Entretien avec un transhumaniste

Propos recueillis par Jean-Paul Baquiast – du 15 octobre 2005

Philosophe et scientifique suédois, Nick Bostrom est l’un des pères du mouvement transhumaniste

Jean-Paul Baquiast (JPB) : Professeur Nick Bostrom, vous êtes considéré comme une des personnalités marquantes dans le domaine du transhumanisme. Pouvez-vous rappeler à nos lecteurs après quel parcours intellectuel, vous avez atteint cette position ?

Nick Bostrom (NB) : J’ai eu de bonne heure l’intuition qu’il serait très important de pouvoir découvrir quelque chose comme le facteur de croissance des nerfs (nerve growth factor) qui pourrait accroître l’intelligence humaine ou la capacité à se maintenir longtemps en bonne santé. Il paraissait très probable que tôt ou tard des inventions de cette nature se produiraient. Mais personne ne semblait réaliser à quel point cela serait profond. Cela le serait, car cela changerait un paramètre de base de la condition humaine. Après tout, le cerveau est l’organe qui nous sert à expérimenter tout le reste. Si nous pouvions améliorer le cerveau d’une façon ou d’une autre, cela améliorerait tout ce que nous faisons et expérimentons. Les changements qui en résulteraient seraient autrement importants que ceux découlant de la possession de voitures plus rapides, d’un hélicoptère personnel, d’une fiscalité plus adaptée ou de n’importe quelle réforme extérieure à nous.

Aussi, lorsque j’entrepris mes études, j’avais cette préoccupation en esprit. A 16 ans, j’ai décidé de faire tout ce que je pouvais pour améliorer mon intellect. J’étudiai les mathématiques, la philosophie, la physique, l’intelligence artificielle et les neurosciences computationnelles. Je m’adonnai à ces études avec une application féroce et une intense volonté d’apprendre et comprendre. Je lisais aussi beaucoup à côté des matières des différents programmes.

Lorsque je vins à Londres en 1996 pour passer mon PhD en philosophie des sciences, l’Internet venait juste d’atteindre un âge adulte, et je découvris à travers lui que d’autres partageaient mes centres d’intérêts. Je m’initiai alors aux nanotechnologies, à la robotique et rencontrai des groupes de discussion en ligne qui s’efforçaient de penser les implications de ces diverses technologies et d’autres technologies en train d’apparaître, relativement aux possibilités de transformer la condition humaine. Il existait des groupes de gens se désignant du terme d’extropiens ou de transhumanistes qui avaient déjà commencé à y réfléchir. C’était à mes yeux une période très excitante, car les différents morceaux commençaient à s’assembler et de nouvelles idées se formaient et se discutaient d’une façon très ouverte.

J’ai fondé la World Transhumanism Association avec David Peace en 1998 afin de promouvoir la prise de conscience publique de ces idées et encourager le développement d’une recherche plus réfléchie et plus conforme aux critères universitaires dans le domaine. Ceci me parut la meilleure façon pour moi de contribuer à l’évolution du monde. Le mouvement prit un certain temps pour prendre, mais maintenant il semble que de plus en plus de gens se sont persuadés du fait que la condition humaine telle que nous la connaissons n’est pas une constante figée pour l’éternité mais quelque chose qui sera profondément transformée dès le présent siècle.

JPB : Je constate avec intérêt, en vous écoutant, que des philosophes et chercheurs européens, notamment au Royaume Uni et dans les pays scandinaves, considèrent le transhumanisme comme un domaine de la science et de la philosophie où l’Europe peut se donner une sorte de créativité autonome, en fonction de ses exigences culturelles spécifiques. En France, il me semble que les personnes s’intéressant à la question l’associent trop souvent aux travaux de Ray Kurzweil et autres futurologues bien connus – lesquels paraissent tantôt très exotiques tantôt parfois aussi politiquement orientés pour démontrer au monde la supériorité des Etats-Unis. Que pensez-vous pour votre part du degré d’appropriation de l’idée de transhumanisme par la pensée européenne ?

NB : Je pense que la pensée transhumaniste en est encore à un stade initial de développement. Il est nécessaire que différentes catégories de personnes exploitent les idées de base dans plusieurs directions, et les déclinent au sein de perspectives politiques différentes. Le grand risque serait que si des gens rencontraient le transhumanisme sous une forme associée à une philosophie ou une personnalité qu’ils n’aiment pas, ils le rejettent dans sa totalité. Cela serait une erreur, malheureusement trop fréquente.

JPB : Il me semble que le transhumanisme n’est pas compris en France, quand il n’est pas purement et simplement ignoré. Confirmez-vous ce diagnostic et, si oui, pouvez vous expliquer pourquoi il en est ainsi ? Si non, pouvez vous citer des auteurs français intéressés ? Ce matin précisément, je rencontrais un professeur de philosophie à la Sorbonne, Jean-Michel Besnier, qui m’a dit être très intéressé par votre approche. Mais je crains que ses collègues ne soient pas très nombreux à réagir ainsi.

NB : C’est probablement vrai que les Français ne connaissent pas bien le transhumanisme. Je ne m’explique pas bien pourquoi. Peut-être est-ce dû au fait que la littérature originale était en anglais. Mais peut-être aussi est-ce dû au fait qu’aucun porte-parole influent n’avait entrepris de le diffuser en France dès les origines.

