Autosélection

Appel planétaire à la Mutation consciente et volontaire

Commentaires en préambule : 

Voici une tragédie en trois actes pour la bête inquiète.
Les Mutants y appellent à l’autosélection de l’espèce humaine. Emergence de nouvelles lignées, arborescence chaotique du phylum humain, collectifs en rupture du plan sélectif, machines de guerre mutagènes… Voici l’appel du futur, mille fois plus irradiant que les sirènes du passé, offert par l’étrange multinationale PlaneteMutante Inc.®

Acte I : La découverte de l’évolution

Depuis l’œuvre fondatrice de Charles Darwin, L’origine des espèces (1859), la théorie de l’évolution a transformé de fond en comble la biologie. Bien au-delà de la science, toute notre vision de la vie se trouve bouleversée. Nous possédons de nouvelles réponses à la très ancienne question : pourquoi sommes-nous là ?

Nous savons désormais que, depuis 3,5 ou 4 milliards d’années, la vie se transforme par sélection naturelle des gènes, des individus et des espèces les mieux adaptés à leur environnement.

La théorie darwinienne se résume en quatre points :

• Les individus d’une espèce donnée présentent des petites variations héritables de génération en génération.

• Certaines variations confèrent un avantage adaptatif à leur porteur par rapport aux autres membres de l’espèce, aux individus de sexe opposé ou encore à l’environnement.

• La sélection naturelle est le processus au terme duquel les variations avantageuses sont transmises au détriment des variations désavantageuses.

• L’accumulation des variations individuelles héréditaires au cours des générations aboutit à la transformation graduelle des espèces.

L’apport le plus important de Darwin n’est pas l’idée d’évolution (déjà présente chez un certain nombre d’auteurs du XIXe siècle), mais celle de sélection. Son principe est redoutablement simple et universel : diversité + compétition = sélection. Partout où il existe une variété d’individus en concurrence pour survivre, la sélection opère. Cette loi intangible reste même valable au-delà du vivant : nos idées générales, nos modes vestimentaires ou nos recettes gastronomiques, par exemple, évoluent de la même manière. Elles coexistent pendant un moment, puis certaines sont sélectionnées au détriment des autres : non parce qu’elles sont les meilleures en soi, mais parce qu’elles sont les mieux adaptées à leur environnement social. Inutile de se poser la question des fins ultimes : elle est sans réponse pour l’homme, comme pour tout être vivant. On peut choisir la forme de vie, pas le sens de sa vie. Celle-ci a pour seul sens d’être vivante : ceux qui ne l’acceptent pas meurent, tout simplement.

Pour que la sélection opère, la compétition est aussi nécessaire que la diversité : si tout être pouvait se reproduire sans obstacles, et cela à travers les générations, l’évolution n’existerait pas. Le biocosme se reproduirait à l’identique depuis ses origines.

Dans le monde vivant, le facteur de compétition provient de trois réalités : les rapports de prédation (certains survivent, d’autres non), les ressources limitées de l’environnement (certains se nourrissent, d’autres non) et l’accès aux partenaires sexuels (certains s’apparient, d’autres non). Il existe aussi, beaucoup plus rarement, des bouleversements majeurs de l’environnement. La chute d’une météorite géante a entraîné la disparition des dinosaures voici 65 millions d’années, par modification brutale du climat et disparition provisoire des principales ressources alimentaires d’origine végétale. Grâce à cet événement, de petits mammifères de la taille d’une musaraigne ont réussi à proliférer. Heureusement pour nous : ce sont nos très lointains ancêtres.

La vie est donc un test à grande échelle : certaines solutions réussissent, d’autres échouent. Sur la très longue durée, la nature peut se permettre un nombre infini d’essais et d’erreurs. Il en résulte une certaine angoisse pour l’homme : nous sommes un essai comme un autre ; nous pourrions bien devenir une erreur comme une autre…

A l’échelle d’une vie humaine, le processus de sélection n’est guère perceptible : nous sommes à peu près semblables à nos enfants et à nos parents, et il semble qu’il en soit de même pour les animaux ou les végétaux qui nous sont familiers. Cependant, l’œuvre de la sélection paraît bien plus évidente dès lors que l’on prend un peu de hauteur.

