Intelligence Artificielle : dimensions socio-économiques, politiques et éthiques

Introduction : l’avenir de l’humanité dans le monde de l’intelligence artificielle-biosynthétique

Dans quelques siècles ou peut-être quelques décennies, l’intelligence artificielle et l’ingénierie biosynthétique seront perfectionnées dans la mesure où les androïdes ressembleront étroitement aux humains et les humains conçus biosynthétiquement ressembleront aux androïdes. Malgré les cauchemars d’une telle perspective pour certains scientifiques, savants humanistes et théologiens, l’intelligence artificielle sera un rêve devenant réalité pour ceux qui épousent la philosophie Transhumaniste de Max More1 : un mouvement dont l’objectif est d’améliorer la condition humaine physiquement et intellectuellement grâce à l’application de moyens scientifiques et technologiques2.

Que l’on soit d’accord avec le transhumanisme ou qu’il soit odieux parce qu’il ne s’agit que d’un autre moyen de promouvoir l’eugénisme, la course à la transformation des rêves de science-fiction en une réalité rentable prend de la vitesse du fait des entreprises et des investisseurs. Les sociétés multinationales voient l’opportunité de générer des milliards en terme de profits et c’est toute la motivation dont elles ont besoin pour aller de l’avant à toute vitesse, faire de la publicité pour la recherche et le développement de l’intelligence artificielle au point aujourd’hui de prouver que leur entreprise est en avance de plusieurs dizaines d’années sur la compétition.

Outre les entreprises, le pouvoir et la richesse potentiels en intelligence artificielle disposent d’universités et d’institutions de recherche financées par le gouvernement, et de laboratoires privés qui travaillent pour réaliser le rêve sans se soucier des risques potentiels pour la société dans son ensemble. À l’instar de la bombe nucléaire développée dans les années 1940, le génie de l’intelligence artificielle est sorti de la bouteille et c’est depuis les années 1940 que des scientifiques de différents domaines envisageaient de construire un cerveau artificiel donnant naissance à la discipline scientifique formelle de l’intelligence artificielle en 1956.

Le briseur de code britannique Alan Turing est connu comme le Père de l’informatique, également pionnier dans le domaine de l’intelligence artificielle, n’était qu’à l’étape théorique au milieu du 20e siècle lorsqu’il effectuait des recherches. Les contemporains de Turing, Ross Quillian et Edward Feigenbaum, suivis de Marvin Minsky, qui ont cofondé le laboratoire de l’intelligence artificielle du MIT, ont tous été pionniers avec le géant IBM. A partir de 2016, à la mort de Minsky, l’intelligence artificielle était le domaine le plus chaud que les entreprises, les gouvernements et les institutions de recherche exploraient avec intensité, certains essayant de battre les robots de marketing de compétition pour diverses tâches au cours des prochaines années3.

Peter Norvik de Google, chargé de la recherche, argumenta qu’il n’y a pas de retour en arrière possible sur l’intelligence artificielle qu’il considère comme l’outil ultime pour résoudre les problèmes, sans tenir compte des nouveaux problèmes qu’elle créerait. « Je ne me soucie pas de savoir si ce que nous construisons est l’intelligence réelle. Nous savons comment construire de l’intelligence réelle … – ma femme et moi l’avons fait deux fois, même si elle a fait beaucoup plus de travail. Nous n’avons pas besoin de dupliquer les humains. C’est pourquoi je me concentre afin d’avoir des outils pour nous aider plutôt que de copier ce que nous savons déjà faire. Nous voulons que les humains et les machines s’associent et fassent quelque chose qu’ils ne peuvent pas faire seuls.4 »

En 2016, il y a eu plus de 650 transactions commerciales impliquant 5 milliards de dollars dans des startups pour la recherche sur l’intelligence artificielle. Avec Google, leader dans les demandes de brevet, Microsoft, Amazon, Intel, Facebook et Apple sont fortement impliqués dans le domaine de l’intelligence artificielle. Les mêmes entreprises impliquées dans le web et les téléphones cellulaires sont désormais en concurrence pour le marché lucratif de l’intelligence artificielle du futur avec les différents investisseurs en capital-risque qui soutiennent la recherche et le développement. Avec l’avènement du web et des téléphones cellulaires, la recherche et le développement dans l’intelligence artificielle a rapidement évolué depuis l’ère de Turing dans le courant dominant du gouvernement dans un certain nombre de pays dans le monde, mais surtout les États-Unis et la Chine qui sont les principaux concurrents sur le terrain. Selon certains, l’intelligence artificielle constitue la course mondiale aux armements du futur en raison de son potentiel dans tous les secteurs, y compris la défense5 6.

En raison de l’immense intérêt institutionnel pour l’intelligence artificielle, il y a eu beaucoup d’écrits et de débats sur ce que tout cela signifie pour la société. Il y a des dizaines de milliers de livres et d’articles scientifiques sur le sujet couvrant tout, des dimensions scientifiques aux politiques sociales et philosophiques, certains enthousiastes, d’autres sceptiques, et d’autres encore condamnant l’intelligence artificielle comme le nouveau danger pour l’humanité, encore pire que ce que les films et les romans de science-fiction décrivent. Alors que la plupart des chercheurs ne sont ni pessimistes ni aussi optimistes que Norvik au sujet du miracle de l’intelligence artificielle qui attend la race humaine, il y a ceux qui identifient prudemment les avantages et les risques possibles, et des sceptiques prudents quant aux conséquences imprévues éventuelles, certaines déjà évidentes avec la cybergénération des infophiles dépendants des téléphones portables, des ordinateurs et des jeux vidéo.

Au début du 21e siècle, la cybergénération qui grandit dans le cyberespace avec des jouets mécaniques, des jeux vidéo, des téléphones cellulaires et des ordinateurs, se rapporte à la réalité des machines. En acceptant le cyberespace parallèlement aux expériences avec des personnes avec lesquelles ils entrent en contact direct, la cybergénération est conditionnée à accepter l’aliénation de la réalité empirique en tant que norme, en séparant la réalité existentielle qu’ils peuvent redouter, de la réalité cybernétique dans laquelle ils vivent parce qu’ils apprécient l’illusion d’un plus grand contrôle à distance. Un individu de cybergénération peut avoir des dizaines ou même des centaines de cyber-amis à travers le pays et à travers le monde, mais peu d’amis à l’école, dans le quartier ou au travail. Ces individus de cybergénération considèrent le détachement normal parce que la cyber-communauté a remplacé la communauté empirique au sein de laquelle ils ne peuvent pas se cacher derrière de nombreux masques que le cyberespace permet et favorise. Le conditionnement de la cybergénération est très différent de la socialisation de n’importe quelle génération qui, dans le passé, a été socialisée dans la communauté réelle plutôt que dans le cyberespace7. Si c’est la condition de la cybergénération actuelle, à quoi ressemblerait le futur avec la robotique douée d’intelligence artificielle ?

À la fin de ce siècle, la réalité des enfants qui grandissent avec des robots, des hologrammes et des humains biologiquement améliorés (bio-ingénierie des humains) sera bien différente de celle de la génération du début du 21e siècle à tous les égards, de l’identité individuelle à l’identité de groupe. Les familles plus riches disposeront d’androïdes dans leurs maisons, contribuant probablement à élever et éduquer leurs enfants, les conditionnant à propos de la nature existentielle des robots en tant que partie intégrante de la famille comme l’adorable chien ou chat. La classe moyenne moins riche serait en mesure de louer un robot pour l’expérience éphémère de celui-ci.

Les classes inférieures se sentiront encore plus marginalisées du fait que la robotique douée d’intelligence artificielle sera hors de leur portée ; en fait, elles représenteront des êtres inférieurs aux robots dont l’intelligence et les fonctions constitueront un autre privilège dont les riches pourront jouir. Comme nous le verrons plus loin, le sens de l’identité et de la communauté sera largement influencé par l’intelligence artificielle d’une manière difficile à concevoir aujourd’hui pour toutes les classes.

L’intelligence artificielle, l’explosion démographique et le marché du travail

La robotique et l’intelligence artificielle sont au cœur de la manière dont les industries existantes et nouvelles pourraient élargir l’écart de classe entre les riches et les pauvres, et entre les pays développés plus riches et les pays les plus pauvres. L’ intelligence artificielle soulève de nombreuses questions de politique publique, en particulier dans le domaine de l’économie et de la politique. Cela s’explique en grande partie parce que la répartition des ressources signifie que les classes inférieures et les pays moins développés seront encore marginalisés dans l’économie mondiale. Même dans les pays développés, les robots remplacent les humains sur le lieu de travail avec de graves conséquences sociales en l’absence d’un régime réglementaire strict et d’un filet de sécurité sociale pour la classe ouvrière.