JPB : J’ai mentionné dans la recension de The Transhumanist FAQ, publiée par ailleurs dans ce numéro, que de nombreux scientifiques, à ma connaissance, hésitent à participer aux travaux de la World Transhumanist Association ou de groupes similaires à cause de certaines hypothèses qu’ils considèrent comme relevant de la science-fiction sinon du délire, comme la cryogénie (1) des cadavres ou autres solutions de même nature. Ne pensez vous pas, pour éviter cet effet de rejet, qu’il serait nécessaire de limiter le transhumanisme à des objectifs plus limités et plus pragmatiques. Sinon, vous risquez d’ouvrir grande la porte à des sectes comme les Raéliens ou d’autres manipulateurs illuminés et dangereux ?

NB : Si nous ne devions parler que de perspectives connues et acceptées de tous, à quoi bon une association comme le WTA ? Beaucoup des innovations que nous pensions il y a 10 ans ne devoir survenir que dans un lointain avenir sont maintenant devenues des réalités courantes, les nanotechnologies, la Net economy, la médecine augmentée, etc.

La cryonique est l’exemple de quelque chose qui est aujourd’hui trop radical au regard des connaissances acceptables. Aussi celui qui en parle risque d’être stigmatisé. Mais il faut bien que quelqu’un brise le tabou. Même s’il ne s’agit pas toujours d’une tâche plaisante, c’est ainsi que la WTA peut se montrer utile. Aussi prenons le thème en considération. Maintenant, si vous replacer la cryonique au sein des autres technologies dont nous anticipons le développement au cours de ce siècle, elle n’apparaît pas du tout futuriste. Après tout, si vous vouliez démontrer que la cryonique ne marchera pas, vous devriez démonter qu’aucune technologie future ne pourra jamais réparer les dommages crées à l’organisme par la congélation. Si vous vous bornez à constater que vous ignorer quand et comment cette réparation pourra se faire, alors vous pouvez estimer que vous faire congeler par la cryonique serait une forme d’assurance sur la vie non négligeable. Aussi longtemps que l’information contenue dans votre cerveau pourra être préservée, vous pouvez espérer qu’avec des technologies plus avancées, vous pourriez être ressuscité tel que vous étiez à votre mort. En fait, la plus grande incertitude pesant sur l’avenir de ce procédé ne tient pas à la question de la technologie mais à celle de savoir si les gens du futur seront intéressés à vous voir reparaître – sans compter le risque que votre entrepreneur de congélation ne fasse faillite dans l’intervalle.

Il est possible de réfléchir à des choses comme la cryonique d’une façon rationnelle, comme d’une procédure reposant sur des bases expérimentales solides, et de traiter les différentes incertitudes attachées à ce type d’intervention. Certains considéreront que la possibilité du succès vaut la peine de faire la tentative, compte tenu de la dépense à consentir, d’autres non.

Quant à la façon de se préserver des illuminés et des sectes du type des Raéliens, je crois qu’il vaut mieux les ridiculiser ou leur interdire l’accès à nos travaux, plutôt que montrer que nous nous en distinguons en évitant d’évoquer certains sujets dont ils traitent aussi de façon controversée.

JPB : Il n’y a pas de doute que, même en se tenant à la sphère du rationalisme et des approches scientifiques pragmatiques, il existe de nombreux domaines où il est nécessaire de formuler des hypothèses qui ne peuvent être démontrées aujourd’hui de façon expérimentale. C’est le cas en cosmologie, par exemple concernant tout ce que votre collègue d’Oxford David Deutsch a exposé dans son ouvrage fameux « L’étoffe de la réalité »(2). Il est bon que les transhumanistes évoquent ces hypothèses et réfléchissent à leurs conséquences pour l’humanité si elles sont un jour vérifiées. Mais à nouveau, ne serait-il pas utile de distinguer le plus clairement possible entre les hypothèses qui ne seront pas testables avant longtemps, comme ce qui concerne la théorie des cordes en cosmologie, et celles qui pourront l’être à plus ou moins long terme, comme en ce qui concerne l’ « augmentation » du corps et de l’esprit ? A ce propos, je suis surpris de voir que The Transhumanist FAQ n’ait pas évoqué les mystères du monde quantique, notamment les probables applications révolutionnaires, dans un délai de 10 ou 20 ans, de l’ordinateur quantique.

NB : Certes, nous devons distinguer entre ce qui est plausible et ce qu’il en l’est pas. C’est en cela que consiste la rationalité. Mais la rationalité est un art difficile. Il faut énormément travailler un sujet, en examinant avec soin les preuves expérimentales, afin de préciser ce en quoi l’on peut croire. Bien penser demande beaucoup de travail, d’intelligence et d’honnêteté intellectuelle.

Et puis il y a une dimension tout à fait différente au-dessus de tout cela, qui concerne les valeurs. Le transhumanisme s’intéresse autant aux valeurs et à l’éthique qu’à la prédiction des technologies du futur. Or bien penser les valeurs est aussi très difficile.

