question de « l’essence de l’humain » semblait être classée une fois pour toutes par divers courants de pensée issus des univers scientifiques et philosophiques, « le reste », vu comme littéralement « inexistant » était dédaigneusement laissé au domaine religieux et aux spéculations métaphysiques.

Or voici que, contre toute attente, les récents développements de la biologie, comme de « l’intelligence artificielle » conduisent les hommes à remettre encore une fois sur le métier de l’analyse la représentation qu’ils se font d’eux-mêmes.

Les capacités de raisonnement, le rire, l’émotion, l’humour, l’empathie, sont-ils encore « le propre de l’homme » ? A l’heure des robots émotifs, tous ces « traits » que l’on a cru longtemps exclusifs à l’espèce humaine sont-ils encore distinctifs ? Aristote a longtemps défini l’homme comme « un animal doué de raison ». Descartes a placé son existence dans sa faculté de penser. Pensée ou conscience ? La redécouverte de l’inconscient a conduit, au siècle dernier, à postuler un homme structural, inconsciemment assujetti, au-delà de son illusion de conscience et de liberté, au système dont il est partie prenante. Que ce système soit familial, éducationnel, linguistique, social.

Ces frontières semblent aujourd’hui remises profondément en cause par une conception naturaliste de l’homme. La vision darwiniste des espèces est vécue par la plupart comme une forme d’évidence scientifique qu’on ne songe plus à contester. On assiste dès lors à la prise de conscience collective d’une forme d’abus de propriété exercé par l’homme sur la nature entière, accompagné de la montée d’un animalisme moral. Ces éléments combinés avec les avancées de la biologie rendent poreuse la frontière homme-animal. L’homme est présenté comme « un animal comme les autres ». Et, sur le plan moral, c’est de façon subliminale l’animal, qui devient « un homme comme les autres », méritant respect et droit absolu de préservation.

L’avènement de cet « homme biologique », qui est aussi dans ce sens un « homme neuronal », se conjugue avec les rêves de « transhumanisme », dans lesquels le « support-silicium » est envisagé sur le même plan que le « support » vivant.

L’accélération technoscientifique, mais aussi le foisonnement intense des productions culturelles, viennent contribuer à brouiller les cartes davantage encore. Les francs-maçons ne pouvaient y rester insensibles.

En regard des schémas de représentation ambiants, la Franc-Maçonnerie propose le modèle d’un « homme essentiellement humain », en perpétuel devenir, sur le mode initiatique. La cinquième Rencontre Lafayette entre la Grande Loge Nationale Française et le Grand Orient de France permettra à deux conférenciers issus de leurs rangs, Norbert HILLAIRE et Jacques DESOR d’apporter leur contribution aux nouvelles réflexions développées sur l’essence de l’homme. Deux grands témoins de la société civile viendront leur donner la réplique : Guy VALLANCIEN et Laurence DEVILLERS apporteront leurs réactions éclairées, l’un chirurgien, l’autre chercheuse en intelligence artificielle.

Vèmes Rencontres Maçonniques Lafayette – L’essence de L’humain

Jacques Attali et “L’ordre cannibale”

03 nov. 1979 : Interview de Jacques Attali à l’occasion de la sortie de son livre “L’ordre cannibale” dans lequel il évoque l’évolution de l’homme et de la médecine. Il explique que progressivement l’homme pourra acheter des copies de lui même, des organes artificiels et des machines permettant de se soigner. Ainsi il estime que l’homme deviendra un objet de consommation pour l’homme lui même.

Présentation de l’éditeur

L’Ordre cannibale – Jacques Attali, Ed. : Grasset, 1979.

Où vont la médecine, la maladie, la santé ? La crise de nos sociétés ne plonge-t-elle pas ses racines les plus profondes en ce domaine où les attitudes et les conceptions risquent, d’ici la fin du siècle, de se trouver radicalement bouleversées ? Telle est la première interrogation à laquelle répond Jacques Attali dans cette économie politique du mal réalisée au terme de plusieurs années de réflexion et d’enquête, notamment aux USA, au Japon et partout en Europe.

Si la vie risque de devenir de plus en plus un bien économique, s’il est vrai que l’hôpital va se vider, que l’exercice de la médecine est en passe de céder le pas devant l’utilisation des prothèses, encore ne faut-il pas se borner à constater ces évolutions prévisibles, mais se demander : comment en est-on arrivé là depuis que les hommes tentent de désigner le mal, de le conjurer et de le séparer ?