En 2016, un rapport de la Maison Blanche a indiqué que l’intelligence artificielle entraînerait une productivité plus élevée, mais qu’elle laisserait également des millions de gens sans travail tout en créant une inégalité de richesse bien supérieure à celle déjà existante8. Exactement comme la Silicon Valley a créé une petite classe de riches sans absorber la main-d’œuvre excédentaire à un moment où l’écart entre les riches et les pauvres s’est élargi au cours des trois dernières décennies, l’intelligence artificielle exacerbera cette tendance. Ceux qui font l’apologie de l’économie de marché rejettent tous les scénarios pessimistes, insistant sur le fait que l’intelligence artificielle offrira le paradis sur terre à toute l’humanité9.

Si la population mondiale atteint 9 milliards d’individus d’ici 205010 comme cela est prévu (38% de plus qu’en 2010), et en supposant qu’elle grimpe à 11,2 milliards d’ici la fin du siècle, avec 9 milliards d’habitants en Afrique et en Asie, il est facile d’imaginer les problèmes sociopolitiques que l’intelligence artificielle créera sous le couvert qu’elle résout les autres, principalement dans le but d’augmenter les bénéfices des entreprises. Étant donné que la plupart des gens vivront dans le monde non-occidental, ceux de l’Ouest utiliseront l’intelligence artificielle comme prétexte pour maintenir les salaires bas et exercer leur hégémonie politique, économique, militaire et culturelle. Les politiciens xénophobes et les groupes nativistes utiliseront l’intelligence artificielle comme prétexte pour laisser les Africains, les Asiatiques et les Latino-Américains à l’extérieur de cette sphère. L’augmentation de la xénophobie avec des robots au secours de la minorité caucasienne sur la planète sera une autre dimension pour ceux qui cherchent un prétexte pour rassembler les populistes de droite derrière un régime autoritaire.

C’est un fait que l’intelligence artificielle apportera des bénéfices dans tous les domaines de la chirurgie à l’industrie automobile, soit environ 700 domaines selon une étude de l’Université d’Oxford. Tout comme Internet a rendu possible qu’un médecin à Cleveland assiste un confrère en lui fournissant des instructions et des conseils en direct réalisant une opération chirurgicale aux Philippines, l’intelligence artificielle permettra de tels miracles. La question réside cependant dans la manière que les entreprises et le gouvernement utiliseront l’intelligence artificielle comme facteur de levier pour la politique du travail.

Lorsque l’industrie automobile a introduit la robotique dans les années 1970 (“Silver Arm” du MIT), les ouvriers de l’automobile ont réagi comme les Luddites au début du 19e siècle en Angleterre parce qu’ils se sont rendu compte que les sociétés utilisaient la robotique comme un moyen de réduire les salaires et les bénéfices, contourner les normes et les politiques du travail touchant les travailleurs et leurs conditions socio-économiques11.

À notre époque, les établissements de restauration rapide font partie de certaines industries qui souhaitent remplacer le plus rapidement possible les travailleurs bénéficiant du salaire minimum par des robots. Les multinationales avaient fait pression sur le gouvernement pour qu’il n’augmente pas le salaire minimum en prétextant que les robots ne sont pas loin de remplacer les humains. Tout comme les capitalistes au début du 19e siècle, l’Angleterre utilisait la machine comme levier pour déterminer la politique du travail, ainsi que le faisaient les PDG d’entreprise au début du 21e siècle. De manière similaire au gouvernement britannique qui s’est opposé aux entreprises contre les Luddites à l’époque des guerres napoléoniennes, les gouvernements du 21e siècle sont également du côté de l’industrie contre les travailleurs.

Du point de vue capitaliste, un androïde peut faire un bien meilleur travail pour servir de la nourriture, pour servir au tribunal comme juge sans préjugé humain qui constitue la faille témoignant de l’unicité humaine. Bien que certains soutiennent que les robots ne devraient pas être utilisés comme fournisseurs de soins de santé ou dans tout autre domaine où le jugement humain relatifs aux considérations éthiques doit être pris en compte, tel que le système judiciaire, d’autres insistent sur le fait que les androïdes serviront mieux les humains que les gens dans toutes les entreprises. En tant qu’outils pour l’avancement et le confort de l’homme, la science et la technologie représentent un développement bien accueilli dans une perspective consumériste, quelque chose que les entreprises et le gouvernement utilisent comme argument pour financer la recherche et le développement de l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle pourrait débloquer un immense potentiel de croissance économique et de développement pour l’amélioration de l’humanité, du moins si l’on en croit les avocats concernés. Cela suppose que les avantages de l’intelligence artificielle, une fois entièrement mis en œuvre, soient également partagés par toutes les classes sociales dans le monde entier. Toutes les classes sociales et toutes les nations ont-elles également progressé grâce à la Révolution scientifique du 17e siècle et de la première révolution industrielle en Angleterre au 18e siècle ? Le fossé entre riches et pauvres (hémisphère Nord par rapport à l’hémisphère Sud) entre le Nord-Ouest de l’Europe, l’Amérique du Nord et le Japon, qui ont été au cœur du système capitaliste mondial, a été plus marqué par la poursuite du développement scientifique, technologique et industriel. Le développement scientifique, technologique et industriel dans le système capitaliste n’a guère été la solution au manque de justice sociale, à la misère généralisée due à la pauvreté et aux maladies, au manque de soins et d’éducation chez les pauvres. Au contraire, les pays capitalistes avancés utilisaient la technologie comme outils d’exploitation de l’hémisphère Sud et la technologie de l’intelligence artificielle n’agira pas différemment.

Le plus grand égalitarisme et la promesse de créer un paradis techno-scientifique sur terre est l’appât que les entreprises et les politiciens bourgeois, et leurs défenseurs, ont jeté sur les masses depuis trois siècles et ils continuent à le faire concernant la révolution de l’intelligence artificielle. Des études existent qui mettent en garde par rapport aux écarts encore plus grands que la robotique engendrera entre les riches et les pauvres et les pays. « Les chercheurs de l’Université d’Oxford ont estimé que 47% des emplois des États-Unis pourraient être automatisés au cours des deux prochaines décennies. Et même si la moitié seulement est plus proche de la réalité, le réveil des travailleurs va être dur. Dans les années 1800, 80% de la population active des États-Unis travaillaient dans les fermes. Aujourd’hui, c’est 2%. De toute évidence, la mécanisation n’a pas détruit l’économie12. »

Dans Robot Nation, Stan Neilson soulève la question de savoir comment un grand pourcentage de la population survivra lorsque les entreprises remplaceront les humains par des robots à une échelle telle que la moitié de la main-d’œuvre active ne sera pas employable. Est-ce l’avenir de la majorité des gens que de servir des robots au service des riches qui possèdent les robots ? Est-ce que de telles conditions créeront l’atmosphère idéale pour les révolutions sociales parce que l’intelligence artificielle créera une plus grande polarisation que celle que nous avons observée dans l’histoire moderne ? Après tout, la contradiction de la révolution de l’intelligence artificielle est la promesse de rendre la vie meilleure pour tous quand il est tout à fait possible que cela sera beaucoup plus difficile pour la majorité de la population. Alors que les entreprises et les politiciens essayent constamment de convaincre les gens que la révolution de l’intelligence artificielle est une panacée, les gens verront par eux-mêmes que les avantages s’accumuleront pour les élites. Y aura-t’il une montée d’un mouvement luddite contre les robots et les élites utiliseront-elles des robots pour réprimer les soulèvements révolutionnaires ?

Les avocats de l’intelligence artificielle insistent sur le fait que les problèmes hyperboliques représentés dans les films de science-fiction et les livres n’ont rien à voir avec la réalité pratique de l’intelligence artificielle. Les partisans de cette nouvelle révolution pensent que beaucoup de nouvelles opportunités verront le jour grâce à cette nouvelle industrie et que les robots agiront en complément des humains plutôt que des humains entrant en compétition pour des emplois avec des robots. Le défi pour les grandes entreprises est de faire en sorte que les ingénieurs suivent le rythme de la demande d’emplois. Les entreprises américaines se sont plaintes que le gouvernement devait agir pour faire face à la pénurie de demandes qui oblige les entreprises à recruter depuis l’Inde, la Chine, l’Iran, la Russie et d’autres pays. L’Inde et la Chine attribuent 10 à 20 fois plus (selon la source) de diplômes d’ingénieurs que les États-Unis où le domaine n’est pas populaire auprès des étudiants. Le 30 novembre 2016, le doyen des sciences de l’informatique, Andrew Moore, a témoigné devant le Sous-comité du congrès sur l’espace, les sciences et les transports, que les États-Unis doivent disposer d’un million d’étudiants du secondaire engagés dans l’ingénierie afin de maintenir la compétitivité mondiale dans le domaine de l’intelligence artificielle13.

