Manifeste des généticiens – 1939

Biologie sociale et amélioration de la population

En réponse à une requête du Service Scientifique de Washington, D.C., adressant la question « Comment la population mondiale peut le plus efficacement être améliorée génétiquement ? » à un grand nombre de travailleurs scientifiques, la déclaration ci-dessous a été préparée et signée par ceux dont le nom apparaît à la fin.

Cette question « Comment la population mondiale peut le plus efficacement être améliorée génétiquement ? » soulève des problèmes bien plus larges que ceux qui sont purement biologiques, des problèmes que le biologiste rencontre inévitablement dès lors qu’il tente de mettre en pratique les principes de son propre champ de spécialité. Car l’amélioration génétique effective de l’humanité dépend de changements majeurs dans les conditions sociales, et de changements corrélatifs dans les attitudes humaines.

En premier lieu, il ne peut y avoir aucune base valide pour estimer et comparer la valeur intrinsèque de différents individus, sans les conditions sociales et économiques fournissant des opportunités approximativement équivalentes pour tous les membres de la société, au lieu de les stratifier dès la naissance dans des classes avec des privilèges extrêmement différents.

Le deuxième obstacle majeur à l’amélioration génétique réside dans les conditions économiques et politiques qui favorisent l’antagonisme entre les différents peuples, nations et « races ». La suppression des préjugés raciaux et de la doctrine non scientifique selon laquelle les bons ou les mauvais gènes sont le monopole de peuples particuliers, ou de personnes ayant une caractéristique donnée, ne sera cependant pas possible avant que les conditions qui produisent la guerre et l’exploitation économique n’aient été éliminées. Cela nécessite une forme effective de fédération du monde entier, basée sur l’intérêt commun de tous ses peuples.

Troisièmement, on ne peut pas s’attendre à ce que l’éducation des enfants prenne activement en compte le bien des générations futures à moins que les parents aient en général une sécurité économique très considérable et à moins qu’ils se voient accorder les aides économiques, médicales, éducatives et autres, adéquates pour la naissance et le développement de chaque enfant supplémentaire, de telle sorte qu’avoir plus d’enfants ne soit un fardeau supplémentaire pour aucun d’eux. Vu que la femme est particulièrement affectée par l’enfantement et l’éducation, elle doit se voir accorder une protection spéciale pour s’assurer que ses devoirs reproductifs n’interfèrent pas trop avec ses possibilités de participer à la vie et au travail de la communauté au sens large. Ces objectifs ne peuvent être atteints à moins qu’il y ait une organisation de la production au bénéfice premier du consommateur et du travailleur, et que les conditions d’emplois soient adaptées aux besoins des parents et en particulier des mères, et que les logements, les villes et les services communs soient en général transformés avec les biens des enfants comme un de leurs objectifs principaux.

Un quatrième prérequis pour l’amélioration génétique effective est la légalisation, la dissémination universelle, et le développement par le travail scientifique de moyens toujours plus efficaces de contrôle des naissances, à la fois positifs et négatifs, qui puissent être appliqués à tous les stades du processus de reproduction – comme la stérilisation volontaire temporaire ou permanente, la contraception, l’avortement (comme troisième ligne de défense), le contrôle de la fertilité et du cycle sexuel, l’insémination artificielle, etc. A côté de tout cela, le développement de la conscience et de la responsabilité sociale concernant la production des enfants est requis ; et on ne peut espérer que cela soit opératoire sans que soient présents les changements dans les conditions économiques et sociales qu’on a déjà mentionnées et qui sont nécessaires à leur épanouissement, et que l’attitude superstitieuse envers le sexe et la reproduction qui prévaut aujourd’hui ne soient remplacée par une attitude scientifique et sociale. Ceci conduira à ce qu’avoir les meilleurs enfants possibles sera considéré, pour une mère mariée ou non, pour un couple, comme un honneur et un privilège, sinon un devoir, à la fois par rapport à leur éducation et à leur patrimoine génétique, même si pour ce dernier aspect cela signifierait un contrôle artificiel – mais toujours volontaire – du processus de parenté.

Avant qu’on puisse s’en remettre aux gens en général, ou à l’État qui est censé les représenter, pour adopter des politiques rationnelles afin de guider leur reproduction, il devra y avoir, cinquièmement, une bien plus grande extension de la connaissance des principes biologiques et de la reconnaissance du fait qu’à la fois l’environnement et l’hérédité constituent les facteurs dominants et inévitablement complémentaires dans le bien-être humain, mais des facteurs qui sont tous deux sous le contrôle potentiel de l’homme, et qui admettent un progrès illimité mais interdépendant. L’amélioration des conditions environnementales augmente les possibilités d’amélioration génétique comme on l’a déjà indiqué. Mais il faut également comprendre que l’effet d’un environnement amélioré sur les cellules germinales n’est pas direct et que la doctrine lamarckienne, selon laquelle les enfants dont les parents ont eu de meilleures opportunités pour leur développement physique et mental héritent sur le plan biologique de ces améliorations, et selon laquelle, par conséquent, les classes et peuples dominants seraient devenus génétiquement supérieurs à ceux qui sont défavorisés, est fausse.