Quant à votre question concernant l’ordinateur quantique, il y a deux raisons pour lesquelles The Transhumanist FAQ n’en parle pas. La première est qu’il s’agit d’un texte déjà long et qu’il ne pouvait traiter de tout. La seconde est que nous ne savons pas s’il sera un jour possible de construire des calculateurs quantiques utilisables. Si de tels calculateurs de grande taille pouvaient être réalisés, alors ils faciliteraient certains types de calculs mais pas d’autres. A part la cryptographie, on ne voit pas comment ils pourraient changer l’environnement technologique d’ensemble auquel l’homme est confronté.

JPB : Ce n’est pas tout à fait le point de vue de ceux qui y travaillent, mais peu importe. Je voudrais revenir à votre œuvre. Quels sont vos futurs centres d’intérêt, qu’il s’agisse du transhumaniste ou d’autres questions ?

NB : Je m’intéresse à une large gamme de recherches et je développe des idées dans plusieurs domaines. Le nouvel institut de recherche interdisciplinaire que j’ai fondé à l’Université d’Oxford (Le Future of Humanity Institute) étudiera trois champs de problèmes 1) les transformations de l’humain (incluant les aspects pratiques, éthiques et politiques découlant de l’utilisation des technologies contribuant à « l’augmentation de l’homme ».2) les risques de catastrophes globales et les politiques permettant le cas échéant de les éviter 3) l’avenir de la vie intelligente, ce qui comprend l’étude des problèmes méthodologiques et des contraintes permettant de définir l’intelligence aussi bien que les solutions que devraient apporter dans l’avenir les nanotechnologies et l’intelligence artificielle. Voilà probablement les points sur lesquels je me focaliserai dans le prochain avenir.

JPB : Je voudrais pour terminer avoir votre sentiment sur les relations du transhumanisme avec la réflexion métaphysique. Aujourd’hui, on constate que la science, qui semble pourtant l’activité la plus noble de l’humanité (comme de la future transhumanité), est attaquée de toute part. D’un côté les fondamentalismes islamiques ou chrétiens (je pense en particulier à l’infâme mouvement américain dit du Dessein Intelligent) veulent la réduire au silence sous prétexte qu’elle contredit de pseudo-vérités révélées par des textes religieux. D’un autre côté les altermondialistes et certains écologistes radicaux l’accusent d’être l’instrument des lobbies militaires et industriels américains pour dominer le monde. Cependant la science est, ou pourrait être, bien autre chose. Mais il me parait, en ce qui me concerne, que si nous voulons expliquer cela aujourd’hui, nous devons nous appuyer sur une conception matérialiste, je dirais presque athée, de la science, analogue à celle qui avait commencé à prendre naissance au siècle des Lumières. Or il me semble que le transhumanisme, aujourd’hui, pourrait être une nouvelle façon de réincarner cette philosophie matérialiste de la science. Qu’en pensez-vous ?

NB : Le transhumanisme prend en effet ses racines dans la philosophie des Lumières. De nombreux transhumanistes sont matérialistes et athées. Mais il y en a d’autres qui se réfèrent à des croyances religieuses variées. Les opinions transhumanistes peuvent être conjuguées avec différentes orientations politiques et religieuses. Le cœur de la philosophie transhumaniste est l’idée simple que nous pourrions vivre des vies meilleures par l’utilisation raisonnée des technologies afin d’étendre nos capacités biologiques et notre durée de vie. Le transhumanisme promeut une façon éthique de donner aux gens la possibilité de vivre des existences enrichies par les technologies émergentes.


Notes
(1) La cryopréservation humaine (cryonique/cryogénie) est une procédure par laquelle les patients qui ne peuvent plus être maintenus en vie avec les techniques médicales d’aujourd’hui sont préservés à très basse température en vue d’un traitement dans le futur. Elle doit être distinguée de la cryonie qui étudie les pouvoirs thérapeutiques du froid et plus généralement l’effet du froid sur les organismes vivants.
(2)
http ://www.automatesintelligents.com/biblionet/2004/jan/deutsch.html


Interview de Justice de Thézier
Recueilli par Jean-Paul Baquiast 28/06/06

Automates Intelligents : Nous avions publié une interview de Nick Bostrom (ci-dessus) et une présentation du transhumanisme. La réaction de quelques lecteurs, s’affichant résolument matérialistes, a été très mitigée. Manifestement, il y avait incompréhension. Pouvez vous, pour la dissiper, nous rappeler d’abord ce qu’est l’Association transhumaniste mondiale. Quelle est sa représentation et son activité en France ?

Justice De Thézier : L’Association transhumaniste mondiale est une organisation non gouvernementale qui promouvoit l’utilisation éthique de la technologie pour augmenter les capacités humaines. Nous soutenons le développement et l’accès aux nouvelles technologies qui permettront à tous de jouir de meilleurs esprits, de meilleurs corps et de meilleures vies. En d’autres mots, nous voulons que les gens atteignent un état au-delà du bien-être.

L’Association transhumaniste mondiale a été fondé en 1998 par les philosophes Nick Bostrom et David Pearce. Sa première tâche fut d’organiser un groupe international de transhumanistes pour rédiger la Déclaration transhumaniste, publiée en 1998, et la Foire à questions transhumaniste, publiée en 1999.