La surabondance de l’ingénierie en Asie, en Inde, en Chine et au Japon souligne également la course à l’intelligence artificielle qui est perçue comme un autre outil donnant l’avantage concurrentiel à n’importe quel pays qui franchit la ligne d’arrivée en premier avec des implications importantes pour l’économie. Étant donné que près de la moitié des diplômés ingénieurs américains (54% Ph.D. et 42% MS) sont des ressortissants étrangers, les entreprises ont demandé au gouvernement au cours des dix dernières années d’inciter plus fortement les Ingénieurs diplômées des universités grâce à des bourses d’études jusqu’à des subventions dans les domaines de la recherche et du développement. En raison de l’énorme potentiel qu’elle représente dans les secteurs de l’économie et de la défense, l’intelligence artificielle est devenue un élément important en matière de concurrence internationale, ne laissant aucune place aux questions relatives à la diversité des subventions d’entreprises engagées dans l’industrie de l’intelligence artificielle ni à ce que cela signifiera dans l’avenir pour la main-d’œuvre active.

Transhumanisme et identité

En se fondant sur les travaux des intellectuels transhumanistes, les entreprises, les politiciens et les défenseurs économiques de l’intelligence artificielle sont persuadés que l’évolution de la culture et de l’identité est inévitable avec l’arrivée de la robotique. En accueillant le transhumanisme, ses défenseurs sont convaincus que les êtres humains ont toujours évolué dans des conditions très différentes tout au long de l’histoire humaine, et qu’ils continueront à évoluer physiquement et mentalement grâce aux progrès de la science et de la technologie. Alors que la définition du transhumanisme de Max More citée ci-dessous met le doigt sur certains risques de l’intelligence artificielle, elle en souligne les bénéfices et c’est le genre de justification que recherchent les investisseurs, le gouvernement et l’industrie de l’intelligence artificielle.

1. Le mouvement intellectuel et culturel qui affirme qu’il est possible et opportun d’améliorer fondamentalement la condition humaine par la raison appliquée, en particulier en développant et en rendant les technologies largement disponibles pour éliminer le vieillissement et améliorer considérablement les capacités intellectuelles, physiques et psychologiques humaines.

2. L’étude des ramifications, des promesses et des dangers potentiels des technologies qui nous permettront de dépasser les limites humaines fondamentales et l’étude connexe des questions éthiques impliquées dans le développement et l’utilisation de ces technologies.14

Depuis l’essai de J. B. S. Haldane intitulé « Daedalus: Science and the Future » (1923), les scientifiques qui prônent le transhumanisme ont flirté avec l’idée de l’eugénisme rendu possible par les progrès de la science et de la technologie. Le concept imaginant des êtres humains existant dans un environnement mécanique et s’apparentant à un androïde pourrait constituer un anathème pour un théologien ou un humaniste. Pour les transhumanistes, ce n’est ni un blasphème ni une perversion de la condition humaine; simplement son amélioration15.

La cyberculture à l’origine des communautés virtuelles soulève des questions philosophiques relatives à l’identité, aux relations, aux valeurs, au flétrissement de la culture communautaire réelle et aux modes de vie qui seront largement déterminés par l’industrie de l’intelligence artificielle. Les compagnons de robots et les infophiles sont inconscients des risques inconnus que l’intelligence artificielle pourrait faire courir à la société, arguant qu’une génération ou deux des sceptiques d’Internet se posaient des questions similaires. Il y a ceux qui soutiennent que la cyberculture est égalitaire et, en son sein, il existe un mouvement de contre-culture qui valide sa nature démocratique et ses possibilités infinies d’identité individuelle et cybernétique.

D’autres alertent sur le fait qu’il existe également une culture de groupe criminelle et haineuse opérant partout, de la promotion des narcotiques à l’esclavage humain, des éléments néonazis aux cultes nihilistes qui favorisent le suicide, tout ceci pouvant potentiellement devenir bien pire avec la technologie de l’intelligence artificielle. « L’ingénierie sociale, qui fait référence à la pratique consistant à manipuler les gens dans l’exécution d’actions ou la divulgation d’informations, est largement considérée comme le maillon le plus faible de la chaîne de sécurité informatique. Les cybercriminels exploitent déjà les meilleures qualités chez les humains – confiance et volonté d’aider les autres – pour voler et espionner. La capacité de créer des avatars d’intelligence artificielle qui peuvent leurrer les gens connectés sur le web ne fera qu’aggraver le problème16. »

Pour ceux qui en font l’apologie, la cyberculture ne se limite pas aux périmètres de la culture hégémonique des élites simplement parce que la Silicon Valley fait partie intégrante de l’Amérique corporatiste. Pour les sceptiques, reste encore à déterminer quel rôle jouera l’intelligence artificielle concernant la forme qui sera donnée à l’identité humaine et collective si la robotique devient le domaine de la classe commerciale et politique. Après tout, les grandes entreprises et les gouvernements jouent un rôle dominant dans la cyberculture parce qu’ils contrôlent le cyberespace. Bien que nous n’ayons aucun moyen de déterminer comment l’intelligence artificielle façonnera l’identité humaine, nous connaissons en revanche l’influence du Web à cet égard.

En 2012, le gouvernement britannique a commandé une étude dirigée par le professeur Sir John Beddington sur la façon dont le Web redéfinissait l’identité humaine. En concluant que l’identité traditionnelle fondée sur la communauté perdait de sa pertinence aux yeux des utilisateurs du web, l’étude a noté qu’il y avait des influences positives et négatives résultant de la communauté Web et du sentiment d’identité des utilisateurs. Un segment de la population s’identifiant à l’occasion d’un événement sportif ou culturel particulier pourrait être mobilisé via le Web du fait que les individus se sont reconnus dans cette cause bien précise. En même temps, des milliers de personnes pourraient être appelées à s’engager dans une action politique, comme ce fut le cas non seulement avec les soulèvements du printemps arabe, mais aussi avec Occupy Wall Street et les manifestations européennes. « L’Internet peut permettre à beaucoup de personnes de prendre plus pleinement conscience de leur identité. Certaines personnes qui ont été timides, solitaires ou qui se sentent moins attirantes, découvrent qu’elles peuvent se socialiser avec plus de succès et s’exprimer plus librement en ligne17. »

Selon le rapport britannique sur l’identité web, il y a eu une forte augmentation des internautes devenus membres des réseaux sociaux au cours des deux premières décennies du 21e siècle, avec une prédominance des réseaux sociaux qui représentaient l’identité changeante des utilisateurs. C’est surtout le cas dans les pays capitalistes développés, mais la tendance s’est rapidement propagée vers l’Inde, la Chine et d’autres régions du monde. Compte tenu de la prédominance des réseaux sociaux et du Web, qu’est-ce que l’intelligence artificielle signifiera pour les êtres humains et leur sens de l’identité et de la communauté une fois qu’elle aura atteint un niveau de perfection tel qu’elle sera presque indiscernable des humains ? Si Fidel Castro et Ernesto « Che » Guevara ont utilisé Radio Rebelde efficacement pour entreprendre la révolution cubaine dans les années 1950, les générations futures utiliseront-elles des robots dotées de l’intelligence artificielle pour initier le changement social, pour accéder à la satisfaction personnelle, pour les deux et même pour beaucoup plus ?

Les infophiles s’apparentent de plus en plus aux machines qu’ils utilisent, comme des personnages surréalistes dans un roman de Franz Kafka ou un film de science-fiction. Ils désirent ardemment accéder à la réalité virtuelle plus qu’à la réalité empirique ; leurs relations avec leurs téléphones cellulaires ou leurs ordinateurs dépassent toutes les autres relations qu’ils ont avec des êtres humains. Si nous acceptons l’hypothèse que l’environnement façonne la nature humaine dans une large mesure tel que les philosophes empiristes depuis John Locke ont fait valoir, nous devons alors accepter qu’un environnement techno-scientifique de robots doués d’intelligence artificielle et utilisés par des humains bio-améliorés (bio-ingénierie humaine, génie biologique) engendrera des robots-humains et un monde où le transhumanisme constituera la norme.