L’exemple le plus frappant est sans doute celui des animaux domestiques. Nos chiens de compagnie proviennent tous d’un ancêtre commun, le loup, domestiqué à la fin du paléolithique (voici environ 15 000 ans). Depuis cette époque, où tous les chiens se ressemblaient, les croisements patients des éleveurs ont abouti à des formes aussi variées que le chihuahua, le caniche, le labrador ou le berger allemand. Pour obtenir des races aussi différentes, il a suffi de croiser des animaux qui présentaient les mêmes caractères. Nous dirions aujourd’hui les mêmes gènes, mais les éleveurs ignoraient bien sûr ce terme. Cette sélection artificielle est parvenue aux mêmes effets de différenciation avec les chevaux, les vaches, les moutons, les chats et toutes les espèces domestiquées par l’homme.

Nous connaissons tous, hélas, une autre démonstration de l’évolution par sélection. Pourquoi attrapons-nous si souvent des maladies comme le staphylocoque doré lors de nos séjours à l’hôpital ? Tout simplement parce que cette bactérie est devenue résistante à nos antibiotiques : les plus faibles ont été décimées par nos agents chimiques, mais les plus fortes ont survécu. Pour les microbes, les antibiotiques ont ainsi été un accélérateur évolutif : il a suffi de quelques individus possédant une mutation favorable pour que de nouvelles souches prospèrent. Hélas pour nous, certaines lignées de staphylocoque résistent désormais à tous les antibiotiques connus. La sélection est sans pitié pour les espèces insoucieuses.

Un autre exemple célèbre d’évolution par sélection naturelle nous vient d’un papillon du nord de l’Europe, le phalène du bouleau. Ce lépidoptère présente deux coloris : une forme claire et une mutation sombre (ou mélanique). En 1850, la forme claire du phalène était dominante dans les régions industrielles de l’Angleterre (90 % de la population). En 1900, la proportion s’était inversée et la forme mélanique l’emportait. Pourquoi ? La fumée noire des cheminées d’usine avait couvert les troncs de bouleau d’une pellicule sombre. Les papillons clairs, jadis difficiles à repérer par leurs prédateurs, se sont trouvé défavorisés par rapport aux papillons sombres. Ceux-ci se sont donc mieux reproduits et leur mutation mélanique a fini par dominer dans le pool génétique des phalènes anglais.

Si certains exemples nous montrent son pouvoir étonnant, l’évolution par sélection naturelle reste pour beaucoup une idée bien abstraite. On ne manquera pas de se demander : “ En quoi une idée changera-t-elle le monde ? ”. On peut commencer à répondre à cette question d’un point de vue très général.

Tout d’abord, il est évident que les idées peuvent changer notre destin. Pendant longtemps, l’Ancien Testament et la philosophie grecque ont dominé les représentations collectives de la civilisation occidentale : si Moïse, Platon, Aristote et Jésus n’avaient pas existé, notre vie serait certainement bien différente ! Or, ces hommes n’ont fait qu’émettre des idées, c’est-à-dire des mots peu à peu transformés en mœurs. Aujourd’hui, notre langage est en train de changer ; demain, ce sera le tour de notre mode de vie. Une civilisation existe quand elle sait répondre à des questions simples mais fondamentales : qu’est-ce que la vie ? qu’est-ce que l’homme ?