Il y a plus de 3400 personnes qui se sont joint à l’Association transhumaniste mondiale provenant de plus de 100 pays, de l’Afghanistan au Brésil à l’Égypte aux Philippines. Les membres de l’ATM participent à plus d’une douzaine de sections à travers le monde et dans une douzaine d’organisations affiliées. Pour le moment, l’ATM n’a pas de représentation ou d’activité en France mais nous aimerions que des volontaires professionnels et avant-gardistes nous contactent pour organiser des associations transhumanistes en sol français.

L’ATM a six programmes d’activité :

* À travers notre programme sur la santé mondiale, nous voulons créer des liens avec les organisations qui oeuvrent dans les politiques de santé mondiale et de développement international pour encourager la diffusion de technologies émergentes dans les pays en voie de développement et pour systématiquement examiner les problèmes liés à l’équité et l’accès mondial aux nouvelles technologies.

* À travers notre programme sur les relations, la communauté et la technologie, l’ATM cherche a examiner comment les technologies peuvent soutenir et améliorer la qualité de nos relations, nos familles et nos communautés.

* À travers notre programme sur les conséquences et l’éthique des technologies émergentes, l’ATM cherche a cataloguer les technologies émergentes qui peuvent selon nous augmenter les capacités humaines. Nous voulons créer une base de données sur leurs possibles conséquences. Cette base de données sera alors la source pour des propositions de politiques publiques visant à la réalisation la plus complète du potentiel humain.

* À travers notre programme sur l’autodétermination et les droits de la personne, nous voulons convaincre le communauté de défense des droits humains, les juristes, les activistes pour les droits reproductifs, la communauté transsexuelle et les activistes pour la décriminalisation des drogues dures à se joindre à une campagne pour approfondir et radicaliser le concept des droits de la personne.

* À travers notre programme sur une meilleur qualité et longueur de vie, nous voulons militer pour des vies plus longues et saines, répondre aux objections communes à la prolongation de la vie tel la surpopulation ou l’ennui.

* À travers notre programme sur les visions d’utopie et de dystopie, nous cherchons à collectionner les images de la posthumanité et des intelligences non humaines quelles soient positive, négatives ou neutres et ensuite stimuler les critiques culturels, les artistes, les écrivains et réalisateurs de film afin d’explorer les leçons qui peuvent être dérivées de ces expressions culturelles.

AI : N’y a-t-il pas conflit avec d’autres organisations se disant transhumanistes ou post humanistes. Apparemment, plusieurs structures se réfèrent à ce thème et sont, comme souvent, en petite guerre les unes avec les autres. Pouvezvous vous situer par rapport aux autres ?

JDT : Il y avait des conflits dans le passé entre certains membres des conseils d’administration de l’Association transhumaniste mondiale et l’Institut Extropie mais nous les avons résolus et maintenant nous collaborons ensemble sur plusieurs projets. Toutefois, il est important de noter que l’Institut Extropie a fermé ses portes en mai 2006 ce qui laisse l’Association transhumaniste mondiale la seule organisation internationale dédiée à la promotion du transhumanisme.

AI : Aujourd’hui, le thème à la mode est la prolongation de la vie au-delà de cent ans, sinon plus (je ne parle même pas de la cryogénie). Je dirais que, comme cela répond à un désir de beaucoup de gens, nous avons là une porte grande ouverte aux marchands de drogues, régimes et autres illusions qui déconsidèrent le thème qui par contre nous parait tout à fait justifié de “l’homme augmenté” par diverses prothèses robotiques. Que proposez-vous pour “rester sérieux”, c’est-à-dire scientifique, dans ces domaines ?

JDT : Nous croyons dans les mécanismes existants de recherche scientifique, de revue par les pairs, de reproductibilité, d’essais cliniques et des analyses d’efficacité. Nous croyons que tous ces mécanismes pourraient être rendus plus rentables, efficaces et indépendants, mais nous croyons qu’ils sont tous nécessaires pour une bonne science et médecine. Si les bioconservateurs forcent la médecine améliorative à rester dans l’obscurité ou refusent de poursuivre la recherche dans ces domaines du fait d’un préjugé idéologique, ceci rendrait la bonne science et la recherche clinique impossibles.

Dans son live Rapture, le journaliste scientifique américain Brian Alexander a souhaité placer l’évolution du mouvement pour la prolongation de la vie hors des mains des marchands de rêves.

AI : En prolongement de la question précédente, je dirais que comme rédacteurs dAutomates Intelligents, nous sommes convaincus que freiner toute évolution scientifique et technologique en se crispant sur une image idéologique de ce que serait et devrait rester la nature humaine abouti au pire des conservatisme, celui des gens qui ne veulent pas partager ce que la société leur a donné. Mais comment assurer une discussion – disons démocratique – de l’acceptabilité des nouvelles découvertes, en biologie comme en neurologie ?

JDT : Une solution serait d’organiser des conférences citoyennes sur les technologies émergentes. Une conférence citoyenne est principalement une façon de construire un dialogue entre des citoyens et des experts. Utilisée au Danemark depuis les années 1980, la conférence citoyenne consiste à regrouper entre 10 et 20 participants indépendants composant un panel de citoyens ayant été informés sur une question. L’objectif est d’établir un rapport plus démocratique entre le pouvoir politique, les citoyens et les experts. Il s’agit donc de questionner des experts et d’arriver à formuler une série de recommandations sur cet enjeu, qui seront transmises aux pouvoirs publics concernés. Une conférence citoyenne permet ici au citoyen de se faire entendre sur des enjeux qui nécessitent souvent une connaissance plus pointue.