Désireux que les robots se comportent comme l’humain idéal, les scientifiques essaient de créer la machine qui peut imiter les êtres humains, alors qu’en fait, l’infophile a évolué en une existence quasi robotique. Le robot peut être programmé pour imiter le comportement humain, mais les humains sont déjà programmés par des institutions pour imiter les robots. L’obéissance est ce que les entreprises veulent de la part de leurs employés et des consommateurs, ce que le gouvernement attend de ses citoyens dociles, ce que les institutions religieuses attendent des fidèles. Tout comme les robots sont soumis à un manque de libre arbitre, les masses ont évolué dans cette même direction. Il semble que la société se soit rapprochée de l’univers de science-fiction de Fritz Lang Metropolis, mais c’est uniquement au nom du « progrès ». Compte tenu de l’évolution mécanique au sein de laquelle le capitalisme mène l’humanité, pourquoi devrait-il être surprenant que les riches qui pourraient acheter un robot rencontrent un problème avec lui en tant que compagnon ou amant ; après tout, ce serait au nom du « progrès » et qui voudrait rester à la traîne ?

Les générations futures qui grandissent dans le monde de l’intelligence artificielle seront conditionnées dans la réalité virtuelle comme « plus réelle » que le sang coulant dans leurs veines, rejetant la communauté réelle qu’ils ne peuvent pas éteindre et allumer comme des téléphones portables. On pourrait affirmer que la génération conditionnée dans l’infophilie ne possède pas une identité très différente de celle de nos ancêtres durant l’Age de la Foi (500-1500 A.D.) qui a vécu avec le rêve d’atteindre la vie éternelle au Paradis. Néanmoins, la génération de l’infophilie serait condamnée à une aliénation croissante de la communauté réelle. Tant que l’intelligence artificielle, les robots humanoïdes et les dispositifs techniques maintiennent les gens dans un sentiment de satisfaction, au moins pour ceux qui ont les moyens financiers de se le permettre, les humains aspireront à la perfection technologique.

Être humain implique une myriade de contradictions, de tendances rationnelles et irrationnelles ; réaction spontanée et instinctive soigneusement planifiée ; exprimer le libre arbitre et l’envie de projets spirituels et émotionnels ; lutter pour l’amélioration de soi dans tous les aspects de son caractère, et spécialement toutes les frontières illimitées de la créativité enracinées dans la totalité des expériences empiriques de la vie. Le robot n’a pas ces traits et il est défini par un comportement programmé, ou opérant dans certaines limites, même s’il est perfectionné à un moment donné dans le futur pour tenir compte des réactions émotionnelles et de la créativité. Le robot ne dispose pas non plus du sentiment biologique qu’est l’empathie pour les humains, même s’il est programmé pour ne pas leur nuire. Le robot est le soldat et l’officier de police parfait tout comme l’ouvrier parfait pour obéir. En bref, à travers la robotique, les entreprises sont en train de concevoir le soldat et le travailleur parfait, et celui qui serait un modèle à imiter pour les humains.

La théorie de la nécrophilie sociale d’Erich Fromm contribue à expliquer le comportement humain en copiant de plus en plus les dispositifs techniques, non seulement comme un sous-produit de la science et de la technologie, mais du conditionnement sociopolitique dans un monde où les valeurs humaines sont mesurées par des objets inanimés. Il existe des arguments en faveur de l’identité d’une machine et en partant sur ce chemin, cela conduit à une nécroculture18 qui déforme les valeurs humaines où les objets inanimés bénéficient de plus de valeur que les êtres humains – le matérialisme dans une société capitaliste par rapport à l’humanisme d’une société anthropocentrique est la norme.

Bien que le pouvoir, les pressions sociales, juridiques et de la justice pénale, ainsi que les institutions religieuses, aient conservé les gens dociles et complaisants dans les siècles passés à travers le monde, on pourrait soutenir que la science et la technologie sont des substituts de la religion en tant que nouveaux moyens de garder les êtres humains dans un état de conformité. L’aliénation existentielle que Jean-Paul Sartre a abordée dans l’Être et le Néant est grandement exacerbée par le cyber-monde dans lequel nous vivons. Nous sommes liés à l’aliénation par la culture dominante de marché, alors que le paysan français au 12e siècle était probablement maintenu dans l’illusion de la connexion au divin et dans l’espoir du Paradis éternel. Soit nos cyber-illusions pourraient être aussi réalistes que celles de nos ancêtres il y a 1000 ans, soit nous sommes simplement dans un plus grand délire relatif à un faux sentiment d’espoir dans nos vies cyber-contrôlées.

Au-delà de la menace que cela fait planer sur l’identité humaine, l’intelligence artificielle et l’ingénierie biogénétique réduiront à de simples robots, même les élites, et ce de manière intentionnelle ou par inadvertance, en leur donnant l’illusion, parce qu’ils ont les moyens d’accéder aux dernières connaissances scientifiques et technologiques, qu’ils peuvent manipuler leur identité qui implique un contrôle plutôt qu’un assujettissement à la machine. Les êtres humains, en particulier les plus riches, apprécient le caractère unique de ce que l’argent peut acheter. Mais au lieu de se tourner vers eux-mêmes pour développer leur potentiel créatif et créer des traits de caractères positifs, ils se tournent vers la science et la technologie pour atteindre ce qu’ils croient leur donner satisfaction. Si les Grecs anciens ont créé un panthéon de divinités anthropomorphiques pour refléter le surmoi ainsi que la réalisation de leurs limites, pourquoi notre génération ne devrait-elle pas créer des robots anthropomorphes, même si beaucoup d’entre eux se sentent menacés par cette phase embryonnaire des androïdes qui descendent dans la rue à côté des humains et sont difficiles à distinguer ? Les dieux et les héros sont une illusion humaine intemporelle et l’industrie de l’intelligence artificielle est disposée à rendre ce service moyennant finance.

Addiction à l’intelligence artificielle et sexbots

Les comportements addictifs – les drogues, les boissons alcoolisées, les jeux de hasard, etc. pourraient empirer avec la technologie de l’intelligence artificielle devenant prédominante en raison d’une plus grande addiction de la communauté réelle et du repli dans une cyberculture. Bien que l’utilisation de stupéfiants aux États-Unis a fait partie intégrante de la société et que l’administration de Nixon est entrée en guerre contre les drogues pour punir les Noirs et la gauche anti-guerre, dans notre ère du cyberespace il existe une certaine corrélation entre la nécroculture dont la cyberculture fait partie intégrante et une utilisation répandue des drogues dans la société laïque occidentale. La culture du matérialisme ainsi que l’hédonisme en sont certainement un aspect autant que la marginalisation et l’addiction d’une partie de la communauté du cyberespace. L’intelligence artificielle rendra-t-elle les gens capables de faire face à l’addiction sans recourir à des narcotiques et/ou des analgésiques prescrits, ou seront-ils encore plus dépendants à cause de l’addiction19 ?

La population des États-Unis représente 4,34% de la population mondiale, mais consomme 80% des opioïdes du monde. Les États-Unis figurent également en tête en ce qui concerne l’utilisation d’un certain nombre d’autres stupéfiants, y compris la cocaïne et la marijuana, avec une dépendance à l’héroïne infectant toutes les communautés du pays. Il n’est pas surprenant, pour la plupart des gens à l’ère du cyberespace, que les êtres humains dans une grande partie du monde souffrent de plus en plus d’addictions20 malgré les moyens de communication disponibles. Symptomatique de la révolution industrielle et de la montée de l’urbanisation, l’addiction n’est pas causée par les ordinateurs et les téléphones portables. L’identité d’une communauté, dont on jouissait autrefois au sein d’un village, aux abords d’une petite ville, au sein d’environnements sociaux réduits où les gens appréciaient les interactions directes tout comme dans un lieu de culte, a été remplacée par le cyberespace et elle est sur le point de devenir encore plus rare avec l’avènement de la robotique et de l’intelligence artificielle.

Ceux qui travaillent dans le développement de l’intelligence artificielle soutiennent que leur objectif est de construire des robots plus humains que les humains pour tout faire, depuis les tâches les plus ingrates dans la maison jusqu’à satisfaire l’être humain dans la chambre à coucher. Cela soulève de nombreuses questions sur les périmètres de l’identité humaine et la notion de chose unique. L’esprit humain s’apparente-t-il plus à un ordinateur ou n’est-ce là qu’un de ses nombreux aspects ? Certains pensent que les robots sexuels21 (sexbot) seront largement utilisés dans une dizaine d’années et qu’au milieu de ce siècle, les femmes feront principalement appel à des robots22. De toute évidence, l’intelligence artificielle, les robots humanoïdes/sociaux, y compris les sexbots ou les compagnons-partenaires, seront accessibles à ceux qui pourront se le permettre, avec des versions beaucoup moins chères et brutes pour un marché locatif plus large.