Ensuite, l’homme est un animal cognitif. Cela signifie que la pensée occupe une place cruciale dans l’histoire de notre espèce : l’évolution naturelle nous a détaché des autres primates en sélectionnant nos capacités cognitives, notre “ énergie mentale ”, notre intelligence. Il en résulte que les idées occupent une place très importante dans notre vie. Comme tous les animaux sexués, nous sommes d’abord mus par le désir d’aimer et la peur de mourir. Mais nous possédons une dimension supérieure : nous nous projetons dans le passé et l’avenir, nous communiquons dans le temps et dans l’espace. Nous ne faisons pas que nous confronter à la réalité : nous échangeons des images de la réalité et, parfois, nous changeons purement et simplement la réalité pour survivre.

La théorie de l’évolution par sélection naturelle aura des conséquences immenses parce qu’elle change notre image de la réalité. En voici quelques exemples :

La vie porte en elle son propre principe : il est inutile de recourir à dieu pour l’expliquer ;

La vie est une forme de la matière, qui diffère seulement par la complexité de son organisation ;

La vie n’a pas de but en soi, elle n’est pas orientée vers une fin prédéfinie : elle se contente d’être, au-delà du bien et du mal, du vrai et du faux, du juste et de l’injuste ;

Tout être vivant aujourd’hui est l’héritier biologique d’une chaîne ininterrompue depuis 3 ou 4 milliards d’années : notre existence est une sorte de “ miracle de l’évolution ”, l’infime probabilité que tous nos ancêtres parviennent à se reproduire avant de mourir ;

Tout être vivant aujourd’hui (et pas seulement l’homme) sera peut-être à l’origine de formes de vie encore présentes dans 3 ou 4 milliards d’années ;

Tout être vivant qui cesse de se répliquer disparaît à tout jamais du flot génétique terrestre ;

La vie ne retient que les meilleurs et élimine les autres.

Toutes ces idées, aujourd’hui démontrées par la science et de plus en plus familières au grand nombre, étaient encore inconcevables voici seulement 150 ans.

Mais il est vrai que la théorie de l’évolution à elle seule ne suffirait pas à changer notre avenir. Le second élément crucial de notre époque est la maîtrise des gènes : non seulement nous pouvons nous représenter la vie de manière différente, mais nous pouvons aussi et surtout agir sur la vie de manière différente.

Acte II : La maîtrise des gènes

La vie évolue. Mais de quoi la vie est-elle faite ? Quelle est son unité élémentaire, la plus petite forme réplicable ? Quels sont ces mystérieux “ gènes ” dont le moine Gregor Mendel avait compris les lois fondamentales dès 1866, en croisant différentes variétés de pois ?

Il a fallu attendre 1953, un siècle après Mendel et Darwin, pour que la structure biochimique de la vie soit connue.

Cette année-là, les futurs prix Nobel John Watson et Francis Crick ont montré que la molécule d’ADN est organisée en une double hélice qui permet l’assortiment de quatre bases chimiques : adénine (A), thymine (T), guanine (G) et cytosine (C), maintenues entre elles par des sucres. A, T, G, C : la longue succession de ces quatre “ lettres ” forment nos gènes. Et ces gènes codent pour la formation de tout être vivant : ils organisent la production des acides aminés, des protéines, des tissus, des organes et, pour finir, des individus comme vous et moi. On peut prendre une perspective inverse : en regardant votre peau au microscope, vous observez des millions de cellules ; dans chacune des cellules, vous repérez un noyau ; dans chaque noyau, vous identifiez des paires de bâtonnets appelés chromosomes ; et sur chaque chromosome s’alignent vos gènes. Dans les cellules de votre peau comme dans les autres, tous vos gènes sont présents, mais certains seulement sont exprimés.

Dès lors que le code génétique a été déchiffré, les sciences de la vie ont accompli des pas de géants. Il a été possible de couper les segments d’ADN, de les recombiner, de les cloner en grande quantité, de les transférer sur des animaux ou dans des cultures cellulaires afin de comprendre leur fonction. Les progrès de l’informatique appliquée à la biologie ont également permis le séquençage et l’annotation des génomes. Le séquençage consiste à identifier un tous les gènes d’une espèce, ensemble que l’on appelle son génome ; l’annotation vise à spécifier les fonctions de chacun de ces gènes et à comptabiliser toutes leurs mutations, que l’on nomme des allèles.