AI : Plus généralement encore, vous situez vous parmi les athées ou, sous un autre angle, des matérialistes ?

JDT : Le transhumanisme est une philosophie matérialiste. Pour le moment, il n’y a aucune preuve concernant l’existence de forces surnaturelles ou phénomènes spirituels. Les transhumanistes préfèrent donc déduire leur compréhension du monde des modes rationnels d’enquête, surtout la méthode scientifique. Malgré le fait que la science forme la base pour la perspective transhumaniste, les transhumanistes reconnaissent que la science a ses propres limites et imperfections et que la pensée critique est essentielle pour guider notre conduite et pour choisir des buts qui valent la peine d’essayer d’atteindre.

Malgré le fait que la plupart des transhumanistes sont des athées, il y a aussi des transhumanistes religieux de toutes les confessions. Par contre, le transhumanisme est problématique pour plusieurs traditions religieuses, tel que le Catholicisme avec sa “théologie du corps”. Mais plusieurs théologiens défendent la médecine améliorative comme un prolongement naturel de toutes les pratiques médicales qui sont déjà acceptables par plusieurs croyants.

AI : Avez vous des rapports avec le mouvement des Brights ?

JDT : L’Association transhumaniste mondiale n’a aucun rapport formel ou informel avec le mouvement des Brights. Toutefois, nous avons des relations amicales avec plusieurs groupes et mouvements humanistes, laïques, rationalistes et libres-penseurs.

AI : Assimileriez vous le transhumanisme à un mème ou à un mèmeplexe, c’est-à-dire à un ensemble d’idées et de pratiques qui se développent des façon autonome compte tenu d’un certain état des sociétés.

JDT : Oui, le transhumanisme est un mèmeplexe, c’est-à-dire que l’idéologie transhumaniste peut se développer de façon autonome compte tenu d’un certain état des sociétés. Par exemple, malgré le courant libéral qui domine aux États-Unis, le mouvement transhumaniste qui s’organise au Québec reflète plusieurs valeurs de la société québécoise, soit la lucidité et la solidarité. Le transhumanisme québécois préconise donc une approche social démocrate aux enjeux sociaux.

AI : Etes vous conscient que demander la dépénalisation des drogues dures serait inacceptable en France ?

JDT : Oui, mais la question est posée dans d’autres pays. À travers le monde, des millions de personnes sont dépendantes de « drogues dures » avec un état sanitaire et social qui se détériore au fil des années. Les mesures légales employées contre les utilisateurs de drogues sont un échec retentissant. Deux objectifs devraient guider une future politique sur les drogues : la prévention de la dépendance et de ses conséquences; et l’amélioration de la santé et de la condition sociale des utilisateurs de drogues. L’Association transhumaniste mondiale est d’avis que l’objectif de sociétés sans drogue est irréalisable. Par conséquent, elle recommande que les efforts de prévention et de traitement soient accentués, plutôt que ceux pour faire respecter la loi; que la réduction des méfaits soit considérée comme le but fondamental d’une politique sur les drogues et que l’usage de la drogue soit décriminalisé.


On trouvera ci-dessous une interview non-publiée de Justice de Thézier élaboré par le journaliste montréalais Guillaume Brodeur précisant les thèmes exposés dans l’entretien ci-dessus. Nous n’avons pas participé à son élaboration. La publication par notre revue de ce document n’implique aucun soutien ou aucune critique au mouvement transhumaniste.

Né à Montréal en 1975, Justice De Thézier était un intervenant culturel québécois d’origine haïtienne. Inquiet de la montée de la technophobie et de l’anti-science chez la Gauche, il est convaincu que les sociaux-démocrates doivent s’approprier l’innovation technologique s’ils veulent atteindre leurs buts de faire avancer la liberté, l’égalité et la solidarité. Dans le cadre d’une recherche, il découvre le transhumanisme démocratique et l’existence de l’Association transhumaniste mondiale. En 2003, il fait son entrée dans le mouvement en devenant leur porte-parole francophone. Il entreprend ensuite des études en Science, Technologie et Société à l’UQÀM afin d’analyser les enjeux sociaux des nouvelles technologies pour la société québécoise.

Ni scientifique, ni philosophe, De Thézier est un militant qui attire l’attention car il est la première voix québécoise de ce mouvement controversé mais aussi parce qu’il est déterminé à stimuler un grand débat au Québec et peut-être en France autour des enjeux liés à l’émergence des « technologies d’amélioration humaine ». Vaste programme…

Qu’est-ce que le transhumanisme démocratique ?

En 1966, Fereidoun M. Esfandiary, un sociologue irano-américain qui enseignait « les nouveaux concepts de l’être humain » à l’Université New School de New York, commença à identifier comme « transhumain » ou « humain transitoire » les gens qui étaient en train d’adopter des styles de vie, perspectives et technologies qui les rendaient transitionnels à la « posthumanité ».