Jacques Attali répond en appuyant son analyse contemporaine et prospective sur une vaste synthèse historique montrant, dans leurs dimensions mondiales, les principaux tournants de l’histoire de la médecine, de l’hôpital, des épidémies, de la charité, de l’assurance, jalonnée par les hégémonies successives du guérisseur, du prêtre, du policier puis du médecin dont le règne aujourd’hui touche à sa fin.

Au terme de cette double enquête-réflexion – sur le terrain où s’esquisse l’avenir, dans le passé où il s’explique -, on est conduit à se demander si, de la consommation réelle des corps dans les sociétés cannibales de jadis à la consommation des copies du corps que nous prépare l’ère des prothèses, nous sommes jamais sortis d’un ordre cannibale, ou encore si notre société industrielle n’a jamais été rien d’autre qu’une machine à traduire un cannibalisme vécu en cannibalisme marchand.”

Le posthumain comme dessein (2nd partie)

Contre-argumentation

Face à l’éventualité du posthumain, ceux qualifiés de « bioconservateurs », opposent généralement la dégradation de l’humain, sa « déshumanisation » et l’affaiblissement, voire la disparition de la dignité humaine. Alors que le médecin et biochimiste américain Leon Kass met en avant son profond respect pour ce que la nature nous a donné1, Nick Boström lui réplique que certains dons de la nature sont empoisonnés, et que l’on ne devrait plus les accepter : cancer, paludisme, démence, vieillissement, famine, etc. Les spécificités même de notre espèce, comme notre vulnérabilité à la maladie, le racisme, le viol, la torture, le meurtre, le génocide sont aussi inacceptables2. Nick Boström réfute l’idée que l’on puisse encore relier la nature avec le désirable ou le normativement acceptable. Il a une formule :

« Had Mother Nature been a real parent, she would have been in jail for child abuse and murder3. »

Plutôt que de se référer à un ordre naturel, il préconise une réforme de notre nature en accord avec les valeurs humaines et nos aspirations personnelles4.

Nick Boström dénonce l’instrumentalisation qui est faite du roman dystopique d’Adlous Huxley Le meilleur des mondes (1932). Selon lui, si dans le monde dépeint par Huxley, les personnages sont déshumanisés et ont perdu leur dignité, ce ne sera pas le cas des posthumains. Le meilleur des mondes n’est pas, selon lui, un monde où les êtres sont augmentés, mais une tragédie, dans laquelle l’ingénierie technologique et sociale a été utilisée délibérément afin de réduire leurs potentialités, les affecter moralement et intellectuellement5. L’ouvrage d’Huxley décrit un eugénisme d’État dans lequel sont dissociées fécondation et sexualité mais aussi procréation et gestation corporelle. Tout commence par une mise en relation artificielle des gamètes mâles et femelles, puis une « bokanovskification », qui permet de faire bourgonner l’embryon pour produire au maximum 96 jumeaux identiques, et enfin une gestation extra-corporelle complète dans une couveuse, une sorte d’utérus artificiel6. Les « individus » « prédestinés » par une anoxie plus ou moins brève qui altère chez certains leur capacités physiques et cognitives sont ensuite ventilés en castes (alpha, bêta, gamma, epsilon, etc.).

« Plus la caste est basse […] moins on donne d’oxygène. Le premier organe affecté, c’est le cerveau. Ensuite le squelette7. »

À leur naissance, les enfants sont ensuite exposés à un conditionnement de type pavlovien qui oriente leur sensibilité – aux livres et aux fleurs par exemple.

En contrepoint, Nick Boström revendique la liberté morphologique et reproductive contre toute forme de contrôle gouvernemental8. Selon lui, il est moralement inacceptable d’imposer un standard : les gens doivent avoir la liberté de choisir le type d’augmentation qu’ils souhaitent9.