La médecine a bien sûr été la première à profiter de ces avancées. Il existe en effet plusieurs milliers de maladies d’origine génétique, provoquées tantôt par la mutation d’un seul gène (monogéniques), tantôt par l’association de plusieurs gènes (multifactorielles). Pour connaître la base moléculaire de ces pathologies, les chercheurs disposent de plusieurs méthodes. Quand un mal court dans les familles, ils comparent les génomes du plus grand nombre de personnes apparentées : grand-parents, parents, enfants, oncles, tantes, neveux, cousins… Du fait des lois mendéliennes, un individu possède 50 % de gènes en commun avec ses parents et ses enfants, 25 % avec ses grands-parents, ses petits-enfants et ses neveux, 12,5 % avec ses cousins, etc. Il est donc plus facile de repérer les mutations défectueuses à l’origine des pathologies familiales. Les scientifiques peuvent aussi avoir recours à des techniques quantitatives plus massives, sur la base des banques de données publiques ou privées s’accumulant un peu partout à travers le monde. Lorsque le site instable d’un chromosome est soupçonné d’être à l’origine d’une affection, on le compare ainsi avec un grand nombre d’échantillons.

Le gène est invisible à l’œil nu : il est donc entouré d’un halo de mystère, car on se représente difficilement son existence. Mais les maladies génétiques sont là pour nous montrer ses terribles effets : myopathie, mucoviscidose, anémie à cellule falciforme, maladie de Tay-Sachs… toutes ces affections gravissimes sont dues à la mutation d’un seul gène, le plus souvent à l’absence ou la répétition d’une seule paire de bases chimiques. Petite cause, grands effets… Un papillon bat de l’aile à Tokyo et une tornade dévaste Paris. Un gène mute dans un embryon et l’espèce bifurque de son axe.

Des centaines de mutations simples et délétères sont connues, des milliers seront identifiées demain. Elles sont à l’origine de dizaines de millions de destins brisés à travers le monde. Les maladies génétiques sont souvent des maladies rares, et les plus rares sont appelées “ maladies orphelines ”, car la recherche manque de moyens pour s’intéresser à elles. Mais lorsqu’on les additionne toutes, on obtient une fréquence très alarmante : plus d’une naissance sur cent s’en trouve affectée. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous connaissons presque tous dans nos relations une famille touchée par une maladie génétique ou chromosomique.

En dehors des maladies parasitaires, dues à des virus, des bactéries ou des champignons, la plupart de nos affections possèdent une composante génétique : les cancers, les maladies cardio-vasculaires et les maladies neurodégénératives (comme l’Alzheimer) sont provoqués en partie par un mauvais fonctionnement de nos gènes, à un stade plus ou moins avancé de notre existence. Certains gènes sont plus fragiles que d’autres : on les appelle gènes de prédisposition, car leurs porteurs ont plus de risques que les autres d’être touché. La maîtrise du code génétique ouvre dans ce domaine aussi de vastes perspectives. Celui qui possède un gène de prédisposition peut modifier son mode de vie en conséquence, afin de minimiser les risques de tomber malade. Demain, des molécules de synthèse adaptées à chaque type de génome pourront être mises au point : elles seront bien plus efficaces que nos actuels médicaments génériques.

Au-delà de la médecine, la génétique nous renseigne aussi sur nos comportements, sur nos capacités physiques et mentales. Par définition, notre physiologie comme notre psychologie sont sous la dépendance des gènes. Les maladies en sont la face sombre, les aptitudes la face lumineuse.