Plusieurs entreprises s’engagent à fabriquer et commercialiser de tels robots, dont certains existent aujourd’hui, même s’ils sont sous forme brute et destinés au marché grand public. « Louer un robot » pour quelques heures, jours ou semaines lorsque vous passez des vacances de rêve dans des îles exotiques et faire l’amour avec un robot semblent être la tendance acceptable. Le cas échéant, votre hôtel pourrait mettre un robot sexuel à votre disposition, ou bien vous pourriez passer en récupérer un à l’aéroport au même endroit que là où vous iriez louer une voiture automatique. Ce type de relations sexuelles sans inhibition, sans entraves, sans frontières que les films de science-fiction comme Westworld ont imaginé, deviendra une réalité et les frontières entre l’homme et l’Android pourraient devenir aussi floues que dans le film Blade Runner. Cette éventualité signifie que les adolescents pourraient faire leurs premières expériences avec des robots et considérer le sexe avec une machine comme étant normal, rencontrant de ce fait des difficultés avec les êtres humains qui jouissent d’émotions, de pensées et un libre arbitre qui ne fonctionne pas sur commande.

Une partie de la population masculine pourrait opter pour un type de relation avec une femme, et ceux qui apprécieraient des modes de vie sexuelle alternatifs pourraient profiter de la liberté de relations avec une machine sans aucune pression ou limitation imposée par l’Homme. Tout, de l’objectivation du partenaire sexuel à pratiques sexuelles taboues, sera beaucoup plus facile avec des robots qui modifieront la façon dont les humains considèrent le sexe, les émotions et les relations intimes avec d’autres personnes23.

Les thérapeutes pourraient utiliser des androïdes pour aider les personnes ayant des problèmes psychologiques allant de la peur de l’intimité à la pédophilie et à la misogynie. En outre, il est possible que les robots deviennent des facilitateurs pour des psychopathes afin que ces derniers expriment tous leurs désirs déformés, allant de l’abus au meurtre. La Boîte de Pandore des robots sexuels a déjà été ouverte par de nombreuses entreprises à travers le monde. Néanmoins, nous n’en sommes encore qu’aux balbutiements si l’on se réfère au peu de choses qui en émergent. Les chercheurs ne sont pas en mesure de déterminer ce qui sera possible jusqu’à ce qu’il en soit ainsi en examinant un grand échantillon de cas.

À ce stade, il y a un intérêt de la part des entreprises à fabriquer des versions brutes de robots sexuels pour saisir le marché mondial des objets inanimés aussi proches de l’Homme que l’intelligence artificielle le permet pour le prix relativement bas d’une voiture à prix modéré. Il ne serait guère surprenant que des clubs d’intelligence artificielle du style de ce qui se qui existe à Las Vegas fassent leur apparition dans le monde entier dans le cadre de l’industrie du divertissement pour adultes. Au-delà de l’économie de l’industrie du robot divertissant pour adultes, qui promet des relations sans maladie et sans problème, il y a la question de savoir si les humains développent des relations intimes avec les machines, à savoir l’amour, ou la luxure avec un robot qui renforce les tendances vers la nécroculture24.

Les droits civils et le militarisme d’état policier avec des robots doués d’intelligence artificielle

Des divergences d’impact de l’intelligence artificielle ne sont pas plus inévitables, comme certains l’ont soutenu, que cela a été le cas lorsque la société a découvert l’invention de la machine à vapeur ou de l’électricité, sauf dans la mesure où la technologie fait partie d’une économie de classe qui désavantage les classes inférieures dans la course à l’accumulation de capital. La question est de savoir comment la nouvelle technologie scientifique fonctionnera dans le cadre du système capitaliste en tant qu’instrument d’accroissement de capital et comment les politiciens, de la droite populiste qui pourrait s’opposer à l’intelligence artificielle à la gauche progressive qui pourrait pencher en sa faveur dans le cadre d’un certain régime réglementaire, ont imaginé qu’elle serait bénéfique à une plus grande population25.

Les idéalistes et les propagandistes soutiennent qu’il n’y a aucune raison pour que la science et la technologie soient au service du grand capital plutôt que de l’humanité. Dans le cadre de l’économie politique existante, il ne fait aucun doute que les problèmes socio-économiques, que de nombreux chercheurs redoutent concernant les implications de l’industrie de l’intelligence artificielle, feront leur apparition. Pire encore, si la tendance actuelle s’oriente de plus en plus vers un système autoritaire défilant sous un fin manteau de démocratie consumériste, il est hautement improbable que les gouvernements utilisent l’intelligence artificielle à des fins de progrès pour tous en matière d’éducation, ou encore pour les personnes handicapés qui ne peuvent s’offrir des soins spéciaux, etc.

Le gouvernement joue déjà un rôle majeur qui ne se limite pas qu’aux allègements fiscaux et subventions versées à la recherche sur l’intelligence artificielle et son développement. A l’avenir, la réglementation par le gouvernement et la capacité des agences de renseignements à utiliser l’intelligence artificielle pour la surveillance telle qu’ils le font déjà via le web et les téléphones portables constitueront un véritable problème. « L’éthique des machines » fera appel au domaine des droits civils et de la surveillance concernant ceux qui entreraient en contact avec des robots utilisant l’intelligence artificielle. Plusieurs sociologues alertent sur le fait que les robots doués d’intelligence artificielle pourraient être utilisés pour exploiter encore plus les citoyens et les consommateurs. C’est ce que reflète certains ouvrages et films de science-fiction dans lesquels les êtres humains portent un plus grand intérêt aux machines qu’aux autres humains. La responsabilité relative aux dysfonctionnements de robots, qu’ils agissent en tant qu’agents de sécurité dans un aéroport, ou comme amants dans une chambre d’hôtel, est une question qui va se poser en termes politique et juridique et dont personne n’a idée actuellement26.

A bien des égards, les humains agissent d’ores et déjà sous le joug de machines dans bien des aspects de leur vie. L’intelligence artificielle ne sera qu’un complément. Si le téléphone portable, l’ordinateur, la TV intelligente, ou encore les écouteurs sont des appareils qui permettent au gouvernement et aux entreprises de surveiller les gens, est-ce que les libertés civiles disparaîtront à l’avenir ? Comment la technologie de l’intelligence artificielle pourrait-elle accroître la société de surveillance existant actuellement chez les Américains dont le gouvernement et les entreprises ont déjà un œil omniprésent sur les citoyens ? Qu’est-ce que la technologie de l’intelligence artificielle impliquera au niveau du contrat social lorsque les robots feront partie intégrante de ce contrat ?

Alors que certains croient que les robots auront besoin d’une protection juridique comme c’est le cas pour les animaux domestiques ou même les humains, selon la dernière analyse, le robot n’est pas différent de l’aspirateur créé pour un usage bien prévu, même si c’est un robot extrêmement intelligent et qu’il a l’allure d’un top model. Les valeurs sociales actuelles sont telles que les objets jouissent d’une plus grande considération que les humains. Il semble donc assez logique que les robots se voient accorder un traitement juridique spécial dont même les minorités ne bénéficient pas dans le cadre du système de justice pénale. Certains avocats de l’intelligence artificielle soutiennent que tout le monde, mais plus spécialement les femmes, et les minorités ethniques et religieuses, serait mieux protéger par des androïdes à la cour et face au système de justice pénale car les robots seraient dénués de préjugés humains. L’envers de cette situation est que les gens seraient blessés dans leur dignité humaine à tous les niveaux du fait qu’ils sont surveillés et supervisés par des robots dotés d’intelligence artificielle. Les humains finiraient par devenir les domestiques des robots dans le futur lointain ; un scénario qui inquiète plusieurs scientifiques. De mon point de vue, ceci n’arrivera pas à cause de la révolution ou de la prise de contrôle par les robots mais plutôt à cause de la dépendance des humains aux robots.