Cette hypothèse inspira des philosophes à articuler les principes du « transhumanisme » en 1990 : Un mouvement intellectuel et culturel qui affirme la possibilité et le désir d’améliorer fondamentalement la condition humaine à travers la raison appliquée, en encourageant le développement et une plus grande accessibilité aux technologies qui permettront aux gens de vivre plus longtemps et en bonne santé tout en augmentant leurs capacités intellectuelles, physiques et émotionnelles.

Toutefois, plusieurs intellectuels à l’intérieur du mouvement commencent à juger que le développement et l’utilisation irresponsable et inéquitable des technologies d’amélioration humaine, laissée aux caprices du libre marché, pourraient avoir des conséquences désastreuses pour la société.

En 1997, le philosophe suédois Nick Bostrom apporte donc au transhumanisme une dimension académique : l’étude scientifique des ramifications, promesses et dangers potentiels des technologies qui permettront de surmonter les limites humaines fondamentales, ainsi que l’étude des questions éthiques entourant le développement et l’utilisation de ces technologies.

En 1998, Bostrom fonde un organisme non gouvernemental, l’Association Transhumaniste Mondiale (ATM), afin d’encourager la discussion, la recherche et augmenter la visibilité de la pensée transhumaniste auprès du public.

En 2002, le bioéthicien américain James Hughes contribue à un renouvellement politique en élaborant les principes du « transhumanisme démocratique » : un mouvement citoyen qui noue le désir d’améliorer nos capacités humaines avec la nécessité de préserver nos engagements face à la liberté, l’égalité et la solidarité. Les transhumanistes démocrates luttent donc pour garantir un accès sécuritaire, universel et volontaire aux technologies d’amélioration humaine à venir afin que tous les citoyens puissent bénéficier des bienfaits sociaux issus de ces technologies.

Pourquoi le besoin d’un renouvellement politique ?

Le transhumanisme contemporain est né d’une cyberculture américaine dont les premiers adhérents étaient issus de la classe moyenne américaine blanche et sa perspective politique a généralement été une version militante du néolibéralisme qui est typique de cette culture.

Toutefois les transhumanistes sont de plus en plus diversifiés, avec plusieurs en train de bâtir une large mouvance démocrate, menée par James Hughes, dans l’Association Transhumaniste Mondiale. Pour que le mouvement transhumaniste grandisse et devienne un défi sérieux à l’opposition, c’est-à-dire les bioconservateurs et les bioluddites, les transhumanistes se distancent de leurs racines élitistes et anarcho-capitalistes et clarifient leurs engagements aux institutions, valeurs et politiques publiques démocratiques. En embrassant l’action politique et l’intervention de l’État pour confronter les enjeux concernant l’équité, la sécurité et l’efficacité des technologies d’amélioration humaine, les transhumanistes sont maintenant dans une meilleure position pour mériter un auditoire plus large.

Malheureusement, l’immense majorité des critiques du transhumanisme sont ignorants de cette maturation ou refuse de l’admettre dû à un manque de rigueur en recherche ou à un préjugé bioconservateur.

Quels sont les objectifs à court terme de l’Association Transhumaniste Mondiale ?

Nous voulons organiser une campagne pour un programme de recherche pour développer des thérapies pour ralentir le vieillissement. Les buts spécifiques seraient de convaincre les institutions gouvernementales des États-Unis et d’Europe s’occupant de la recherche médicale de reconnaître et soutenir le programme de recherche ‘’Longevity Dividend’’ (dividendes de la longévité) du Dr. S. Jay Olshansky. L’anti-vieillissement est un de nos buts les plus populaires. Les ‘’dividendes de l’accroissement de la longévité humaine est la meilleure façon de confronter les problèmes liés au vieillissement de la population et donc fourni un pont aux débats pressants de politiques publiques.

On nous dit que l’être humain « amélioré » ou « posthumain » est à nos portes et inévitable, mais sur quels faits est-ce que les théoriciens transhumanistes se basent pour faire ce genre de déclaration ?

Voici une liste de faits :

• Des chercheurs ont utilisé des techniques de génie génétique pour créer des souris qui sont plus fortes, plus intelligentes et qui vivent deux fois plus longtemps qu’une souris normale.
• Tout les gènes qui ont été changés dans ces souris se retrouvent chez les humains – ceci suggère que les mêmes techniques pourraient être utilisées pour améliorer les capacités humaines.
• Presque 10 000 adultes humains ont déjà eu leurs gènes modifiés à travers des techniques de thérapie génique utilisées pour traiter des maladies génétiques.
• Plus de 2 millions de bébés sont nés après avoir été conçus dans une éprouvette à travers la fertilisation in vitro.
• Aux États-Unis, 1 sur presque 100 bébés sont conçus à travers cette méthode.
• Des parents ont déjà utilisé le diagnostique génétique préimplantatoire pour avoir des bébés moins à risque d’avoir le cancer ou la maladie d’Alzheimer ou ayant plus de chance de fournir une compatibilité génétique à un frère ou une sœur nécessitant une greffe d’organe.