La presse fait souvent ses gros titres de ces découvertes. Au-delà des effets d’annonce, il faut apprendre à déchiffrer leur sens. En 1998, par exemple, on a beaucoup parlé des “ gènes du sport ”. De quoi s’agissait-il en fait ? Le gène ACE est impliqué dans l’oxygénation du sang, la régulation du rythme cardio-vasculaire et de la pression artérielle. Il en existe trois formes différentes : les allèles ii, id et dd. Or, les chercheurs ont découvert que presque tous les grands sportifs possèdent la forme ii. Inversement, des sujets dd choisis au hasard et soumis à un entraînement intensif ont beaucoup de mal à progresser. Cela tient à la constitution de leur métabolisme, déterminé par les gènes. Dans une population européenne standard, on compte environ 20 % de ii, 50 % de id et 30 % de dd. Vous avez donc une chance sur cinq d’avoir des capacités de champion ! Et demain, vous pourrez décider que votre enfant ait cinq chances sur cinq.

Nos aptitudes mentales possèdent également une base génétique. Les chercheurs ont déjà identifié plusieurs mutations dans le génome des enfants dont le QI est supérieur à 130. L’intelligence étant un facteur complexe, elle est probablement déterminée par plusieurs gènes. Pour posséder une intelligence supérieure à la moyenne, il faut aujourd’hui avoir la chance de tomber sur la bonne combinaison ou l’une des bonnes combinaisons possibles : 2 % seulement des individus ont un QI supérieur à 125, pour une moyenne globale de 100 dans la population.

Comment la variation chimique d’une molécule peut-elle être à la base de la variation psychologique d’une faculté ? Comment le matériel influe-t-il sur le spirituel ? De manière très simple, en fait. Notre cerveau pense grâce à la connexion de ses neurones. Or, les gènes déterminent en large partie la fabrication des cellules nerveuses, de la vie fœtale jusqu’à l’adolescence. Ils commandent aussi la synthèse des neurotransmetteurs, des messagers chimiques qui permettent à ces cellules de communiquer entre elles. Une mutation favorable peut aboutir à la production d’un plus grand nombre de neurones (ou une production étalée sur une plus longue durée) ou à la synthèse d’un volume plus important de neurotransmetteurs. Il en résulte alors de meilleures capacités cognitives innées.

Dans la mesure où les gènes sont les unités élémentaires de tout être vivant, on peut dire qu’ils sont déterminants pour notre destin. Bien sûr, les gènes ne font pas tout. Ils doivent rencontrer un milieu favorable pour s’exprimer : milieu nutritif, milieu cognitif, milieu familial, milieu social, etc. Mais l’inverse n’est pas vrai : on peut stimuler physiquement ou intellectuellement un enfant, il sera impossible d’en faire un grand champion ou un grand mathématicien s’il n’y est pas déjà prédisposé. Le gène propose, le milieu dispose.

Comme la théorie de l’évolution, la biologie moléculaire nous confronte à un grand nombre de données et d’idées nouvelles. Voici un rappel des plus importantes :

Tous les êtres vivants obéissent au même code génétique ;

Le gène est l’unité fondamentale de l’évolution : les gènes sont les “ réplicants ” originels, les individus n’en sont que les “ véhicules ” ;

Les espèces sont instables : elles sont des composés provisoirement stables de gènes ;

Le génome de l’espèce humaine est l’héritier de 3 ou 4 milliards d’années d’évolution : nous partageons ainsi des gènes fonctionnels avec les bactéries, première forme de vie ;

Il suffit de très peu de gènes pour différencier des espèces : l’homme et le chimpanzé se distinguent par moins de 2 % de leur bagage génétique ;

L’environnement exerce une influence, mais le gène est toujours déterminant en dernier ressort ;

Toutes nos facultés physiques et intellectuelles ont une base génétique et les hommes en sont diversement dotés ;

Les gènes ne sont plus une fatalité pour l’homme : nous pouvons connaître, choisir, retrancher ou ajouter nos gènes.