Les caractéristiques intrinsèques (génétiques) d’une génération ne peuvent être meilleures que celles de la génération précédente que par le résultat d’une forme de sélection, c’est-à-dire, parce que les personnes qui, dans la génération précédente, avaient le meilleur équipement génétique ont produit en tout plus de descendants que les autres, soit par un choix conscient, soit par un effet automatique de la manière dont ils ont vécu. Dans les conditions de la civilisation moderne, il est bien moins probable qu’une telle sélection soit automatique que dans les conditions primitives, donc on doit en appeler à une sorte d’encadrement conscient de la sélection pour la rendre possible. Cependant, la population doit d’abord apprécier la force des principes énoncés ci-dessus, et la valeur sociale qu’une sélection sagement guidée aurait.

Sixièmement, la sélection consciente nécessite, de plus, que la ou les directions que doit prendre cette sélection soient approuvées, et ces directions ne peuvent pas être sociales, c’est-à-dire convenant au bien de l’humanité dans son ensemble, sans que les motivations sociales prédominent dans la société. Ceci en retour implique son organisation socialisée. Les objectifs génétiques les plus importants, du point de vue social, sont l’amélioration des caractéristiques génétiques produisant (a) la bonne santé, (b) le complexe qu’on nomme intelligence, et (c) les qualités de tempérament qui favorisent l’empathie et la sociabilité plutôt que celles (aujourd’hui plus estimées par beaucoup) qui produisent le ‘‘succès’’ personnel, au sens où succès est usuellement compris de nos jours.

Une compréhension plus étendue des principes biologiques amènera avec elle la prise de conscience qu’on peut rechercher bien plus que la prévention de la détérioration génétique, et que l’élévation du niveau de la moyenne de la population à celui le plus haut existant aujourd’hui chez des individus isolés, concernant le bien-être physique, l’intelligence et les qualités du tempérament, est une réalisation qui – pour autant que des considérations purement génétiques soient concernées – serait physiquement possible en un nombre comparativement faible de générations. Dès lors chacun pourrait considérer le ‘‘génie’’, combiné bien sûr à la stabilité, comme un droit de naissance. Comme le cours de l’évolution le montre, cela ne représenterait pas du tout un état final, mais seulement un acompte des progrès ultérieurs encore à venir. L’effectivité de tels progrès nécessiterait cependant un accroissement intensif et extensif des recherches en génétique humaine et dans les nombreux champs d’investigation qui lui sont corrélés.

Cela impliquerait la coopération de spécialistes de branches variées de la médecine, de psychologie, chimie et, non des moindres, des sciences sociales, avec l’amélioration de la constitution propre de l’homme lui-même comme thème central. L’organisation du corps humain est merveilleusement intriquée, et l’étude de sa génétique est confrontée à des difficultés spécifiques qui nécessitent que la poursuite de recherches dans ce domaine se fasse à une bien plus grande échelle, et même d’une manière plus exacte et analytique que jusqu’ici. Cela ne pourra, cependant, se produire que lorsque les esprits des hommes se seront détournés de la guerre et de la haine ainsi que de la lutte pour les moyens élémentaires de subsistance, afin de se fixer sur des buts plus importants, poursuivis en commun.

Le jour où la reconstruction économique atteindra le point où de telles forces humaines seront lâchées n’est pas encore arrivé, mais c’est la tâche de cette génération de s’y préparer, et chaque pas sur ce chemin représentera un gain, non seulement pour la possibilité de l’amélioration génétique ultime de l’homme, à un degré rarement rêvé jusqu’ici, mais en même temps, plus directement, pour la maîtrise humaine des maux plus immédiats qui menacent tellement notre civilisation moderne.

Initiateurs :

Francis Albert Eley Crew (1903-1981), généticien britannique.

Julian Sorell Huxley (1887-1975), évolutionniste britannique.

John Burdon Sanderson Haldane (1892-1964), biologiste britannique.

Hermann Joseph Muller (1890-1967), généticien américain.

S. C. Harland, généticien.

J. Needham.

Lancelot Thomas Hogben (1895-1975), zoologiste britannique.

Signataires additionnels :

G. P. Child,

Charles Leonard Huskins (1897-1953), généticien canadien.

P. R. David,

W. Landaurer,

Gunnar Dahlberg (1893-1956), médecin suédois.

H. H. Plough,

Theodosius Grygorovych Dobzhansky (1900-1975), biologiste de l’évolution américain.

E. Price.

Rollins Adams Emerson (1873-1947), généticien américain.

J. Schultz,

C. Gordon,

Arthur G. Steinberg (1912-2006), médecin.

John Hammond (1889-1964), vétérinaire.

Conrad Hal Waddington (1905-1975), biologiste britannique.

Une traduction de : “Social Biology and Population Improvement”, Nature. Vol. 144, 1939, p. 521-522.

Traduction réalisée par Simon Gouz, Biographie d’une vision du monde : les relations entre science, philosophie et politique dans la conception marxiste de J.B.S. Haldane, thèse de l’université de Lyon, 2010.

présentation des auteurs ici

source Sniadecki