Le philosophe américain Francis Fukuyama considère qu’avec l’augmentation, une menace pèse sur la dignité humaine. L’égalité des chances, encore toute relative, fut l’histoire d’un long combat, l’augmentation ruinera cette conquête inscrite notamment dans la constitution des États-Unis10. En réponse, Nick Boström inscrit le posthumain dans une perspective historique d’émancipation progressive en considérant que de la même manière que les sociétés occidentales ont étendu la dignité aux hommes sans propriété et non nobles puis aux femmes et enfin aux personnes qui ne sont pas blanches, il faudrait selon lui étendre le cercle moral aux posthumains, aux grands primates et aux chimères homme-animal qui pourraient être créés11. La dignité est ici entendue au sens d’un droit inaliénable à être traité avec respect ; la qualité d’être honorable, digne12.

Nick Boström estime que nous devons travailler à une structure sociale ouverte inclusive, une reconnaissance morale et en droit pour ceux qui en ont besoin, qu’il soit homme ou femme, noir ou blanc, de chair ou de silicone13. Si l’on considère que la dignité peut comporter plusieurs degrés, non seulement le posthumain pourrait en avoir une, mais plus encore atteindre un niveau de moralité supérieur au nôtre14.

Valeurs transhumanistes Explorer le royaume posthumain

Pour le philosophe allemand Hans Jonas, l’eugénisme libéral individuel, qui consiste à choisir les traits de son enfant, est une tyrannie parentale qui de manière déterministe conditionne la dignité à venir de l’enfant et aliène ses choix de vie. Le choix de maintenant conditionne le futur. À ce déterminisme, Nick Boström rétorque que l’individu dont les parents auront choisi quelques gènes ou la totalité n’aura pas moins de choix dans la vie. Il réplique qu’entre avoir été sélectionné génétiquement et faire des choix dans sa vie il y a un monde et de manière générale être plus intelligent, en bonne santé, avoir une grande gamme de talents ouvrent plus de portes qu’il n’en ferme15. Ironiquement, il affirme que le posthumain aura les moyens technologiques de décider d’être moins intelligent16.

Soucieux, semble-t-il, de justice sociale, il imagine que certaines augmentations jugées bonnes pour les enfants pourraient être prise en charge par l’État comme cela existe déjà pour l’éducation, surtout si les parents ne peuvent pas se le permettre. Comme nous avons une scolarisation obligatoire, une couverture médicale pour les enfants, une augmentation pourrait être obligatoire, éventuellement contre l’avis même des parents17 .

L’ « explosion de l’intelligence »

Parmi les différentes voies devant conduire à une augmentation cognitive, une « explosion de l’intelligence », Nick Boström en évalue au moins deux comme prometteuses : l’augmentation cognitive par la sélection génétique et la digitalisation du cerveau et le téléchargement de l’esprit. L’augmentation cognitive par la sélection génétique accélérée est une méthode directe pour accéder au posthumain. Voici sa recette : choisir dans un premier temps des embryons dont le potentiel est souhaitable par un détournement du diagnostique préimplantatoire, extraire des cellules souches de ces embryons et les convertir en gamètes mâles et femelles jusqu’à maturation (six semaines) croiser le sperme et l’ovule pour donner un nouvel embryon, réitérer à l’infini puis implanter dans l’utérus (artificiel) et laisser incuber pendant neuf mois18.

Une autre voie consisterait à « plagier » la nature en digitalisant le cerveau. Dans un premier temps, il s’agirait de scanner finement post-mortem un cerveau biologique, stabilisé par vitrification, afin d’en modéliser la structure neuronale. Pour ce faire, il faudrait au préalable découper ce cerveau en fines lamelles. Les données extraites, issues du scan, alimenteraient ensuite un ordinateur, qui reconstruirait le réseau neuronal en trois dimensions, qui permet la cognition. In fine, la structure neurocomputationnelle serait implémentée dans un ordinateur puissant qui reproduirait l’intellect biologique. Avec cette méthode, il n’est pas nécessaire de comprendre l’activité neuronale, ni de savoir programmer l’intelligence artificielle19.

Vers une spéciation ?

Allons-nous vers une divergence si souvent décrite par la science fiction, une spéciation ? Une espèce se définit soit par la ressemblance morphologique soit, de manière génétique, par l’interfécondité. Il existe deux types de spéciation : l’anagénèse, une humanité unique deviendrait une posthumanité unique, ou la cladogénèse qui entraînerait une divergence. Deux moteurs favorisent la spéciation dans la biologie évolutionniste. Le premier est la dérive génétique, c’est-à-dire la transmission aléatoire de caractères qui apparaissent par mutation dans une population, sans fonction adaptive spécifique. Le second, est la sélection naturelle des caractères aléatoires en fonction de leur potentiel adaptatif à un environnement en changement. Dans notre cas, la sélection se ferait artificiellement, l’humanité prenant en charge sa propre évolution20.