Acte III : Autosélection

Que va-t-il résulter de la rencontre de la théorie de l’évolution par sélection naturelle et des découvertes de la biologie moléculaire ? La réponse est très simple : la “ transformation de l’homme par l’homme ”, selon l’expression du biologiste français Jean Rostand. Ce que nous nommons pour notre part : autosélection.

Dans toute l’histoire de l’humanité, le mariage d’un savoir et d’un pouvoir a toujours abouti à une action. Cette loi est vraie au-delà de notre espèce : tout animal doté d’un cerveau analyse son milieu pour s’y adapter ou pour le modifier ; l’homme est simplement capable d’analyser son propre milieu intérieur. Il est aussi capable d’apprendre par l’expérience et, grâce au langage et à l’écriture, de transmettre ses connaissances. C’est la raison pour laquelle nos sciences et nos techniques connaissent un progrès cumulatif : depuis 500.000 ans, l’homme n’a jamais oublié que deux silex frappés ou deux morceaux de bois frottés donnent le feu. Cette mémoire d’espèce est précieuse. Imaginez que vous vous retrouvez demain, par quelque hasard du sort, coincé sur une île déserte ? Vous pourrez recréer le feu, grâce au geste fondateur d’un Homo sapiens archaïque ayant vécu 600.000 ou 700.000 ans avant vous !

Avant de connaître un usage fréquent, les nouvelles découvertes ont en général une première conséquence psychologique négative : la peur. Instinct ancestral, lui aussi inscrit dans nos gènes et enfoui dans les profondeurs de notre cerveau : tout ce qui m’est inconnu menace potentiellement ma survie. Voilà pourquoi le nourrisson cesse de sourire dès qu’il voit un étranger ! Néanmoins, tout au long de son évolution, l’homme a préféré comprendre la nouveauté plutôt que la fuir. Au prix de nombreux conflits intérieurs, la volonté rationnelle de son cortex l’a toujours emporté sur la frayeur irrationnelle de son système limbique. S’il n’en était pas ainsi, nous serions toujours dans quelque savane africaine, à lutter contre les mêmes prédateurs avec les mêmes armes rudimentaires.

Les progrès rapides de la science nous ont aujourd’hui portés au bord d’un grand saut dans l’inconnu. Ce n’est plus seulement un choix historique, mais une vraie bifurcation de l’évolution, comparable à celle de nos ancêtres qui ont choisi de sortir d’Afrique.

Une voie se nomme “ conservation ”. L’homme se contente de comprendre sans intervenir, de contempler sans agir, d’expliquer sans progresser. Pire encore : il fait en sorte que personne ne puisse avancer en imposant, par quelque moyen autoritaire, un interdit général sur les recherches scientifiques et sur leurs applications. Un peu comme si les australopithèques les plus curieux, les plus aventureux ou les plus créatifs avaient été sommés par leur horde de rentrer dans le rang ! A dire vrai, cette voie est une impasse condamnée d’avance. L’esprit humain n’a pas été sélectionné pour accepter des limites arbitraires : il est bel et bien curieux, aventureux et créatif. On peut certes brimer ces qualités pendant une ou deux générations. Mais on ne peut jamais les faire disparaître.

L’autre voie, plus probable et plus prometteuse, se nomme : autosélection.

L’autosélection désigne la connaissance de son propre génome et sa modification dans un sens jugé favorable à la survie de sa lignée dans l’évolution. Le mot “ sélection ” renvoie au principe même de l’évolution. Et le préfixe “ auto ” signifie que l’homme est devenu lui-même un agent de cette évolution.

Au “ Connais-toi toi-même ” de la sagesse antique se joint désormais un nouvel impératif : “ Conçois-toi toi-même ”. L’homme se prend-il ainsi pour Dieu ? “ Dieu ” est toujours le nom provisoire de notre ignorance et de notre impuissance : l’autosélection ne prétend pas prendre sa place. L’homme manque-t-il ainsi de sagesse ? Nous sommes des animaux imparfaits et indisciplinés : l’autosélection ne prétend pas le nier. L’homme se conduit-il ainsi de manière immoral ? Le bien et le mal sont toujours choses relatives, et l’autosélection ne prétend pas trancher. L’homme met-il en péril son humanité ? Il l’accomplit d’une nouvelle manière : l’autosélection ne prétend pas s’imposer à tous.