Le régime militariste d’état policier est déjà là, se dissimulant derrière un très fin voile de démocratie bourgeoise dénuée de responsabilité pour qui que ce soit d’autre que la classe capitaliste dont les représentants édictent la politique. Le Pentagone estime que d’ici 20 ans, les forces armées américaines seront composées à la fois d’humains et de machines high-tech qui seront plus mortelles que tout ce qu’on a pu voir dans le passé27. Bien sûr, la guerre par drone, qui est devenue populaire au Pentagone et à la CIA sous la présidence de Barak Obama, a posé les bases des humains transformés en machines de guerre, détruisant à leur passage de nombreux civils innocents lors de frappes militaires dans des pays musulmans.

Le gouvernement des États-Unis a signé des contrats pour des robots soldats autonomes capables de combattre sur les lignes de front et de prendre des décisions stratégiques spontanées en fonction des conditions changeantes du champ de bataille28. Si on considère que les drones ont largement été à l’origine de massacres aveugles de civils, comment feront les robots soldats sur le champ de bataille contre les « ennemis humains » et les civils amorphes ? Est-ce que l’intelligence artificielle va créer des conditions de crimes de guerre bien plus graves que nous n’en avons jamais vues auparavant, ou bien sera-t-elle capable de discriminer les morts et les destructions ?

Les mêmes entreprises travaillant sur des « robots-soldats » travaillent également sur la technologie « robot-policier »29. Les départements de police rencontrent déjà des problèmes avec leur approche de la militarisation des forces de l’ordre, poursuivant des minorités avec encore plus de force lors de poursuites un peu excessives. Les robots-policiers pourraient constituer une amélioration, ou bien ils pourraient rendre les départements de police encore plus militaristes que ce n’est déjà le cas. Joergen Pedersen, PDG de RE2 robotics et président de la National Defense Industrial Association’s robotics division soutient que : « si les robots sont utilisés à des fins différentes de celles pour lesquelles ils ont été conçus, nous sommes en droit d’attendre que les officiers qui sont là pour assurer leur propre sécurité et celles des citoyens feront preuve de discernement quant à l’utilisation d’armes mortelles en dernier recours ».

Le commentaire de Pedersen n’inspire guère la confiance du public étant donné que cela implique que les officiers humains prendront des décisions concernant la conduite que devront suivre les robots-policiers, transférant donc les préjudices humains aux machines. Est-ce que le système de justice pénal sera moins raciste qu’aujourd’hui aux USA vis-à-vis des robots si ce sont des blancs qui programment les robots ? Si on considère que la présence de robots-policiers donnera un sentiment d’invincibilité aux officiers vis-à-vis des citoyens à un niveau bien supérieur qu’à l’heure actuelle, peut-on imaginer faire confiance à l’officier avide de pouvoir humain, avec un robot-policier à ses côtés, afin qu’il maintienne l’ordre lors de manifestations publiques contre la politique du gouvernement concernant de nombreux problèmes ? On estime que d’ici 20 ans, les départements de police aux USA feront usage des robots-policiers dans toutes les grandes villes américaines. La combinaison de robots-policiers et de robots-soldats pourrait rendre la société beaucoup plus autoritaire que ce que nous avons observé pendant le 3e Reich, accélérant les manifestations en masse contre la répression et polarisant la société encore plus que c’est le cas aujourd’hui.

La présence de robots à tous les niveaux signifierait l’absence d’auto-détermination et même l’impossibilité pour les humains de choisir leur propre destinée. Si le robot est plus utile et intelligent que n’importe quel humain, avec la capacité de réaliser un nombre infini de calculs et de prendre des décisions fondées sur des algorithmes, alors pourquoi ne pas laisser les robots et les ordinateurs gérer la société comme ils l’entendent et ainsi le peuple n’aurait plus à se plaindre des leaders sociaux, économiques, religieux, universitaires et politiques ? Il existe un réel danger que les gouvernements programment l’intelligence artificielle afin de manipuler l’opinion publique encore plus qu’on l’observe aujourd’hui où la vérité empirique est réduite à une réalité alternative relativiste au milieu d’un barrage de propagande. En outre, compte tenu du fait que le gouvernement manipule l’opinion publique afin de convaincre les citoyens que l’autoritarisme capitaliste continue d’opérer derrière la fine couche de vernis démocratique, pourquoi les entreprises n’utiliseraient-elles pas l’intelligence artificielle pour manipuler les consommateurs et augmenter les profits ? En soi, l’industrie de l’intelligence artificielle reflète ce vers quoi se dirige le capitalisme.

Opposition scientifique et religieuse à l’intelligence artificielle

Ceux qui sont sceptiques face à l’intelligence artificielle déclarent que les robots et les ordinateurs ne peuvent pas être programmés en tenant compte du relativisme inhérent aux domaines de la moralité, de l’idéologie et de la culture, et que de ce fait ils ne parviendront pas à servir au mieux l’humanité puisqu’incapables de prendre en considération les nuances de la nature humaine, des expériences humaines et des conditions uniques qui pourraient diverger du moule préprogrammé. En effet, si l’une des grandes spécificités de l’entité humaine est la capacité à douter, à considérer plusieurs options, à changer d’avis, à rêver et avoir des aspirations, à se sentir déchirer à cause de dilemmes relatifs à des considérations d’ordre moral et émotionnel, il apparaît essentiel de se demander si les machines douées d’intelligence artificielle peuvent, ou non, être programmées en fonction de tous ces facteurs, et si c’était le cas, qu’est-ce que cela impliquerait à l’échelle de l’humain.

Deux sondages réalisés auprès de l’opinion publique (2007 et 2016) indiquent que la majorité des américains ne craignent pas la robotique douée d’intelligence artificielle tels qu’elle est présentée dans les films et les livres de science-fiction. Bien entendu, les personnes interrogées étaient plus concernées par leurs congénères qui causent intentionnellement du mal plutôt que par des robots programmés. Étant donné que les standards de vie ont décliné à l’époque d’internet dont les promoteurs avaient promis un paradis technologique sur Terre pour tous, de nombreuses personnes ne voient pas comment les choses pourraient être pires avec des machines pensantes. Lors d’une enquête d’opinion réalisée en 201630, 53% des personnes interrogées ont répondu qu’il est important de poursuivre la recherche relative à l’intelligence artificielle et à son développement, alors que 15% sont d’accord avec la mise en garde de certains scientifiques concernant le potentiel dangereux de l’intelligence artificielle. 20% ne voient aucun intérêt à l’intelligence artificielle, probablement du fait que les êtres humains parviennent déjà à assurer les tâches de ces robots.

Un autre sondage réalisé en 2007 demandait : « Craignez-vous, pour quelque raison que ce soit, l’augmentation actuelle et/ou future de l’intelligence artificielle ? ». Résultats : 16,7 % Oui, je trouve le concept de machines intelligentes effrayant (1002 votes) ; 27,1 % Non, je ne trouve pas que les machines intelligentes soient effrayantes (1632 votes) ; 56,3 % J’ai peur des machines intelligentes, j’ai peur de ce que les humains seront capables d’en faire (3366 votes)31.

D’une certaine façon, les sondages concernant l’intelligence artificielle reflètent en réalité les inquiétudes des scientifiques et des universitaires, ainsi que des théologiens et des leaders religieux. La plupart des scientifiques sont parfaitement conscients des bénéfices potentiels et des risques éventuels qu’implique l’industrie de l’intelligence artificielle puisqu’elle devient un segment majeur de l’économie. Le physicien de renommée mondiale Stephen Hawking a déclaré que l’intelligence artificielle avait le potentiel de contribuer de la façon la plus digne à l’humanité mais également de devenir l’instrument de sa destruction32. Des milliers d’universitaires ont exprimé de sérieuses réserves concernant l’intelligence artificielle mais pour d’autres raisons, certaines politiques, d’autres d’ordre éthique, d’autres encore relatives à l’incapacité des Hommes à contrôler leurs propres inventions afin qu’elles ne prennent pas le relais et qu’elles ne se retournent pas contre l’humanité.

Certains scientifiques estiment que d’ici à la fin de ce siècle, les robots doués d’intelligence artificielle posséderont des capacités intellectuelles de super humains. Une question se pose alors : l’intelligence artificielle rendra t’elle les humains plus intelligents, ou intellectuellement et d’un point de vue créatif faignants du fait que les machines réfléchiront et travailleront à leur place. Certains chercheurs sont persuadés que la technologie des ordinateurs est en fait en train de rendre les humains moins intelligents, alors que d’autres insistent sur le fait que les ordinateurs ne seront jamais aussi intelligents que leurs programmeurs humains et que ce ne sont rien d’autre que des outils pour le développement humain. Les avocats en faveur de l’intelligence artificielle prétendent qu’il y a de fortes chances que les humains évoluent parallèlement aux robots, avec des modifications génétiques nécessaires chez l’humain, tout au moins ceux dont les parents en auront les moyens, afin de rester en course avec les robots33.