Autre que la génétique, la cybernétique permet déjà ou très bientôt des améliorations humaines assez impressionnantes :

• 70 000 personnes sourdes ont eu leur ouïe restaurée à travers des électrodes implantées dans leurs nerfs auditifs.
• 40 000 personnes ont eu des électrodes implantées dans leurs cerveaux pour contrôler la maladie de Parkinson.
• Une poignée d’hommes et de femmes paralysés ont des électrodes dans leurs cerveaux qui leur permettent de contrôler des appareils ménagers ou des bras robotiques par la simple pensée.
• Plus d’une douzaine de groupes de recherche ont testé des implants électroniques qui peuvent restaurer la vue à un aveugle en envoyant des signaux visuels dans le nerf optique ou le cortex visuel.

Mais l’utilisation de technologies d’amélioration ne pose telle pas des problèmes éthiques ?

Oui il y a en plusieurs, mais le problème éthique le plus important est celui de l’accessibilité, car quand le public sera assuré de la qualité et efficacité de ces technologies d’amélioration, beaucoup de gens voudront les utiliser. Mais tous ne pourront se les procurer et on pourrait assister à une « fracture cognitive et génétique » entre riches et pauvres. Si ce problème est confronté et résolu par l’assurance santé fourni par l’État, certains théoriciens transhumanistes envisagent l’émergence d’une nouvelle société, exploitant les technologies d’amélioration, qui stimulent les changements économiques et politiques du 21e siècle.

Le transhumanisme prône donc un utopisme technologique ?

L’accusation d’« utopisme » est souvent lancée aujourd’hui non seulement contre les plus modérés des réformes sociales mais aussi contre le transhumanisme. Il est vrai que le transhumanisme est, en partie, un mouvement utopiste mais cette caractéristique n’est pas une faiblesse. Au contraire, c’est sa force! Où serions-nous sans utopie ? Où irions-nous ? L’utopisme a toujours été le moteur psychosocial puissant derrière tous les mouvements de libération qui ont lutté pour les droits et libertés que nous prenons pour acquis. Le Rapport NBIC commandité par la National Science Foundation indique que la convergence des nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information et sciences cognitives pourront permettre à des aspirations, qui étaient jusqu’à maintenant purement utopiques, de devenir des options de politiques publiques pratiques dans un avenir proche.

Il est important de noter que la nouvelle vague de transhumanistes se distinguent en étant des « techno-réalistes ». Au lieu d’uniquement spéculer sur les merveilles que l’avenir pourrait nous apporter, nous préférons continuellement examiner de façon critique comment les nouvelles technologies peuvent aider ou gêner les citoyens dans leur lutte pour améliorer la qualité de leurs vies et de leurs communautés.

Nous avons donc besoin d’un projet d’utopies réalisables : des idéaux utopistes qui reposent sur les potentiels réels de l’humanité, des destinations utopiques qui ont des gares accessibles, des desseins utopistes d’institutions qui peuvent informer nos tâches pratiques de survivre et vivre dans un monde aux conditions imparfaites pour un changement social.

Que proposez-vous comme solutions concrètes ?

Premièrement, nous devons garantir la liberté morphologique et l’autonomie corporelle de tous les citoyens. Nous devons moderniser notre compréhension de ce qu’est un citoyen, le détenteur de droits, mais aussi des droits que nous avons de contrôler nos corps et esprits et des institutions que nous avons pour rendre ces droits réels. Le droit de contrôler nos corps et esprits devrait aussi inclure le droit des adultes sains d’esprit de changer et améliorer leurs propres corps et esprits, d’être propriétaire de leur propre code génétique, prendre des nootropiques et contrôler leurs morts. La liberté reproductive, un prolongement de notre droit de contrôler notre corps et vie, doit inclure le droit d’utiliser les nouvelles technologies de reproduction pour assurer la meilleure vie possible à nos enfants. En d’autres mots, soyons maîtres de nos corps!

Deuxièmement, on devrait établir une institution dont le mandat serait de valoriser la recherche et le développement des technologies d’amélioration humaine mais aussi de vigoureusement tester ces technologies pour que les utilisateurs comprennent leurs risques et bienfaits.

Troisièmement, tous les citoyens devraient être assurés d’un accès équitable à ces technologies d’amélioration humaine à travers le système de santé quand c’est fiscalement faisable. Quand des technologies d’amélioration ne peuvent pas être offertes par l’assurance santé pour des raisons politiques ou fiscales, elles devraient être disponibles sur le marché, mais leurs prix devraient être strictement contrôlés.

Comment voudriez-vous qu’on voie le débat sur les nouvelles technologies ?

Les deux groupes organisés qui sont déjà actifs autour de la question des nouvelles technologies et de l’amélioration humaine sont d’un coté les entreprises biotechnologiques et de l’autre les « bioconservateurs » (c’est-à-dire les intellectuels et activistes de droite et de gauche qui veulent qu’on résiste au progrès au nom de la « loi divine » ou de la « loi naturelle » ou d’une « éthique de l’espèce humaine » ). La conséquence tragique de cette situation est que si ces groupes d’intérêts et points de vue polarisés restent les seules sources de référence pour nos politiciens, ils prendront des décisions qui seront au détriment des droits et du bien-être des citoyens.