Toutes ces interrogations sont graves, et ils ne manquera pas de spécialistes pour en débattre très longuement. Mais l’autosélection n’est ni une question métaphysique, ni une dissertation philosophique ni un rêve de science-fiction. Il s’agit d’une réalité en marche, d’une approche à la fois logique, pragmatique et esthétique de notre existence.

Nous pratiquons déjà l’autosélection, de manière inconsciente car elle ne possédait pas de nom avant que les Mutants ne l’aient désignée. Les exemples sont nombreux :

– Lorsque nous jaugeons les qualités d’un conjoint avant d’avoir un enfant avec lui, nous pratiquons l’autosélection.

– Lorsqu’une femme décide d’avorter en découvrant la malformation de son fœtus, elle pratique l’autosélection.

– Lorsque les asiles psychiatriques et les parents décident de la stérilisation d’un handicapé mental lourdement atteint, ils pratiquent l’autosélection.

– Lorsqu’un couple désireux d’enfanter vérifie chez l’un et l’autre l’absence de gènes autosomiques récessifs pour telle ou telle maladie, il pratique l’autosélection.

– Lorsque des médecins analysent un embryon par un diagnostic préimplantatoire, ils pratiquent l’autosélection.

– Lorsqu’un centre de conservation de gamètes s’assure de l’absence de tares familiales notables chez un donneur, il pratique l’autosélection.

Bien que rares et dispersées, parfois honteuses et cachées, ces actions relèvent bel et bien de l’autosélection. Elles ont déjà un effet sur l’évolution du génome humain. Mais elles sont sans proportion avec les modifications qui s’annoncent dans les prochaines décennies et dans les prochains siècles. Les capacités d’autosélection sont en effet proportionnelles à nos capacités technologiques d’intervention sur le vivant. Celles-ci ont progressé à pas de géant depuis trente ans, et les avancées des trente prochaines années promettent d’être encore plus fulgurantes.

A l’horizon 2005, la totalité du génome humain sera annoté. Il sera possible de consulter des banques de données standard pour connaître la qualité de ses gènes en comparaison d’une carte des pathologies. Cinq ans plus tard, ce sont les interactions entre les gènes qui seront connues et dix ans plus tard, la totalité de nos protéines (le protéome). Entretemps, la démocratisation du diagnostic prénatal permettra aux couples de connaître à l’avance certaines caractéristiques du futur bébé.

A l’horizon 2010, le clonage sera devenu une technique maîtrisée, avec une marge d’échec inférieure à celle de la fécondation in vitro aujourd’hui. Nous y sommes presque aujourd’hui. Il sera donc possible de se reproduire sans rapport sexuel. Il sera également possible devenu courant de cultiver les cellules-souches de ses enfants pour permettre des thérapies cellulaires et tissulaires parfaitement compatibles. Les clones seront détachés de leur gènes morbides par thérapie génique germinale.

A l’horizon 2015, la transgenèse humaine ne posera plus de problème majeur, la thérapie génique ayant permis de mettre au point des protocoles sûrs de transfection génétique. Les premiers essais ont déjà été effectués aujourd’hui et ils semblent concluants. Il sera donc possible de modifier son propre génome, pour soi (correction somatique) ou pour sa lignée (correction germinale). Entre temps, des agents artificiels intelligents, les biopuces, auront été mises au point pour corriger nos affections sans intervention chirurgicale invasive. Et des ordinateurs massivement intelligents calculeront les probabilités de survie des génomes artificiellement optimisés dans une direction aléatoirement décidée.