Alors que la sélection naturelle se fait au hasard, au filtre de l’adaptation sur la très longue durée, avec le techno-évolutionisme l’évolution se ferait à un rythme rapide, pour des raisons fonctionnelles. L’idée que l’augmentation puisse mener à une spéciation par cladogénèse, relève, selon Nick Boström, d’un scénario de science-fiction :

« The assumption that inheritable genetic modifications or other human enhancement technologies would lead to two distinct and separate species should also be questioned. It seems much more likely that there would be a continuum of differently modified or enhanced individuals, which would overlap with the continuum of as-yet unenhanced humans21. »

De même, il évalue comme peu plausible l’idée qu’un jour le posthumain considérant l’homme « normal », comme inférieur, puisse le réduire en esclavage, voire l’exterminer22.

« The scenario in which ‘the enhanced’ form a pact and then attack ‘the naturals’ makes for exciting science fiction but is not necessarily the most plausible outcome23. »

Le devenir humain met au défi notre imaginaire. Nick Boström y voit l’espérance d’une émancipation biologique devant nous conduire à une extase permanente.

Néanmoins, cette désinhibition souffre d’une contradiction majeure : elle sous-tend des ruptures anthropologiques, qui par différents biais, et notamment le conformisme, s’imposeraient à tous.

1ère partie

Le posthumain comme dessein

Notes :

1 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », Bioethics, vol. 19, no 3, 2005, 2007, p. 5
2 Idem.
3 Ibid., p. 12
4 Idem.
5 Ibid., p. 6.
6 Aldous Huxley [1932], Le meilleur des mondes, Paris, Presses Pocket, 1977, voir chap 1, p. 21 à 36.
7 Ibid., p. 33.
8 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 6.
9 Ibid.
10 Francis Fukuyama, « The world’s most dangerous idea: transhumanism », Foreign Policy, 2004.
11 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 10.
12 Ibid., p. 9.
13 Idem.
14 Ibid., p. 11
15 Ibid., p. 12.
16 Idem.
17 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
18 Nick Boström, Superintelligence. Paths, dangers, strategies, Oxford, OUP, 2014, p. 38.
19 Ibid., p. 30.
20 Elaine Després et Hélène Machinal (dir.), Posthumains : frontières, évolutions, hybridités, Rennes, PUR, 2014, p. 2.
21 Nick Boström, « In defense of posthuman dignity », op. cit., p. 8.
22 Idem.
23 Idem.

Le posthumain comme dessein

« Nous [les transhumanistes] refusons de croire que nous sommes ce qu’il y a de mieux, que nous sommes une sorte d’aboutissement, une création indépassable1. » Nick Boström

Dans L’heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, le philosophe allemand Peter Sloterdijk interroge un moderne : « Où étais-tu à l’heure du crime ? » Lequel répond « j’étais sur le lieu du crime »2. Selon le philosophe, nous commençons à percevoir les temps modernes comme une époque dans laquelle « des choses monstrueuses ont été provoquées par les acteurs humains ». L’ère du monstrueux au sens ambivalent de l’étonnant, de l’inouï, du condamnable, du dépravé, mais aussi du sublime3.

Si jusqu’au XVe siècle, le monstrueux était théologique, du fait de Dieu ou des dieux, il est maintenant anthropologique, du fait de l’homme4. Ce monstrueux prend différentes formes : nous allons ici nous intéresser aux modifications de l’humain, son artificialisation progressive, un devenir artefact.

Dans ce texte, il s’agit de mettre au jour les liens qui unissent augmentations, transhumain et posthumain. Clarifier ce dernier, comprendre ce qui anime le désir de le voir advenir, sonder l’« espace des possibles », encore purement spéculatif.

Pour ce faire, nous allons observer la manière dont le philosophe transhumaniste Nick Boström (université d’Oxford), un des penseurs les plus stimulants de cette nébuleuse, dessine les contours de son posthumain, mais aussi la manière dont il dénonce les faiblesses de l’argumentaire de ses détracteurs dits « bioconservateurs ».

