La transmutation posthumaniste – Critique du mercantilisme anthropotechnique

Animal politique et corps de chair, la personne humaine va-t-elle être remplacée par le transhumain génétiquement modifié, le cyborg au métacorps augmenté, l’humanoïde branché sur des réseaux d’intelligence artificielle, le mutant hybride à très longue durée ? Sommes-nous à l’aube d’une rupture anthropologique majeure provoquée par l’application mercantile des biotechnologies et des neurosciences sur l’ensemble du vivant ?

Avec l’expansion mondiale des marchés dérégulés de la naissance artificielle (FIV, PMA, GPA), des modifications corporelles profondes (transgenrisme, chirurgies de biodesign), des “objets intelligents” bioconnectés (implants de puces radio-identification) ou des médecines de dépassement de l’humain (dopage, sélection génétique, clonage), la transmutation posthumaine, largement financée par les géants de l’industrie cybernétique, sort des romans de science-fiction pour investir les corporéités singulières mais aussi les corps sociaux et politiques.

Quatorze auteurs issus de différents champs disciplinaires mènent dans cet ouvrage des réflexions critiques sur l’anthropotechnie qui bouleverse le monde de la vie.

Isabelle Barbéris (agrégée de lettres modernes), Michel Bel (philosophe), Jean-François Braunstein (philosophe), Paul Cesbron (gynécologue-obstétricien), Denis Collin (philosophe), Anne-Lise Diet (psychanalyste), Emmanuel Diet (philosophe et psychanalyste), Christian Godin (philosophe), Aude Mirkovic (juriste), Isabelle de Montmollin (philosophe), François Rastier (linguiste), Pierre-André Taguieff (philosophe et politiste), Patrick Tort (philosophe et historien des sciences), Thierry Vincent (psychiatre et psychanalyste).

Imaginer les technologies de “mémoire totale” avec la SF audiovisuelle occidentale

Étude sémiotique, intermédiale et technocritique des représentations de la mémoire personnelle

Résumé

On reconnaît généralement la science-fiction cyberpunk et postcyberpunk à sa particularité de mettre en scène des objets techniques plus évolués que ceux que nous utilisons au quotidien. Ces objets sont à la fois défamiliarisants et familiers. L’étrangeté instaurée par les mondes (post)cyberpunks repose en partie sur une mise à distance de notre présent dans le but de nous le faire éprouver.

Elle repose également sur l’exploration du devenir de nos propres objets techniques. Formant un laboratoire de possibles, la science-fiction concourt à l’élaboration de nouvelles séries technologiques dans les diégèses. Toutefois, nous aurions tort de les cantonner à de simples fantaisies. Ces technologies fictionnelles s’inscrivent en effet dans une dialectique propre : si la science-fiction se réapproprie et narrativise les objets techniques existants, elle nourrit en retour des liens étroits avec la science appliquée à l’industrie (les technosciences).

La science-fiction forme en réalité un moteur de l’innovation technologique. Cette dialectique invite à prendre au sérieux le « terrain socio-anthropologique » que constitue la science-fiction et les objets que celle-ci met en scène.

Par ailleurs, qu’il soit virtuel ou actuel, tout objet technologique peut s’observer suivant les dynamiques relationnelles qu’il entretient avec les autres objets. Les études intermédiales n’appréhendent pas les objets comme des dispositifs autonomes pour lesquels il faut penser a posteriori les dynamiques, mais partent du principe que ce sont les relations qui informent les objets.

Selon cette approche, une technologie comporte en elle des structures sémiotiques qui ne lui sont pas exclusives et réarticule des mémoires, des conflictualités, des matérialités, des questions, des concepts et des rapports de force liés à des objets plus anciens. Les technologies imaginées dans la science-fiction ne semblent pas échapper à ce nœud de relations.

En s’appuyant sur ce cadre théorique, cette thèse s’intéresse à un ensemble de technologies qui émerge dans la science-fiction audiovisuelle au sortir de la Guerre froide. Ces technologies, que nous appelons technologies de « mémoire totale », permettent aux personnages de gérer de façon inédite leur mémoire personnelle.

Du dispositif de lifelogging implanté dans le cerveau au phénomène du mind uploading (« téléversement de l’esprit »), la science-fiction imagine et problématise le devenir de la mémoire humaine.

Ainsi, l’étude entreprise ici consiste, d’une part, à comprendre d’où provient l’idée d’une mémoire totale, et d’autre part, à analyser les enjeux et les conséquences des technologies de mémoire totale sur la mémoire, les individus et les univers fictionnels.

À terme, ce projet de thèse vise à réfléchir avec la science-fiction aux limites de l’innovation technologique à l’heure où, d’un côté, l’idéologie transhumaniste prend de plus en plus d’ampleur et, de l’autre, les projets technoscientifiques s’inspirent ouvertement des fantaisies technologiques issues de la science-fiction.

En explorant les technologies de « mémoire totale », cette étude développe une critique de l’idéologie transhumaniste et de son projet d’amplification corporelle radicale (human enhancement) au sein duquel la mémoire tient un rôle clé.

Caccamo, Emmanuelle (2017). « Imaginer les technologies de “mémoire totale” avec la science-fiction audiovisuelle occidentale (1990-2016) : étude sémiotique, intermédiale et technocritique des représentations de la mémoire personnelle » Thèse. Montréal (Québec, Canada), Université du Québec à Montréal, Doctorat en sémiologie.