Nous disposons d’éléments permettant de dire qu’un enfant issu de la classe moyenne et vivant dans un pays occidental est plus intelligent en 2017 qu’en 1950. Ceci étant, quoi qu’il en soit, un enfant moyen dans les années 50 utilisait son cerveau pour résoudre des problèmes, alors qu’aujourd’hui un enfant fait appel à un ordinateur pour tout, depuis l’analyse et la résolution d’un problème jusqu’à la collecte d’informations et la mémoire. La machine facilite et accélère la recherche et la communication, mais elle rend également l’utilisateur intellectuellement faignant. Plus encore, l’ordinateur peut rendre l’utilisateur cynique, souvent incapable de faire la distinction entre ce qui est utile et édifiant d’une part, et ce qui est inutile ou potentiellement destructeur d’autre part.

Bien que les téléphones portables et les ordinateurs permettent de communiquer et d’accéder à l’information plus facilement, le web ne peut pas penser ou faire preuve de discernement à la place de l’individu quant à savoir si quelque chose est vrai ou validé par la science, la recherche ou l’éthique. C’est là que la grande quantité de « déchets » provenant du web fait son entrée sur scène, surchargée par toutes sortes de matériel complètement inutile, mensonger, non scientifique, et souvent dangereux que beaucoup de gens accueillent comme un fait empirique ; un reflet du jugement de valeur de la part de l’utilisateur du web. La capacité à distinguer ce qui est vraiment destiné à la construction du genre humain de ce qui est inutile ou souvent dangereux reste du ressort de l’entreprise humaine et c’est une chose que les ordinateurs ou un robot doué d’intelligence artificielle ne peuvent pas assurer en l’absence de programme34.

Le débat concernant la technologie de l’intelligence artificielle soulève de vieilles questions relatives à la nature humaine. Du point de vue d’un neuroscientifique, le débat à propos de l’esprit est au cœur de la compréhension de la conscience (être conscient de l’existence des autres et de ce qui nous entoure) et de savoir si cette caractéristique particulière peut être répliquée sur un ordinateur. Alors que certains scientifiques, et bien sûr ceux qui se font l’avocat de l’intelligence artificielle, sont convaincus qu’il est possible de créer des robots conscients d’eux-mêmes, d’autres restent sceptiques. Si l’on considère que le cerveau n’est rien d’autre qu’un dispositif mécanique et que la conscience se limite à la définition de souvenirs et de procédés pensés, alors il est plus facile de comprendre comment les promoteurs de l’intelligence artificielle pourraient conclure que les robots ne seront pas différents des humains.

Si nous acceptons que le cerveau soit un dispositif mécanique, alors nous ne sommes pas loin d’accepter l’intelligence artificielle dans tous les aspects de la société humaine, y compris sous la forme de partenaires de la vie intime. Les politiciens du futur pourraient consulter des robots sur la manière de prendre des décisions politiques. Les généraux sur le point de déclencher une frappe militaire, ou les rédacteurs en chef décidant quelles nouvelles histoires le public a besoin de voir/d’entendre et comment fournir cette information, tout ceci pourrait être assuré avec l’aide d’ordinateurs et de robots. Du fait que tout cela sous sa forme primitive prenne place maintenant, nous sommes déjà dans la phase pré-IA d’une société-robot où la culture hégémonique conditionne et conforme les citoyens-robots. De nombreux théologiens et philosophes sont convaincus que l’intelligence artificielle transformera tout simplement les humains en des sortes de robots, les privant de leur âme ; une position controversée pour ceux qui doutent de l’existence réelle de l’âme. On pourrait débattre sur le fait que les philosophes rationalistes du 17e siècle, René Descartes, Baruch Spinoza et Gottfried Wilhelm Leibniz, possédaient une vue bien plus mécanique des humains que les philosophes qui ont précédé la Révolution scientifique alors que la religion dominait la vision universelle du monde. Si le corps vivant est un automate et Dieu le programmeur de l’ordinateur, alors en quoi l’intelligence artificielle est-elle différente avec des humains jouant le rôle de Dieu comme Grand Programmeur ?

Les critiques, et plus spécialement les théologiens, soutiennent que les humains sont plus que de simples dispositifs mécaniques tels que des robots du fait qu’ils possèdent une conscience, une âme, pour ceux qui croient en son existence, que ce soit quelque chose faisant partie du cerveau ou distincte de ce dernier. Il est possible que la technologie de l’intelligence artificielle constitue une menace très sérieuse pour la religion, encore plus que les travaux de Charles Darwin sur l’évolution, des derniers restant encore inacceptables à l’heure actuelle pour de nombreux garants du dogme religieux. Malgré les réserves d’ordre religieux à propos de la nouvelle technologie, les lieux de culte sont parmi les premiers à en faire usage pour atteindre les croyants par le biais d’ordinateurs, faire de la publicité et diffuser leurs services en ligne. Si « le télé-culte » est déjà présent ici et là, jusqu’où iront les lieux de culte lorsqu’il s’agira d’utiliser des robots doués d’intelligence artificielle de plein de manières différente, en insistant bien sur le fait que ce sont des instruments de Dieu servant le genre humain sur le chemin du Salut ! Tout comme l’opportunisme conduit les entreprises à poursuivre dans la recherche et le développement, et le gouvernement à vouloir des « robots-soldats » et des « robots-policiers », tous les autres domaines de la société, y compris la religion, s’adapteront à la nouvelle technologie de l’intelligence artificielle, en mettant de côté leur opposition dogmatique. Après tout, que pourrait-il y avoir de mieux qu’utiliser un robot comme modèle de serviteur obéissant à Dieu au nom du Salut que les hommes aspirent à reproduire ? L’obéissance aveugle de la robotique n’est-elle pas ce que la religion a toujours attendu de ses fidèles ?

Conclusions

Si on laisse de côté les mises en garde de nombre de critiques à propos des risques encourus une fois que l’intelligence artificielle sera devenue commercialement viable, les seuls facteurs de motivation sont le potentiel de faire des profits considérables et le pouvoir. Naturellement, il y aura un marché haut de gamme, et d’autres de niveau moyen à bas de gamme pour les consommateurs en masse cherchant à reproduire l’expérience des élites via la location de ces machines. L’ingénierie biosynthétique s’intègre dans un moule élitiste similaire malgré la promesse de fournir des miracles dans le domaine de la santé humaine et du bien-être dans l’intérêt d’une « société de bien-être ».

Bien entendu, le problème du progrès scientifique et technologique va bien au-delà des gens riches disposant d’un serviteur ou d’un partenaire intime (sex-bot), ou souhaitant que leur rejeton ait les yeux bleus, des cheveux blonds, et un corps d’athlète. Il ne s’agit pas non plus de savoir à quel point il sera économiquement intéressant d’employer un robot dans un lieu de restauration rapide servant des frites aux clients ; à quelle vitesse il peut conduire une voiture sans pilote ; ni comment les médecins pourront proposer des solutions à ceux qui peuvent financièrement se le permettre de faire des enfants non porteurs de maladies héréditaires paralysantes. L’intelligence artificielle soulève un débat de politique publique à bien des niveaux pour toute la structure sociale impactée par la nouvelle science et la technologie d’une manière inégale. Du fait que le raisonnement moral programmé dans un dispositif équipé d’intelligence artificielle se verra limité par son/ses programmeur(s), cela soulève des questions de justice sociale comme but pour la société où les élites utiliseront l’intelligence artificielle comme des instruments d’exploitation.

L’IA soulève également le problème de l’évolution humaine des élites qui se placeront en marge du reste de la société qui, quant à elle, vivra hors du monde de l’intelligence artificielle ; les élites qui auront les moyens de se payer le rêve d’un statut de super-race ; de la techno-perfection comme mode de vie émulateur de leurs partenaires robots qui pourront soit être remplacés, soit être complétés par des partenaires humains. Il ne s’agit pas ici de ramener la définition de l’être humain au statut de chasseur-cueilleur pré-civilisé, ou même au stade de paysan de l’ère préindustrielle vivant en autarcie et bercés par la religion et la superstition.

Dans une économie globalisée et une culture où les moyens de communication ramènent en permanence les gens ensemble à un niveau jusqu’ici jamais observé, l’intelligence artificielle aura de profondes ramifications agissant autant en faveur que contre les élites via des groupes utilisant l’intelligence artificielle pour modifier le statu quo. Les mouvements révolutionnaires, la résistance, les protestations et la dissidence vont évoluer du fait de l’intelligence artificielle. La dialectique va se poursuivre étant donné que l’intelligence artificielle interrompt tous ces courants, sans se préoccuper de ce que le monde des affaires et les politiciens bourgeois souhaitent concernant leurs robots en tant que serviteurs exclusifs contre la société.