Nick Boström présente le transhumanisme comme un mouvement qui tente de comprendre et évaluer les opportunités d’augmenter l’organisme humain et la condition humaine grâce au progrès technologique. La « nature humaine » est perçue comme quelque chose en devenir (work-in-progress), qui nous conduira, peut-être, vers un dépassement de l’Homo sapiens5. Cette perspective inclut d’éradiquer les maladies, éliminer la souffrance, accentuer les capacités intellectuelles, physiques et émotionnelles et étendre radicalement l’espérance de vie en bonne santé6. Son ambition : par le contrôle, atteindre « le meilleur », son idéal7, une extase existentielle permanente.

Valeurs transhumanistes Explorer le royaume posthumain

Qu’est-ce-que le posthumain ?

Nick Boström définit le posthumain comme un être qui possède au moins une capacité posthumaine c’est-à-dire une capacité qui excède le maximum qu’un être humain pourrait atteindre sans recours à la technologie. Conscient des limites de notre imaginaire pour l’envisager, il donne, pour exemple, trois capacités qui pourraient relever du posthumain. La première permettrait de rester longtemps en bonne santé, actif et productif mentalement et physiquement. La seconde porterait sur la mémoire, les raisonnements déductifs, analogiques et l’attention mais aussi les facultés pour comprendre et apprécier la musique, la spiritualité, les mathématiques, etc. La dernière accentuerait notre capacité à aimer la vie et répondre, de façon appropriée, aux situations du quotidien et aux attentes des autres8. Dans ce texte nous allons nous concentrer sur la capacité cognitive. Selon Nick Boström, nous avons tous à un moment espéré être un peu plus intelligent. Qui n’a rêvé un jour de se souvenir de tous les noms et des visages, d’être capable de résoudre rapidement des problèmes mathématiques complexes, de mieux distinguer des connections entre différents éléments9 ? Il clarifie ce point par un exemple à la hauteur des espérances folles du posthumain et qui lui est personnel : lire avec une parfaite compréhension et se souvenir de chaque livre de la bibliothèque du Congrès (qui comprend tout de même 23 millions d’ouvrages)10.

Selon le philosophe, l’amélioration (enhancement) ne forme pas un ensemble homogène. Il oppose ainsi deux catégories : les « améliorations » dites « positionnelles » et celles « intrinsèquement bénéfiques »11.

Les « améliorations positionnelles » et « intrinsèquement bénéfiques »

Les premières permettraient d’avoir un avantage comparatif comme une stature, un physique attractif. Pour illustrer, il recourt à un concept économico-juridique : l’ « externalisation », le transfert d’un coût/bénéfice d’une action à un tiers. L’externalité peut être négative dans le cas d’une pollution. Elle peut être positive dans le cas de quelqu’un qui agrémente son jardin et qui en fait ainsi bénéficier les passants12. Être plus grand, statistiquement, pour les hommes dans la société occidentale, permettrait de gagner plus d’argent, d’être plus attractif sexuellement. Seulement cette augmentation, qu’il qualifie de « positionnelle », n’offrira pas un bénéfice net pour la société, puisqu’elle implique que quelqu’un y perdra au change13.

« On ne peut fournir d’argument moral pour promouvoir ces améliorations positionnelles, car ce ne sont que des augmentations comparatives. Ce n’est peut-être pas là une raison de les bannir non plus, mais il n’est certainement pas nécessaire de consacrer une grande quantité de ressources pour les favoriser14. »

N’étant pas un bénéfice pour la société, elles devraient même, selon lui, être découragées politiquement et pourquoi pas par une taxe progressive. Lucide, il sait que ce sera difficilement envisageable15.

A contrario, celles qui procurent des « bienfaits intrinsèques » comme la santé, devraient être, selon lui, valorisées, encouragées, subventionnées même16, car elles seraient une externalisation positive pour la société17. Être en bonne santé, permettrait en effet de réduire les agents infectieux et favoriserait ainsi une meilleure santé globale (Nick Boström répugne à serrer les mains)18. Il est conscient que dans les faits, comme dans le cas de l’amélioration de l’intelligence, que l’augmentation positionnelle et l’augmentation intrinsèque se recouvrent19, ainsi l’amélioration de l’intelligence permettrait d’accéder à des meilleures écoles, au dépend de ceux qui disposent d’une intelligence « normale », mais aussi d’apprécier la littérature20.

