Être Mutant

En l’espace de quelques siècles, le monde a été transformé de fond en comble par la science et la technique – les infrastructures réelles de la modernité. Notre environnement et nos expériences n’ont plus grand chose de commun avec ceux de nos ancêtres.

Pris dans le flux de cette métamorphose, l’homme se trouve face à une alternative : soit il se rétracte et se réfugie de manière conservatrice dans le passé ; soit il se projette et s’engage de manière volontaire dans le devenir. Nous appelons Stagnants ceux qui choisissent la première voie ; Mutants ceux qui optent pour la seconde.

L’opposition entre Stagnants et Mutants ne concerne pas seulement le rapport à la technoscience et au progrès. Elle engage aussi une certaine conception de l’homme et de sa liberté.

Les idéologies et morales de la Stagnation, héritières laïques de traditions religieuses issues du néolithique, imposent la conservation en l’état de l’espèce humaine. L’Homme devient une entité abstraite et une essence arbitraire, au nom de laquelle on érige un certain nombre de dogmes, de tabous et d’interdits. Dans la perspective de la Mutation, les hommes ont toujours déduit de leur conscience des possibilités d’action qui définissent leurs libertés concrètes. Si l’homme est bien un animal en évolution, comme l’indique la nouvelle anthropologie scientifique, sa liberté consiste à diriger sa propre évolution dans les directions qu’il juge désirables. En ce sens, la Mutation est un mouvement de libération d’un genre inédit et d’une portée radicale : elle vise la maîtrise et l’autonomie de l’existence psychobiologique des individus et non de leur seule existence socio-historique, qui se déduit d’ailleurs en partie de la précédente.

Voici dix propositions fondatrices de la pensée mutante.

Proposition 1 : Les Mutants proposent une vision réaliste et matérialiste du monde. Le réalisme signifie : il n’existe pas d’arrière-monde, pas de transcendance donnant sens à l’immanence, pas d’essence cachée derrière les apparences, mais une réalité physique que nous observons par nos sens, modélisons par notre raison, jugeons par notre goût et transformons par notre volonté. Le matérialisme signifie : tout ce qui existe survient de la matière et de son organisation, y compris la vie, l’homme et l’esprit.

Nous sommes la métamorphose d’une matière consciente.

Proposition 2 : Les Mutants considèrent que la vie évolue en permanence par variation, sélection et adaptation. Elle n’a rien d’un phénomène stable et répétitif, mais se déploie au contraire de manière dynamique et différenciée, des formes les plus simples vers les formes les plus complexes, dans une alternance d’extinction et d’expansion. L’espèce humaine actuelle est une transition entre espèces pré-humaines et espèces post-humaines. L’homme est le premier animal capable de penser, d’organiser et d’accélérer son dépassement évolutif.

Nous sommes l’embryon d’une autre humanité.

Proposition 3 : Les Mutants valorisent la cognition comme capacité adaptative supérieure. L’émergence et l’expansion de l’espèce humaine témoignent des succès évolutifs liés aux aptitudes cognitives complexes. L’esprit n’est pas une propriété distincte de la vie, mais son extension la plus récente et la plus puissante. Les deux derniers siècles sont à cet égard marqués par un tournant sans précédent dans l’histoire humaine : le mode de production des richesses et de transformation du monde repose désormais sur la force mentale plus que sur la force physique.

Nous sommes l’instinct le plus récent de la vie.

Proposition 4 : Les Mutants visent le meilleur dans tous les domaines d’expression des aptitudes humaines. Alors que le principe d’égalité gère l’existence collective autour de la moyenne, le principe d’excellence exige la promotion et la reconnaissance des exceptions à cette moyenne, c’est-à-dire des qualités les plus affirmées, les plus rares et les plus fécondes. Parce que l’humanité connaît le désir, une partie d’entre elle évolue depuis son origine comme tension vers le désirable.

Nous sommes l’exception libérée des moyennes.

Proposition 5 : Les Mutants souhaitent s’améliorer et améliorer leur descendance en utilisant pour cela les instruments offerts par la technoscience. S’améliorer signifie : choisir et optimiser les traits physiques, psychologiques et comportementaux existants que nous apprécions ; intégrer de manière interne (biologique) ou externe (technologique), provisoire ou permanente, de nouveaux traits physiques, psychologiques et comportementaux.

Nous sommes les sélecteurs de notre destin.

Proposition 6 : Les Mutants pratiquent le libre exercice de la rationalité. La technoscience leur apparaît comme le mode le plus rationnel de description, d’explication et de transformation de soi et du monde. Elle est appelée à supplanter des représentations dogmatiques et périmées du réel, que celles-ci soient de nature religieuse, métaphysique ou idéologique. La technoscience est aussi la continuation de la vie par d’autres moyens, une stratégie adaptative complexe propre aux animaux dotés de conscience.

Nous sommes la volonté de savoir et de pouvoir.

Proposition 7 : Les Mutants revendiquent la propriété de leur corps. La plupart des Etats privent aujourd’hui les individus de la libre disposition de leur organisme et de ses constituants (gènes, cellules, tissus, organes), ainsi que du libre choix en matière de sexualité et de procréation. Ces biopolitiques autoritaires n’ont pas la légitimité morale ou démocratique dont elles se réclament et sont combattues comme résidus de la mentalité religieuse.

Nous sommes les enfants terribles de la technoscience.

Proposition 8 : Les Mutants valorisent la pluralité des valeurs, des fins et des biens comme émanation spontanée de la diversité humaine. Les hommes déduisent de leur existence des conceptions différentes de la vie bonne : tant qu’une conception est compatible avec l’existence d’une autre, il n’existe aucune raison de la nier. Ces conceptions de la vie bonne entrent en compétition dans un mouvement sélectif d’attraction et de répulsion. Chaque individu est attiré par le mode d’existence le plus conforme à sa psychobiologie.

Nous sommes le désir du devenir multiple.

Proposition 9 : Les Mutants défendent les sociétés ouvertes. L’histoire a démontré que la confrontation des idées et des expériences, individuelles ou collectives, est une condition nécessaire de la créativité, de l’innovation et de l’efficacité. Tout ce qui entrave la production et la circulation de l’information entrave du même coup les avancées de l’esprit. L’autonomie de l’individu est au fondement de tout ordre créateur.

Nous sommes les libres d’esprit.

Proposition 10 : Les Mutants jugent que l’humanité entre dans sa phase évolutionnaire. Les conflits historiques pour conquérir des territoires et des ressources persistent. Mais en eux et au-delà d’eux se dessinent déjà la mise en place d’un système biocybernétique planétaire, dont le but sera la gestion de la Terre, la colonisation de l’univers et la transformation de la vie. Les Mutants sont les observateurs de l’histoire finissante des hommes, mais les acteurs conscients de l’évolution buissonnante du vivant.

Nous sommes l’origine du futur.

En l’An III de la Mutation.

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