Les limites de la créativité sont aussi infinies que l’univers. Si la créativité humaine a donné lieu à la construction du genre humain, elle a également participé au développement dans le domaine des armes de destruction massive contre lesquelles personne n’est à l’abri sans un minimum de conscience sociale ; c’est quelque chose que le physicien nucléaire Robert Oppenheimer a découvert après avoir pris conscience du potentiel destructeur de la bombe atomique vis-à-vis de l’humanité. L’intelligence artificielle peut être un outil utile permettant d’accroître l’expérience humaine mais avec elle viendront les aspects destructeurs dont les gouvernements feront usage pour des guerres et des méthodes d’état policier. De façon réaliste, peu importe ce que pensent les partisans de l’éthique, les politiciens, les théologiens, et les scientifiques, la voix qui compte principalement au sein de l’industrie de l’intelligence artificielle est celle des capitalistes.

Parmi d’autres, le milliardaire américain Mark Cuban juge que les trois premiers billionnaires mondiaux seront ceux qui auront la possibilité de gouverner tous les aspects de l’intelligence artificielle et des industries associées. Aucun doute, un tel rêve induit que de nombreuses entreprises investissent dans la recherche et le développement de l’intelligence artificielle. La prise de conscience que la nouvelle industrie du futur opèrera selon les lois capitalistes actuelles revient à reconnaître tacitement que l’intelligence artificielle ne résoudra aucun des problèmes sociaux, économiques et politiques en suspens35.

Aussi simplement que les avancées scientifiques et technologiques du système capitaliste n’ont pas apporté la justice sociale, l’industrie de l’intelligence artificielle n’est qu’une vague continuation du développement scientifique, technologique, et industriel, et difficilement la panacée en ce qui concerne les problèmes sociétaux plus importants ayant trait à l’économie, le social et la politique. Et les hypocrites, quant à eux, prétendent le contraire, les entreprises utiliseront l’intelligence artificielle pour amasser des profits et non pas pour améliorer la vie des êtres humains. Ceci veut dire exploiter tout le monde comme un consommateur, depuis les enfants en bas âge jusqu’aux personnes âgées, sans oublier les personnes souffrant de maladies physiques et mentales. Les êtres humains graviteront vers l’intelligence artificielle parce qu’ils sont prédisposés à acquérir des qualités divines, une quête pour expérimenter, même indirectement, ce que ça fait de rester éternellement jeune, immortel et aussi parfait que possible. L’intelligence artificielle donnera les moyens aux classes les plus aisées d’accéder à cette opportunité de jouir du privilège de ressentir la satisfaction divine.

traduit avec la collaboration de Virginie Bouetel

Jon Kofas, Université de l’Indiana, Département des sciences sociales, Professeur universitaire retraité. Étudie l’Économie politique internationale, l’histoire et l’histoire économique.


Notes :

1Les extropiens constituent un groupe de transhumanistes fondé par Tom M. Morrow et Max More. En 1990, un code plus formel et concret pour les transhumanistes libertariens prend la forme des Principes transhumanistes d’Extropie (Transhumanist Principles of Extropy, traduction française), l’extropianisme étant une synthèse du transhumanisme et du néolibéralisme. Max More dit que les transhumanistes peuvent garder tous les bénéfices de la religion, en finir avec certains de ses inconvénients et abandonner le surnaturel (source). Le surhomme est l’avenir de l’homme : Depuis 1991, les Extropiens prêchent « l’amélioration » de l’Homme par tous les moyens technologiques possibles. Guidés par Max More et sa femme, ils ont constitué un réseau d’influence pour promouvoir les innovations les plus extrêmes. « Nous pourrons choisir les qualités génétiques de nos enfants. » Président des Extropiens, Max More, 41 ans, expose (en 2001) la pensée du mouvement qu’il a initié en 1991. Entre science-fiction, technologies de pointe et rêves de puissance, ce « philosophe-consultant-futuriste » déroule une rhéthorique inquiétante.

2Carvalko, Joseph, The Techno-human Shell-A Jump in the Evolutionary Gap. Sunbury Press, 2012.

3George Zarkadakis, In our Own Image: Savior or Destroyer? The History and Future of Artificial Intelligence, 2017.

4Forbes, 21 déc. 2016, Artificial Intelligence Pioneers: Peter Norvig, Google.

5The Atlantic, 16 fév. 2017 : China’s Artificial-Intelligence Boom. The country’s universities and tech giants are starting to surpass American ones when it comes to researching and implementing AI.

6NBC News, 18 nov. 2016 : The Next Global Arms Race Aims to Perfect Artificial Intelligence. A country’s dexterity with artificial intelligence technology might be the next strong source of national pride and international power.

7Thinking Cyber-Subjectivity: Ideology and the Subject. Erik Chia-yi Lee Department of Foreign Languages and Literatures National Taiwan University.

8Daily Mail, 27 déc. 2016 : Is your job at risk? White House report warns AI could soon leave ‘millions’ of Americans unemployed. A new White House report explains the economical impacts of AI. Millions of Americans may lose their jobs over the next few years, it warns. Less-educated workers will be hit the hardest, which increases wealth inequality. But AI will increase productivity resulting in higher wages and fewer work hours. AI will also create new jobs for those who have been replaced by robots.

9The Guardian, 4 janv. 2014 : The robots are coming. Will they bring wealth or a divided society? Driverless cars, robo-ships and delivery drones are likely to become commonplace in the decades to come. One labour market expert argues that a ‘second machine age’ will test our ability to spread the rewards fairly.

10Visual Capitalist, 6 avr. 2017 : The World’s Population in 2100 by Region.

11L’évolution de l’intelligence artificielle pourrait sonner le glas de nombreuses professions. Deux chercheurs de l’Université d’Oxford estiment que 47 % des emplois aux États-Unis sont voués à être remplacés par des machines d’ici 20 ans. Carl Benedikt Frey et Michael Osborne ont examiné les probabilités d’automatisation de 702 professions au cours des 10 à 20 prochaines années. Publiés en septembre 2013, les résultats de leur étude indiquent que le conseiller en services financiers a plus d’une chance sur deux (58 %) d’être remplacé par un algorithme, ce qui le situe au 379e rang des métiers les plus à risque d’être robotisés, parmi les 702 professions analysées.

12Rise of the Machines: The Future has Lots of Robots, Few Jobs for Humans. Wired avr. 2015

13Carnegie Mellon University News, 30 novembre 2016: U.S. Needs To Train More AI Experts To Stave Off Global Competitors, Moore Tells Senate. Dean Makes Remarks on Artificial Intelligence Before U.S. Senate Subcommittee

14What is Transhumanism? Max More and Natasha Vita-More, The Transhumanist Reader, 2013

15Data driven eugenics, Genetic Enhancement, computer cloud AI via devices and Memristor Neuromorphic Devices over the next ten years. NextBigFuture 20 mars 2013.

16The New York Times, 23 oct. 2016: As Artificial Intelligence Evolves, So Does Its Criminal Potential.

17BBC, 21 janv. 2013 : Web ‘re-defining’ human identity says chief scientist. Social networks such as Facebook and on-line gaming are changing people’s view of who they are and their place in the world, according to a report for the government’s chief scientist.

18Charles Thorpe, Necroculture, 2016.

20Bernard Stiegler, Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? (Les liens qui libèrent, 2016)

21New Scientist, Why granny’s only robot will be a sex robot, 8 July 2016.

24Bustle, Is This The Future Of Sex Robots? Apr 11 2017.

25Rational Altruist, Machine intelligence and capital accumulation by Paul F. Christiano. Paul Christiano is a researcher at OpenAI, working on AI alignment. He recently finished her PhD student in theoretical computer science at UC Berkeley, advised by Umesh Vazirani. His research interests included statistical learning theory and quantum cryptography. He received his bachelor’s degree in mathematics from MIT in 2012.

34Is Technology Making Us Stupid (and Smarter)? by Tomas Chamorro-Premuzic Ph.D. 7 mai 2013.

35International Monetary Fund (FMI): Robots, Growth, and Inequality. Finance & Development, September 2016, Vol. 53, No. 3. Andrew Berg, Edward F. Buffie, and Luis-Felipe Zanna. The robot revolution could have profound negative implications for equality.