Il est donc crucial qu’une nouvelle voix entre dans le débat. Une voix qui n’est pas opposée aux nouvelles technologies ni à l’amélioration humaine, mais qui est très concernée par les enjeux sociaux, économiques et politiques de ces technologies et qui ne veut certainement pas mettre notre avenir entre les mains de corporations qui priment le profit au-dessus de la responsabilité sociale ou que les progrès technologiques soient stoppés par des conservateurs qui rêvent d’un statu quo permanent!

Donc, il doit y avoir de nouvelles initiatives à l’intérieur des organisations politiques existantes et nous avons besoin de nouvelles organisations qui pourront contribuer à un renouvellement des idées et l’animation de débats publics autour de ces enjeux avec une approche futuriste rassembleuse. Nous avons besoin de philanthropes visionnaires pour soutenir ces efforts. Tant au Québec et en France qu’à une échelle internationale, nous avons besoin de nouveaux niveaux de conscientisation et d’engagement – bref, un nouveau mouvement social – pour s’assurer que les technologies d’amélioration humaine vont soutenir au lieu de renverser nos engagements durement gagnés à nos valeurs essentiels – la liberté, l’égalité et la solidarité. Ce mouvement est le transhumanisme démocratique et c’est mon espoir que les Québécois et les Français à son avant-garde.

Mais l’intellectuel américain Francis Fukuyama semble avoir convaincu plusieurs que le transhumanisme est l’idéologie la plus dangereuse du 21e siècle car l’émergence possible d’une « aristocratie posthumaine » serait une menace pour la démocratie et l’égalité. Quelle est votre réaction ?

Ce genre de discours hystérique me fait sourire étant donné que nous sommes tous témoins du fait que l’idéologie néo-conservatrice de Fukuyama, et les politiques de l’administration Bush qu’elle a influencée, a des conséquences tragiques tant aux États-Unis que dans le reste du monde.

Ceci dit, la société humaine a toujours été à risque qu’un groupe décide de voir un autre groupe comme méritant d’être mis à l’esclavage ou d’être massacré. Pour contrer ces tendances, les sociétés modernes ont créé des lois et institutions, et les ont dotées de pouvoirs d’exécution, qui agissent pour prévenir que des groupes de citoyens en attaquent un autre. L’efficacité de ces institutions ne dépend pas sur le fait que tous les citoyens aient des capacités égales. Les sociétés modernes et civilisées ont un large nombre de personnes ayant des capacités physiques et mentales diminuées ainsi que de personnes qui sont peut-être exceptionnellement fortes physiquement ou en santé ou intellectuellement douées de différentes façons. Ajouter des personnes avec des capacités améliorées à cette distribution d’habilité déjà variée ne va pas nécessairement scinder la société en deux ou déclencher un génocide ou de l’esclavage. Cessons de voir le futur à travers le prisme de mauvais films de science-fiction!

Toutefois, les transhumanistes démocrates ne se contentent plus de simplement lutter pour une égalité sociale, économique et politique. Que valent ces droits tout aussi longtemps que les gens sont nés biologiquement inégaux ? Tout aussi longtemps que certains sont nés en santé et d’autres malades, certains forts et d’autres faibles, certains brillants et d’autres idiots – en d’autres mots tout aussi longtemps que nous avons une inégalité biologique – toutes les égalités sociales sont extrêmement importantes mais parfois peuvent valoir très peu. Nous n’accepterons rien d’autre que la conquête de cette « bio-inégalité » qui est à la racine de toutes les inégalités humaines.

Mais si la nature humaine était avant tout un fait biologique, est-ce que Fukuyama a raison quand il dit que les biotechnologies font courir le risque à l’humanité de perdre sa nature si on commence à la modifier ?

Comme l’explique le philosophe français Dominique Lecourt, il est vrai que l’humanité a un noyau biologique. Mais la biologie nous montre aussi que le déterminisme génétique ne suffit pas à expliquer le comportement humain. La notion de « nature humaine » n’a d’ailleurs pas été élaborée par des biologistes, mais par des philosophes qui, au 18e siècle, pensaient qu’elle pouvait servir à fonder des normes. C’est absurde de croire que l’on puisse, du fait de notre capacité à maîtriser notre noyau biologique, en inférer que la nature humaine est en danger.

Même si on met la notion de nature humaine de côté, Fukuyama soutient quand même que les biotechnologies pourraient porter atteinte à la « dignité humaine ».

Comme le demande Dominique Lecourt, que signifie cette notion de dignité humaine ? Comment la définit-on ? En s’en servant pour condamner la procréation artificielle, le pape Benoît XVI est cohérent avec le dogme de l’Église catholique. Mais Fukuyama ne peut se référer à ce dogme. A quoi donc se réfère-t-il ? A une valeur morale absolue, immuable. C’est l’impératif catégorique de Kant. Il ne sait peut-être pas que l’expression « dignité humaine » a été employée pour la première fois au 16e siècle par un philosophe humaniste pour dire que la dignité de l’homme est celle de l’être qui ne se satisfait jamais de la place qu’il occupe. Et qui toujours avance sur le chemin de la connaissance et de l’ingéniosité.

Si c’est ça, la vraie définition de la dignité humaine, ce sont les transhumanistes qui en sont les plus grands défenseurs et non les bioconservateurs comme Fukuyama!