Grâce à ces progrès annoncés, et à bien d’autres que nous ne pouvons encore prévoir, il existera plusieurs niveaux d’autosélection. Examinons-les rapidement.

Autosélection négative et positive – L’autosélection négative désigne l’élimination des tares génétiques et la minimisation des facteurs de risque. Elle sera rapidement et majoritairement pratiquée. L’autosélection positive désigne l’implémentation biologique de qualités nouvelles. Elle dépendra de la mentalité de chaque individu et de chaque couple. La notion de “ qualité ” est bien sûr subjective, de sorte que la diversité sera maintenue. Néanmoins, certaines qualités seront sans doute universellement préférées : qui choirait d’avoir une médiocre oxygénation sanguine ou une communication lente entre ses neurones ?

Autosélection somatique et germinale – L’autosélection somatique désigne la modification génétique des cellules non sexuelles, alors que l’autosélection germinale inclut les gamètes. Dans le premier cas, seul l’individu est concerné ; dans le second, la descendance l’est aussi. Il est probable que l’autosélection commence par une phase somatique, comme c’est le cas aujourd’hui : chacun préfère engager son existence plutôt que celle de ses enfants. Mais une fois les techniques maîtrisées, l’autosélection germinale deviendra la règle.

Autosélection collective et individuelle – L’autosélection collective est imposée par l’Etat alors que l’autosélection privée est choisie par l’individu. Si le XXe siècle a été dominé par les contraintes d’Etat (les eugénismes des pays démocratiques et totalitaires), le XXIe siècle sera plus probablement orienté autour du libre choix des individus. Du point de vue éthique, cette dernière option paraît nettement préférable : tout être conscient peut et doit être considéré comme responsable de ses actes ; nul ne doit être contraint à des modifications génétiques auxquelles il n’a pas consenti. Si des individus souhaitent s’orienter vers un même type d’autosélection, ils peuvent s’organiser spontanément en communauté.

Autosélection étatique et marchande – L’autosélection étatique est proposée gratuitement par l’Etat à tous les citoyens ; l’autosélection marchande est assurée par des entreprises pour leurs clients. Nous sommes actuellement dans une phase perverse : les Etats brident l’offre des multinationales, mais ils n’ont ni l’argent ni la volonté pour se substituer à elles. Dans l’idéal, l’avenir serait à un partenariat : reconnaissance de l’autosélection comme un droit légitime des individus, satisfait par des entreprises soumises à un contrôle de qualité des Etats. Dans la réalité, hélas, l’avenir sera sans doute un rapport de force. Il ne fait aucun doute que le désir d’autosélection l’emporte finalement sur l’esprit de conservation.

Autosélection adaptative et créative – L’autosélection adaptative vise à améliorer l’aptitude sélective en fonction d’un environnement donné ; l’autosélection créative accentue une qualité jugée bonne en soi, indépendamment du milieu. On peut en effet imaginer une autosélection rendue nécessaire par une évolution de notre environnement. Si une disparition bien plus rapide que prévue détruit la couche d’ozone, la multiplication des cancers de la peau peut faire rechercher une mutation favorable des mélanocytes, par exemple. Inversement, on peut penser que certaines qualités comme l’intelligence peuvent être optimisées sans tenir du contexte sur lequel cette intelligence s’exercera.

Epilogue

Vous venez de lire l’exposé rationnel de l’autosélection, fondement de ce que les historiens du futur appelleront l’ère des Grandes Transformations. Temps tragique pour un homme écartelé entre l’animal et la machine, soumis au déchaînement brûlant de son désir et aux douches froides de sa raison. La bête hurlante dans les fers de son destin.

L’autosélection est, pour notre espèce, le préalable terrestre à une aventure de plus grande envergure. Lorsque viendra le temps des catastrophes ou lorsque l’ennui sera plus oppressant que la peur, une minorité partira. Elle portera le feu de la vie dans l’immensité noire du cosmos. Alors commencera l’ère des Fécondations.

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