Arguant qu’il n’oppose pas les améliorations « classiques » liées à l’éducation, qui consistent à stimuler la pensée critique et les autres moyens matériels, comme l’usage de drogues, qui doivent concourir à la même fin, il récuse l’étiquette de matérialiste radical qu’on lui accole21. Il avoue utiliser de la caféine à haute dose et même avoir pris du modafinil®, un psychostimulant utilisé comme traitement contre les narcolepsies/hypersomnie et détourné comme un puissant éveillant à des fins de « performance »22. Observons maintenant comment Nick Boström défend la cause du posthumain face à ses détracteurs.

À suivre…

Contre-argumentation

L’ « explosion de l’intelligence »

Vers une spéciation ?


Notes :

1 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », Argument, vol. 1, no 8, automne 2005-hiver 2006, n.p.
2 Peter Sloterdijk, L’heure du crime et le temps de l’oeuvre d’art, Paris, Calmann-Lévy, 2000, p. 10.
3 Ibid., p. 9.
4 Ibid., p. 9 à 12.
5 Nick Boström, « Transhumanist values. Ethical issues for the twenty-first century », Philosophy documentation center, 2005, p. 4.
6 Nick Boström, « Human genetic enhancements: A transhumanist perspective », Journal of value inquiry, vol. 37, no 4, 2003, n.p.
7 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op. cit.
8 Nick Boström, « Why I want to be a posthuman when I grow up » in Bert Gordijn et Ruth Chadwick (eds), Medical Enhancement and posthumanity, Springer, 2008, [version en ligne n.p.].
9 Idem.
10 Nick Boström, « Transhuman values. Ethical issues for the twenty-first century », Philosophie documentation center, op. cit., p. 6.
11 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op. cit.
12 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
13 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op cit.
14 Idem.
15 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
16 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op. cit
17 Nick Boström, « Human genetic enhancements: a transhumanist perspective », op. cit.
18 Raffi Khatchadourian, « The doomsday invention. Will artificial intelligence bring us utopia or destruction ? », New Yorker, 23 novembre 2015.
19 Nick Boström, « Entretien avec Nick Boström, le transhumaniste en chef », op. cit.
20 Idem.
21 Idem.
22 Raffi Khatchadourian, « The doomsday invention. Will artificial intelligence bring us utopia or destruction ? », op. cit.

 

Dépasser l’humain, une étonnante aspiration contemporaine

Philo & Cie – mai-août 2016, Nicolas Le Dévédec

Que les fans de The Walking Dead se préparent, bientôt peut-être les morts-vivants ne peupleront plus seulement nos écrans. C’est du moins ce que laisse entendre l’entreprise de biotechnologies américaine Bioquark dont l’ambition est de développer une technologie capable de ranimer les morts. Baptisé ReAnima, ce projet vise en effet à établir s’il est possible ou non de régénérer le système nerveux humain en testant le cerveau de personnes en état de mort cérébrale dans le but de les ramener à la vie. L’entreprise a d’ores et déjà reçu l’autorisation éthique de mener ses essais cliniques en Inde sur une vingtaine de patients en état de mort cérébrale. Aussi fantasmagorique qu’il puisse paraître, ce projet rejoint une ambition beaucoup plus générale poursuivie aujourd’hui par de nombreux scientifiques, ingénieurs et entrepreneurs, celle de dépasser techniquement l’être humain et les potentialités du corps humain, celle de contrôler techniquement tous les paramètres de la vie, du cerveau, des émotions, de la mort. En 1950, dans « Ce qu’est et comment se détermine la phusis chez Aristote », Martin Heidegger le pressentait déjà : « Parfois on dirait que l’humanité moderne fonce vers ce but : que l’homme se produise lui-même techniquement [ … ]. » Se fabriquer soi-même en s’affranchissant de toutes les limites biologiques grâce aux avancées technoscientifiques et biomédicales, voilà une étonnante aspiration contemporaine.

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Par cette volonté acharnée d’optimiser le corps et ses performances comme on fait fructifier n’importe quelle forme de capital, le transhumanisme est entièrement en phase avec l’esprit du capitalisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mouvement bénéficie du soutien de géants économiques tels que Google ou Paypal. Le marché de l’enhancement et de l’immortalité s’annonce des plus lucratifs et l’homme augmenté sied parfaitement à la société de marché.